Les Joyeuses Épouses de Windsor/Traduction Hugo, 1873

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher


LES

JOYEUSES ÉPOUSES DE WINDSOR

PERSONNAGES.
SIR JOHN FALSTAFF.
SHALLOW, juge de paix de campagne.
SLENDER, neveu de Shallow.
GUÉ,
PAGE,
bourgeois de Windsor.
WILLIAM PAGE, jeune garçon, fils de Page.
SIR HUGH EVANS, curé gallois.
LE DOCTEUR CAÏUS, médecin français.
L’HÔTE DE LA JARRETIÈRE.
FENTON, amoureux d’Anne Page.
BARDOLPHE,
PISTOLET,
NYM,
de la bande de Falstaff.
ROBIN, page de Falstaff.
SIMPLE, valet de Slender.
RUGBY, valet de Caïus.
MISTRESS GUÉ.
MISTRESS PAGE.
MISTRESS ANNE PAGE, sa fille.
MISTRESS QUICKLY, femme de ménage du docteur Caïus.
La scène est à Windsor.

SCÈNE I.

[Windsor. Un jardin devant la maison de Page.] (1)
Entre le juge Shallow, Slender et sir Hugh Evans.

SHALLOW.

Sir Hugh, n’insistez pas ; j’en ferai une affaire de Chambre étoilée. Fût-il vingt fois sir John Falstaff, il ne se jouera pas de Robert Shallow, esquire.


SLENDER.

Du comté de Glocester, juge de paix, et coram.


SHALLOW.

Oui, cousin Slender, et Cust-alorum.


SLENDER.

Oui, et ratolorum encore ! gentilhomme-né, monsieur le pasteur, qui signe Armigero, sur tous les billets, mandats, quittances et obligations ! Armigero !


SHALLOW.

Oui, pour ça, nous le faisons, et nous l’avons fait continuellement depuis trois cents ans.


SLENDER.

Tous ses successeurs trépassés avant lui l’ont fait, et tous ses ancêtres, qui viendront après lui, pourront le faire : ils pourront porter les douze brochetons blancs sur leur cotte d’armes (2).


SHALLOW.

C’est notre ancienne cotte d’armes.


EVANS.

Douze petits animaux blancs, ça n’est pas trop pour une vieille cotte ; ça ne fait pas mal, en passant ; c’est des pêtes familières à l’homme et qui signifient : Sympathie.


SHALLOW.

Ces bêtes-là ne sont pas poisson salé ; et c’est du poisson salé que porte notre ancienne cotte.


SLENDER.

Puis-je écarteler, cousin ?


SHALLOW.

Vous le pouvez, en vous mariant.


EVANS, à Shallow.

Vous seriez bien marri, s’il écartelait.


SHALLOW.

Nullement.


EVANS.

Si fait, par Notre-Dame ! S’il prenait un quartier de votre cotte, il ne vous en restera plus que trois, d’après mon simple calcul ; mais laissons ça. Si sir John Falstaff a commis des déshonnêtetés envers vous, je suis d’Eglise, et je m’emploierai pien volontiers à amener des arrangements et des compromis entre vous.


SHALLOW.

Le Conseil entendra l’affaire : il y a sédition.


EVANS.

Il n’est pas pon que le Conseil entende parler d’une sédition : il n’y a pas de crainte de Tieu dans une sédition. Le Conseil, voyez-vous, voudra entendre parler de la crainte de Tieu, et ne voudra pas entendre parler de sédition. Réfléchissez-y bien.


SHALLOW.

Ha ! sur ma vie, si j’étais jeune encore, l’épée terminerait tout ceci.


EVANS.

Il vaut mieux que vos amis tiennent lieu d’épée et terminent la chose. Et puis j’ai dans la cervelle une autre idée qui peut-être produira de pons effets. Vous connaissez Anne Page, la fille de maître George Page, une mignonne virginité ?


SLENDER.

Mistress Anne Page ? Elle a les cheveux bruns et une menue voix de femme.


EVANS.

C’est justement cette personne-là ; entre toutes celles de l’univers, vous ne pouviez pas mieux trouver. Son grand-père, à son lit de mort (que Tieu l’appelle à une pienheureuse résurrection !), lui a légué sept cents livres en monnaie d’or et d’argent, pour le jour où elle aura pu atteindre ses dix-sept ans. Or, ce serait une bonne inspiration, si nous laissions là nos caquetages et nos pavardages, et si nous arrangions un mariage entre maître Abraham et mistress Anne Page.


SHALLOW.

Est-ce que son grand-père lui a légué sept cents livres ?


EVANS.

Oui, et son père lui laissera encore un plus peau denier.


SHALLOW.

Je connais la jeune damoiselle ; elle est bien douée.


EVANS.

Avoir sept cents livres et des espérances, c’est être pien doué.


SHALLOW.

Eh bien, allons voir l’honnête maître Page. Falstaff est-il là ?


EVANS.

Vous dirai-je un mensonge ? Je méprise un menteur, comme je méprise quiconque est faux, ou comme je méprise quiconque n’est pas vrai. Le chevalier sir John est là. Mais, je vous en conjure, laissez-vous guider par ceux qui vous veulent du pien. Je vais frapper à la porte et demander maître Page.

Il frappe à la porte de la maison.

Holà ! hé ! Tieu pénisse votre maison céans !

Paraît Page.

PAGE.

Qui est là ?


EVANS.

Voici la pénédiction de Tieu, et voici votre ami, le juge Shallow, et le jeune maître Slender qui peut-être vous contera une autre histoire, si la chose est de votre goût.


PAGE.

Je suis charmé de voir Vos Révérences en bonne santé. Je vous remercie pour mon gibier, maître Shallow.


SHALLOW.

Maître Page, je suis charmé de vous voir. Grand bien vous fasse ! J’aurais voulu que votre gibier fût meilleur ; il a été mal tué… Comment va la bonne mistress Page ?… Et je vous aime toujours de tout mon cœur, là, de tout mon cœur.


PAGE.

Monsieur, je vous rends grâces.


SHALLOW.

Monsieur, je vous rends grâces !… par oui et par non, je vous aime.


PAGE.

Je suis charmé de vous voir, cher maître Slender.


SLENDER.

Comment va votre lévrier fauve, monsieur ? J’ai ouï dire qu’il a été dépassé à la course de Cotsale (3).


PAGE.

C’est ce qu’on n’a pas pu juger, monsieur.


SLENDER.

Vous ne l’avouerez pas, vous ne l’avouerez pas.


SHALLOW.

Non ; il ne l’avouera pas… C’est votre guignon, c’est votre guignon… C’est un bon chien.


PAGE.

Un mâtin, monsieur !


SHALLOW.

Monsieur, c’est un bon chien, et un beau chien. Peut-on rien dire de plus ? Il est bon et beau… Sir John Falstaff est-il ici ?


PAGE.

Monsieur, il est à la maison ; et je voudrais pouvoir interposer mes bons offices entre vous.


EVANS.

C’est parler comme un chrétien doit parler.


SHALLOW.

Il m’a offensé, maître Page.


PAGE.

Monsieur, il l’avoue en quelque sorte.


SHALLOW.

Si la chose est avouée, elle n’est pas réparée. N’est-il pas vrai, maître Page ? Il m’a offensé, offensé tout de bon ; offensé à la lettre ; croyez-moi : Robert Shallow, esquire, se dit offensé.


PAGE.

Voici sir John qui vient.

Entrent sir John Falsfaff, Bardolphe, Nym et Pistolet.

FALSTAFF.

Eh bien, maître Shallow, vous voulez donc vous plaindre de moi au roi ?


SHALLOW.

Chevalier, vous avez battu mes gens, tué mon daim, et forcé mon pavillon.


FALSTAFF.

Mais non baisé la fille de votre garde.


SHALLOW.

Bah ! une pointe d’aiguille ! Vous répondrez de tout ça.


FALSTAFF.

Je vais répondre immédiatement : j’ai fait tout ça… Voilà ma réponse.


SHALLOW.

Le Conseil connaîtra l’affaire.


FALSTAFF.

Le conseil que je vous donne, c’est de ne pas la faire connaître : on rira de vous.


EVANS.

Pauca verba, sir John, et de ponnes paroles !


FALSTAFF.

Bonnes paroles ! bonnes fariboles ! Slender, je vous ai écorché la tête : quelle humeur avez-vous contre moi ?


SLENDER.

Morbleu, monsieur, j’ai la tête pleine d’humeur… contre vous et contre vos coquins d’escrocs, Bardolphe, Nym et Pistolet. Ils m’ont entraîné à la taverne, m’ont fait boire, et ensuite ont vidé mes poches.


BARDOLPHE.

Fromage de Banbury (4) !


SLENDER.

Hé ! peu m’importe !


PISTOLET.

Qu’est-ce à dire, à Méphistophélès ?


SLENDER.

Hé ! peu m’importe.


NYM.

Tranchons là ! pauca ! pauca ! tranchons là ! il suffit.


SLENDER, à Shallow.

Où est Simple, mon valet ? Pourriez-vous me le dire, cousin ?


EVANS.

Paix, je vous prie ! Entendons-nous ! Il y a trois arpitres dans cette affaire, à ce que j’entends ; il y a maître Page, c’est-à-dire maître Page ; il y a moi-même, c’est-à-dire moi-même ; et la tierce personne, en conclusion finale, est mon hôte de la Jarretière.


PAGE.

C’est à nous trois d’écouter l’affaire et de tout terminer entre eux.


EVANS.

Fort pien ; je vais en dresser le procès-verbal sur mon calepin ; et ensuite nous instruirons la cause aussi discrètement que nous pourrons.


FALSTAFF, appelant.

Pistolet !


PISTOLET, s’avançant.

Il écoute de toutes ses oreilles.


EVANS.

Par le tiable et sa mère ! quelle phrase est-ce là : Il écoute de toutes ses oreilles ? Eh ! c’est des affectations !


FALSTAFF.

Pistolet, avez-vous vidé les poches de maître Slender ?


SLENDER.

Oui, par ces gants ! si cela n’est pas, je veux ne jamais rentrer dans ma grande chambre ! Il m’a volé sept groats en belles pièces de six pennys et deux grands shillings d’Édouard que j’avais achetés d’Yead le meunier deux shillings et deux pennys la pièce. J’en jure par ces gants !


FALSTAFF.

Est-ce la vérité, Pistolet ?


EVANS.

Non, c’est une fausseté noire, s’il y a vol.


PISTOLET, à Evans.

— Ah çà ! étranger des montagnes !

À Falstaff.

Sir John mon maître, — je demande à me battre avec ce sabre de bois.

À Slender.

— Je te jette un démenti à la gorge, — un démenti éclatant. Bave et écume, tu mens ! —


SLENDER, montrant Nym.

Par ces gants ! alors c’était lui.


NYM.

Faites attention, l’ami, pas de mauvaises plaisanteries ! Je vous dirai : Attrape, si vous faites sur moi de ces plaisanteries pendables. Voilà ma déclaration.


SLENDER, montrant Bardolphe.

Par ce chapeau, c’est donc celui-là avec sa face rouge. Si je ne puis pas me rappeler ce que j’ai fait après que vous m’avez soûlé, je ne suis pourtant pas tout à fait un âne.


FALSTAFF, à Bardolphe.

Que dites-vous à cela, frère Jean l’écarlate ?


BARDOLPHE.

Eh bien, monsieur, je dis, pour ma part, que ce gentleman, à force de boire, avait perdu ses cinq sentences…


EVANS.

Ses cinq sens ! Fi ! ce que c’est que l’ignorance !


BARDOLPHE.

Et qu’étant ivre, il a été, comme on dit, sous la table, et qu’en conclusion il a battu la campagne.


SLENDER.

Oui, alors aussi vous parliez latin ! Mais n’importe ! Après ce tour-là, je veux, tant que je vivrai, ne jamais me soûler qu’en compagnie honnête, civile et pie ; si je me soûle, je veux me soûler avec ceux qui ont la crainte de Dieu, et non avec des chenapans d’ivrognes.


EVANS.

Par le Tieu qui m’juge, voilà une vertueuse intention.


FALSTAFF.

Vous voyez que tous les faits sont niés, messieurs ; vous l’entendez.

Entrent mistress Anne Page, apportant du vin, puis mistress Gué et mistress Page.

PAGE.

Non, ma fille, remporte ce vin ; nous boirons à la maison.

Anne Page rentre dans la maison.

SLENDER.

Ô ciel ! c’est mistress Anne Page !


PAGE.

Comment va, mistress Gué ?


FALSTAFF.

Mistress Gué, sur ma parole, vous êtes la très-bien venue. Avec votre permission, chère madame.

Il l’embrasse.

PAGE.

Femme, fais fête à ces messieurs. Venez, nous avons un pâté chaud de venaison à dîner. Venez, messieurs, j’espère que nous allons noyer toutes les rancunes.

Tous entrent dans la maison, excepté Shallow, Slender et Evans.

SLENDER.

Je donnerais quarante shillings pour avoir ici mon livre de chansons et de sonnets.

Entre Simple.

Eh bien, Simple ! où avez-vous été ? Il faut que je me serve moi-même, n’est-ce pas ! Vous n’avez pas le Livre des Énigmes sur vous ? L’avez-vous ?


SIMPLE.

Le Livre des Énigmes ! Mais est-ce que vous ne l’avez pas prêté à Alice Courtemiche à la Toussaint dernière, quinze jours avant la Saint-Michel ?


SHALLOW.

Venez, neveu, venez, neveu, nous vous attendons. Un mot, neveu !… Eh bien, neveu, voici : il y a, pour ainsi dire, une proposition, une sorte de proposition faite en l’air par sir Hugh ici présent… Vous m’entendez ?


SLENDER.

Oui, monsieur, et vous me trouverez raisonnable ; si cela est, je ferai tout ce qui est de raison.


SHALLOW.

Mais entendez-moi donc.


SLENDER.

C’est ce que je fais, monsieur.


EVANS.

Prêtez l’oreille à sa motion, maître Slender ; je vous descriptionnerai l’affaire, si elle vous convient.


SLENDER.

Non, je veux faire ce que mon oncle Shallow me dira ; excusez-moi, je vous prie ; il est juge de paix dans son pays, tout simple mortel que je suis.


EVANS.

Mais ce n’est pas là la question ; il s’agit de votre mariage.


SHALLOW.

Oui, voilà le point, mon cher.


EVANS.

Oui, ma foi, voilà justement le point… avec mistress Anne Page !


SLENDER.

Ah ! si c’est comme ça, je suis prêt à l’épouser à toutes les conditions raisonnables.


EVANS.

Mais pouvez-vous affectionner la d’moiselle ? Nous voulons le savoir de votre pouche ou de vos lèvres ; car divers philosophes soutiennent que les lèvres, c’est une partie de la pouche… Donc, pour préciser, pouvez-vous reporter votre inclination sur la jeune fille ?


SHALLOW.

Neveu Abraham Slender, pouvez-vous l’aimer ?


SLENDER.

Je l’espère, monsieur ; je ferai pour ça tout ce qu’on peut faire raisonnablement.


