Les Jeunes criminels, l’Ecole et la Presse

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Les Jeunes criminels, l’Ecole et la Presse
Revue des Deux Mondes4e période, tome 139 (p. 417-449).
Les jeunes criminels – L’école et la presse


Sans aller jusqu’à dire avec Quételet que la société établit elle-même le budget du crime, comme elle établit celui de ses impôts et de ses dépenses, il faut pourtant convenir que la responsabilité remonte souvent à la collectivité ; et nous croyons que c’est le cas actuel en France, surtout quand il s’agit des enfans et des jeunes gens. Le crime est une vague avancée qui bondit plus loin que les autres et vous engloutit ; la perturbation générale des idées et sentimens est le flux montant d’où elle s’élance et tire sa force. Comme le progrès de la criminalité juvénile s’est accéléré pendant la période même où l’instruction, devenue obligatoire, se répandait dans le peuple, on n’a pas manqué d’attribuer à l’école l’accroissement de la démoralisation : « Les jours qui suivent, disait Pindare, voilà les témoins les plus sûrs. » D’autre part, comme le principal résultat de l’instruction généralisée a été l’universelle diffusion des journaux et des romans, il est clair que la presse doit avoir aussi, en cette question, sa part de responsabilité. Il y a donc là un problème dont on ne saurait méconnaître l’importance à la fois philosophique et pratique.


I

Depuis 1881, année qui précède l’instruction obligatoire, le nombre des prévenus jugés par les tribunaux correctionnels s’est élevé de 210 000 à 240 000 environ. Depuis 1889, les meurtres ont passé de 156 à 189, les assassinats de 195 à 218, les viols et attentats sur les enfants de 539 à 651. Ces derniers crimes représentent aujourd’hui les six dixièmes des condamnations portées contre les hommes, alors qu’en 1830 ils ne représentaient qu’un dixième. La moyenne de ces crimes est, en France, de 700 par année, tandis qu’en Italie, pays de la plus forte criminalité générale, elle oscille entre 250 et 300. La moyenne des infanticides en France est de 180 par année, en Italie de 80. Outre l’augmentation générale de la criminalité sous toutes ses formes, on remarque (fort heureusement) une sorte de spécialisation du crime, surtout pour les actes de violence, qui se renferment de plus en plus dans une certaine classe, celle des récidivistes. Le chiffre de ces derniers, qui était de 30 pour 100 en 1850, est monté à 65 pour 100. En somme, la criminalité a triplé chez nous depuis cinquante ans, quoique la population ait à peine augmenté. Quand un écrivain parle de « l’armée du crime », il fait parfois sourire. Mais considérez les chiffres : il y a eu pendant l’année 1892, dans les prisons, 516 671 entrées, 468 007 sorties. Au 31 décembre 1892, l’effectif des condamnés était de 48 664. Le total des journées de détention a été de 17 081 391 ; 516 671 cliens de la prison par an, n’est-ce pas véritablement une « armée » ?

Le côté le plus lamentable de la statistique criminelle est celui qui regarde les enfans et jeunes gens. Déjà, de 1826 à 1880, tandis que les délits de droit commun avaient triplé chez les adultes, la criminalité des jeunes gens de seize à vingt et un ans avait quadruplé, celle des jeunes filles presque triplé. Quant aux enfans poursuivis, le nombre en avait doublé. Dans la seconde période, 1880 à 1893, la criminalité grandit encore beaucoup plus rapidement ; en dix ans, on voit le nombre des enfans criminels s’accroître du quart, tandis que celui des adultes s’accroît seulement d’un neuvième. Aujourd’hui, la criminalité de l’enfance dépasse presque du double celle des adultes. Et cependant, les mineurs de sept à seize ans ne représentent pas 7 millions d’âmes, tandis que les adultes en comptent plus de 20. A Paris, plus de la moitié des individus arrêtés ont moins de vingt et un ans, et presque tous ont commis des fautes graves ; en une seule année (1880), 30 assassinats, 39 homicides, 3 parricides, 2 empoisonnemens, 114 infanticides, 4 212 coups et blessures, 25 incendies, 153 viols, 80 attentats à la pudeur. 458 vols qualifiés, 11 862 vols simples ; voilà le bilan de cette belle jeunesse ! Aujourd’hui, c’est bien pire encore. La précocité, a-t-on dit, est une des marques caractéristiques, un des traits douloureux de notre temps. Selon M. Adolphe Guillot, on remarque dans les actes des jeunes accusés « une exagération de férocité, une recherche de lubricité, une forfanterie de vice qui ne se rencontrent pas au même degré à un âge plus avancé. » La prostitution enfantine va aussi croissant et on a estimé à 40 000 en dix ans le nombre des enfans atteints. En 1830, on constatait 5 suicides par 100 000 habitans ; en 1892, il y en avait 24 ; les suicides des enfans au-dessous de seize ans, extrêmement rares jadis, atteignaient déjà en 1887 le nombre de 55. Dans cette même année, nous avons eu 375 suicides de jeunes gens âgés de seize à vingt et un ans ; les suicides d’enfans âgés de moins de seize ans ont été de 87.

Tels sont les faits. Pour en mesurer la portée, nous devons chercher si l’accroissement de la criminalité en France à tous les âges trouve une explication normale dans le développement de la civilisation, ou s’il présente un caractère anormal et morbide.


II

Tandis que moralistes et juristes déplorent le nombre croissant des délits, quelques sociologues, comme M. Durkheim [1], y cherchent un symptôme de progrès social. C’est là, à notre avis, confondre deux sortes d’augmentations de la criminalité : celle qui tient à ce que la conscience publique, devenant plus délicate, considère comme délit ce qui semblait jadis indifférent ou même méritoire ; et celle qui tient à ce que des actes universellement et immuablement criminels sont de plus en plus nombreux ; dans le premier cas, il y a progrès réel, dans le second, décadence. Conçoit-on un ordre social où l’assassinat et le vol à main armée soient admissibles ? Est-ce par pure délicatesse croissante de la conscience publique qu’on punit aujourd’hui les meurtriers ? Si ce genre de crimes, universellement réputés tels, va augmentant, par quelle subtilité pourra-t-on y trouver un fait normal et, peut-être, un progrès ?

Un sociologue italien, M. Poletti, a voulu soutenir aussi que, la somme du travail honnête augmentant avec la civilisation, celle du travail malhonnête doit parallèlement augmenter. Mais on ne voit pas pourquoi le second serait toujours lié au premier. Tout ce qu’on peut dire, c’est que, dans la grande machine sociale, la civilisation multiplie et les rouages, et leurs contacts, et leurs frottemens : il ne faut pas s’étonner que, provisoirement, bien des accidens s’ensuivent. Mais, dans nos mécanismes industriels, le progrès de la science arrive à les éviter. Les chemins de fer tuent beaucoup moins d’hommes que les vieux moyens de transport. Une meilleure organisation de la machine sociale pourrait aussi diminuer, au lieu de l’accroître, la somme des vices. Il faut que, comme les locomotives perfectionnées, notre civilisation arrive, selon le mot de M. Tarde, « à dévorer sa propre fumée. »

On a encore voulu voir dans l’augmentation de la criminalité un signe de « génialité » croissante. Cependant, parmi les ascendans des criminels, on constate la débauche, la paresse, l’alcoolisme, la folie, l’ignorance même, beaucoup plus que parmi les ascendans des hommes honnêtes, mais on ne constate pas plus de « génie ». M. de Candolle a même montré, au prix de recherches patientes, que, parmi les conditions les plus favorables à l’apparition du génie, surtout scientifique, il faut compter en premier lieu un foyer domestique essentiellement moral, pur de tout délit et de tout vice, attaché héréditairement à l’honnêteté traditionnelle. Le minimum de criminalité lui a paru lié au maximum de génialité scientifique. Faut-il, avec M. Tarde, conclure de là qu’il n’y a pas « le moindre rapport entre les causes du crime et les causes du génie » ? Non ; cette conclusion n’est pas elle-même suffisamment justifiée ; car il ne s’agit pas seulement de savoir si, dans une même famille, le crime et le génie sont liés, mais encore et surtout si les conditions sociales qui favorisent, avec la civilisation, la manifestation plus facile du génie, ne favorisent pas aussi, par une compensation fâcheuse, le développement du crime. Or, voici ce qu’on peut dire sur cette grave question, de manière à réconcilier dans ce qu’elles ont de vrai les opinions extrêmes. Plus les sociétés sont élevées en civilisation, plus elles sont sujettes à la loi de variation, de même que les espèces plus élevées sont plus variables et conséquemment plus progressives. Même parmi les sexes, le plus capable de variations, soit heureuses, soit malheureuses, est le sexe masculin, parce qu’il est plus actif, plus mouvant, de plus forte initiative. Aussi présente-t-il une plus grande proportion d’écarts anormaux, soit qu’il s’agisse du nombre des génies, soit qu’il s’agisse du nombre des crimes, ou même des anomalies de conformation, bec-de-lièvre, surdi-mutité, idiotie, etc., ou enfin des aliénations mentales. De même, dans les sociétés supérieures, on voit se produire, pendant une certaine période transitionnelle, le parallélisme du génie, de la folie et du crime. On compte annuellement dans l’ancien monde environ trois cent mille fous, dont la majeure partie se trouve en France en Allemagne et en Angleterre, dans les pays de plus grande activité intellectuelle. Ce fait a trompé les sociologues qui ont conclu, d’une manière trop absolue, qu’une plus forte criminalité pouvait être un signe de supériorité dans l’évolution. Tout ce qu’on peut leur accorder, c’est qu’un certain accroissement de la criminalité n’implique pas nécessairement ni toujours un fond pire qu’autrefois ; mais la civilisation produit des variétés humaines plus nombreuses et, avec plus d’occasions de mal faire, elle provoque un nombre croissant de certains délits.