EVANS.

Voyons, par le seigneur Tieu et Notre-Tame, il faut nous dire positivement si vous pouvez reporter vos sympathies sur elle.


SHALLOW.

Ça, il le faut. L’épouseriez-vous avec une bonne dot ?


SLENDER.

Je ferais bien davantage, oncle, à votre raisonnable requête.


SHALLOW.

Mais comprenez-moi, comprenez-moi, cher neveu ; ce que je veux, c’est vous complaire, neveu. Pouvez-vous aimer la jeune fille ?


SLENDER.

Je suis prêt à l’épouser, monsieur, à votre requête. Mais, si l’amour n’est pas grand au commencement, le ciel pourra le faire décroître après une ample accointance, quand nous serons mariés et que nous aurons eu occasion de nous mieux connaître. J’espère qu’avec la familiarité grandira l’antipathie. Mais, si vous me dites : Épousez-la, je l’épouse ; j’y suis très-dissolu, et fort dissolument.


EVANS.

Voilà une réponse fort sage ; sauf la faute dans l’mot dissolument ; selon l’acception reçue, c’est résolument qu’il faut dire… Son intention est ponne.


SHALLOW.

Oui, je crois que mon neveu avait bonne intention.


SLENDER.

Oui, ou je veux bien être pendu, la.

Entre Anne Page.

SHALLOW.

Voici venir la belle mistress Anne… Je voudrais être jeune pour l’amour de vous, mistress Anne !


ANNE.

Le dîner est sur la table ; mon père désire l’honneur de votre compagnie.


SHALLOW.

Je suis à lui, belle mistress Anne.


EVANS.

Tieu soit péni ! je ne veux pas manquer le pénédicité.

Sortent Shallow et Evans.

ANNE.

Vous plaît-il d’entrer, monsieur ?


SLENDER.

Non, je vous remercie, sur ma parole, de tout cœur ; je suis très-bien.


ANNE.

Le dîner vous attend, monsieur.


SLENDER.

Je n’ai pas faim, je vous remercie, sur ma parole.

À Simple.

Allez, maraud, tout mon valet que vous êtes, allez servir mon oncle Shallow.

Sort Simple.

Un juge de paix peut parfois être bien aise qu’un parent lui prête son valet… Je ne garde que trois valets et un page, jusqu’à ce que ma mère soit morte. Mais qu’importe ! en attendant, je vis comme un pauvre gentilhomme de naissance.


ANNE.

Je ne puis entrer sans vous, monsieur ; on ne s’assoiera pas que vous ne veniez.


SLENDER.

En vérité, je ne veux rien manger ; je vous remercie autant que si je mangeais.


ANNE.

Je vous en prie, monsieur, entrez.


SLENDER.

J’aime mieux me promener ici, je vous remercie. Je me suis meurtri le tibia l’autre jour en faisant des armes avec un maître d’escrime. Trois bottes pour un plat de pruneaux cuits ! Et, ma foi, depuis lors je ne puis supporter l’odeur d’un mets chaud… Pourquoi vos chiens aboient-ils ainsi ? Est-ce qu’il y a des ours dans la ville ?


ANNE.

Je crois qu’il y en a, monsieur, je l’ai entendu dire.


SLENDER.

J’aime fort ce divertissement-là ; mais je m’y querelle aussi vite que qui que ce soit en Angleterre… Vous avez peur, si vous voyez l’ours lâché, n’est-ce pas ?


ANNE.

Oui, vraiment, monsieur.


SLENDER.

Eh bien, maintenant, c’est pour moi boire et manger ; j’ai vingt fois vu Sackerson lâché (5) ; je l’ai même pris par la chaîne ; mais je vous garantis que les femmes jetaient des cris inimaginables. Mais il est vrai que les femmes ne peuvent pas les souffrir ; ce sont d’affreuses bêtes très-mal léchées.

Page, venant de la maison.

PAGE.

Venez donc, cher maître Slender, venez, nous vous attendons.


SLENDER.

Je ne veux rien manger, je vous remercie, monsieur.


PAGE.

Palsambleu ! vous n’aurez pas le dernier mot, monsieur ; venez, venez.


SLENDER.

Ah ! passez devant, je vous prie.


PAGE.

Allons, monsieur !


SLENDER.

Mistress Anne, vous passerez la première.


ANNE.

Non pas, monsieur ; je vous en prie, marchez devant.


SLENDER.

Vraiment non, je ne passerai pas le premier ; vraiment, la, je ne vous ferai pas cette offense.


ANNE.

Je vous en prie, monsieur.


SLENDER.

J’aime mieux être incivil qu’importun. C’est vous-même qui vous faites offense, vraiment, la.

Il entre dans la maison, suivi d’Anne et de Page.
Paraissent au seuil de la maison Evans et Simple.

EVANS.

Allez ; vous demanderez le chemin de la maison du docter Caïus ; et là demeure une mistress Quickly qui est pour lui comme sa nourrice, ou son infirmière, ou sa cuisinière, ou sa laveuse, sa planchisseuse et sa repasseuse.


SIMPLE.

Bien, monsieur.


EVANS.

Mais il y a mieux encore. Donnez-lui cette lettre ; car c’est une femme qui connaît peaucoup mistress Anne Page ; et la lettre est pour lui demander et la prier d’appuyer la demande de votre maître auprès de mistress Page. Partez, je vous prie ; je veux finir mon dîner ; il y a encore les reinettes et le fromage.

Ils disparaissent.

SCÈNE II.

[L’auberge de la Jarretière.]
Entrent Falstaff, l’Hôte, Bardolphe, Nym, Pistolet et Robin.

FALSTAFF.

Mon hôte de la Jarretière !


L’HÔTE.

Que dit mon immense coquin ? Parle savamment et sagement.


FALSTAFF.

En vérité, mon hôte, il faut que je renvoie quelques-uns de mes gens.


L’HÔTE.

Congédie, immense Hercule, chasse. Qu’ils détalent ! au galop ! au galop !


FALSTAFF.

Je dépense céans dix livres la semaine !


L’HÔTE.

Tu es un empereur, César, czar ou Balthazar ! Je prendrai Bardolphe à mon service ; il tirera le vin, il mettra en perce. Est-ce dit, immense Hector ?


FALSTAFF.

Faites, mon bon hôte.


L’HÔTE.

J’ai dit… Qu’il me suive.

À Bardolphe.

Voyons si tu sais faire mousser et pétiller le liquide. Je n’ai qu’une parole. Suis-moi.

L’hôte sort.

FALSTAFF.

Bardolphe, suis-le : c’est un bon état que celui de sommelier. Un vieux manteau fait un justaucorps neuf. Valet usé, sommelier frais. Va, adieu.


BARDOLPHE.

C’est une vie que j’ai toujours désirée ; je ferai fortune.

Bardolphe sort.

PISTOLET.

Ô vil bohémien ! veux-tu donc manier le fausset ?


NYM.

Il a été engendré après boire : la plaisanterie n’est-elle pas drôle ? Il n’a pas l’âme héroïque, et voilà !


FALSTAFF.

Je suis bien aise d’être ainsi débarrassé de ce briquet ; ses vols étaient par trop patents ; il était dans sa filouterie comme un mauvais chanteur, il n’observait pas la mesure.


NYM.

Le vrai talent est de voler en demi-pause.


PISTOLET.

Voler ! fi ! Peste de l’expression ! Les habiles disent transférer.


FALSTAFF.

Eh bien ! mes maîtres, je suis presque réduit à traîner la savate !


PISTOLET.

Alors gare les écorchures !


FALSTAFF.

Il n’y a pas de remède. Il faut que j’intrigue ; il faut que je m’ingénie.


PISTOLET.

Il faut que les jeunes corbeaux aient leur pâture.


FALSTAFF.

Qui de vous connaît un certain Gué de cette ville !


PISTOLET.

Je connais l’être ; il est cossu.


FALSTAFF.

Mes honnêtes garçons, je vais vous dire mon tour.


PISTOLET.

Plus de deux verges de tour.


FALSTAFF.

Pas de facéties, Pistolet. J’ai beau avoir environ deux verges de circonférence, je ne m’occupe pas de perdre ; je ne m’occupe que de gagner. Bref, j’ai l’intention de faire l’amour à la femme de Gué ; j’entrevois en elle de bonnes dispositions ; elle jase, elle découpe, elle a l’œillade engageante. Je puis traduire la pensée de son style familier : le sens le moins favorable de sa conduite rendu en bon anglais, le voici : Je suis à sir John Falstaff !


PISTOLET.

Il a étudié son idée et traduit son idée en honnête Anglais.


NYM.

L’ancrage est trop profond pour moi : me passera-t’on ce mot ?


FALSTAFF.

Maintenant le bruit court qu’elle tient les cordons de la bourse de son mari ; elle a à sa disposition une légion d’anges argentins.


PISTOLET.

Aie à la tienne une égale légion de diables, et je te dis : Cours-lui sus, mon gars !


NYM.

La farce se relève ; ça va bien ; amadouez-moi les anges.


FALSTAFF.

Je lui ai écrit une lettre que voici ; et en voilà une autre pour la femme de Page, qui, elle aussi, me faisait tout à l’heure les yeux doux, en examinant ma personne de l’air le plus inquisiteur. Le rayon de son regard dorait tantôt mon pied, tantôt ma panse majestueuse.


PISTOLET.

C’est qu’alors le soleil brillait sur le fumier !


NYM, à Pistolet.

Merci de ce mot-là.


FALSTAFF.

Oh ! elle parcourait mes dehors avec une attention si avide, que l’appétit de son œil me brûlait comme un miroir ardent ! Voici une autre lettre pour elle ; elle aussi, elle tient la bourse ; c’est une véritable Guyane, toute or et libéralité. Je serai leur caissier à toutes deux, et elles seront des trésors pour moi. Elles seront mes Indes orientales et occidentales, et je commercerai avec toutes deux.

À Pistolet et à Nym.

Va, toi, porte cette lettre à mistress Page ; et toi, celle-ci à mistress Gué. Nous prospérerons, enfants, nous prospérerons.


PISTOLET.

— Deviendrai-je un sire Pandarus de Troie, — moi qui porte l’acier au côté ? Que plutôt Lucifer nous emporte tous. —


NYM.

Je ne me prêterai pas à une vile intrigue : reprenez votre intrigante lettre ; je veux maintenir la dignité de ma réputation.


FALSTAFF, à Robin.

— Tiens, maraud, porte ces lettres prestement… — Vogue, comme ma chaloupe, vers ces parages d’or… — Vous, coquins, hors d’ici ! détalez. Évanouissez-vous comme la grêle, allez. — Rampez, traînez-vous, jouez des sabots, allez chercher un gîte ailleurs, décampez ! — Falstaff aura recours aux expédients du siècle ; — il vivra économiquement, coquins, à la française : un page galonné me suffira.

Il sort avec Robin.

PISTOLET.

— Que les vautours te déchirent les boyaux ! Il y a encore des dés pipés — assez pour duper riches et pauvres. — J’aurai en poche de bons testons, quand toi tu manqueras de tout, — vil Turc de Phrygie.


NYM.

J’ai en tête une opération qui sera une manière de vengeance.


PISTOLET.

Tu veux te venger ?


NYM.

Oui, par le firmament et son étoile !


PISTOLET.

Par la ruse ou par l’acier ?


NYM.

Des deux manières. Je vais révéler à Page cette intrigue d’amour.


PISTOLET.

— Et moi, je vais dévoiler à Gué — comment Falstaff, varlet vil, — veut tâter de sa colombe, s’emparer de son or, — et souiller sa couche moelleuse. —


NYM.

Mon intrigue à moi ne languira pas. J’exciterai Page à employer le poison ; je lui communiquerai la jaunisse ; car un tempérament ainsi bouleversé est terrible. Voilà ma manière.


PISTOLET.

Tu es le Mars des mécontents ; je te seconde. En avant.

Ils sortent.

SCÈNE III.

[Chez le docteur Caïus.]
Entrent mistress Quickly, Simple et Rugby.

MISTRESS QUICKLY.

Holà ! John Rugby. Va à la croisée, je te prie, et vois si tu peux voir venir mon maître, le maître docteur Caïus ; s’il rentrait, sur ma parole, et s’il trouvait quelqu’un à la maison, il ferait un rude abus de la patience de Dieu et de l’anglais du roi.


RUGBY.

Je vais faire le guet.


MISTRESS QUICKLY.

Va ; et pour la peine nous aurons un chaudeau ce soir, à la dernière lueur d’un feu de charbon de terre.

Sort Rugby.

Un honnête garçon, empressé, complaisant, autant que le meilleur serviteur qui puisse entrer dans une maison ; et, je vous le garantis, point rapporteur et nullement boute-feu. Son pire défaut est qu’il est adonné à la prière ; un peu entêté de ce côté-là ; mais chacun a ses défauts, passons là-dessus… Votre nom, dites-vous, est Peter Simple.


SIMPLE.

Oui, faute d’un meilleur.


MISTRESS QUICKLY.

Et maître Slender est votre maître ?


SIMPLE.

Oui, sur ma parole.


MISTRESS QUICKLY.

Est-ce qu’il ne porte pas une grande barbe ronde comme le tranchet d’un gantier ?


SIMPLE.

Non, sur ma parole, il n’a qu’une toute petite figure avec une petite barbe jaune, exactement comme la barbe de Caïn.


MISTRESS QUICKLY.

Un homme d’humeur douce, n’est-ce pas ?


SIMPLE.

Oui, sur ma parole ; mais il a la main aussi leste que peut l’avoir un homme à tête vive ; il s’est battu avec un garde-chasse.


MISTRESS QUICKLY.

Comment dites-vous ?… Oh ! je dois me le rappeler. Ne porte-t-il pas, pour ainsi dire, la tête haute, et ne se pavane-t-il pas en marchant ?


SIMPLE.

Oui, en effet.


MISTRESS QUICKLY.

Allons, puisse le ciel ne pas envoyer à Anne Page de plus mauvais parti ! Dites à monsieur le pasteur Évans que je ferai ce que je pourrai pour votre maître… Anne est une bonne fille, et je souhaite…

Rentre Rugby.

RUGBY.

Sauvez-vous ! miséricorde ! voici mon maître qui vient.


MISTRESS QUICKLY.

Nous allons tous être rudoyés ! Élancez-vous ici, bon jeune homme, allez dans ce cabinet.

Elle enferme Simple dans le cabinet du docteur.

Il ne restera pas longtemps… Holà, John Rugby ! John ! holà, John, encore une fois ! Va, John, va t’informer de mon maître ; je crains qu’il ne soit pas bien ; il ne rentre pas.

Fredonnant :
En bas, en bas, en bas…
Entre le docteur Caius.

CAÏUS.

Qu’est-ce que vous chantez là ? Ze n’aime pas ces futilités. Allez, ze vous prie, dans mon cabinet me chercher un boîtier verd (6), un coffre, un coffre vert. Entendez-vous ce que ze dis ? une boîte verte.


MISTRESS QUICKLY.

Oui, sur ma parole, je vais vous le chercher.

À part.