Plus la criminalité d’une nation appartient au stade « moderne », plus les causes sociales y prédominent sur le climat, la race et la constitution. Après avoir étudié la distribution de la criminalité dans les cinq grandes nations de l’Europe occidentale, M. Ali mena a formulé les lois suivantes : 1° A mesure que la société est plus civilisée, les mobiles réfléchis, tels que la cupidité, tendent à remplacer, comme facteurs de la criminalité, les passions impulsives, colère : jalousie, amour, vengeance ; 2° les régions qui présentent le plus de procès civils sont aussi celles qui présentent le plus de crimes ; 3° plus un pays est centralisé de longue date, plus il a une criminalité « urbaine. » En Espagne et en Italie, la criminalité va croissant du nord au sud ; en Allemagne de l’ouest à l’est ; en France elle se distribue autour des grands centres, notamment de la capitale. La criminalité tend donc à passer des campagnes aux villes ; le brigandage classique d’autrefois dans les campagnes a son équivalent dans les associations de malfaiteurs, si nombreuses au sein des grandes cités ; on n’arrête plus les diligences, mais on vous vole votre montre ou on dévalise votre chambre. Telles sont les lois normales de l’évolution pour la criminalité. Or, en France, ces lois ne suffisent pas à expliquer l’état actuel, surtout la criminalité juvénile. En premier lieu, au lieu de voir baisser les crimes dus aux mobiles des civilisations peu avancées, colère, jalousie, amour, vengeance, nous voyons croître les crimes « d’impulsivité » barbare ; et les attentats contre les personnes égalent presque les attentats contre les biens. En second lieu, nous voyons la criminalité s’étendre même dans les campagnes. Et ce n’est pas sur les criminels de naissance que porte l’augmentation ; c’est sur les criminels par profession, par occasion ou par passion. Or ici les causes du mal sont avant tout morales et sociales, et notre nation peut se dire à elle-même : — Tu l’as voulu.

Si les contrées les plus riches et les plus « civilisées » sont, en général, plus fécondes en crimes, de même qu’en cas de folie, on a cependant relevé des exceptions de portée significative. A Genève et en Suisse, à mesure que la civilisation fait des progrès, la criminalité diminue, au point de devenir la plus faible de l’Europe ; un résultat analogue se produit en Belgique, grâce peut-être à un meilleur régime pénitentiaire. A en croire les statistiques officielles, dans toute l’Angleterre, depuis dix ans, le crime a diminué de 12 pour 100 sous toutes ses formes et surtout chez les enfans. De 1870, année de la loi Forster relative à l’instruction, jusqu’à 1894, la population des écoles s’est élevée de 1 million et demi à 5 millions d’enfans ; dans la même période, la moyenne de la population des prisons est tombée de 12 000 à 5 000, le nombre annuel des condamnés aux travaux forcés, de 3000 à 800, et la moyenne des jeunes gens poursuivis devant les tribunaux de 14 000 à 5 000. Dans les vingt dernières années, en Angleterre, on a fermé six prisons, faute de prisonniers. Bref, tandis que, sur 100 000 habitans, l’Italie a 239 détenus, la France 158, la Prusse 120, la Belgique 110, le Royaume-Uni en a 75 seulement, moitié moins que la France et trois fois moins que l’Italie. « Pauvre Angleterre ! » s’écrie ironiquement M. Tarde, en faisant allusion aux théories de M. Durkheim.

Sans doute, la baisse de la criminalité en Angleterre est moins grande en réalité qu’elle ne le paraît ; elle est due d’abord au nombre de jeunes délinquans qui sont maintenant confinés dans des maisons de réforme (reformatories) ou dans des « écoles industrielles », et qui sont ainsi temporairement rendus incapables de crimes ; en second lieu, à l’indulgence croissante des juges. Il faut en rabattre sur les statistiques officielles des Anglais, aussi attentifs à cacher leurs mauvais cas que nous le sommes à lancer urbi et orbi l’encyclique de nos vices. Jeter la pierre aux autres, aucune nation n’en a le droit, pas même l’Angleterre, qui, sous le rapport des mœurs, a révélé des scandales incomparables. Entre autres industries, n’y trouve-t-on pas des maisons qui se chargent, en éludant le code, de débarrasser les mères de leurs jeunes enfans mis en nourrice moyennant une somme payable au décès ? Dans toutes les nations, sous des formes différentes et à des degrés différens, les mêmes symptômes rendent visible le danger que court la moralité publique. Mais il faut rendre à l’Angleterre cette justice qu’elle lutte avec énergie ; qu’elle veille sur les mœurs avec le même soin qu’elle met à protéger les droits : qu’elle a toujours maintenu la profonde différence qui existe entre liberté et licence, et toujours compris que licence c’est tyrannie. En France, nous ne payons donc pas seulement la rançon d’une civilisation croissante ; nous subissons aussi l’effet d’autres influences, contre lesquelles nous ne voulons pas lutter. « Un peuple, a dit M. Lacassagne, a la criminalité qu’il mérite. »

En somme, progrès implique variabilité, mais variabilité n’implique pas nécessairement ni toujours immoralité, surtout chez les jeunes [2]. Nous devons donc chercher, pour notre criminalité juvénile, des causes plus spéciales et des remèdes appropriés.


III

D’après la statistique, la courbe du crime atteint son point culminant de vingt et un ans à trente ans ; elle s’abaisse un peu de trente à quarante et tombe rapidement de quarante à cinquante ans. C’est donc bien la jeunesse qui est ici l’âge critique, et c’est d’une bonne direction première que tout dépend. On a défini les enfans « de petits sauvages » et aussi « de petits délinquans », volontiers menteurs, cruels et égoïstes ; on a dit que l’enfant reproduit dans son développement les phases de l’espèce humaine, qu’il va de la barbarie à la civilisation. Ce qui est certain, c’est que les instincts mauvais et même criminels sont fréquens chez les enfans. Tolstoï lui-même dit dans ses Confessions : « Quand je me souviens de mon adolescence, je comprends très bien les crimes les plus atroces commis sans but, sans intention de nuire, coin nie ça, par curiosité, par besoin inconscient d’action. » Mais une bonne éducation vient presque toujours à bout des mauvais instincts et même, chez le grand nombre, avec assez de facilité ; les bons sentimens acquis à cet âge deviennent vite eux-mêmes instinctifs et durables. Seulement, il ne faut pas se méprendre sur le choix des moyens.

Stuart Mill nous raconte que son père James « croyait que tout serait sauvé si le monde savait lire » ! Ainsi pensait, ou à peu près, tout le XVIIIe siècle, qui répétait avec Condorcet : « Une instruction universelle et se perfectionnant sans cesse est le seul remède aux causes générales des maux de l’espèce humaine. » Les vraies conquêtes, disait Bonaparte lui-même (Décade du 9 janvier 1793), les seules qui ne donnent aucun regret, sont celles que l’on fait sur l’ignorance. » Il oubliait d’ajouter sur le vice. De nos jours, le courant d’idées change. Comme la période de criminalité croissante et celle de l’instruction obligatoire coïncident, on se demande si l’école n’a point favorisé le crime. Une coïncidence ne serait cependant pas, à elle seule, une explication ; il est clair qu’il n’a pu suffire de proclamer l’enseignement obligatoire, gratuit et laïque, pour produire dans l’année, et même l’année précédente (1881), un saut de la criminalité chez les enfans mineurs, chez ceux mêmes qui n’avaient pas encore reçu l’instruction nouvelle. Les enfans punis pour vol ou vagabondage ne doivent pas leurs vices, sans doute, à une fréquentation trop assidue de l’école. M. Arthur Mac Donald, qui a fait une étude attentive des statistiques des divers pays, afin de découvrir si les chiffres justifient ou infirment l’opinion que la criminalité croît avec la scolarité, arrive à cette conclusion que la relation entre ces deux faits reste inconnue [3]. Il y en a cependant une, que nous essaierons de déterminer tout à l’heure, mais la statistique ne suffit pas à la révéler. Aux purs statisticiens qui tirent argument de la coïncidence entre l’accroissement de criminalité et l’instruction obligatoire, on peut répondre par une autre coïncidence beaucoup plus significative ; la loi de 1880 a établi la liberté des débits de boissons ; depuis le vote de cette loi désastreuse, la consommation des alcools, et des alcools de mauvaise qualité, a triplé, et depuis trente ans sextuplé, si bien que la France a passé du septième rang aux premiers. Est-ce l’école, ou est-ce le cabaret qu’il convient d’accuser ? Si en 1887 le nombre annuel des délits de coups et blessures s’était accru déjà d’un tiers, la statistique attribuait cet accroissement aux progrès de l’alcoolisme, non à ceux de l’instruction. Le dixième des suicides, en 1887, avait été causé par l’abus des spiritueux ; le vingtième des morts accidentelles avait été déterminé par les mêmes causes. Quant aux effets produits par l’hérédité sur les enfans d’alcooliques, ils sont assez notoires [4]. Les criminalistes reconnaissent aussi le libertinage comme la source principale des crimes et délits dans les nations civilisées. Le voleur, l’escroc, le faussaire sont de plus en plus des « viveurs aux abois ». L’accroissement des infanticides, celui des viols et celui des adultères ont une signification précise. Ajoutez donc à l’alcoolisme la débauche, et vous aurez les deux grandes sources de la criminalité croissante. Dès lors, est-ce l’école qu’il faut rendre directement responsable, ou le gouvernement qui tolère les deux plus dangereux des vices ? En son excellent livre sur le Crime et l’École, M. Bonzon, avocat à la cour d’appel, montre que la corruption des enfans se rattache avant tout à celle des parens : affaiblissement de la famille, démoralisation croissante de la masse, commencée bien avant 1880, augmentation rapide des naissances illégitimes, qui, dans Paris, égaleront bientôt les légitimes ; diminution du nombre des mariages et abus des divorces, surtout chez les ouvriers ; les enfans jetés sans soutien à l’assistance publique, dans les orphelinats, ou traînés par quelque fille honteuse de leur naissance, voilà les causes immédiates de la criminalité enfantine. Celle-ci est avant tout la projection agrandie de la démoralisation paternelle et maternelle.