Je suis bien aise qu’il n’y soit pas allé lui-même ; s’il avait trouvé le jeune homme, il aurait donné de furieux coups de cornes.


CAÏUS.

Ouf, ouf, ouf ! ma foi, il fait fort chaud !… Ze m’en vais à la cour. La grande affaire…


MISTRESS QUICKLY, revenant du cabinet.

Est-ce ça, monsieur ?


CAÏUS.

Ouy, mette-le au mon pocket, dépêche. Vite… Où est ce maraud de Rugby ?


MISTRESS QUICKLY.

Holà, John Rugby ! John !


RUGBY.

Voilà, monsieur.


CAÏUS.

Vous êtes Zohn Rugby, et vous être Zeannot Rugby. Allons, prenez votre rapière, et me suivez à la cour.


RUGBY.

Elle est toute prête, monsieur, là, sous le porche.


CAÏUS.

Sur ma foi, ze tarde trop. Dieu ! qu’ay z’oublié ! Il y a dans mon cabinet des simples que pour rien au monde ze ne voudrais laisser derrière moi.


MISTRESS QUICKLY.

Miséricorde ! il va trouver le jeune homme là, et va-t-il être furieux !


CAÏUS.

Ô diable, diable ! qu’y a-t-il dans mon cabinet ?…

Traînant Simple hors du cabinet.

Scélérat ! larron !… Rugby, ma rapière !


MISTRESS QUICKLY.

Mon bon maître, calmez-vous.


CAÏUS.

Et pourquoi me calmer ?


MISTRESS QUICKLY.

Ce jeune homme est un honnête homme.


CAÏUS.

Qu’est-ce qu’un honnête homme peut faire dans mon cabinet ? Pas un honnête homme ne viendrait ainsi dans mon cabinet.


MISTRESS QUICKLY.

Je vous en supplie, ne soyez pas si flegmatique ; écoutez la vérité. Il est venu me trouver de la part du pasteur Hugh…


CAÏUS.

Après ?


SIMPLE.

Oui, sur ma parole, pour la prier de…


MISTRESS QUICKLY.

Silence, je vous prie.


CAÏUS, à mistress Quickly.

Retenez votre langue, vous…

A Simple.

Et vous, continuez.


SIMPLE.

Pour prier cette honnête dame, votre servante, de dire un bon mot à mistress Anne Page en faveur de mon maître qui la recherche en mariage.


MISTRESS QUICKLY.

C’est tout, en vérité, là ; mais jamais je ne mettrai ma main au feu, je n’en ai pas envie.


CAÏUS.

Sir Hugh vous a envoyé !… Rugby, baillez-moi du papier.

À Simple.

Vous, arrêtez un moment.

Il écrit.

MISTRESS QUICKLY, bas à Simple.

Je suis bien aise de le voir si calme ; s’il s’était emporté tout de bon, vous auriez entendu ses cris et sa mélancolie ! Quoi qu’il en soit, l’ami, je ferai pour votre maître tout ce que je pourrai ; le fin mot de la chose est que le docteur français, mon maître… Je puis l’appeler mon maître, voyez-vous, car je tiens sa maison, je lave, je repasse, je brasse, je cuis, je nettoie, je prépare le boire et le manger, je fais les lits, enfin je fais tout moi-même…


SIMPLE.

C’est beaucoup de besogne sur les bras d’une seule personne.


MISTRESS QUICKLY.

Vous le pensez ? Oui, certes, c’est beaucoup de besogne ; et puis se lever matin et se coucher tard !… Quoi qu’il en soit (je vous le dis à l’oreille, pas un mot de ceci à personne), mon maître est lui-même amoureux de mistress Anne Page ; mais n’importe ! je connais les sentiments d’Anne ; ils ne sont ni de ce côté-ci ne de celui-là.


CAÏUS, à Simple.

Magot, remettez cette lettre à sir Hugh ; c’est un cartel, palsembleu. Ze veux lui couper la gorze dans le parc ; et ze veux apprendre à ce mauvais faquin de prêtre à se mêler ainsi de tout et à faire l’officieux !… Vous pouvez partir ; il ne fait pas bon ici pour vous… Palsembleu, ze veux lui couper les rognons ! Palsembleu, il ne lui restera pas un os à zeter à son chien !

Sort Simple.

MISTRESS QUICKLY.

Hélas ! il ne fait que parler pour un de ses amis.


CAÏUS.

Qu’importe ! Ne m’avez-vous pas dit qu’Anne Paze serait pour moi ? Palsembleu, ze veux tuer ce faquin de prêtre, et z’ai fait choix de mon hôte de la Zarretière pour mesurer nos épées… Palsembleu, ze veux avoir Anne Paze.


MISTRESS QUICKLY.

Monsieur, la jeune fille vous aime, et tout ira bien… Il faut laisser babiller les gens, malpeste !


CAÏUS.

Rugby, venez à la cour avec moi… Palsembleu, si ze n’ai pas Anne, ze vous mettrai à la porte par les épaules ! Suivez mes talons, Rugby.

Il sort suivi de Rugby.

MISTRESS QUICKLY.

Vous n’aurez que les oreilles d’âne, vous ! Je connais les sentiments d’Anne sur ce point ; il n’y a pas une femme à Windsor qui connaisse les sentiments d’Anne mieux que moi ; et pas une n’a plus d’action sur elle, grâce à Dieu.


FENTON, du dehors.

Holà ! quelqu’un !


MISTRESS QUICKLY, allant à la fenêtre.

Qui est là ? Approchez de la maison, je vous prie.

Entre Fenton.

FENTON.

Eh bien, bonne femme, comment vas-tu ?


MISTRESS QUICKLY.

D’autant mieux que votre révérence veut bien me le demander.


FENTON.

Quelles nouvelles ? Comment va la jolie mistress Anne ?


MISTRESS QUICKLY.

En vérité, monsieur, elle est toujours jolie et honnête, et douce, et de vos amies, je puis vous le dire en passant, Dieu soit loué !


FENTON.

Réussirai-je, crois-tu ? Est-ce que je ne perdrai pas mes peines ?


MISTRESS QUICKLY.

Ma foi, monsieur, tout est dans la main du Très-Haut ; mais néanmoins, maître Fenton, je jurerais sur une Bible qu’elle vous aime. Est-ce que votre révérence n’a pas une verrue au-dessus de l’œil ?


FENTON.

Oui, vraiment ; après ?


MISTRESS QUICKLY.

Eh bien, il y a toute une histoire qui se rattache à ça… Sur ma parole, c’est une si singulière Nanette… Mais, j’en déteste le ciel, la plus honnête fille qui ait jamais rompu le pain !… Nous avons eu une heure de conversation sur cette verrue-là… Je ne rirai jamais que dans la compagnie de cette fille ! Mais, en vérité, elle est par trop portée à l’allicolie et à la rêverie… Bon, allez-y !


FENTON.

Bon, je la verrai aujourd’hui. Tiens, voilà de l’argent pour toi ; parle en ma faveur ; si tu la vois avant moi, recommande-moi bien.


MISTRESS QUICKLY.

En doutez-vous ? Oui, certes, nous lui parlerons ; et j’en dirai bien d’autres à votre révérence sur la verrue, lors de notre prochaine confidence, et sur les autres galants !


FESTON.

C’est bon, adieu ; je suis très-pressé en ce moment.


MISTRESS QUICKLY.

Adieu à votre révérence !

Fenton sort.

En vérité, c’est un honnête gentleman ; mais Anne ne l’aime pas ; car je connais les sentiments d’Anne aussi bien que personne… Diantre ! qu’ai-je oublié ?

Elle sort.

SCÈNE IV.

[Devant la maison de Page.]
Entre Mistress Page, une lettre à la main.

MISTRESS PAGE.

Quoi ! j’aurai échappé aux lettres d’amour à l’époque fériée de ma beauté, et j’y suis en butte aujourd’hui ! Voyons !

Elle lit.

Ne me demandez pas pourquoi je vous aime ; car, bien que l’amour accepte la raison pour médecin, il ne l’admet pas pour conseiller. Vous n’êtes plus jeune, moi non plus ; eh bien donc, voilà une sympathie ! Vous êtes gaie, et moi aussi ; ha ! ha ! voilà une sympathie de plus. Vous aimez le vin, et moi aussi ; pouvez-vous désirer une plus forte sympathie ? Qu’il te suffise, maîtresse Page (si du moins l’amour d’un soldat peut te suffire), de savoir que je t’aime ! Je ne te dirai pas : Aie pitié de moi. Ce n’est pas un mot de soldat ; mais je te dirai : Aime-moi.

Par moi,
Ton véritable chevalier,
De jour ou de nuit,
À toute espèce de lumière,
Prêt à se battre pour toi,
Avec toutes ses forces.

John Falstaff (7).

Quel Hérode de Judée est-ce là ? Ô perversité, perversité du monde ! Un homme presque mis en pièces par l’âge, faire ainsi le vert galant ! Quel trait de légèreté, au nom du diable, cet ivrogne flamand a-t-il pu saisir dans ma conduite, pour oser m’attaquer de cette manière ? Mais il s’est trouvé trois fois à peine dans ma compagnie ! Qu’ai-je donc pu lui dire ?… J’ai été alors fort sobre de ma gaîté, Dieu me pardonne ! Ah ! je veux présenter un bill au parlement pour la répression des hommes. Comment me vengerai-je de lui ? Car je me vengerai, aussi vrai que ses tripes sont faites de boudins !

Entre mistress Gué.

MISTRESS GUÉ.

Mistress Page ! sur ma parole, j’allais chez vous.


MISTRESS PAGE.

Et moi, sur ma parole, je venais chez vous. Vous ne paraissez pas bien.


MISTRESS GUÉ.

C’est ce que je ne croirai jamais ; je puis prouver le contraire.


MISTRESS PAGE.

Vraiment, à mon idée, vous ne paraissez pas bien.


MISTRESS GUÉ.

Soit, pourtant je répète que je pourrais prouver le contraire, Oh ! mistress Page, donnez-moi un conseil.


MISTRESS PAGE.

De quoi s’agit-il, ma chère ?


MISTRESS GUÉ.

Ah ! ma chère, sans une bagatelle de scrupule, quel honneur je pourrais obtenir !


MISTRESS PAGE.

Au diable la bagatelle, ma chère, et prenez l’honneur… De quoi s’agit-il ? Ne vous préoccupez pas des bagatelles. De quoi s’agit-il ?


MISTRESS GUÉ.

Si seulement je voulais aller en enfer pour un moment ou deux d’éternité, je pourrais être promue à l’honneur de la chevalerie.


MISTRESS PAGE.

Bah ! quel conte !… Sir Alice Gué ! Cet honneur-là deviendra banal ; crois-moi, tu feras mieux de ne pas changer de qualité.


MISTRESS GUÉ.

Nous brûlons pour rien la lumière du jour… Tiens, lis, lis… Tu verras comment je pourrais être promue à l’honneur de la chevalerie… (8)

Elle remet une lettre à mistress Page.

J’aurai la plus mauvaise opinion des gros hommes, tant que mes yeux pourront distinguer un homme d’un autre. Et pourtant celui-ci ne jurait pas, il louait la modestie chez les femmes, et il blâmait toute inconvenance en termes si sages et si édifiants que j’aurais juré que ses sentiments étaient conformes à ses paroles ; mais ils ne sont pas plus d’accord que le centième psaume ne l’est avec l’air des Manches vertes (9). Quelle tempête, je le demande, a donc jeté sur la côte de Windsor cette baleine qui a tant de tonneaux d’huile dans le ventre ? Comment me vengerai-je de lui ? Je crois que le meilleur moyen serait de le bercer d’espérances, jusqu’à ce que le vilain feu de sa concupiscence l’ait fait fondre dans sa propre graisse… Avez-vous jamais rien ouï de pareil ?


MISTRESS PAGE.

Les deux lettres sont exactement pareilles, sauf la différence des noms de Page et de Gué. Pour te rassurer pleinement sur le mystère de ta mauvaise réputation, voici la sœur jumelle de ta lettre ; mais la tienne peut prendre l’héritage, car je proteste que la mienne n’y prétend pas. Je garantis qu’il a au moins un millier de ces lettres-là, écrites avec un espace blanc pour les différents noms. Celles-ci sont de la seconde édition ; il les imprimera sans doute, car peu lui importe ce qu’il met sous presse, puisqu’il voudrait nous y mettre toutes deux. J’aimerais mieux être une géante, couchée sous le mont Pélion. Allons, je vous trouverai vingt tourterelles lascives, avant de trouver un homme chaste.


MISTRESS GUÉ, confrontant les deux lettres.

Mais c’est exactement la même chose : même écriture, mêmes mots. Que pense-t-il donc de nous ?


MISTRESS PAGE.

Dame, je n’en sais rien. Ça me donne presque envie de chercher noise à ma propre vertu. Je serais tentée de me traiter moi-même comme quelqu’un que je ne connais pas ; car, assurément, s’il ne connaissait en moi quelque penchant que j’ignore moi-même, il ne m’aurait jamais livré ce furieux abordage.


MISTRESS GUÉ.

Abordage, dites-vous ! Je suis sûre que je le tiendrai au-dessus du pont.


MISTRESS PAGE.

Et moi aussi ! Si jamais il pénètre sous mes écoutilles, je veux ne jamais me risquer à la mer. Vengeons-nous de lui ; fixons-lui un rendez-vous ; donnons à ses instances un semblant d’espoir, et faisons-le aller avec des délais bien amorcés jusqu’à ce qu’il ait mis ses chevaux en gage chez l’hôtelier de la Jarretière.


MISTRESS GUÉ.

Oui, je consentirai à lui jouer les plus méchants tours, pourvu que la pureté de notre honneur n’en soit pas souillée. Oh ! si mon mari voyait cette lettre, elle fournirait un éternel aliment à sa jalousie !


MISTRESS PAGE.

Justement, le voici qui vient ; et mon bon homme aussi. Mais celui-là est aussi loin d’être jaloux que je suis loin de lui en donner sujet ; et la distance, j’espère, est incommensurable.


MISTRESS GUÉ.

En cela vous êtes plus heureuse que moi.


MISTRESS PAGE.

Concertons-nous contre ce gras chevalier : venez-ici.

Elles se retirent à l’écart.
Entrent Gué causant avec Pistolet, puis Page causant avec Nym.

GUÉ.

Allons, j’espère qu’il n’en est rien.


PISTOLET.

— L’espoir est dans certaines affaires un chien sans queue. — Sir John en veut à ton épouse.


GUÉ.

Bah ! monsieur, ma femme n’est plus jeune.


PISTOLET.

Il courtise grandes et petites, riches et pauvres, — jeunes et vieilles, n’importe qui, Gué. — Il aime ta Galimafrée, Gué, avise.


GUÉ.

Il aime ma femme ?


PISTOLET.

— De toutes les ardeurs d’un foie brûlant. Préviens-le, — ou tu es, comme messire Actéon, menacé d’une couronne de bois. Oh ! l’odieux nom !


GUÉ.

Quel nom, monsieur ?


PISTOLET.

Eh bien, cornard ! adieu. — Prends garde ; aie l’œil ouvert, car les voleurs rôdent de nuit ; — prends tes précautions, avant que l’été vienne et que le coucou chante. — Partons, messire caporal Nym… — Crois-le, Page ; il te parle sensément.

Pistolet sort.

GUÉ.

J’y mettrai de la patience ; j’éclaircirai ceci.


NYM, à Page.

Et ce que je dis est vrai. Le mensonge ne va pas à mes manières. Il m’a offensé en quelque manière ; j’aurais bien porté la manière de lettre qu’il adressait à votre femme ; mais j’ai une épée que je sais faire mordre au besoin. En deux mots comme en mille, il aime votre femme. Je me nomme le caporal Nym ; je parle et j’affirme. C’est la vérité. Mon nom est Nym, et Falstaff aime votre femme. Adieu ! il n’est pas dans mes manières de vivre de pain et de fromage. Adieu.

Il sort.

PAGE, à part.

Ses manières ! Voilà un gaillard terriblement maniéré.


GUÉ, à part.

Je surveillerai Falstaff.


PAGE, à part.

Je n’ai jamais ouï un drôle aussi verbeux et aussi prétentieux.


GUÉ, à part.

Si je découvre quelque chose, bon !


PAGE, à part.

Je ne croirais pas un pareil Chinois, quand le prêtre de la ville le recommanderait comme un honnête homme.


GUÉ, à part.

C’est un garçon fort sensé : bon !


PAGE, à sa femme qui s’avance.

C’est vous, Meg ?


MISTRESS PAGE.

Où allez-vous, Georges ? Écoutez donc.


MISTRESS GUÉ, allant à son mari.

Eh bien, mon cher Frank ? Pourquoi es-tu si mélancolique ?


GUÉ.

Moi, mélancoHque ! Je ne suis pas mélancolique. Rentrez à la maison, allez.


MISTRESS GUÉ.

Ma foi, tu as quelque lubie en tête en ce moment… Venez-vous, mistress Page ?


MISTRESS PAGE.

Je suis à vous… Vous viendrez dîner, Georges ?

À part, à mistress Gué.

Voyez donc qui vient là : ce sera notre messagère auprès de ce faquin de chevalier.

Entre mistress Quickly.

MISTRESS GUÉ.

Sur ma parole, je songeais à elle : elle fera notre affaire.


MISTRESS PAGE, à mistress Quickly.

Vous venez voir ma fille Anne ?


MISTRESS QUICKLY.

Oui, ma foi. Et, je vous en prie, comment va cette bonne mistress Anne ?


MISTRESS PAGE.

Entrez avec dous, vous la verrez. Nous avons une heure à causer avec vous.

Sortent mistress Page, mistress Gué et mistress Quickly.

PAGE.

Eh bien, maître Gué ?


GUÉ.

Vous avez entendu ce que ce drôle m’a dit, n’est-ce pas ?


PAGE.

Oui ; et vous avez entendu ce que l’autre m’a dit ?


GUÉ.

Les croyez-vous sincères ?


PAGE.

Au diable les maroufles ! Je ne pense pas que le chevalier soit capable de ça ; mais ceux qui l’accusent d’avoir des intentions sur nos femmes ont été tous deux chassés de son service : de vrais gueux, maintenant qu’ils sont sans emploi.


GUÉ.

Ils étaient à son service ?


PAGE.

Oui, morbleu.


GUÉ.

Je n’en suis pas plus rassuré… Il loge à la Jarretière ?


PAGE.

Oui, morbleu. S’il tente l’aventure auprès de ma femme, je la lâche contre lui ; et, si alors il obtient autre chose que des rebuffades, j’en prends la responsabilité sur ma tête.


GUÉ.

Je ne doute pas de ma femme, mais je n’aimerais pas à les mettre aux prises. On peut avoir trop de confiance. Je ne voudrais rien prendre sur ma tête : ça ne me va pas.


PAGE.

Voyez, voici mon hôte de la Jarretière qui arrive tout vociférant : il y a ou de la liqueur dans sa caboche ou de l’argent dans sa bourse, quand il a l’air si jovial… Comment va mon hôte ?

Entre l’Hôte, suivi de Shallow.

L’HÔTE, à Page.

Comment va, immense coquin ? Tu es un gentleman ?

À Shallow.

Juge-cavalero, allons donc !


SHALLOW.

Je te suis, mon hôte, je te suis… Vingt fois bon soir, mon bon maître Page ! Maître Page, voulez-vous venir avec nous ? Nous avons une bonne farce en perspective.


L’HÔTE.

Dis-lui, juge-cavalero ; dis-lui, immense coquin !


SHALLOW.

Monsieur, il doit y avoir un duel entre sir Hugh, le prêtre welche, et Caïus, le docteur français.


GUÉ.

Mon bon hôte de la Jarretière, un mot !


L’HÔTE.

Que dis-tu, mon immense coquin ?

Gué et l’hôte se retirent à l’écart.

SHALLOW, à Page.

Voulez-vous venir voir ça avec nous ? Notre joyeux hôte a été chargé de mesurer leurs épées ; et je crois qu’il leur a indiqué à chacun un rendez-vous différent ; car, sur ma parole, j’ai ouï dire que le pasteur ne plaisante pas. Écoutez, je vais vous conter toute la farce.


L’HÔTE, à Gué.

Tu n’as pas de grief contre mon hôte-cavalier, le chevalier ?


GUÉ.

Aucun, je le déclare ; mais je vous offrirai un pot de vin brûlé, si vous me donnez accès près de lui en lui disant que je me nomme Fontaine : seulement pour une plaisanterie !


L’HÔTE.

Voilà ma main, mon immense ; tu auras tes entrées et tes sorties ; puis-je mieux dire ? et ton nom sera Fontaine. C’est un joyeux chevalier. Partons-nous, mes maîtres ?


SHALLOW.

Je suis à vous, mon hôte.


PAGE.

J’ai ouï dire que le Français est très-fort à la rapière.


SHALLOW.

Bah ! mon cher, j’aurais pu vous en montrer davantage autrefois. Aujourd’hui vous insistez sur les distances, vos passes, vos estocades, et je ne sais quoi. Le cœur, maître Page, tout est là, tout est là. J’ai vu le temps où, avec ma longue épée, j’aurais fait déguerpir comme des rats quatre forts gaillards comme vous.


L’HÔTE.

Par ici, enfants, par ici, par ici ! Filons-nous ?


PAGE.

Je suis à vous… J’aimerais mieux les entendre se chamailler que les voir se battre.

Sortent l’hôte, Shallow et Page.

GUÉ.

Page a beau être un débonnaire imbécile, et se fier si fermement à la fragilité de sa femme ; je ne puis, moi, tranquilliser si aisément mon esprit. Elle se trouvait avec lui chez Page ; et ce qu’ils ont fait là, je ne sais pas. Allons, je veux éclaircir ceci ; et je me déguiserai pour sonder Falstaff. Si je la trouve vertueuse, je n’aurai pas perdu ma peine ; s’il en est autrement, ma peine n’aura pas été inutile.

Il sort.

SCÈNE V.

[L’auberge de la Jarretiére.]
Entrent Falstaff et Pistolet.

FALSTAFF.

Je ne te prêterai pas un penny.


PISTOLET.

— En ce cas, le monde sera pour moi une huître — que j’ouvrirai à la pointe de mon épée. —


FALSTAFF.

Pas un penny ! Je vous ai laissé, monsieur, mettre mon crédit en gage ; j’ai arraché à mes meilleurs amis trois répits pour vous et votre inséparable Nym ; autrement vous auriez fait derrière une grille la grimace de deux babouins. Je suis damné en enfer pour avoir juré à des gentlemen, mes amis, que vous étiez de bons soldats et des hommes de cœur ; et quand mistress Brigitte perdit le manche de son éventail, je déclarai sur mon honneur que tu ne l’avais pas.


PISTOLET.

— N’as-tu pas partagé ? N’as-tu pas eu quinze pennys ?


FALSTAFF.

Raisonne donc, coquin ? raisonne. Crois-tu que je mettrais mon âme en danger gratis ? Une fois pour toutes, ne te pends plus après moi ; je ne suis pas fait pour être ton gibet. Va-t’en. Un petit couteau et une bonne foule, voilà ce qu’il te faut… Va à ton manoir de Pickt-Hath… (10) Vous ne voulez pas porter une lettre pour moi, faquin ! Vous vous retranchez derrière votre honneur ! Eh ! abîme de bassesse, c’est à peine si je puis, moi, observer strictement les lois de mon honneur. Oui, moi, moi, moi-même, parfois, mettant de côté la crainte du ciel, et voilant l’honneur sous la nécessité, je suis forcé de ruser. d’équivoquer, de biaiser ; et vous, coquin, vous mettez vos guenilles, vos regards de chat de montagne, vos phrases de tapis franc, vos jurons éhontés, sous le couvert de votre honneur ! Vous me refusez, vous !


PISTOLET.

Je me repens. Que peux-tu exiger de plus d’un homme ?

Entre Robin.

ROBIN.

Monsieur, il y a là une femme qui voudrait vous parler.


FALSTAIF.

Qu’elle approche.

Entre mistress Quickly.

MISTRESS QUICKLY.

Je souhaite le bonjour à votre révérence.


FALSTAFF.

Bonjour, bonne femme.


MISTRESS QUICKLY.

Pas précisément, n’en déplaise à votre révérence.


FALSTAFF.

Bonne fille, alors.


MISTRESS QUICKLY.

Je le suis, je le jure, comme l’était ma mère la première heure après ma naissance.


FALSTAFF.

Je te crois sur parole. Que me veux-tu ?


MISTRESS QUICKLY.

Accorderai-je un mot ou deux à votre révérence ?


FALSTAFF.

Deux mille, ma belle ; et moi je t’accorderai audience.


MISTRESS QUICKLY.

Il y a une mistress Gué, monsieur… Approchez, je vous prie, un peu plus de ce côté… Je demeure, moi, chez monsieur le docteur Caïus.


FALSTAFF.

Bon, continue. Mistress Gué, dis-tu ?


MISTRESS QUICKLY.

Votre révérence dit vrai… Je prie votre révérence d’approcher un peu plus près de ce côté.


FALSTAFF.

Je te garantis que personne n’entend… Ce sont mes gens, mes propres gens.


MISTRESS QUICKLY.

En vérité ! que Dieu les bénisse et fasse d’eux ses serviteurs !


FALSTAFF.

Bon. Mistress Gué ! qu’as-tu à dire d’elle ?


MISTRESS QUICKLY.

Ah ! monsieur, c’est une bonne créature. Seigneur ! Seigneur ! quel séducteur est monsieur ! Mais que le ciel vous pardonne, ainsi qu’à nous tous !


FALSTAFF.

Mistress Gué !… Voyons, mistress Gué !


MISTRESS QUICKLY.

Eh bien, bref, voici toute l’histoire. Vous l’avez mise dans de telles agitations que c’est merveilleux. Le premier des courtisans, quand la cour était à Windsor, n’aurait jamais pu la mettre dans une telle agitation. Et pourtant il y avait des chevaliers, des lords et des gentilshommes, avec leurs carrosses… Je vous assure, carrosse sur carrosse, lettre sur lettre, cadeau sur cadeau… Et tous sentant si bon le musc, et tous, je vous assure, dans un tel froufrou de soie et d’or ; et tous avec des phrases si alligantes, et avec des vins sucrés si bons et si beaux, qu’ils auraient gagné le cœur de n’importe quelle femme ! Eh bien, je vous assure qu’ils n’ont pas même obtenu un regard d’elle… Ce matin même on m’a donné vingt angelots, mais je n’accueille les anges (de cette espèce-là, comme on dit) que dans la voie de l’honnêteté… Et je vous assure qu’ils n’ont pas pu lui faire mettre les lèvres à la coupe du plus fier d’entre eux… Et pourtant il y avait là des comtes, voire des pensionnaires (11) ; mais je vous assure que c’est tout un pour elle.


FALSTAFF.

Mais que me fait-elle dire, à moi ? Abrège, cher Mercure femelle.


MISTRESS QUICKLY.

Eh bien, elle a reçu votre lettre ; elle vous en remercie mille fois, et elle vous fait notifier que son mari sera absent de chez elle entre dix et onze.


FALSTAFF.

Entre dix et onze.


MISTRESS QUICKLY.

Oui, dame ; et alors vous pourrez venir voir la peinture que vous savez, dit-elle. Maître Gué, son mari, n’y sera pas. Hélas ! la chère femme mène une triste vie avec lui ; c’est un homme tout jalousie ; elle mène avec lui une vie de tribulations, le cher cœur !


FALSTAFF.

Entre dix et onze ! Femme, fais-lui mes compliments. Je ne la manquerai pas.


MISTRESS QUICKLY.

Voilà qui est bien dit. Mais j’ai un autre message pour votre révérence. Mistress Page aussi vous envoie ses affectueux compliments ; et, laissez-moi vous le dire à l’oreille, c’est une femme aussi fartueuse, et aussi civile, aussi modeste, et, voyez-vous, aussi incapable de manquer sa prière du matin ou du soir que n’importe quelle autre à Windsor ; et elle m’a chargée de dire à votre révérence que son mari est rarement absent, mais qu’elle espère qu’il sortira quelque jour. Je n’ai jamais vu une femme ainsi affolée d’un homme ; sûrement, je crois que vous avez des charmes, la, en vérité.


FALSTAFF.

Non, je t’assure ; sauf l’attrait de mes avantages personnels, je n’ai aucun charme.


MISTRESS QUICKLY.

Votre cœur en soit béni !


FALSTAFF.

Mais, dis-moi une chose, je te prie : la femme de Gué et la femme de Page se sont-elles fait part de leur amour pour moi ?


MISTRESS QUICKLY.

Ce serait plaisant, ma foi ! Elles ont plus de savoir-vivre que ça, j’espère… Ce serait un joli tour, ma foi !… Ah ! mistress Page vous conjure, de par tous les amours, de lui envoyer votre petit page ; son mari a pour le petit page une merveilleuse infection ; et, vraiment, maître Page est un honnête homme. Il n’y a pas une femme mariée à Windsor qui ait une vie plus heureuse qu’elle : elle fait ce qu’elle veut, dit ce qu’elle veut, reçoit tout, paie tout, va au lit quand il lui plaît, se lève quand il lui plaît ; tout va comme elle l’entend, et vraiment elle le mérite : car s’il y a une aimable femme à Windsor, c’est celle-là. Il faut que vous lui envoyiez votre petit page ; il n’y a pas de remède.


FALSTAFF.

Eh bien, je le ferai.


MISTRESS QUICKLY.

Oui, mais faites-le donc ; et prenez vos dispositions pour qu’il soit un intermédiaire entre vous deux ; et, à tout événement, ayez un mot d’ordre, pour pouvoir vous communiquer réciproquement vos intentions, sans que le page ait besoin d’y rien comprendre ; car il n’est pas bon que les enfants connaissent la malice ; les personnes d’un certain âge, vous savez, ont, comme on dit, de la discrétion et connaissent le monde.