Selon M. Morrison, éminent criminologiste qui a passé sa vie dans ces prisons comme aumônier, le jeune criminel est, dans le plus grand nombre de cas, un dégénéré au point de vue physique (stature, poids, développement des membres, force musculaire, état maladif, etc.). Dans la plupart des cas, il est ou totalement ou à moitié orphelin, et ce fait même prouve qu’il a hérité de ses parens, morts avant l’âge, une faiblesse congénitale. Enfin, lui-même a une mortalité très supérieure à la moyenne. Il est difficile que, chez lui, le physique ne retentisse pas sur le moral. Chez une bonne moitié des jeunes délinquans, le « pouvoir mental » est très inférieur. La précocité de leur adresse ou de leur malignité dans la vie des rues peut faire illusion, mais elle provient de ce qu’ils ont été abandonnés de bonne heure à eux-mêmes et que, d’ailleurs, ils ont des instincts semblables à ceux de l’animal ou du sauvage. Souvent l’oblitération du sens moral est héréditaire ; la plupart des jeunes criminels sont ou des enfans de criminels ou des enfans abandonnés par des parens sans moralité. En somme, dans quatre-vingt-cinq cas pour cent, les conditions morales sont déplorables du côté des parens. Ajoutez-y l’influence de conditions économiques non moins fâcheuses : comment des enfans sans parens ou sans maison pourront-ils se procurer un travail régulier, engendrant une vie régulière ? Les patrons eux-mêmes sont peu disposés à engager de pareils travailleurs. Et maintenant, avec de tels antécédens, dans de telles circonstances, accusez l’école ! Si le nombre des jeunes criminels augmente, c’est que la dégénérescence physique ou morale des parens, au moins dans une certaine classe, va elle-même augmentant et, chez leur descendance, s’accélère. Ce qui était vice, débauche, alcoolisme chez les parens devient crime chez l’enfant. Si, de plus, dans les grandes villes, vous entretenez un milieu d’immoralité ou de révolte chronique contre l’état social actuel, si même, par la presse populaire, vous favorisez jusque dans les petites communes la diffusion des idées et sentimens anti-sociaux, est-ce encore à l’école qu’il faudra s’en prendre ? Comment reprocher à l’instituteur de ne pouvoir façonner ce qui lui échappe, de ne pouvoir pétrir l’eau entre ses doigts ?

Non moins délicate est l’interprétation purement statistique de la différence entre les écoles laïques et les écoles religieuses. A Paris, sur 100 enfans poursuivis, on en trouve 2 à peine qui soient sortis d’une école religieuse. Sur 100 enfans détenus à la Petite Roquette, l’école congréganiste n’en fournit que 11, l’école laïque 87. Mais, sans nier l’heureuse influence des convictions religieuses, sur laquelle nous reviendrons tout à l’heure, nous devons faire remarquer que l’école congréganiste peut trier ses élèves, tandis que l’école publique est obligée de tout recevoir. Celle-ci a quatre fois plus d’élèves, et de toute provenance. Les familles qui choisissent l’enseignement religieux pour leurs enfans les ont déjà plus sévèrement élevés. Le seul fait de choisir délibérément un enseignement qu’on juge supérieur indique chez les parens un noble souci de la moralité, qui a dû déjà se communiquer aux enfans eux-mêmes. Ce n’est donc pas aux chiffres bruts qu’il faut ici s’en rapporter.

En somme, nous n’admettons pas que l’enseignement obligatoire soit directement responsable du flot montant de la criminalité juvénile. Reste à rechercher les actions indirectes. Et tout d’abord, si l’école n’a pas créé la criminalité croissante de l’enfance, il faut concéder qu’elle ne la pas empêchée, tandis qu’en Angleterre elle semble avoir eu au moins ce résultat. Il y a donc chez nous une organisation défectueuse par quelque côté.

Le défaut général de notre système d’enseignement a été la prédominance de la conception intellectualiste et rationaliste, héritée du dernier siècle et qui attribue à la connaissance, surtout scientifique, un rôle exagéré dans la conduite morale. Vous dites : « Cet homme a volé parce qu’il est ignorant » ; non, il a volé parce que sa condition de déshérité, peut-être de dégénéré, lui a fourni un mobile ; et il est ignorant parce que, dans cette même condition, il n’a pas eu les moyens de s’instruire. Vous confondez simultanéité avec causalité. Maintenant, instruisez les enfans déshérités ou dégénérés ; aurez-vous trouvé par là le remède à tous les maux ? Tantôt vous obtiendrez d’heureux résultats, si la nature de l’enfant et le milieu où il vit s’y prêtent ; tantôt vous ne ferez que fournir des armes nouvelles à des penchans plus forts que les conseils du maître. Si, de plus, l’enfant déjà mal disposé par l’hérédité ou par le milieu familial découvre une sorte d’hostilité sourde entre le représentant de la morale laïque et celui de la morale religieuse, il pourra conclure à l’incertitude de toute morale, aussi bien laïque que religieuse ; et ce n’est ni la grammaire et l’orthographe, ni l’arithmétique et le calcul, ni l’histoire, ni la fameuse « géographie », qui pourront l’empêcher de mal faire. Il aura beau apprendre la règle de trois, les caps de la Hollande et les lacs de l’Amérique, l’histoire du vase de Soissons, l’assassinat de Jean sans Peur ou celui du duc de Guise, ses penchans n’en seront pas modifiés. « Si l’instruction, disait déjà Socrate, ne donne pas un esprit juste et sain, elle ne fait que rendre les hommes plus mauvais, en leur fournissant plus de moyens pour faire le mal. » — « Science sans conscience, disait Rabelais, n’est que ruine de l’âme. » Et Montaigne ajoutait : « L’affinement des esprits n’est pas leur assagissement. » La civilisation, remarque à son tour Maudsley, peut faire « des brutes plus brutes et surtout plus dangereuses qu’à l’état de nature. » Plus profondément Gœthe disait : « Est pernicieux tout ce qui libéralise nos esprits sans nous donner la maîtrise sur notre caractère. » Eh bien, il faut convenir que nous avons beaucoup « libéralisé » les esprits, même chez les enfans, mais avons-nous cherché à leur procurer la maîtrise dont parle Gœthe ? Il ne le semble, pas, puisque de toutes parts, les partisans les plus convaincus de l’instruction, après tant de belles espérances, donnent aujourd’hui des marques de découragement.

Nous avons commis une fâcheuse erreur on attribuant les victoires des Allemands à leur instruction, quand il fallait les attribuer à leur éducation, à leur discipline morale et militaire, à leur respect de la règle, enfin à l’exaltation du sentiment patriotique qu’on avait su, par tous les moyens, enflammer chez eux et identifier avec le sentiment religieux lui-même. Sous prétexte de les imiter, notre pédagogie a versé du côté où déjà nous inclinions ; elle a poursuivi l’instruction encyclopédique de l’intelligence, nécessairement en surface plutôt qu’en profondeur. Remplir la mémoire de faits, de noms et de dates, ce n’est pas fournir à l’esprit les idées génératrices des grands sentimens et répressives de vice. L’instituteur doit former non des mémoires, mais des consciences. Notre instruction disperse au lieu de concentrer ; passant d’un sujet à l’autre, elle effleure tout ; quand elle prétend approfondir, c’est pour ne plus apercevoir qu’un seul côté des choses, sous prétexte d’y voir plus clair, comme si la réalité s’épuisait dans notre compréhension. Le développement anormal des facultés purement intellectuelles, leur direction en un sens trop particulier, enfin la demi-instruction superficielle, sont également funestes pour la jeunesse d’un peuple. L’instruction moralise quand elle est appropriée à la situation même que l’enfant, selon toute vraisemblance, occupera plus tard ; mais, si elle dégoûte d’une profession modeste pour susciter des ambitions impossibles à satisfaire, elle augmente le nombre des déclassés et des mécontens, qui deviendront les révoltés de demain. Le « déclassement général », sous toutes ses formes, d’une condition à l’autre, de la campagne aux villes, de la pauvreté à la fortune, du néant à la puissance politique, et vice versa, est précisément une des causes majeures de la criminalité, surtout juvénile. Où se recrutent la plupart des criminels et délinquans d’habitude ? M. Tarde nous l’apprend : « parmi les déclassés ». D’où viennent la plupart des récidivistes urbains ? « Ils ont émigré des champs. » Que sont les banqueroutiers frauduleux, faussaires, escrocs ? Des chercheurs d’aventure qui ont voulu s’enrichir en un jour, « non par le travail, mais par la spéculation. » Ce que certains socialistes prônent aujourd’hui sous le nom d’ « instruction intégrale » serait bien pis encore, et n’aboutirait qu’à la déséquilibration intégrale. C’est l’éducation morale qu’il faut « intégrer » et universaliser, non pas l’instruction intellectuelle. Tous ont droit à la plus haute moralité et, comme le dit Kant, à la « sainteté » même, et tous ont le devoir d’y tendre ; mais il y a dans les sciences, dans l’art, dans la littérature, des régions où on ne peut ni espérer ni désirer que tous pénètrent, s’il doit en résulter un manque d’adaptation de l’esprit à la profession. Que l’enfant du peuple ait, comme dit Molière, des « clartés » non pas de tout, — ce qui est énorme ! — mais des principaux résultats de la science moderne. Au-delà, c’est la « demi-instruction » avec ses inconvéniens sociaux. Notre enseignement primaire n’est ni assez général dans ses grands principes, ni assez pratique dans ses détails ; il se meut dans les intermédiaires, qui sont précisément les inutilités au point de vue moral d’un côté, technique de l’autre.

Outre l’abus des préjugés intellectualistes et la foi exagérée dans la vertu moralisatrice des sciences positives, on a été aussi victime des préjugés politiques, religieux, antireligieux. Par le malheur des circonstances et par la maladresse des hommes, la politique a dominé dans les questions d’enseignement ; et les intérêts moraux des enfans, des maîtres eux-mêmes ont été trop sacrifiés aux intérêts de parti. De cette manière, on a troublé encore l’équilibre des esprits. Cette logique à outrance « mise au service de la passion » offrait, au point de vue social, des dangers évidens. Elle a produit les excès de la lutte contre le cléricalisme. De quoi se compose aujourd’hui le parti qui s’intitule anticlérical ? Un philosophe non suspect lui-même de cléricalisme, M. Renouvier, répond : « D’esprits étroits et bornés, chez qui la libre pensée n’est faite que de négations. » Et ce n’est pas avec des négations que l’on moralise un peuple [5].