FALSTAFF.

Adieu ; fais mes compliments à toutes deux. Voilà ma bourse ; je suis encore ton débiteur… Page, va avec cette femme… Cette nouvelle me tourne la tête.

Sortent mistress Quickly et Robin.

PISTOLET.

— Cette ribaude est une des messagères de Cupido !… — Forçons de voile, donnons-lui la chasse ; hissons les bastingages ; — feu ! Elle est ma prise, ou je veux que l’Océan nous engloutisse tous ! —

Il sort.

FALSTAFF.

Tu crois, vieux Jack ? va ton chemin. Je tirerai de ton vieux corps plus de parti que jamais. Elles courent donc encore après toi ? Après avoir dépensé tant d’argent, vas-tu donc bénéficier ?… Bon corps, je te rends grâces ; qu’on dise que tu es grossièrement bâti ; si tu plais, peu importe.

Entre Bardolphe.

BARDOLPHE.

Sir John, il y a un messer Fontaine en bas qui voudrait bien vous parler et faire votre connaissance ; il a envoyé un pot de vin d’Espagne pour le déjeuner de votre révérence…


FALSTAFF.

Il s’appelle Fontaine.


BARDOLPHE.

Oui, monsieur,


FALSTAFF.

Faites-le entrer.

Sort Bardolphe.

Les Fontaines sont les bienvenues chez moi, qui font ruisseler pareille liqueur… Ah ! ah ! mistress Gué et mistress Page, je vous ai donc pincées ? Allons ! En avant !

Bardolphe rentre avec Gué, déguisé.

GUÉ.

Dieu vous bénisse, monsieur !


FALSTAFF.

Et vous aussi, monsieur ! Vous voudriez me parler ?


GUÉ.

Je suis bien indiscret de vous déranger ainsi sans plus de cérémonie.


FALSTAFF.

Vous êtes le bienvenu. Que désirez-vous ?… Laisse-nous, garçon.

Bardolphe sort.

GUÉ.

Monsieur, vous voyez un gentleman qui a beaucoup dépensé ; je m’appelle Fontaine.


FALSTAFF.

Cher maître Fontaine, je désire faire plus amplement votre connaissance.


GUÉ.

Cher sir John, j’aspire à faire la vôtre ; non pas pour vous être à charge, car, je dois vous l’apprendre, je me crois plus que vous en état de prêter de l’argent. C’est ce qui m’a un peu enhardi à vous importuner ainsi sans façon. Car, comme on dit, quand l’argent va devant, tous les chemins sont ouverts.


FALSTAFF.

L’argent, monsieur, est un bon soldat qui va toujours en avant.


GUÉ.

Oui, ma foi ; et j’ai là un sac d’argent qui m’embarrasse ; si vous voulez m’aider à le porter, sir John, prenez le tout ou la moitié, pour me soulager du fardeau.


FALSTAFF.

Monsieur, je ne sais comment je puis mériter d’être votre porteur.


GUÉ.

Je vais vous le dire, monsieur, si vous voulez bien m’écouter.


FALSTAFF.

Parlez, cher maître Fontaine, je serai bien aise de vous servir.


GUÉ.

Monsieur, je sais que vous êtes un homme éclairé… Je serai bref… Et vous m’êtes connu depuis longtemps, bien que je n’aie jamais eu l’occasion, désirée par moi, d’entrer en relations avec vous. J’ai à vous faire une révélation qui doit mettre à nu ma propre imperfection ; mais, bon sir John, en m’écoutant parler, si vous avez un œil fixé sur mes folies, arrêtez l’autre sur le registre des vôtres. Peut-être ainsi m’adresserez-vous de moins sévères reproches, reconnaissant par vous-même combien il est aisé de faillir ainsi.


FALSTAFF.

Fort bien, monsieur, poursuivez.


GUÉ.

Il y a une dame dans cette ville… Son mari s’appelle Gué.


FALSTAFF.

Bien, monsieur.


GUÉ.

Je l’aime depuis longtemps, et je vous proteste que j’ai beaucoup fait pour elle ; je l’ai suivie avec toute l’assiduité la plus passionnée ; j’ai saisi tous les moments favorables pour la rencontrer ; j’ai payé chèrement la plus mince occasion de l’entrevoir, fût-ce un instant. Non-seulement j’ai acheté pour elle bien des présents, mais j’ai donné beaucoup à bien des gens pour savoir quels dons elle pouvait souhaiter. Bref, je l’ai poursuivie comme l’amour me poursuivait moi-même, c’est-à-dire sur les ailes de toute occasion. Mais, quoi que j’aie pu mériter, soit par mes sentiments, soit par mes procédés, je suis bien sûr de n’en avoir retiré aucun bénéfice, à moins que l’expérience ne soit un trésor ; pour celui-là, je l’ai acheté à un taux exorbitant, et c’est ce qui m’a appris à dire ceci :

L’amour fuit comme une ombre l’amour réel qui le poursuit,
Poursuivant qui le fuit, fuyant qui le poursuit.

FALSTAFF.

N’avez-vous reçu d’elle aucune promesse encourageante ?


GUÉ.

Aucune.


FALSTAFF.

L’avez-vous pressée à cet effet ?


GUÉ.

Jamais.


FALSTAFF.

De quelle nature était donc votre amour ?


GUÉ.

Comme une belle maison bâtie sur le terrain d’un autre ! En sorte que j’ai perdu l’édifice pour m’être trompé d’emplacement.


FALSTAFF.

Dans quel but m’avez-vous fait cette révélation ?


GUÉ.

Quand je vous l’aurai dit, je vous aurai tout dit. Il y a des gens qui prétendent que, si rigide qu’elle paraisse à mon égard, elle exagère ailleurs la joyeuseté jusqu’à faire naître sur son compte des bruits fâcheux. Maintenant, sir John, nous voici au cœur de ma pensée. Vous êtes un gentilhomme de parfaite qualité, d’une admirable élocution, du meilleur monde, faisant autorité par votre rang et votre personne, généralement vanté pour votre haute expérience d’homme de guerre, d’homme de cour et de savant.


FALSTAFF.

Oh ! monsieur !


GUÉ.

Vous pouvez m’en croire, car vous le savez vous-même… Voilà de l’argent, dépensez-le, dépensez-le ; dépensez tout ce que j’ai ; seulement en retour accordez-moi sur vos moments le temps nécessaire pour faire le siège amiable de la vertu de mistress Gué ; usez de toute votre science de galant ; amenez-la à vous céder ; si on le peut, vous le pouvez aussi aisément qu’un autre.


FALSTAFF.

Conviendrait-il à la véhémence de votre affection que je fisse la conquête de celle que vous voulez posséder ? Je trouve votre prescription bien bizarre pour vous-même.


GUÉ.

Oh ! comprenez bien mon intention ! Elle s’appuie avec une telle assurance sur l’excellence de sa vertu, que la folie de mon âme n’ose s’exposer à elle ; elle est trop éblouissante pour pouvoir être affrontée. Maintenant, si je pouvais me présenter à elle avec quelque preuve à la main, mes désirs auraient un précédent, un argument à invoquer en leur faveur. Je pourrais la déloger de cette forteresse de pureté, de réputation, de fidélité conjugale et de ces mille autres retranchements qui m’opposent aujourd’hui une si formidable résistance. Qu’en dites-vous, sir John ?


FALSTAFF.

Maître Fontaine, d’abord j’accepte sans façon votre argent ; ensuite, donnez-moi votre main, et enfin, foi de gentilhomme, vous aurez la femme de Gué, si vous le voulez.


GUÉ.

Ô cher monsieur !


FALSTAFF.

Je vous dis que vous l’aurez.


GUÉ.

Usez librement de mon argent ; il ne vous fera pas défaut.


FALSTAFF.

Usez librement de mistress Gué, maître Fontaine ; elle ne vous fera pas défaut. Je dois la voir (je peux vous le dire), à un rendez-vous qu’elle m’a donné elle-même ; juste au moment où vous êtes arrivé, son assistante ou sa procureuse me quittait. Je répète que je dois la voir entre dix et onze heures, car c’est le moment où son affreux jaloux, son coquin de mari, doit être absent. Venez me trouver ce soir ; vous connaîtrez mon succès.


GUÉ.

Mes relations avec vous sont une bénédiction. Connaissez-vous Gué, monsieur ?


FALSTAFF.

Au diable le pauvre cocu ! Je ne le connais pas. Pourtant j’ai tort de le traiter de pauvre. On dit que ce coquin de cornard jaloux a des monceaux d’or ; c’est ce qui fait pour moi le charme de sa femme. Je veux la posséder comme la clef du coffre de ce gredin de cocu ; et alors commencera pour moi la récolte.


GUÉ.

J’aurais voulu, monsieur, que Gué vous fût connu ; vous auriez pu l’éviter, en cas de rencontre.


FALSTAFF.

Au diable ce misérable trafiquant de beurre salé ! Je le méduserai d’un regard ; je le terrifierai avec ma canne : elle planera comme un météore au-dessus des cornes du cocu. Maître Fontaine, sache-le, j’aurai raison de ce maraud, et tu coucheras avec sa femme… Viens me trouver ce soir de bonne heure. Gué est un drôle, et je prétends aggraver son titre ; je veux, maître Fontaine, que tu le tiennes pour un drôle et pour un cocu… Viens me trouver ce soir de bonne heure.

Il sort.

GUÉ.

Quel maudit chenapan d’épicurien est-ce là !… Mon cœur est prêt à éclater d’impatience !… Qu’on vienne me dire que cette jalousie est insensée ! Ma femme lui a envoyé un message, l’heure est fixée, le marché est conclu. Aurait-on cru cela ?… Oh ! l’enfer d’avoir une femme infidèle ! Mon lit sera souillé, mon coffre-fort pillé, ma réputation déchirée à belles dents ; et non-seulement je subirai ces affreux outrages, mais je m’entendrai appliquer les épithètes les plus abominables, et par celui-là même qui m’outrage !… Et quelles épithètes ! et quels noms !… Qu’on m’appelle Amaimon, soit ; Lucifer, soit ; Barbason, soit : ce sont des appellations de diables, des noms de démons : mais cocu, archicocu ! le diable lui-même n’a pas un nom pareil. Page est un âne, un âne de confiance ; il a foi dans sa femme, il n’est pas jaloux ! Moi, j’aimerais mieux confier mon beurre à un Flamand, mon fromage à Hugh, le pasteur welche, ma bouteille d’eau-de-vie à un Irlandais, ma haquenée à un voleur pour une promenade que ma femme à elle-même ! Elle complote, elle rumine, elle intrigue ; et ce que les femmes ont à cœur de faire, elles se rompront le cœur plutôt que de ne pas le faire. Dieu soit loué de ma jalousie ! onze heures, voilà l’heure ! je préviendrai tout ça, je surprendrai ma femme, je me vengerai de Falstaff et je rirai de Page. À l’œuvre ! plutôt trois heures d’avance qu’une minute de retard. Fi, fi, fi, cocu ! cocu ! cocu !

Il sort.

SCÈNE VI.

[Dans le parc de Windsor.]
Entrent Caïus et Rugby.

CAÏUS.

Zack Rugby !


RUGBY.

Monsieur.


CAÏUS.

Quelle heure est-il, Zack ?


RUGBY.

Monsieur, il est passé l’heure à laquelle sir Hugh avait promis de venir.


CAÏUS.

Palsembleu, il a sauvé son âme en ne venant pas ; il a dû bien prier dans sa Pible, pour n’être pas venu. Palsembleu, Zack Rugby, il serait dézà mort, s’il était venu.


RUGBY.

Il est prudent, monsieur ; il savait que votre révérence le tuerait s’il venait.


CAÏUS.

Palsembleu, ze le tuerai comme un hareng saur ! Prenez votre rapière, Zack ; ze veux vous montrer comme ze le tuerais.


RUGBY.

Hélas, monsieur, je ne sais pas tirer.


CAÏUS.

Maraud, prenez votre rapière.


RUGBY.

Arrêtez, voici de la compagnie.

Entrent l’Hôte de la Jarretière, Shallow, Slender et Page.

L’HÔTE.

Dieu te bénisse, immense docteur !


SHALLOW.

Dieu vous garde, maître docteur Caïus.


PAGE.

Salut, bon maître docteur !


SLENDER.

Je vous souhaite le bonjour, monsieur.


CAÏUS.

Un, deux, trois, quatre. Que venez-vous tous faire ici ?


L’HÔTE.

Nous venons te voir combattre, te voir tirer une botte, te voir te tenir en garde, te voir de-ci, te voir de-là ; te voir pousser ta pointe, ton estocade, ta riposte, ta parade, ta tierce. Est-il mort, mon Éthiopien, est-il mort, mon francisco ? Hein, immense ? Que dit mon Esculape ? mon Galien ? mon cœur de sureau ? Hein ! Est-il mort, immense Pissat ? est-il mort ?


CAÏUS.

Palsembleu, il est le prêtre le plus lâche du monde ; il n’ose pas montrer sa face !


L’HÔTE.

Tu es un roi castillan, Urinal ! un Hector de Grèce, mon gars !


CAÏUS.

Soyez témoins, je vous prie, que ze l’ai attendu six ou sept, deux ou trois heures, et qu’il n’est point venu.


SHALLOW.

Il n’en est que plus sage, maître docteur. Il est le médecin des âmes, et vous le médecin des corps. Si nous vous battiez, vous prendriez votre profession à rebrousse-poil, n’est-il pas vrai, maître Page ?


PAGE.

Maître Shallow, vous avez été vous-même un grand batailleur, tout homme de paix que vous êtes.


SHALLOW.

Corbleu, maître Page, quoique je sois vieux maintenant, et homme de paix, je ne puis voir une épée nue, sans que les doigts me démangent : tout magistrats et docteurs et gens d’Église que nous sommes, maître Page, il nous reste encore un levain de notre jeunesse ; nous sommes fils de femmes, maître Page.


PAGE.

C’est vrai, maître Shallow.


SHALLOW.

Il en sera toujours ainsi, maître Page… Maître docteur Caïus, je suis venu pour vous ramener. Je suis assermenté juge de paix ; vous vous êtes montré un sage médecin, et sir Hugh s’est montré un sage et patient homme d’Église. Il faut que vous veniez avec moi, maître docteur.


L’HÔTE.

Pardon, juge pratique !… Eh ! monsieur Engrais liquide !


CAÏUS.

Engrais liquide ! Que signifie cela ?


L’HÔTE.

Pour nous autres Anglais, mon immense, l’engrais liquide est une grande valeur.


CAÏUS.

Palsembleu, alors z’ai autant d’engrais liquide qu’aucun Anglais… Ce misérable roquet de prêtre ! Palsembleu, ze lui couperai les oreilles !


L’HÔTE.

Il te chantera tarare, mon immense !


CAÏUS.

Tarare ! que signifie cela ?


L’HÔTE.

Eh bien, il te fera réparation.


CAÏUS.

Palsembleu, ze compte bien qu’il me chantera tarare ; palsembleu, ze le veux !


L’HÔTE.