Quelque opinion que l’on ait sur les dogmes religieux, encore faut-il reconnaître cette vérité élémentaire de sociologie que les religions sont un frein moral de premier ordre, et plus encore, un ressort moral. Le christianisme, en particulier, a été défini un système complet de répression pour toutes les tendances mauvaises. Le christianisme a ce particulier mérite, par où il s’oppose aux religions antiques, de prévenir la mauvaise détermination de la volonté en la combattant dans son premier germe, le « désir » et même l’« idée » ; d’où l’expression : « pécher en pensée », expression qui, dit M. Garofalo, ne peut faire sourire qu’une psychologie superficielle.

Un fait important, qui a frappé tous les statisticiens, c’est que la criminalité de la femme, qui varie entre le dixième et le tiers de celle des hommes, voit celle-ci redescendre à son propre niveau dans les départemens bretons, où l’homme est presque aussi religieux que la femme et où la criminalité masculine est très faible. En revanche la criminalité féminine s’élève au même niveau que l’autre dans les villes, dans les régions très civilisées, où précisément la femme devient presque aussi irréligieuse que l’homme. Il faut bien convenir que la foi à une morale impérative, qui ne se discute pas, étant établie et sanctionnée par le principe même de l’univers, est une digue puissante contre les passions criminelles ou vicieuses, contre l’intérêt tyrannique du moment actuel ; elle est, sous une forme plus ou moins symbolique, l’introduction dans le moi égoïste d’un je ne sais quoi d’universel et d’éternel. Et c’est là, en dépit des mythes, ce qui donne à toutes les religions leur « âme de vérité », si c’est l’essence de la vérité même d’être universellement et éternellement valable, si c’est aussi l’essence de la vie individuelle que d’être, par un lien mystérieux, mais certain, rattachée au tout, liée dans son présent fugitif au passé et à l’avenir du monde. L’humble croyant qui mêle même des fables à son sentiment de la vie universelle, c’est-à-dire, au fond, de la société universelle, est moins éloigné du vrai, et surtout du bien, que le matérialiste orgueilleux et égoïste qui ne croit qu’à l’heure présente. Soyons donc, nous philosophes, nous apôtres de la tolérance, tolérans pour les religions. Celui même qui a essayé de décrire ce qu’il appelait l’ « irréligion de l’avenir » n’a-t-il pas dit : « Quand vous vous indignez contre quelque vieux préjugé absurde, songez qu’il est le compagnon de route de l’humanité depuis dix mille ans peut-être, qu’on s’est appuyé sur lui dans les mauvais chemins, qu’il a été l’occasion de bien des joies, qu’il a vécu pour ainsi dire de la vie humaine ; n’y a-t-il pas pour nous quelque chose de fraternel dans toute pensée de l’homme [6] ? » La lutte « anticléricale » a pu avoir ses motifs dans l’état d’esprit de notre clergé à une certaine époque ; les libres penseurs d’une part et les protestans de l’autre ont cru alors qu’ils gagneraient tout ce que perdrait le catholicisme du Syllabus ; mais ni la philosophie ni le protestantisme n’ont profité des destructions de croyances. Le scepticisme moral a été, chez les enfans et jeunes gens, l’ordinaire résultat du scepticisme religieux. Ici encore on a trop songé à l’instruction intellectuelle et on n’a pas cherché des fondemens sociaux à l’éducation morale au moment même où on émancipait et libéralisait les esprits.

Est-ce à dire qu’on doive le moins du monde remettre « les lumières » sous le boisseau ? Nullement ; mais si, sans se faire l’esclave d’aucun dogme, chaque penseur doit librement chercher la vérité et librement l’exprimer avec une sincérité absolue, au moins est-il sage que, pendant ce temps-là, les politiciens ne transforment pas le progrès pacifique des idées en une lutte de partis, et ne déclarent pas une guerre acharnée à des convictions qui demeurent un des principaux soutiens de la moralité publique. Descartes, voulant douter de tout et reconstruire l’édifice entier de la science (quelle entreprise ! ) avait eu soin de se faire d’abord une « morale de provision », qu’il comparait à un abri provisoire ; pensez-vous qu’un abri de ce genre soit inutile à un peuple ? Avez-vous la prétention, par un nouveau credo, de remplacer du jour au lendemain les anciennes croyances ? N’aurez-vous rien à craindre de ceux à qui vous aurez « enlevé le ciel sans leur donner la terre » ? L’intolérance antireligieuse est aussi funeste pour une nation que l’intolérance religieuse. Notre grand mal est la division : une partie de nos forces vives est employée à lutter contre des forces adverses, et le résultat est de diminuer la marche en avant. Pourquoi donc ne pas chercher ce qui rapproche au lieu de poursuivre toujours ce qui sépare ? Philosophie et religion ont un terrain commun, dont font partie les vérités essentielles de toute morale. Dès lors l’accord est possible, il est réel sur les points fondamentaux, et c’est la conciliation, non la lutte, que l’Etat doit poursuivre dans l’enseignement.

Dans un pays aussi divisé de croyances et aussi troublé que le nôtre par les partis les plus contraires, l’éducation est devenue et ne pouvait pas ne point devenir essentiellement laïque ; mais, quand l’Etat rend ses écoles indépendantes de toute confession particulière, il assume par cela même le devoir de fournir aux enfans et aux jeunes gens, avant tout le reste, une sérieuse éducation morale et civique. Peut-on conférer aux individus des droits de toutes sortes, et des droits égaux, si on n’a pas soin en même temps de développer chez eux le sentiment de leurs devoirs ? Peut-on mettre des armes entre leurs mains sans leur apprendre à s’en servir ? leur donner des libertés, un pouvoir sur autrui et sur le gouvernement, sans leur enseigner l’usage de ces libertés et les limites de ce pouvoir ? Assurément l’instituteur ne peut remplacer la famille et il serait même fâcheux de le faire croire aux parens. C’est dans la famille que la première et la plus essentielle éducation doit être donnée. Joseph de Maistre disait que, vers l’âge de dix ou douze ans, l’enfant est déjà presque formé au point de vue moral, « et s’il ne l’a pas été sur les genoux de sa mère, ce sera toujours pour lui un grand malheur. » Quant à l’école, son objet véritable n’est ni l’instruction pure, ni l’éducation pure ; il est, comme on l’a dit, « l’éducation par l’instruction ». M. Marion parle quelque part de cette singulière pudeur qui retient sur nos lèvres, en France, l’expression des vérités morales. Tout ce qui sent le sermon plaît médiocrement à nos esprits, prompts à tourner en plaisanterie les choses sérieuses. On sait que le persiflage est un de nos vices nationaux. Mais quand la morale est présentée comme la science des conditions de la vie en société et quand la vie en société, à son tour, est présentée comme la condition de la vraie et pleine vie individuelle, — toutes choses démontrables par raisons, — quelle place peut rester à un sot persiflage ? Les sermons mêmes, d’ailleurs, sont excellens pour la jeunesse quand c’est au nom de la société entière qu’on parle et que, venus du cœur, ils vont au cœur.

Des ouvrages de la plus haute valeur sur la morale et l’instruction civique ont été répandus parmi les enfans ; ils ont exercé la plus heureuse influence, principalement pour relever le sentiment patriotique. Ce ne sont donc pas les bons livres qui ont manqué ; mais les éducateurs n’ont pas été assez soustraits à la préoccupation exclusive de l’instruction intellectuelle et des examens où elle tient toute la place. L’essentiel est donc de former d’abord des maîtres et de les diriger dans le vrai sens. C’est au sein des écoles normales qu’il faut tout d’abord agir ; c’est de là qu’il faut d’abord éliminer la surcharge d’études scientifiques, historiques et géographiques, pour faire une large place aux études morales et sociales. Nos instituteurs n’ont pas besoin d’être des chimistes ou des physiciens, des savans au petit pied, qui, ne se trouvant plus à la place qu’ils eussent ambitionnée, seront une proie facile au socialisme ; mais ils doivent être initiés aux grandes questions qui sont la préoccupation des esprits soucieux de l’avenir ; et alors ils jugeront leur rôle assez beau, leur place assez haute, leur rang assez noble. Les instituteurs sauront toujours assez de mathématiques et de physique pour enseigner aux enfans les notions usuelles ; le plus difficile de leur tâche, c’est l’éducation morale et sociale ; là-dessus, ils ne sauraient être trop préparés ; à eux d’abord il faut inspirer le véritable esprit.

L’éducation n’est pas un métier, ni même une fonction, encore moins une fonction politique, c’est une mission morale et sociale. L’instituteur doit vraiment « instituer, fonder, établir » : dès lors, comment tolérer plus longtemps la situation anormale des instituteurs par rapport aux préfets, dont ils dépendent, et qui les change nécessairement en agens politiques ? C’est du recteur, placé assez haut et assez loin, du recteur, autorité vraiment morale et pédagogique, ayant à la fois compétence et indépendance, que les instituteurs devraient relever, non de l’agent éphémère d’une politique « sans cesse changeante, mais rarement libérale [7]. » Les instituteurs, a dit récemment M. Buisson, se découragent et se démoralisent à voir — ou simplement à croire — que la protection des hommes politiques compte plus pour l’avancement que les états de service : que, plus on leur demande de dignité et de dévouement, moins on leur accorde de garanties contre l’arbitraire. M. Buisson se plaignait aussi de ce que le recrutement des écoles normales devient de plus en plus difficile : si on continue, disait-il, à fermer les oreilles aux vœux légitimes du personnel de l’enseignement primaire, son niveau ne tardera pas à s’abaisser et on aura compromis le fruit des énormes sacrifices consentis depuis vingt ans [8]. Tous les instituteurs demandent qu’on mette fin à ce régime d’exception et de défiance, qu’on les rende à leurs chefs naturels, à ceux dont ils dépendent dans tous les pays civilisés, qu’on les enlève ainsi à la fois aux tyrannies locales et à la tyrannie gouvernementale. Répondra-t-on encore, avec Paul Bert se reniant lui-même : » L’heure n’est pas venue de donner satisfaction aux principes ! »

Parmi les moyens de moralisation populaire il faut encore mentionner les cours d’adultes et les conférences de toutes sortes. On sait que les universités anglaises, pour l’ « extension » de l’enseignement, envoient dans les centres populaires des professeurs appelés « missionnaires » et qui, en effet, se dévouent à la diffusion des vérités scientifiques, morales, sociales. Pourquoi ne pas organiser un système régulier de conférences et de leçons du soir dans la France entière (comme il y en a à Reims) sur les sujets qu’il importe le plus de traiter pour relever la moralité publique ? Ajoutons les écoles des régimens, qui pourraient exercer une influence considérable, si elles étaient dirigées dans le sens moral au lieu d’être, comme les autres, sous la tyrannie de l’ « histoire », de la « géographie » et des « sciences ». Tout ce qu’on a fait pour organiser l’instruction est vraiment admirable ; il faut dépenser aujourd’hui la même activité et au besoin le même argent pour organiser l’éducation, puisque l’impuissance de l’instruction éclate à tous les yeux. Posteri, vestra res agitur. Dans une conférence sur la réforme pénitentiaire, un Suédois à qui on demandait si l’éducation des enfans pauvres n’était pas trop coûteuse, répondit : « Nous autres Suédois, nous ne sommes pas assez riches pour laisser un enfant grandir dans la misère et le crime et devenir ainsi un fléau pour la société. »


IV

Mais nous n’hésitons pas à le dire : tout ce que l’école, même réformée, aura fait pour l’éducation des enfans sera stérile, si la licence actuelle de la presse poursuit son travail de dissolution. Aujourd’hui, c’est par millions que les journaux se répandent jusque dans les plus petites communes et, de plus, leur action est quotidienne. Où les enfans qui ont appris à lire achèvent-ils leur instruction et leur éducation ? Dans les journaux. La grande « école primaire », c’est donc la presse, dispensatrice journalière d’idées vraies ou fausses, de sentimens bons ou mauvais. Cette énorme puissance dont elle dispose, en a-t-elle toujours fait bon usage ? Autant et plus que l’instituteur, auquel elle s’en prend volontiers aujourd’hui, elle avait « charge d’âmes. » Son rôle, dans notre démocratie, était de faire l’éducation morale et politique d’un peuple. L’a-t-elle rempli ? A l’obligation de savoir lire, on a joint la facilité de tout lire et la presque nécessité de lire ce qu’il y a de pis. Comment l’instituteur pourrait-il lutter contre l’immense poussée de la presse immorale ? Il ressemble à celui qui, acculé à un mur par une grande foule, subit une pression qui l’écrase. Jamais un criminel n’accusa l’instruction scolaire de l’avoir excité au crime ; en revanche, combien ont accusé les journaux d’avoir été leurs initiateurs !

Car le mot, qu’on le sache, est un être vivant ;
La main du songeur vibre et tremble en l’écrivant.

Sont-ils bien nombreux, chez nous, les écrivains dont la main tremble au moment de tracer les mots qui peuvent corrompre ?

Etre intelligent, l’homme, selon le mot de Kant, « maximise » tous ses actes, les bons et surtout les mauvais. La presse s’est chargée d’ériger en maximes vices et crimes. La fausse psychologie de la première moitié du siècle s’est accordée avec l’économie politique pour transporter dans l’ordre social le fameux adage : « Laissez faire, laissez passer ; laissez tout dire, laissez tout imprimer ! » On a cru que, « par la vertu de la liberté », la lance merveilleuse guérirait elle-même les maux qu’elle avait faits. Un individualisme à courte vue traite de la presse comme s’il s’agissait d’un individu qui communique sa pensée à un autre individu. Il est cependant manifeste que le journal est une force essentiellement collective, organisée collectivement et s’adressant à de vastes collectivités, parmi lesquelles se trouvent des enfans et des jeunes gens. C’est donc une vue incomplète que de considérer ici uniquement des « libertés individuelles », comme le droit que j’ai de rendre visite à mon voisin et d’avoir avec lui un entretien particulier.

Grâce à cette fausse théorie, qui traite les hommes indépendamment de leur relation au tout social, on s’est remis aux hasards de leurs frottemens mutuels pour assurer leur équilibre, comme on laisse les pierres du rivage se tasser selon le flux ou le reflux du moment. Méconnaissant la « force » des idées, on a érigé en principe qu’une pensée ou une parole diffèrent absolument d’un acte. « On ne peut, prétendait déjà d’Holbach, — pour s’excuser sans doute, — faire aucun mal aux hommes en leur proposant ses idées. Que résulterait-il, en effet, d’un ouvrage qui nous dirait que le soleil n’est pas lumineux, que le parricide est légitime, que le vol est permis, que l’adultère n’est point un crime ? » Ce sophiste oubliait que la lumière du soleil visible ne peut être éteinte pour nos yeux (tant qu’ils sont ouverts), mais que celle du soleil intérieur peut s’éteindre pour notre conscience. A force de répéter que l’adultère n’est point un crime, pensez-vous sérieusement que vous ne l’encouragerez point ? Et La Mettrie disait de même : « J’ai cru prouver que les remords sont des préjugés de l’éducation… théorie innocente et de pure curiosité. » Le bon apôtre ! Nous savons aujourd’hui comment les théories « innocentes » passent dans la pratique. Que des journaux malsains représentent la société actuelle comme une vaste exploitation des pauvres par les riches, la propriété comme un vol, le capital comme une détention inique des produits du travail et une spoliation de l’ouvrier, la révolte et la révolution comme le plus sacré des devoirs, croyez-vous que ces erreurs ou ces mensonges resteront longtemps à l’état de spéculation platonique, que la déraison dans les pensées ne deviendra pas la déraison dans les actes ? Espérez-vous que les idées se tiendront immobiles et inertes dans les esprits « comme des couteaux dans la poche ? » Non, ce sont des armes qui aspirent à sortir et à frapper. « Je ne suis pas un voleur, je suis un restitutionnaire ! disait à M. Proal l’accusé Clarenson, âgé de trente ans environ. La terre et les produits de la terre sont à tous. — Vous avez donc lu J.-J. Rousseau ? — Je lis encore en ce moment son discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes. Quel beau livre ! C’était un vrai socialiste, J.-J. Rousseau, comme Jésus-Christ, comme Robespierre. » « La vie est une bataille, disait à son tour l’assassin Abadie ; je frappe quiconque me fait obstacle ; les forts mangent les faibles. » Voilà qui est « maximiser » ! Qui ne se souvient de la conférence sur le darwinisme faite par Lebiez avant de commettre son assassinat : « Chacun lutte pour se faire place ; le plus fort tend à étouffer le plus faible. »

Exceptions, direz-vous, cas extrêmes ! Sans doute, mais ces cas manifestent, grossi, un phénomène général. Certes, tous ceux qui, par une fausse extension du darwinisme à l’ordre social et moral, ne voient dans l’existence qu’une lutte, ne seront pas des assassins ; mais s’ils ont quelque devoir difficile à remplir, y apporteront-ils toujours le même courage et le même désintéressement ? Il y a quelques années, la cour d’assises des Bouches-du-Rhône jugeait un jeune homme qui, une fois sorti du lycée, où il avait complètement négligé les lettres pour les sciences, s’était mis à étudier les substances explosibles et avait en vain proposé ses inventions à tous les ministères. Réduit finalement à la misère, il monte en wagon et asphyxie, selon toutes les règles de la science, un compagnon de route, au moyen d’un appareil à chloroforme, avec l’intention de le dépouiller. « J’avais, dit-il au juge d’instruction, longuement médité sur le sort qui m’était réservé dans la société actuelle ; je m’étais dit que, par mes inventions, j’aurais dû occuper une place dans le monde, tandis que je vivais malheureusement inconnu… J’ai pris en haine le genre humain tout entier, et je n’aurais pas hésité à le détruire si je l’avais tenu groupé au bout de mes machines [9]. » Insensé, sans doute ; mais la folie et le crime de ce Caligula de la science nous montrent agrandie la figure du déclassé haineux, nourri de déclamations anti-sociales.

Outre l’influence des idées, et surtout des idées simples, sur les esprits simples eux-mêmes, qu’elles dominent et entraînent, quel est le plus puissant levier qui puisse agir sur le peuple ? L’amour-propre, le souci de l’opinion des autres, l’honneur, qui a une si grande influence dans notre pays. Aussi les sociologues le remarquent-ils avec raison, le premier moyen pour faire que l’homme s’abstienne de certains actes, c’est de les représenter comme déshonorans. Mais si la presse, au contraire, glorifie ou excuse les actes immoraux, elle altère par cela même, avec l’opinion publique, la conscience publique ; elle a préparé le crime, et le criminel n’est plus que l’instrument qui l’exécute.

Comme la conscience des coupables, celle même de leurs juges se déforme sous l’influence des journaux et des livres. Les deux faits les plus frappans de la dernière statistique sont : augmentation de la criminalité contre les personnes qui va dépasser l’autre en France (à l’imitation de l’Espagne et de l’Italie), et diminution de la criminalité contre les biens. Or, sur 100 cas, il y a 30 acquittemens pour crimes contre les personnes, contre 17 seulement pour les attentats contre les biens. « Le vol, dit un rapport officiel, est plus sévèrement traité, proportionnellement, que l’assassinat ; et en outre, il l’est avec une sévérité croissante, comme ce dernier l’est avec une indulgence croissante. » La cause notoire en est dans les décisions des jurés, et ces décisions, à leur tour, s’expliquent par les sophismes que la presse a répandus sur les crimes « passionnels » — comme si tout crime n’était pas l’effet d’une passion, — sur l’irresponsabilité des volontés déchaînées par quelque penchant inné ou acquis, etc. En outre, les « bourgeois » des jurys ont conservé un culte de la propriété (quelque peu intéressé d’ailleurs) qui explique leur sévérité persistante, tandis que leurs idées morales commencent à subir une vraie déroute. On cite ce propos d’un juré : « Pourquoi veut-on que nous condamnions cet homme ? Il ne nous a rien fait, à nous ! » La France descendra-t-elle au rang des pays de demi-barbarie où le jeu des couteaux est quotidien, où la vengeance est un point d’honneur, où la violence cherche une excuse dans la prétendue ardeur héréditaire du « sang » ?