Et moi, je l’y exciterai, ou qu’il aille au diable !


CAÏUS.

Ze vous remercie pour ça.


L’HÔTE.

Et d’ailleurs, mon immense…

Bas aux trois autres.

Mais d’abord, monsieur mon convive, maître Page, et toi aussi, cavalero Slender, rendez-vous par la ville à Frogmore.


PAGE, bas à l’hôte.

Sir Hugh est là, n’est-ce pas ?


L’HÔTE, bas à Page.

Il est là ; vous verrez dans quelle humeur il est, et moi, j’amènerai le docteur par les champs. Ça va-t-il ?


SHALLOW, bas à l’hôte.

Nous ferons la chose.


PAGE, SHALLOW ET SLENDER.

Adieu, cher maître docteur.

Sortent Page, Shallow et Slender.

CAÏUS.

Palsembleu, ze veux tuer le prêtre ; car il veut parler à Anne Paze pour un sapazou.


L’HÔTE.

Qu’il meure donc ; rengaîne ton impatience ; jette de l’eau froide sur ta colère ; viens avec moi par les champs jusqu’à Frogmore ; je vais te mener là où est mistress Anne Page, dans une ferme, à une fête ; et tu lui feras ta cour. Taïaut ! est-ce bien parlé ?


CAÏUS.

Palsembleu, ze vous remercie pour ça ! Palsembleu, ze vous aime ! Et ze veux vous procurer de bonnes pratiques, des comtes, des chevaliers, des lords, des zentilshommes, mes patients.


L’HÔTE.

En retour de quoi je serai ton adversaire auprès d’Anne Page : est-ce bien parlé ?


CAÏUS.

Palsembleu, bien parlé !


L’HÔTE.

Filons donc.


CAÏUS.

Marche à mes talons, Zack Rugby.

Ils sortent.

SCÈNE VII.

[Un champ près de Frogmore.]
Entrent sir Hugh Evans et Simple.

EVANS.

Je vous en prie, pon serviteur de maître Slender, ami Simple, s’il faut vous nommer, dites-moi de quel côté vous avez cherché maître Caïus, qui s’intitule docteur en médecine.


SIMPLE.

Eh bien, monsieur, sur la route de Londres, du côté du parc, partout ; sur la route du vieux Windsor, partout excepté du côté de la ville.


EVANS.

Je vous prie fehémentement de chercher aussi de ce côté-là.


SIMPLE.

Bien, monsieur.


EVANS.

Dieu me pénisse ! dans quelle colère je suis ! dans quel tremplement d’esprit ! Je serais pien aise qu’il m’eût trompé ! Comme me voilà mélancolique ! Je lui casserai ses pots de chambre sur sa poule de coquin, si jamais je trouve une ponne occasion. Dieu me pénisse !

Il chante.

Près des sources peu profondes dont la chute
Inspire des madrigaux aux mélodieux oiseaux.
Nous ferons nos lits de roses
Et mille guirlandes odorantes.
Près des sources…

Miséricorde ! Je me sens grande envie de pleurer !

… Inspire des madrigaux aux mélodieux oiseaux.
Quand j’étais à Papylone… (12)
Et mille guirlandes odorantes…
Près des sources…


SIMPLE.

Le voilà qui vient de ce côté, sir Hugh !


EVANS.

Il est le bien venu…

Près des sources peu profondes dont la chute…

Que le ciel protège le droit !… Quelles armes a-t-il ?


SIMPLE.

Pas d’armes, monsieur. Voici mon maître, maître Shallow, et un autre gentleman qui viennent du côté de Frogmore, par-dessus la haie, de ce côté.


EVANS.

Donnez-moi ma robe, je vous prie ; ou plutôt non, gardez-la à votre pras.

Entrent Page, Shallow et Slender.

SHALLOW.

C’est vous, maître pasteur ! Bon jour, bon sir Hugh. Voir un joueur loin de ses dés et un savant loin de ses livres, c’est merveilleux.


SLENDER, soupirant.

Ah ! suave Anne Page !


PAGE.

Dieu vous garde, bon sir Hugh !


EVANS.

Qu’il vus pénisse tous en sa merci !


SHALLOW.

Quoi ! l’épée et la parole ! Vous possédez donc l’une et l’autre, maître pasteur ?


PAGE.

Et vêtu comme un jouvenceau ! en pourpoint et en haut-de-chausses par ce froid jour des rhumatismes !


EVANS.

Il y a des raisons et des causes pour ça.


PAGE.

Nous sommes venus à vous pour une bonne œuvre, maître pasteur.


EVANS.

Très-pien. De quoi s’agit-il ?


PAGE.

Il y a là-bas un très-respectable gentleman qui, sans doute ayant reçu une offense de quelqu’un, foule aux pieds la gravité et la patience avec un emportement inouï.


SHALLOW.

J’ai vécu quatre-vingts ans et plus ; mais je n’ai jamais vu un homme de sa profession, de sa gravité et de son savoir, perdre ainsi le respect de lui-même.


EVANS.

Qui est-ce ?


PAGE.

Je crois que vous le connaissez : monsieur le docteur Caïus, le célèbre médecin français.


EVANS.

Vive Tieu et la passion de mon cœur ! j’aimerais autant vous ouïr parler d’un plat de pouillie.


PAGE.

Pourquoi ?


EVANS.

Il n’en sait pas plus long sur Hibbocrate et sur Galien, et puis c’est un coquin, le plus lâche coquin que vous puissiez désirer connaître.


PAGE, à Shallow.

Je vous garantis que c’est lui qui devait se battre avec le docteur.


SLENDER, soupirant.

Oh ! suave Anne Page !


SHALLOW, à Page.

Ses armes le donnent à croire en effet… Retenez-les l’un l’autre… Voici le docteur Caïus.

Entrent l’Hote, Caïus et Rubgy.

PAGE.

Ah ! mon bon pasteur, rengaînez votre épée.


SHALLOW.

Et vous la vôtre, mon bon docteur.


L’HÔTE.

Désarmons-le, et laissons-le discuter : qu’ils conservent leurs membres intacts, et qu’ils hachent notre anglais !


CAÏUS, à Evans.

Ze vous prie, laissez moi dire un mot à votre oreille.

Bas.

Pourquoi ne voulez-vous pas me rencontrer ?


EVANS, à Caïus.

De grâce, ayez patience : le moment viendra.


CAÏUS, bas à Evans.

Palsembleu, vous êtes un couard, un chien de Zacquot, un sapazou de Zeannot.


EVANS, bas à Caïus.

De grâce, ne servons pas de plastron à la risée puplique ; je vous demande votre amitié, et je vous ferai réparation d’une façon ou d’une autre…

Haut.

Je vous casserai votre pot de chambre sur votre toupet de faquin pour vous apprendre à manquer à vos rendez-vous.


CAÏUS.

Diable ! Zack Rugby, mon hôte de la Zarretière, ne l’ai-ze pas attendu pour l’occire lui ? N’ai-ze pas attendu à l’endroit que z’avais indiqué ?


EVANS.

Sur mon âme de chrétien, voici l’endroit indiqué, voyez-vous ; j’en appelle à mon hôte de la Jarretière.


L’HÔTE.

Paix ! Gallois et Gaulois, Français et Welche, médecin de corps et médecin d’âme !


CAÏUS.

Ah ! cela est très-bon ! excellent !


L’HÔTE.

Paix, dis-je ! Écoutez mon hôte de la Jarretière. Suis-je politique ? Suis-je subtil ? Suis-je un Machiavel ? Voudrais-je perdre mon docteur ? Non, il me donne des potions et des lotions. Voudrais-je perdre mon pasteur ? Il me donne le verbe et les proverbes… Donne-moi ta main, savant terrestre… Donne-moi ta main, savant céleste ; ainsi, ainsi ! Enfants de la science., je vous ai trompés tous deux ; vos cœurs sont grands, vos peaux sont intactes ; que le vin chaud termine cette affaire… Allons mettre leurs épées en gage… Suis-moi, gars de paix ! suivez, suivez, suivez !


SHALLOW.

Sur ma foi, voilà un hôte assez fou !… Suivez, messieurs, Suivez.


SLENDER, soupirant.

Oh ! suave Anne Page :

Sortent Shallow, Slender, Page et l’hôte.

CAÏUS.

Ah ! ze devine ! Vous avez fait des sots de nous deux ! Ah ! ah !


EVANS.

C’est pon ! Il a fait de nous ses jouets. Soyons amis, je vous le demande ; et compinons nos deux cervelles pour nous venger de ce teigneux, de ce galeux, de ce coquin d’hôte de la Jarretière.


CAÏUS.

Palsembleu, de tout mon cœur ; il m’a promis de me mener voir Anne Paze ! Palsembleu, il se zoue de moi aussi !


EVANS.

Pien, je lui écraserai la poule… Suivez-moi, je vous prie.

Ils sortent.

SCÈNE VIII.

[Les abords de la maison de Gué.]
Entrent mistress Page et Robin.

MISTRESS PAGE.

Allons, marchez devant, petit gaillard ; vous aviez coutume de suivre, et maintenant vous conduisez. Qu’aimez-vous mieux, diriger ma marche, ou marcher derrière votre maître ?


ROBIN.

J’aime mieux, ma foi, aller devant vous comme un homme que le suivre comme un nain.


MISTRESS PAGE.

Oh ! vous êtes un petit flatteur ; maintenant je le vois, vous ferez un courtisan.

Entre Gué.

GUÉ.

Heureux de vous rencontrer, mistress Page ; où allez-vous ?


MISTRESS PAGE.

Voir votre femme, monsieur ; est-elle chez elle ?


GUÉ.

Oui, et aussi désœuvrée qu’elle peut l’être, faute de compagnie. Je crois que, si vos maris mouraient, vous vous marieriez l’une et l’autre.


MISTRESS PAGE.

Soyez-en sûr, à deux autres maris.


GUÉ, montrant le page.

Où avez-vous eu ce coq de clocher mignon ?


MISTRESS PAGE.

Je ne saurais vous dire comment diable se nomme celui de qui mon mari l’a eu. Comment appelez-vous votre chevalier, l’ami ?


ROBIN.

Sir John Falstaff.


GUÉ.

Sir John Falstaff !


MSTRESS PAGE.

Lui-même, lui-même ! Je ne puis jamais attraper son nom… Il y a une telle camaraderie entre mon bonhomme et lui !… Votre femme est-elle chez elle, vraiment ?


GUÉ.

Vraiment, elle y est.


MISTRESS PAGE, saluant.

Avec votre permission, monsieur. Je suis malade tant que je ne la vois pas.

Sortent mistress Page et Robin.

GUÉ.

Page a-t-il sa tête ? a-t-il ses yeux ? a-t-il son bon sens ? Sûrement, tout cela dort ; il n’en a plus l’usage. Mais ce garçon porterait une lettre à vingt milles, aussi facilement qu’un canon toucherait but à deux cent cinquante pas. Page se prête aux inclinations de sa femme ; il donne à ses folies le concours et l’occasion, et la voilà qui va chez ma femme avec le page de Falstaff ! Tout homme entendrait cet orage-là chanter dans le vent… Avec le page de Falstaff !… Beau complot !… C’est arrangé ; nos femmes révoltées vont se damner ensemble. Bon ! Je le surprendrai, je torturerai ma femme, j’arracherai à l’hypocrite mistress Page son voile de chasteté empruntée, je dénoncerai Page lui-même pour un Actéon complaisant et volontaire ; et à ces mesures violentes tous mes voisins applaudiront.

L’horloge sonne.

L’horloge me donne le signal, et ma conviction me presse de faire les perquisitions. Je trouverai Falstaff là, et loin de me bafouer, ou me louera pour ça. Car, aussi sûr que la terre est ferme, Falstaff est là : j’y vais.

Entrent Page, Shallow, Slender, l’hôte de la Jarretière, sir Hugh Evans, Caïus et Rugby.

TOUS.

Heureux de vous rencontrer, maître Gué.


GUÉ.

Bonne compagnie, sur ma parole ! J’ai bonne chère à la maison ; je vous en prie, venez tous chez moi.


SHALLOW.

Il faut que je m’excuse, maître Gué.


SLENDER.

Et moi aussi, monsieur ; nous avons promis de dîner avec mistress Anne, et je ne voudrais pas lui faire faux bond pour plus d’argent que je ne pourrais dire.


SHALLOW.

Nous avons mis en avant un mariage entre Anne Page et mon neveu Slender, et c’est aujourd’hui que nous aurons notre réponse.


SLENDER.

J’espère avoir votre consentement, père Page.


PAGE.

Vous l’avez, maître Slender. Je suis entièrement pour vous.

À Caïus.

Mais ma femme, maître docteur, est pour vous tout à fait.


CAÏUS.

Oui, palsembleu ! et la demoiselle m’aime ; mon infirmière Quickly me le zure.


L’HÔTE.

Que dites-vous du jeune monsieur Fenton ? Il voltige, il danse, il a les yeux de la jeunesse, il écrit des vers, il parle en style de gala, il a un parfum d’avril et de mai. Il l’emportera, il l’emportera ; les fleurs le lui annoncent ; il l’emportera !


PAGE.

Ce ne sera pas avec mon consentement, je vous le promets. Ce monsieur n’a rien ; il a été de la société de ce fou de prince et de Poins ; il est de trop haute volée, il en sait trop long. Non, il ne nouera pas un nœud à sa destinée avec les doigts de ma fortune. S’il la prend, qu’il la prenne telle quelle. Ce que je possède est attaché à mon consentement, et mon consentement ne va pas de ce côté-là.


GUÉ.

J’insiste vivement pour que quelques-uns d’entre vous viennent dîner chez moi ; outre la bonne chère, vous aurez de l’amusement ; je vous ferai voir un monstre. Maître docteur, vous viendrez ; et vous aussi, maître Page ; et vous, sir Hugh !


SHALLOW.

Eh bien, adieu… Nous n’en serons que plus à l’aise pour faire notre cour chez maître Page.

Sortent Shallow et Slender.

CAÏUS.

Retourne à la maison, Zohn Rugby ; ze reviendrai bientôt.

Sort Rugby.

L’HÔTE.

Adieu, mes chers cœurs ; moi, je vais rejoindre mon honnête chevalier Falstaff, et boire du canarie avec lui.


GUÉ, à part.

Je pense qu’auparavant je lui servirai à boire avec certain chalumeau qui le fera danser.

Haut.

Voulez-vous venir, messieurs ?


TOUS.

Nous sommes à vous. Allons voir ce monstre.

Ils sortent.

SCÈNE IX.

[Dans la maison de Gué.]
Entrent misthess Gué et mistress Page (13).

MISTRESS GUÉ.

Holà, John ! holà, Robert !


MISTRESS PAGE.

Vite, vite ! le panier au linge sale…


MISTRESS GUÉ.

J’en réponds… Holà ! Robin !

Entrent des domestiques avec un panier à linge.

MISTRESS PAGE.

Allons, allons, allons.


MISTRESS GUÉ.

Posez-le là.


MISTRESS PAGE.

Donnez vos ordres à vos gens : il faut nous dépêcher.