Outre la suggestion indirecte, la presse exerce encore une suggestion directe sur les esprits mal équilibrés. Maudsley a dit : « Grâce aux récits des journaux, l’exemple du crime devient contagieux : l’idée s’empare de l’esprit faible comme une sorte de fatum contre lequel toute lutte est impossible. » Un très grand nombre de criminels ont déclaré qu’ils devaient aux romans et aux journaux, avec l’idée de leur crime, les procédés mêmes de l’exécution. L’assassin Morisset, dans son autobiographie, s’élève aux plus étranges théories sur le crime et la presse : « Les conséquences du crime, dit-il, sont avantageuses à la société. Il y a, en effet, une certaine partie de la population, et c’est la plus nombreuse, qui n’achète les journaux que pour lire les faits divers. Que l’on supprime le crime, il n’y a plus d’acheteurs, conséquemment plus d’employés pour travailler le chiffon, etc. » Ces services rendus par le crime à la presse ont pour digne pendant les services rendus par la presse au crime. Les images coloriées représentant les assassinats, avec la victime baignée dans le sang, engendrent aussi, bien souvent, une sorte de vertige homicide, dont M. Aubry donne des exemples dans son livre sur la Contagion du meurtre [10]. On se rappelle les réflexions de ce journaliste qui déclarait n’avoir plus besoin de lire les faits divers, puisqu’il savait, par les enfans de la rue, le crime du jour : de sa fenêtre, il les voyait répéter le drame qui vient de se commettre ou inventer de toutes pièces un nouveau crime. Si la statistique nous apprend que les ouvriers de toile profession, habitués à verser le sang, fournissent un plus grand contingent de meurtres, comment croire que ceux qui s’habituent à la représentation intérieure de scènes sanglantes n’en retireront pas une facilité dangereuse de passer de l’image à sa réalisation ? Qui n’a lu les pages où saint Augustin décrit le vertige sanguinaire d’Alypius aux jeux du cirque, alors que, ouvrant les yeux presque malgré lui au moment de la clameur, il est frappé aussitôt « d’une plus grande plaie dans l’âme que le gladiateur expirant ne l’avait été dans le corps [11]. » C’est un phénomène analogue que favorise la licence de la presse, de la librairie et du colportage, par les récits de crimes réels ou imaginaires, par le tableau des vices de toutes sortes, par la représentation figurée qu’elle en donne : elle corrompt l’esprit par les yeux ; elle ensanglante ou elle souille les imaginations, même chez les enfans et les jeunes gens.

En 1833, M. Radcliffe fit fermer complètement les colonnes du Morning Herald aux récits de crime et de folie. Le Congrès international contre la littérature immorale et la publicité des faits criminels, tenu à Lausanne en 1893, a réclamé l’interdiction des comptes rendus circonstanciés de crimes et d’exécutions, des photographies de criminels, dont ceux-ci sont fiers et dont leurs émules sont envieux, etc. ; il a demandé que la Gazette des Tribunaux eût seule le droit de publier certains débats. Mêmes conclusions au congrès des Criminalistes à Genève et au congrès des Savans et philanthropes à Paris. Ajoutons la nécessité de supprimer le spectacle des exécutions publiques, auxquelles nous avons dû tant de crimes par suggestion, et de fermer aux jeunes gens l’entrée des cours d’assises, où ils se familiarisent avec le crime.

Que dire maintenant de la presse licencieuse ? En 1882, le ministre de la justice déclarait à la Chambre que chaque jour, à Paris, il était distribué gratuitement à la porte des écoles plus de 30000 feuilletons immoraux. Le feuilleton obscène ou sanguinaire est d’ailleurs, en province comme à Paris, un des principaux agens de la démoralisation populaire [12]. Les criminologistes s’accordent à soutenir que la littérature ordurière agit avec une violence toute spéciale sur les dégénérés et devient ainsi une cause de criminalité. Heureux quand l’excitation n’est pas directe ! A l’occasion d’une poursuite qu’on avait exercée devant la cour de Lyon contre un révolutionnaire, M. Proal raconte qu’il lisait dans un journal du parti cette excitation adressée aux filles du peuple placées en service dans les maisons bourgeoises : « Vengez-vous en dépravant les enfans de vos maîtres. » Le journal resta d’ailleurs parfaitement impuni. « Quand un des industriels de la pornographie contemporaine, disait ici même M. Cruppi, est par grand hasard renvoyé devant la cour d’assises, l’avocat tire de sa serviette vingt recueils également scandaleux qui se vendent librement. Le jury ne comprend plus et acquitte [13]. » — Mais à qui la faute ; sinon au gouvernement, qui ne poursuit pas avec régularité et obstination et qui laisse la loi à l’état de lettre morte ? Oubliant que la littérature « façonne petit à petit l’idéal d’un peuple », notre gouvernement est Tunique au monde, qui, sous prétexte de liberté, s’abstienne d’attaquer les publications immorales. Les libres pays d’Amérique ne tolèrent pas ces outrages par écrit à la pudeur publique. Et cependant, on l’a mainte fois montré, c’est le gouvernement seul qui pourrait ici agir avec efficacité : livrés à leurs seules forces, les particuliers sont impuissans contre la vaste action, d’un caractère essentiellement social, exercée par le « quatrième état ».

Une certaine presse contribue encore à la démoralisation et à la criminalité en représentant, sous prétexte de radicalisme, comme adonnés à tous les vices toute la classe « dirigeante » et tous ceux qui sont investis d’une autorité, quelle qu’elle soit. Par ses diffamations quotidiennes, elle fournit aux esprits pervertis que tente le vol ou le meurtre l’excuse de la prétendue perversion universelle. « Nous sommes trahis ! » s’écrie le soldat qui veut fuir ; « nous sommes exploités ! » s’écrie le misérable qui veut tuer ou voler. Un sentiment que les étrangers nous reprochent de ne pas avoir naturellement, de ne pas cultiver par nos mœurs, de ne pas sauvegarder par nos lois, c’est le respect. En Angleterre, la presse se respecte et respecte les autres. Cette supériorité tient d’abord aux mœurs : l’Anglais ne veut pas être trompé ni corrompu par son journal, mais éclairé et « informé » ; les articles, non signés, sont écrits avec plus de désintéressement ; mais la loi renforce les mœurs en punissant la diffamation et l’obscénité de peines et d’amendes si considérables que le journal peut être ruiné du coup. Mettre l’intérêt même du bon côté, tout est là ; en France il est du mauvais côté.

Combien de journaux ne réussissent que par le scandale ou la diffamation ! « Calomniez toujours, répétait Philippe de Macédoine, si la blessure guérit, la cicatrice reste. » L’action de nos lois sur le diffamateur est dérisoire ; si, par extraordinaire, le tribunal de faveur auquel le journaliste sera soumis lui inflige quelque amende, il gagnera au centuple par le scandale ce qu’il aura perdu par la condamnation. « Avec une bouteille d’encre et une main de papier, disait l’Arétin, je tire de la sottise d’autrui 2 000 écus de rente. » Devant les excitations journalières au vice, qui sont des complicités anticipées, comme aussi devant les diffamations érigées en industrie lucrative, il n’est pas permis de lever simplement les épaules et de sourire avec mépris. Comme le remarque M. Max Nordau, tandis que les indifférens se consolent par l’idée « qu’aucune personne raisonnable ne prend de telles sottises au sérieux », la folie et le crime font leur œuvre et empoisonnent toute une génération. Ce ne sont pas les gens « raisonnables » dont il faut s’inquiéter ; ce sont précisément les déraisonnables ; et ceux-là sont légion, et c’est à eux que s’adressent les mille voix de la passion déchaînée. Croyez-vous indifférent pour un peuple, surtout pour la jeunesse d’un peuple, de prendre ses inspirations auprès des « anti-sociaux » ?

Permettre de tout dire et de tout écrire, contre les lois, contre les mœurs, contre les hommes, en ne se réservant de punir que les « actes » une fois accomplis, c’est, a-t-on dit, attendre l’explosion d’une mine après l’avoir laissé charger et allumer sous ses yeux. A notre époque de criminalité croissante, les idées sont trop explosives pour que l’on ne considère pas déjà comme des actes celles qui sont une provocation à des crimes et délits. Tel article ou tel roman sont des actes cent fois pires qu’un viol ou un assassinat, car ils en feront commettre une série. Par malheur, le journal est aujourd’hui, dit M. Bonzon, « le soutien des gouvernemens, comme le marchand de vin est le grand électeur. Quiconque les mécontente y trouve sa perte ; et c’est pourquoi ni contre l’alcoolisme, ni contre la pornographie, le gouvernement, quel qu’il soit, ne songe à engager la lutte ». Ainsi les intérêts moraux du pays se trouvent sacrifiés à des intérêts de secte politique ; périsse la France plutôt que notre parti !

Il n’y va pas seulement de notre moralité, mais de l’honneur de notre pays. Toute une littérature, qui ne craint pas de s’en glorifier, nous fait juger par les étrangers bien pires que nous ne sommes. Michelet disait déjà, en parlant de certaines publications, immorales pour son époque, et qui paraîtraient bien idylliques à la nôtre : « Le monde a reçu ces livres comme un jugement terrible de la France sur elle-même… La France a cela de grave contre elle, qu’elle se montre nue aux nations. Les autres, en quelque sorte, restent vêtues, habillées… Cette manie singulière de se dénigrer soi-même, détaler ses plaies et d’aller chercher la honte serait mortelle à la longue. » En 1892, un journaliste allemand, Arthur Mennell, disait de nous avec ironie : « Les bonnes gens oublient toujours qu’ils ont le dangereux privilège d’être lus par le monde entier ; et pour cette raison même, ils oublient que, dans les choses de la politique ou des mœurs, ils sont leurs ennemis les plus terribles. »

La complète liberté politique, scientifique et religieuse de la presse ne saurait entraîner ni le droit de diffamation, ni le droit d’excitation aux crimes ou délits punis par la loi, ni le droit de publications pornographiques. Il est impossible d’admettre que la presse populaire, en particulier, — le journal à un sou, avec son supplément à un sou, — qui s’adresse même aux jeunes filles des classes pauvres, ne soit pas soumise à des conditions toutes spéciales encore de moralité et de responsabilité. Il n’y a pas de raison pour réglementer les théâtres forains, où ne peuvent entrer que quelques centaines de personnes, et pour laisser toute licence à ces théâtres dans un fauteuil ou dans une chaise qui s’adressent d’un seul coup à des centaines de milliers de lecteurs. Est-ce donc parce que l’action de la presse est plus considérable et, encore une fois, plus collective, qu’elle doit rester plus impunie, comme si on punissait le meurtre d’un homme par un coup de pistolet, mais non celui d’une foule d’hommes par la dynamite ? Nous ne demandons pas qu’on enlève la liberté, nous demandons qu’on assure et rende effective la pleine responsabilité. Une certaine presse étant devenue chez nous le principal agent de la démoralisation et une des sources de la criminalité juvénile, il n’est que temps de la ramener sous les lois communes de la justice : de lui ôter, pour les causes non politiques, sa juridiction de faveur et son privilège oppressif ; de punir avec la même sévérité qu’en Angleterre la diffamation, la violence et l’obscénité, tout en laissant, comme l’Angleterre, la plus entière liberté aux discussions politiques, scientifiques, philosophiques et religieuses. On ne voit pas ce qu’elle y pourra perdre ; et, rendue à sa destination, qui est de faire prévaloir les intérêts généraux sur les convenances particulières, les idées sur les passions, et les principes sur les entraînemens, elle justifiera peut-être son pouvoir par ses services.