MISTRESS GUÉ.

Eh bien, comme je vous l’ai déjà dit, Jean et Robert, tenez-vous ici tout prêts dans la brasserie ; et, aussitôt que je vous appellerai, arrivez, et, sans délai ni hésitation, chargez ce panier sur vos épaules ; cela fait, emportez-le en toute hâte parmi les blanchisseuses, au pré Dalchet, et là videz-le dans le fossé bourbeux, près du bord de la Tamise.


MISTRESS PAGE.

Vous ferez tout cela.


MISTRESS GUÉ.

Je le leur ai dit et redit ; ils ont toutes les instructions nécessaires. Partez, et venez dès que vous serez appelés.

Sortent les domestiques.

MISTRESS PAGE.

Voici le petit Robin.

Entre Robin.

MISTRESS GUÉ.

Eh bien, mon émouchet mignon, quelles nouvelles ?


ROBIN.

Mon maître, sir John, est à la porte de derrière, mistress Gué, et demande à vous voir.


MISTRESS PAGE.

Petit pantin, nous avez-vous été fidèle ?


ROBIN

Oui, je le jure ; mon maître ne sait pas que vous êtes ici ; et il m’a menacé d’une éternelle liberté, si je vous dis la chose ; bref, il a juré qu’il me chasserait.


MISTRESS PAGE.

Tu es un bon garçon. Cette discrétion te servira de tailleur, et te fera un haut-de-chausses et un pourpoint neufs. Je vais me cacher.


MISTRESS GUÉ.

C’est ça… Va dire à ton maître que je suis seule.

Robin sort.

Mistress Page, rappelez-vous votre rôle.


MISTRESS PAGE.

Je t’en réponds ; si je ne le joue pas bien, siffle-moi.

Sort mistress Page.

MISTRESS GUÉ.

En avant donc ! Nous allons traiter comme il faut cette humeur malsaine, ce gros melon d’eau ! Nous lui apprendrons à distinguer les tourterelles des geais.

Entre Falstaff (14).

FALSTAFF.
T’ai-je donc attrapé, mon céleste bijou ?

Ah ! puissé-je mourir en ce moment ! car j’ai assez vécu : voici le comble de mon ambition. Ô heure bénie !


MISTRESS GUÉ.

Ô suave sir John !


FALSTAFF.

Mistress Gué, je ne sais pas enjôler, je ne sais pas babiller, mistress Gué. Je vais faire un souhait coupable : je voudrais que ton mari fût mort… le suis prêt à le déclarer devant le lord suprême, je ferais de toi ma lady.


MISTRESS GUÉ.

Moi, votre lady, sir John ! Hélas ! je ferais une pitoyable lady.


FALSTAFF.

Que la cour de France m’en montre une pareille ! Tes yeux, je le vois bien, rivaliseraient avec le diamant. Tu as ces beaux sourcils arqués en harmonie avec la coiffure en carène, la coiffure à voiles, avec la plus belle coiffure de Venise (15) !


MISTRESS GUÉ.

Un simple mouchoir, sir John, voilà ce qui sied à mon front, et tout au plus encore.


FALSTAFF.

Tu es une traîtresse de parler ainsi. Tu ferais une femme de cour accomplie ; et la fermeté rigide de ton pied donnerait une grâce parfaite à ta démarche dans le demi-cercle d’un vertugadin. Je vois ce que tu serais sans la fortune ennemie, la nature étant ton amie. Allons, tu ne saurais le nier.


MISTRESS GUÉ.

Croyez-moi, je n’ai rien de tout ça.


FALSTAFF.

Qu’est-ce qui m’a fait t’aimer ? Cela seul doit te convaincre qu’il y a en toi quelque chose d’extraordinaire. Va, je ne sais pas flatter, je ne sais pas te dire : Tu es ceci et ça, comme ces muguets susurrants qui ont des airs de femmes en habits d’hommes, et qui sentent comme le marché aux herbes à la saison des simples. Je ne le puis, moi ; mais je t’aime, je n’aime que toi, et tu le mérites.


MISTRESS GUÉ.

Ne me trahissez pas, messire ; j’en ai peur, vous aimez mistress Page.


FALSTAFF.

Tu ferais aussi bien de dire que j’aime à flâner devant la porte de la prison pour dettes, laquelle m’est aussi odieuse que la gueule d’un four à chaux.


MISTRESS GUÉ.

Ah ! Dieu sait combien je vous aime, et vous en aurez la preuve un jour.


FALSTAFF.

Gardez-moi cette inclination ; j’en serai digne.


MISTRESS GUÉ.

Eh ! vous en êtes digne, je dois vous le dire, sans quoi je ne l’aurais pas,


ROBIN, de l’intérieur.

Mistress Gué ! mistress Gué ! voici mistress Page à la porte, tout en nage, tout essoufflée, l’air effaré ; elle tient à vous parler sur-le-champ.


FALSTAFF.

Elle ne me verra pas ; je vais m’embusquer derrière la tapisserie.


MISTRESS GUÉ.

Faites, je vous en prie ; c’est une femme si bavarde.

Falstaff se cache.
Entrent mistress Page et Robin.

Eh bien ! qu’y a-t-il ?


MISTRESS PAGE.

Ah ! mistress Gué, qu’avez-vous fait ? Vous êtes déshonorée, vous êtes ruinée, vous êtes perdue pour toujours.


MISTRESS GUÉ.

Qu’y a-t-il, ma bonne mistress Page ?


MISTRESS PAGE.

Ah ! miséricorde, mistress Gué ! Ayant un honnête homme pour mari, lui donner un tel sujet de suspicion !


MISTRESS GUÉ.

Quel sujet de suspicion ?


MISTRESS PAGE.

Quel sujet de suspicion ?… Fi de vous ! comme vous m’avez trompée !


MISTRESS GUÉ.

Mais, miséricorde ! de quoi s’agit-il ?


MISTRESS PAGE.

Votre mari vient ici, femme, avec tous les magistrats de Windsor pour chercher un gentleman qui, dit-il, est maintenant ici dans la maison, avec votre consentement, pour prendre un avantage criminel de son absence. Vous êtes perdue !


MISTRESS GUÉ.

J’espère qu’il n’en est rien.


MISTRESS PAGE.

Fasse le ciel qu’il n’en soit rien et que vous n’ayez pas un homme ici ! Mais ce qui est certain, c’est que votre mari vient pour l’y chercher, avec la moitié de Windsor à ses talons. Je viens en avant vous le dire : si vous vous sentez innocente, eh bien, j’en suis fort aise ; mais, si vous avez ici un ami, faites-le évader, faites-le évader. Ne soyez pas consternée ; reprenez toute votre présence d’esprit ; défendez votre réputation, ou dites pour jamais adieu à votre bonne vie.


MISTRESS GUÉ.

Que faire ? Il y a là un gentleman, mon ami cher ; et je redoute moins ma honte que son danger. Je voudrais, dût-il m’en coûter mille livres, qu’il fût hors de la maison.


MISTRESS PAGE.

Par pudeur ! Laissez-là vos je voudrais, je voudrais. Votre mari est à deux pas ; songez à un moyen d’évasion : vous ne pouvez pas le cacher dans la maison… Oh ! comme vous m’avez trompée !… Tenez, voici un panier : s’il est de stature raisonnable, il peut se fourrer dedans ; vous jetterez sur lui du linge sale que vous aurez l’air d’envoyer à la lessive ; et, comme c’est le moment du blanchissage, vous le ferez porter par vos deux valets au pré Datchet.


MISTRESS GUÉ.

Il est trop gros pour entrer là. Que faire ?

Rentre Falstaff.

FALSTAFF.

Voyons ça, voyons ça ! Oh ! voyons ça ! j’entrerai, j’entrerai. Suivez le conseil de votre amie. J’entrerai !


MISTRESS PAGE, bas.

Quoi ! sir John Falstaff ! Voilà donc ce que valent vos lettres, chevalier ?


FALSTAFF, bas à mistress Page.

Je t’aime, sauve-moi.

Haut.

Fourrons-nous là-dedans. Jamais je ne…

Il se fourre dans le panier. On le couvre de linge sale.

MISTRESS PAGE.

Aidez à couvrir votre maître, page… Appelez vos gens, mistress Gué… Hypocrite chevalier !


MISTRESS GUÉ.

Holà ! John, Robert, John !

Robin sort. Les Domestiques entrent.

Enlevez ce linge, vite ! Où est la perche ? Comme vous lambinez ! Portez-le à la blanchisseuse au pré Datchet ; vite, allez.

Entrent Gué, Page, Caïus et sir Hugh Evans.

GUÉ.

Avancez, je vous prie. Si je soupçonne sans cause, eh bien, moquez-vous de moi, faites de moi votre risée, je le mérite… Eh bien ! où portez-vous ça ?


LES DOMESTIQUES.

À la blanchisseuse, pardine.


MISTRESS GUÉ.

Eh ! qu’avez-vous besoin de savoir où ils portent ça ? Il ne vous manquerait plus que de vous occuper du lavage !


GUÉ.

Du lavage, du lavage ! Ah ! si je pouvais laver mon honneur ! Je vous garantis qu’il y a une tache, une tache terrible ; vous allez voir.

Sortent les valets emportant le panier.

Messieurs, j’ai rêvé cette nuit ; je vous dirai mon rêve. Tenez, tenez, voici mes clefs ; montez dans mes appartements, fouillez, cherchez, trouvez ; je vous garantis que nous délogerons le renard… Laissez-moi d’abord fermer cette issue ; maintenant, déterrez !


PAGE.

Mon cher monsieur Gué, contenez-vous : c’est vous faire trop de tort à vous-même.


GUÉ.

C’est vrai, monsieur Page… Montons, messieurs ; vous allez rire tout à l’heure ; suivez-moi, messieurs.

Il sort.

EVANS.

Voilà des humeurs et des jalousies pien singulières.


CAÏUS.

Palsembleu, ceci n’est pas la mode de France ; on n’est pas zaloux en France.


PAGE.

Allons, suivez-le, messieurs ; voyons l’issue de ces recherches.

Evans, Page et Caïus sortent.

MISTRESS PAGE.

L’aventure n’est-elle pas doublement excellente ?


MISTRESS GUÉ.

Je ne sais ce qui me plaît le plus, la déconvenue de mon mari ou celle de sir John.


MISTRESS PAGE.

Dans quelles transes il devait être, quand votre mari a demandé ce qu’il y avait dans le panier !


MISTRESS GUÉ.

Je crains fort qu’il n’ait grand besoin de lessive ; et c’est lui rendre service que de le jeter à l’eau.


MISTRESS PAGE.

Peste soit du déshonnête coquin ! Je voudrais que tous ceux du même acabit fussent dans la même détresse.


MISTRESS GUÉ.

Je crois que mon mari se doutait particulièrement de la présence de Falstaff ici, car je ne l’ai jamais vu aussi brutal dans sa jalousie.


MISTRESS PAGE.

Je trouverai moyen d’approfondir cela ; et nous jouerons de nouveaux tours à Falstaff. Son libertinage maladif ne cédera pas à cette simple médecine.


MISTRESS GUÉ.

Si nous lui envoyions cette folle carogne de mistress Quickly pour le prier d’excuser son immersion et pour lui donner un nouvel espoir qui lui attire une nouvelle correction ?


MISTRESS PAGE.

Oui ; envoyons-le chercher demain à huit heures pour qu’il ait un dédommagement.

Rentrent Gué, Page, Caïus et sir Hugh Evans.

GUÉ.

Je ne puis le trouver : le drôle a pu se vanter de ce qu’il n’a pu obtenir.


MISTRESS PAGE.

Avez-vous entendu ça ?


MISTRESS GUÉ.

Oui, oui, silence ! Vous me traitez-bien, maître Gué, n’est-ce pas ?


GUÉ.

Oui, certes.


MISTRESS GUÉ.

Puisse le ciel vous faire meilleur que vos pensées !


GUÉ.

Amen.


MISTRESS PAGE.

Vous vous faites grand tort à vous-même, maître Gué.


GUÉ.

Oui, oui, j’en dois porter la peine.


EVANS.

S’il y a personne dans la maison, dans les champres, dans les coffres et dans les armoires, que le ciel me pardonne mes péchés au jour du jugement !


CAÏUS.

Palsembleu, ni moi non plus ; il n’y a personne ici !


PAGE.

Fi, fi ! maître Gué ! n’avez-vous pas honte ? Quel malin esprit, quel démon vous suggère ces idées ? Je ne voudrais pas, pour toutes les richesses du château de Windsor, avoir une maladie de ce genre.


GUÉ.

C’est mon malheur, maître Page : j’en souffre.


EVANS.

Vous souffrez d’une mauvaise conscience : votre femme est une honnête femme, honnête comme j’voudrais en trouver une sur cinq mille, voire sur cinq cents.


CAÏUS.

Palsembleu, ze vois que c’est une honnête femme.


GUÉ.

Bon !…je vous ai promis à dîner. Venez, venez faire un tour dans le parc. Je vous en prie, pardonnez-moi : je vous expliquerai plus tard pourquoi j’ai agi ainsi. Allons, ma femme ; allons, mistress Page ; je vous en prie, pardonnez-moi ; je vous en prie instamment, pardonnez-moi.


PAGE.

Allons, messieurs ; mais, si vous m’en croyez, nous nous moquerons de lui. Je vous invite à déjeuner chez moi demain matin : après nous irons ensemble à la chasse à l’oiseau ; j’ai un excellent faucon pour le bois. Est-ce dit ?


GUÉ.

Comme vous voudrez.


EVANS.

S’il y en a un, je ferai le second de la compagnie.


CAÏUS.

S’il y en a un ou deux, ze ferai le troisième.


GUÉ.

Passez, je vous prie, maître Page.


EVANS, à Caïus.

Je vous en prie, rappelez-vous demain ce galeux, ce pélître d’hôte de la Jarretière !


CAÏUS.

C’est zuste ! palsembleu, de tout mon cœur.


EVANS.

Le galeux ! le pélître ! se permettre des railleries et des moqueries pareilles !

Ils sortent.

SCÈNE X.

[Chez maître Page.]
Entrent Fenton et mistress Anne Page.

FENTON.

— Je vois bien que je ne puis obtenir la sympathie de ton père, — cesse donc de me renvoyer à lui, chère Nan.


ANNE.

— Hélas ! comment faire alors ?


FENTON.

Eh bien ! ose être toi-même. — Il prétend que je suis de trop haute naissance, — et qu’ayant largement entamé mon patrimoine par mes dépenses, — je cherche à le restaurer avec sa fortune. — Il m’objecte encore d’autres choses, — mes désordres passés, mes folles liaisons, — et il me dit qu’il est impossible — que je t’aime autrement que comme un héritage.


ANNE.

Peut-être dit-il vrai.


FENTON.

— Non, je le jure par la faveur que j’attends du ciel ! — Il est vrai, je le confesse, que la fortune de ton père — a été mon premier motif pour te faire la cour, Anne. — Mais, en te la faisant, je t’ai trouvé plus de valeur — qu’à tout l’or monnoyé, entassé dans des sacs scellés ; — et c’est aux trésors de la personne — que j’aspire désormais.