V

La sociologie criminelle, — dont l’anthropologie criminelle n’est qu’une partie (la moins importante) et dont le droit pénal ne devrait être que l’application, — a pour caractéristique d’étudier les causes, surtout sociales, aussi bien que les symptômes du crime, de considérer les classes et les catégories de délinquans aussi bien que les individus, de chercher les moyens préventifs aussi bien que curatifs, de former les caractères aussi bien que d’assister et de punir, enfin et surtout d’améliorer les conditions du milieu social. Ce n’est pas en construisant des hôpitaux que vous viendrez à bout d’une épidémie, mais en vous attaquant aux causes du mal et surtout de la contagion ; ce n’est pas en construisant de vastes prisons ni en les embellissant que vous arrêterez l’épidémie du crime.

Qui donc a dit :

Il naît, sous le soleil des âmes dégradées.
Comme il naît des chacals, des chiens et des serpens ?

Et, sans doute, cela est vrai ; il naît des « monstres » au moral, comme il en nait au physique, mais les fous criminels et les criminels nés ne représentent, à vrai dire, que le quart tout au plus du total. En ce qui les concerne, ce qu’il importe de combattre, ce sont les causes de dégénérescence. Les principales sont, d’abord l’insuffisance de sélection, résultat d’un ralentissement exagéré et volontaire de la population, puis la débauche, l’alcoolisme et enfin l’extrême misère. C’est de ce côté que devrait se porter l’effort d’un parlement plus soucieux des destinées de la race. Primo vivere, deinde politicare. Au point de vue de l’hérédité et de la sélection naturelle, on ne peut songer sans inquiétude à ce que seront les en fans de nos délinquans de plus en plus nombreux, ainsi que de nos alcooliques ; et ces enfans, à leur tour, auront une postérité qui nous présentera des effets croissant en progression géométrique. Une des conséquences déjà visibles de l’augmentation de l’alcoolisme, et aussi de la débauche, c’est le chiffre des exemptions de service militaire pour inaptitude physique [14]. Alcoolisme et débauche sont les grands dépresseurs de l’organisme, par cela même de la volonté, soit chez les individus soit chez leur race, et c’est la jeunesse qui en subit les déplorables conséquences. L’élément sanguin, sanguis moderator, s’appauvrit au profit de l’élément nerveux. Et si le nervosisme est un danger pour l’individu, il est un danger bien plus grand pour une nation : il ne peut qu’augmenter encore nos défauts essentiels. Pour ce qui concerne le libertinage, la licence des rues, des théâtres, des cafés-concerts [15], c’est une question de simple police, où la volonté et l’énergie des gouvernans auraient aisément gain de cause. Les efforts faits à Vienne pourraient ici servir d’exemple. Quant à l’alcoolisme, tous les congrès de savans et de sociologues demandent des mesures propres à diminuer le plus possible et le chiffre de la consommation et la toxicité du produit. Il importe de restreindre les occasions et tentations de boire. A cet effet, il y a lieu, comme en Suède et dans beaucoup des Etats de l’Amérique du Nord, d’assurer la surveillance rigoureuse des débits déjà existans, de limiter leur nombre, de rendre moins facile la création de débits nouveaux et de soumettre les anciens à une législation très sévère [16]. « Si l’Etat, a dit lord Rosebery, n’impose pas de lois au trafic des boissons, c’est ce trafic qui bientôt en imposera à l’Etat. » Au point de vue de la qualité des alcools, leur rectification doit être assurée par le contrôle de l’Etat même. Enfin il y a lieu, comme le demandent tous les hygiénistes, moralistes et criminologistes, de vulgariser la connaissance des dangers qui résultent, pour la santé physique et morale, des abus de l’alcool et du caractère toxique des produits obtenus dans les liqueurs de consommation. On peut y arriver par des cours, par des conférences expérimentales, par l’action morale sous toutes ses formes et dès la période scolaire.

A la criminalité professionnelle, il faut opposer une expansion plus grande et plus intelligente de la bienfaisance, notamment la création de nombreuses sociétés de patronage et d’assistance pour les jeunes gens et même les adultes. La mauvaise éducation familiale étant la source première de la criminalité infantile et juvénile, il faut réagir contre la diminution des mariages et des naissances légitimes ; pour cela, entre autres moyens, il faut simplifier autant qu’il est possible les formalités du mariage et mieux défendre la jeune fille contre la séduction. Pour restaurer la famille, protégeons la mère matériellement et moralement. Tout ce qui sert à relever la femme, sert à relever les enfans.

Quant aux criminels par passion, outre une éducation meilleure et l’infatigable répression de la presse provocatrice, rien n’est plus efficace que des lois rigoureuses avec leur sanction. L’adoucissement exagéré et prématuré des lois pénales, ainsi que l’indulgence croissante du jury, diminuent nécessairement chez le peuple entier le sentiment de la gravité du crime. Il en résulte un encouragement aux crimes occasionnels et passionnels. En Angleterre, la répression ne s’est jamais relâchée ; on n’a jamais oublié le mot de Shakspeare : « la clémence tue quand elle pardonne aux tueurs » ; on n’a presque jamais excusé ou acquitté les meurtriers, ce qui fait que le meurtre est devenu bien plus rare. Tout récemment, on pendait à Londres un jeune homme pour avoir tué par jalousie sa fiancée. En France, il eût été sans doute acquitté. Résultat : le jaloux anglais y regarde à deux fois avant de tuer une femme, parce qu’il sait qu’en la frappant, il se frappe ; le jaloux français se dit : On m’acquittera ; et de plus on parlera de moi ! La mollesse de nos jurys les rend dignes, dans bien des cas, du mot que le duc de Montausier aurait prononcé, à propos d’un criminel gracié qui avait ensuite accompli plusieurs homicides : « Cet homme n’a commis qu’un assassinat, le premier, et c’est vous, sire, qui, en le graciant, avez commis les autres. » C’est précisément sur les crimes passionnels que la perspective de la peine peut avoir le plus d’influence, et c’est là que la profonde ignorance d’un jury mal composé, d’où la loi élimine presque tous les élémens d’ordre et de capacité, le fait agir au rebours de l’intérêt social. En Angleterre, des livrets sur les devoirs des jurys, sur les causes et les remèdes du crime, sur ses progrès ou ses diminutions, sur les points qui exigent particulièrement la sévérité, etc., sont mis préalablement aux mains des jurés ; il y a là un exemple à suivre. Mais une réforme profonde du jury, de sa composition et de ses attributions serait nécessaire.

C’est aussi sur les récidivistes, plaie de notre temps, que la rigueur des peines, la sévérité des juges et des jurés, enfin la réforme du régime pénitentiaire pourraient avoir une grande action. En France, il y a ce qu’on a appelé l’oasis de la criminalité, c’est-à-dire une période où la statistique relève un abaissement continu de la courbe des crimes et des délits à la fois ; c’est depuis 1853 jusqu’à 1805. M. Tarde se demande quelle peut en être la cause, et il pense que c’est le raffermissement momentané de l’ordre intérieur, « de l’ordre même despotique », et spécialement « le retour à la sévérité de la répression. » M. Tarde ajoute qu’en France le gendarme par excellence, c’est le gouvernement. « On dirait que tous les malfaiteurs ont l’œil sur lui comme les écoliers sur le surveillant, épiant son discrédit, ses distractions ou ses somnolences. Sans le prestige de ce gendarme, la gendarmerie ne peut rien. » Le despotisme n’est pas nécessaire à l’ordre ; mais l’ordre est nécessaire aux républiques encore plus qu’aux monarchies, et qui ne sait que Montesquieu considérait les républiques comme impossibles sans la « vertu » ?

Non seulement nous punissons de moins en moins, mais les peines sont de plus en plus inefficaces. Tandis qu’en Angleterre le hard labour est à bon droit redouté, nos prisons deviennent des hôtelleries confortables « où le criminel se repose des fatigues. du métier. » La perte momentanée de la liberté n’est plus « qu’un risque inhérent à l’entreprise. » Quelle est l’influence de ces prisons sur les jeunes délinquans ? Simplement de dissiper chez eux la vague terreur jusqu’alors associée à l’idée du cachot. Effet qui est d’ailleurs le même chez les criminels plus âgés, lorsqu’ils sont emprisonnés pour de courtes périodes. Sortis de prison, les délinquans retournent bientôt à leur milieu primitif, à leur petite « patrie criminelle », qui, a-t-on dit, est toujours prête à les accueillir les bras ouverts. Un long internement dans des maisons de travail, surtout agricoles, et la relégation dans des colonies spéciales, sans aucun mélange avec les autres colons, sont des moyens plus rationnels ; les petites peines ne servent qu’à aggraver la situation et à démoraliser davantage le condamné. En enfermant pêle-mêle les délinquans de toute espèce, nous changeons nos prisons en lieux de culture pour le vice ; nous préparons nous-mêmes la récidive, la transformation finale d’un acte délictueux en toute une vie de crime. Après quoi, les partisans de Lombroso classent doctement ces criminels d’habitude parmi les « criminels-nés ». Ils les reconnaissent même à la physionomie, oubliant qu’on reconnaît de même un soldat ou un moine, qui ne sont nés ni soldat ni moine. Nous sommes loin de nier les services rendus par l’ « anthropologie criminelle », et ils sont considérables ; mais, uniquement attentive au physique, elle oublie trop que moralité et immoralité ont des causes principalement morales. Comme nous l’avons vu, celle loi se vérifie de plus en plus à mesure que les facteurs d’ordre intellectuel et moral vont l’emportant sur le milieu physique, géographique et ethnique.

En résumé, à mesure que se précipite la civilisation matérielle, « vaine figure » de la vraie civilisation, à mesure que la société entière s’enrichit, la population se concentre, acquiert plus de mobilité, se mélange davantage, se déclasse et devient hétérogène ; dès lors les tentations augmentent, surtout dans les villes, foyers du vice, où l’on se sent d’autant plus isolé et à l’abri de l’opinion qu’on a plus d’hommes autour de soi ; les crimes et délits progressent plus rapidement que la population même ; et le progrès moral étant en retard sur le progrès scientifique et industriel, et de beaucoup, la contradiction éclate. Ces phénomènes sont généraux, mais ils se manifestent avec plus d’intensité en France ; ils y sont surtout plus apparens. Comme la France, parmi les nations, est toujours la plus pressée, la plus impatiente, comme le tempérament français est déjà le moins stable de sa nature, comme notre histoire, depuis cent ans, est la plus mouvementée, l’agitation des élémens sociaux est chez nous plus grande. La criminalité croissante a aussi des raisons d’ordre politique. L’influence des révolutions, comme celle des guerres, l’instabilité des gouvernemens ou de leurs lignes de conduite a toujours et partout produit une recrudescence de la criminalité : tout ce qui rompt les traditions séculaires, la « vie rangée », tout ce qui remet les choses eu question, tout ce qui produit l’agitation, le doute, la négation et, dans l’ordre social, la destruction, se traduit à la fin dans la conscience nationale.

Dans notre démocratie, l’atmosphère morale est troublée, orageuse, fiévreuse ; c’est un état électrique perpétuel. Il était impossible que les effets ne s’en fissent pas sentir d’abord dans la conduite des enfans et jeunes gens, moins maîtres d’eux-mêmes, moins responsables et plus exposés à toutes les influences perturbatrices. Si l’état avancé de notre civilisation explique, sous certains rapports, une augmentation des délits et même des crimes, surtout dans les villes, on a vu qu’il ne suffit pas à motiver complètement notre criminalité actuelle, surtout chez les jeunes gens : que cette criminalité est excessive et anormale.

Les principales causes morales de ce fâcheux excédent sont, on l’a vu encore, l’insuffisance de l’éducation dans la famille et dans l’école, et surtout la croissante perversité de l’éducation due à une propagande qui pourrait se définir : la suggestion du vice et du crime organisée sur une vaste échelle, munie de privilèges et assurée de l’impunité. Ce sont là des causes sur lesquelles on peut, sur lesquelles on doit agir. Aux pouvoirs publics il appartient de tendre les ressorts au lieu de favoriser le relâchement universel. Se fier à la « bonne nature », c’est oublier que le propre des sociétés humaines est de se diriger par des règles qui ne sont plus simplement les lois de la nature, mais bien les lois de la moralité. De même, se fier au jeu spontané’ des libertés, au « laissez faire », c’est oublier que la justice ne s’établit pas toute seule parmi les hommes et ne règne pas sur eux par sa seule autorité. La loi n’est pas une atteinte à la liberté ; elle est la garantie de la liberté même. Au contraire, la licence sous toutes ses formes, — que ce soit celle des rues ou celle des publications immorales, — est une corruption organisée et imposée, une violence déguisée, à laquelle jeunes gens et hommes faits n’ont plus même la faculté de se soustraire.

Que l’éducation du peuple, par l’école d’abord et surtout par la presse, devienne meilleure, et le niveau général se rehaussera ; les variations tantôt heureuses, tantôt malheureuses, dues aux mouvemens en tous sens de la civilisation croissante, se restreindront à des écarts dans des sphères plus élevées, tandis qu’elles s’étendent aujourd’hui jusqu’aux bas-fonds de la’ conscience humaine et font remonter la fange à la surface sous forme de vice et de crime. Il y a là un devoir social à remplir, qui appelle les efforts de chacun de nous. N’oublions pas que nous sommes tous solidaires dans les maux qui affligent la nation ; que nous y avons tous une participation plus ou moins atténuée ; et que, par conséquent, nous devons avoir mal à la poitrine et à la conscience d’autrui comme à la nôtre.


ALFRED FOUILLEE.

  1. Voir ses beaux ouvrages sur la Division du travail social et sur la Méthode sociologique ; Paris, Alcan, 1895.
  2. M. Durkheim lui-même déclare tout le premier « lamentable » et disproportionné le taux de la criminalité en France.
  3. Voir Abnormal Mail (Washington Government Printing office) 1893, et Criminology, New-York, 1893.
  4. M. Tarde.
  5. La passion de l’anticléricalisme est devenue telle que, pour protéger la conscience des voleurs et des assassins, on ne permet plus aux aumôniers d’avoir un logement dans les prisons, ni de visiter les prisonniers sans être appelés. Donnera-t-on, du moins, aux détenus un enseignement moral « laïque » ? Non, on s’en remet, pour les moraliser, aux leçons de leurs camarades. La prison, c’est l’école mutuelle du crime.
  6. Guyau, L’Irréligion dans l’avenir, introduction.
  7. M. Bonzon, ibid. Un récent ministre de l’Instruction publique, grand patron de « l’enseignement moderne », et adversaire des études classiques, disait aux instituteurs de la Seine : « Vous aurez bien mérité de la République, de la patrie, si vous parvenez à nous faire une génération coulée dans un moule qui porte, sur ses bords, la noble image de la République ! » Un autre ministre avait eu plus raison de dire : « Nous ne vous demandons pas de faire des élections, mais de faire des électeurs.
  8. Le nombre des écoles normales devrait aussi être réduit ; beaucoup ont autant de professeurs que d’élèves ; moins nombreuses, elles pourraient être dirigées par une élite de maîtres. C’est ce que la Chambre des députés n’a pas voulu comprendre.
  9. Proal, le Crime et la Peine, Alcan, 1893, p. 188.
  10. Paris, Alcan, 1894.
  11. Par la tolérance du gouvernement à l’égard des jeux de taureaux, nous revenons, nous Français, aux mœurs romaines. Que n’a-t-on déployé pour la moralisation populaire autant d’ardeur qu’on en a mis à soutenir, contre la loi et le gouvernement, des jeux barbares et démoralisateurs !
  12. Un jour, partant pour Bellevue, je vis une charmante enfant d’une douzaine d’années acheter pour cinq centimes le supplément illustré d’un journal ; par curiosité je l’achetai aussi ; il contenait, outre des gravures licencieuses, une petite nouvelle qui était une excitation manifeste, non à la débauche en général, mais au viol, dont un décadent analysait les sensations avec complaisance. Un autre récit excitait à l’inceste. J’eus peine à poursuivre jusqu’au bout ma lecture ; l’enfant ne passa pas une ligne.
  13. Voyez, dans la Revue du 15 juillet 1896, Le délit de presse devant le jury.
  14. En 1831, 296 000 inscrits, 53 000 exempts, soit une proportion de 21 pour 100. En 1892, 344 000 inscrits, 109 000 exempts, soit une proportion de 32 pour 100. Les progrès de l’aliénation mentale ont été, de 1835 à 1839, 11 500 aliénés pour 36 millions d’habitans ; en 1852, 59 000 aliénés pour 38 millions d’habitans. Pour les aliénés dont l’affection est due à l’alcoolisme, la moyenne par année, de 1861 à 1865, était 300 ; en 1896, elle s’est élevée à 3 500. En Normandie, où l’alcoolisme sévit avec une intensité extraordinaire, la morto-natalité et la mortalité infantile ont augmenté de 28 pour 100 ; le nombre des conscrits ajournés ou réformés a triplé ; les mariages ont diminué d’un huitième ; la proportion des filles-mères a monté d’un quart ; la moyenne des naissances, qui était de 28 pour 1 000 habitans en 1880, est tombée à 18 en 1894 ; celle des décès, en revanche, s’est élevée de 22 à 28 pour 1000. Quatorze communes voisines de Caen comptent aujourd’hui 5028 habitans au lieu de 9200 en 1850 ; elles ont eu, pendant cette période, 95 naissances contre 171 décès, 21 mariages contre 13 filles-mères ; sur 44 conscrits, 24 ont été réformés ou ajournés, c’est-à-dire plus de la moitié. La proportion des aliénés, des criminels adultes et des jeunes criminels est telle dans le Calvados, que ce département tient, avec l’Orne et la Seine-Inférieure, le premier rang pour la folie et la criminalité dans les statistiques annuelles.
    M. Léopold Mabilleau, professeur à l’Université de Caen, remarque à ce sujet que, avant 1850, il y avait peu ou point de débits dans les campagnes ; la « funeste loi » de 1895, qui supprime les garanties exigées des débitans, a produit de rapides ravages ; la loi municipale de 1884, qui fait du maire un élu de la commune et l’affranchit à peu près de l’administration centrale, a achevé le mal.
  15. Dans son livre : Dix ans soldat ; M. Mismer a parfaitement analysé l’influence dépravante des cafés-concerts sur les esprits incultes. Aujourd’hui, des enfans des deux sexes chantent dans ces cafés les chansons que l’on sait, et qui sont une excitation à la débauche, quand elles ne sont pas une provocation à la haine ou au crime. Que devient la loi qui protège « le travail des enfans » ?
  16. Le nombre des débits de boissons est de près de 500 000, les 30 000 de Paris non compris. En 1830, il y avait un débit pour 113 habitans ; il y a aujourd’hui un débit pour 90 habitans. Dans la basse Normandie, il y a un débit pour 25 habitans.