ANNE.

Cher monsieur Fenton, — n’en recherchez pas moins la bienveillance de mon père ; recherchez-la toujours, monsieur ; — si les démarches les plus opportunes et les plus humbles — n’amènent rien alors… Écoutez.

Ils causent à part.
Entrent Shallow, Slender et mistress Quickly.

SHALLOW.

Interrompez leur colloque, mistress Quickly ; mon parent va parler pour lui-même.


SLENDER.

Je vais décocher une flèche ou deux : rien qu’un coup d’essai.


SHALLOW.

Ne vous effrayez pas.


SLENDER.

Non, elle ne m’effraie pas ; ce n’est pas ce qui m’inquiète, mais j’ai peur.


MISTRESS QUICKLY, à Anne.

Écoutez ; maître Slender voudrait vous dire un mot.


ANNE.

Je suis à lui.

À part.

C’est le choix de mon père. — Oh ! quel tas de vilains défauts — trois cents livres par an embellissent !


MISTRESS QUICKLY.

Et comment va ce bon monsieur Fenton ? Un mot, je vous prie.

Elle prend Fenton à part.

SHALLOW

Elle vient ; en avant, neveu. Ô mon gars, tu avais un père !


SLENDER.

J’avais un père, mistress Anne… Mon oncle peut vous conter de bonnes farces de lui… Oncle, dites donc, je vous prie, à mistress Anne la farce des deux oies que mon père vola un jour dans un poulailler, bon oncle.


SHALLOW.

Mistress Anne, mon neveu vous aime.


SLENDER.

Oui, c’est vrai ; autant que j’aime aucune femme du Glocestershire.


SHALLOW.

Il vous maintiendra comme une dame.


SLENDER.

Oui, aussi bien que n’importe quel mortel, huppé ou non, au-dessous du rang d’esquire.


SHALLOW.

Il vous assurera cent cinquante livres de préciput.


ANNE.

Cher monsieur Shallow, laissez-le faire lui-même sa cour.


SHALLOW.

Vraiment, je vous remercie ; je vous remercie de ce bon encouragement. Elle vous appelle, neveu ; je vous laisse ensemble.


ANNE.

Eh bien, maître Slender ?


SLENDER.

Eh bien, ma bonne mistress Anne ?


ANNE.

Quelles sont vos volontés ?


SLENDER.

Mes volontés ! vive Dieu ! voilà une jolie plaisanterie, vraiment ! Je ne les ai pas arrêtes, grâce au ciel ; je ne suis pas si malade, le ciel soit loué !


ANNE.

J’entends demander, maître Slender, ce que vous me voulez.


SLENDER.

Ma foi, pour ma part, je ne vous veux rien ou presque rien. Votre père et mon oncle ont fait une motion ; si elle me réussit, bien ; sinon, bonne chance au préféré ! Ils peuvent vous dire mieux que moi où en sont les choses. Vous pouvez demander à votre père ; le voici qui vient.

Entrent Page et mistress Page.

PAGE.

— Allons, maître Slender ! aime-le, fille Anne. — Eh bien, que fait ici maître Fenton ? — Il me déplaît fort, monsieur, que vous hantiez ainsi ma maison ; — je vous ai dit, monsieur, que j’avais disposé de ma fille.


FENTON.

— Voyons, maître Page, ne vous impatientez pas.


MISTRESS PAGE.

— Mon cher monsieur Fenton, renoncez à mon enfant.


PAGE.

Ce n’est pas un parti pour vous.


FENTON.

— Monsieur, écoutez-moi.


PAGE.

Non, cher monsieur Fenton. — Venez, maître Shallow ; venez, fils Slender. — Connaissant mes idées, vous m’offensez, maître Fenton.

Sortent Page, Shallow et Slender.

MISTRESS QUICKLY, à Fenton.

Parlez à mistress Page.


FENTON.

— Bonne mistresse Page, j’ai pour votre fille — la plus pure affection ; — et, en dépit des obstacles et des rebuffades de toutes sortes, j’aurai la force — d’arborer les couleurs de mon amour ; — je ne me retirerai pas : accordez-moi votre consentement.


ANNE.

— Bonne mère, ne me mariez pas à cet imbécile là-bas.


MISTRESS PAGE.

— Ce n’est pas mon intention ; je vous cherche un meilleur mari.


MISTRESS QUICKLY.

— C’est mon maître, monsieur le docteur.


ANNE.

— Hélas ! j’aimerais mieux être enterrée vive, — et être lapidée avec des navets !


MISTRESS PAGE.

— Allons, ne vous troublez pas. Cher monsieur Fenton, — je ne serai ni votre amie ni votre ennemie. — Je saurai de ma fille jusqu’à quel point elle vous aime ; — et ses sentiments détermineront mes dispositions ; — jusque-là, adieu, monsieur… Il faut qu’elle rentre ; — son père se fâcherait.


FENTON.

Adieu, chère madame ; adieu, Nan.

Sortent mistress Page et Anne.

MISTRESS QUICKLY, à Fenton.

Eh bien, voilà mon ouvrage : « Madame, ai-je dit, allez-vous jeter votre enfant à ce niais ou à ce médecin ? Prenez maître Fenton. » Voilà mon ouvrage.


FENTON.

— Je te remercie. Ah ! je t’en prie, ce soir — remets cet anneau à ma chère Nan. Voici pour ta peine.

Il sort.

MISTRESS QUICKLY.

Que le ciel t’envoie une bonne chance !… Il a un bon cœur ; une femme irait à travers l’eau et le feu pour un si bon cœur. N’importe ! je voudrais que mon maître eût mistress Anne ; ou je voudrais que maître Slender l’eût ; ou, ma foi, je voudrais que maître Fenton l’eût ; je ferai tout ce que je pourrai pour eux trois, car je l’ai promis, et je tiendrai ma parole ; mais spécieusement pour maître Fenton… Eh ! mais je suis chargée par mes deux maîtresses d’une autre commission pour sir John Falstaff. Quelle bête je suis de flâner ainsi !

Elle sort.

SCÈNE XI.

[L’auberge de la Jarretière.]
Entrent Falstaff et Bardolphe.

FALSTAFF.

Bardolphe ! allons donc !


BARDOLPHE.

Voilà, monsieur !


FALSTAFF.

Va me chercher une pinte de vin d’Espagne ; mets-y une rôtie.

Sort Bardolphe.

Ai-je donc vécu pour être emporté dans un panier, comme le rebut d’une boucherie, et jeté à la Tamise ? Ah ! si jamais je me laisse jouer encore pareil tour, je veux qu’on m’enlève la cervelle pour l’assaisonner au beurre, et qu’on la donne à un chien pour ses étrennes. Les marauds m’ont versé dans la rivière avec aussi peu de remords que s’ils avaient noyé les quinze aveugles petits d’une chienne ! et vous pouvez voir par ma corpulence que j’ai une certaine propension à enfoncer ; quand le fond eût atteint jusqu’à l’enfer, j’y serais dégringolé. J’aurais été noyé si la rivière n’avait été basse et pleine d’écueils… Une mort que j’abhorre, car l’eau enfle un homme ; et quelle figure j’aurai faite, ainsi enflé ! J’aurais été une momie-montagne

Rentre Bardolphe avec du vin.

BARDOLPHE.

Monsieur, voici mistress Quickly qui voudrait vous parler.


FALSTAFF.

Allons ! versons un peu de vin dans l’eau de la Tamise. J’ai le ventre glacé comme si j’avais avalé des boules de neige en guise de pilules pour me rafraîchir les entrailles… Fais-la entrer.


BARDOLPHE.

Entrez, la femme.

Entre mistress Quickly.

MISTRESS QUICKLY.

Avec votre permission… Je vous demande pardon… Je souhaite le bonjour à votre révérence.


FALSTAFF, à Bardolphe.

Emporte ces calices ; et va bellement me préparer un pot de vin chaud.


BARDOLPHE.

Avec des œufs, monsieur ?


FALSTAFF.

Sans mélange : je ne veux pas de germe de poulet dans mon breuvage.

Sort Bardolphe.

Eh bien ?


MISTRESS QUICKLY.

Ma foi, monsieur, je viens trouver votre révérence de la part de mistress Gué.


FALSTAFF.

Mistress Gué ! j’en ai eu assez de gué ! J’ai été jeté dans le gué ! j’ai du gué plein le ventre !


MISTRESS QUICKLY.

Hélas ! le cher cœur, ce n’est pas sa faute ; elle est si furieuse contre ses gens ! Ils se sont trompés dans leur érection.


FALSTAFF.

Comme moi, quand je me fondais sur la promesse d’une folle !


MISTRESS QUICKLY.

Ah ! monsieur, elle s’en désole, que ça vous fendrait le cœur de la voir. Son mari va ce matin chasser à l’oiseau ; elle vous prie encore une fois de venir la voir entre huit et neuf. Il faut que je lui rapporte la réponse au plus vite ; elle vous dédommagera, je vous le garantis.


FALSTAFF.

C’est bon, je lui ferai visite : dis-le lui ; et fais-lui bien comprendre ce que c’est que l’homme ; qu’elle considère la fragilité humaine, et qu’alors elle juge de mon mérite.


MISTRESS QUICKLY.

Je le lui dirai.


FALSTAFF.

Fais-le. Entre neuf et dix, dis-tu ?


MISTRESS QUICKLY.

Entre huit et neuf, monsieur.


FALSTAFF.

C’est bien, pars : je ne la manquerai pas.


MISTRESS QUICKLY.

Que la paix soit avec vous, monsieur !

Elle sort.

FALSTAFF.

Je m’étonne de ne pas voir maître Fontaine ; il m’a envoyé dire de rester ici : j’aime fort son argent. Oh ! le voici qui vient.

Entre Gué.

GUÉ.

Dieu vous bénisse, monsieur !


FALSTAFF.

Eh bien, maître Fontaine, vous venez savoir ce qui s’est passé entre moi et la femme de Gué ?


GUÉ.

C’est, en effet, mon but, sir John.


FALSTAFF.

Maître Fontaine, je ne veux pas vous faire de mensonge. J’étais chez elle à l’heure qu’elle m’avait fixée.


GUÉ.

Et vous avez réussi, monsieur ?


FALSTAFF.

Fort mal, maître Fontaine.


GUÉ.

Comment ça, monsieur ? Aurait-elle changé de détermination ?


FALSTAFF.

Non, maître Fontaine ; mais son misérable cornard de mari, maître Fontaine, étant dans une continuelle alarme de jalousie, nous est arrivé à l’instant même de notre rencontre, après le premier moment d’embrassades, de baisers, de protestations, quand nous terminions, pour ainsi dire, le prologue de notre comédie. Il était suivi d’une bande de ses amis qui, provoqués et ameutés par sa fureur, venaient, morbleu, fouiller sa maison pour découvrir l’amant de sa femme !


GUÉ.

Quoi ! tandis que vous étiez là ?


FALSTAFF.

Tandis que j’étais là !


GUÉ.

Et il vous a cherché sans pouvoir vous trouver ?


FALSTAFF.

Vous allez voir. Par bonheur est arrivée une certaine mistress Page ; elle a donné avis de l’approche de Gué ; et, à sa suggestion, la femme de Gué ayant perdu la tête, on m’a emmené dans un panier à linge.


GUÉ.

Un panier à linge !


FALSTAFF.

Oui, un panier à linge. On m’a entassé avec chemises et cotillons sales, chaussettes et bas sales, serviettes crasseuses ; le tout, maître Fontaine, faisait le plus puant mélange d’odeurs nauséabondes qui aient jamais offensé les narines.


GUÉ.

Et combien de temps êtes-vous resté là ?


FALSTAFF.

Eh bien, vous allez voir, maître Fontaine, ce que j’ai souffert afin d’amener cette femme à mal pour votre bien. À peine étais-je empilé dans le panier, que deux coquins de valets de Gué ont été appelés par leur maîtresse pour me transporter comme linge sale au pré Datchet : ils m’ont chargé sur leurs épaules, et ont rencontré à la porte le coquin de jaloux, leur maître, qui leur a demandé une fois ou deux ce qu’ils avaient dans leur panier ; je tremblais de peur que ce coquin de lunatique ne fît une fouille ; mais la destinée, ayant ordonné qu’il serait cocu, a retenu sa main. Bon ! il est parti pour sa perquisition, et moi, je suis parti pour linge sale. Mais remarquez la suite, maître Fontaine. J’ai enduré les angoisses de trois différentes morts : d’abord, l’intolérable frayeur d’être découvert par cet infect bélier jaloux ; puis le tourment d’être courbé, comme une bonne lame de Bilbao, dans la circonférence d’un dé, la poignée contre la pointe, la tête contre les talons ; et enfin la torture d’être enfermé, comme pour une violente distillation, avec des bardes puantes fermentant dans leur crasse ! Pensez à ça !… Un homme de ma trempe ! Pensez à ça !… Moi, sur qui la chaleur agit comme sur du beurre, un homme en incessante dissolution, en dégel continu. C’est miracle que j’aie échappé à la suffocation. Et au plus fort de ce bain, quand j’étais plus qu’à moitié cuit dans la graisse, comme un plat hollandais, être jeté à la Tamise, et, tout rouge de chaleur, refroidi dans cette eau, ainsi qu’un fer à cheval ! Pensez à ça !… tout chaud, tout bouillant !… Pensez à ça, maître Fontaine.


GUÉ.

Sérieusement, monsieur, je suis fâché que pour moi vous ayez souffert tout cela. Ainsi je n’ai plus d’espoir ; vous ne ferez plus de tentative auprès d’elle.


FALSTAFF.

Maître Fontaine, je veux être jeté dans l’Etna, comme je l’ai été dans la Tamise, plutôt que de renoncer à elle ainsi. Son mari est allé ce matin chasser à l’oiseau ; j’ai reçu d’elle un message pour un autre rendez-vous : ce sera entre huit et neuf heures, maître Fontaine.


GUÉ.

Il est déjà passé huit heures, monsieur.


FALSTAFF.

Vraiment ? Je vais donc me préparer pour mon rendez-vous. Venez me voir à l’heure qui vous conviendra, vous saurez mon succès, et en conclusion, pour couronner la chose, vous la posséderez. Adieu, elle sera à vous, maître Fontaine. Fontaine, vous ferez cocu le Gué.

Il sort.

GUÉ.

Humph ! hein, est-ce une vision ? est-ce un rêve ? suis-je endormi ? Maître Gué, éveillez-vous ; éveillez-vous, maître Gué ; il y a un accroc à votre plus belle cotte, maître Gué. Voilà ce que c’est que d’être marié ! Voilà ce que c’est que d’avoir du linge et des paniers à lessive !… Soit, je veux me proclamer ce que je suis. Je vais enfin surprendre le paillard ; il est chez moi, il ne peut m’échapper ; c’est impossible. Il ne peut pas se fourrer dans une bourse d’un sou, ni dans une poivrière ; mais, de peur que le diable qui le guide ne l’assiste, je veux fouiller les plus impossibles endroits. Bien que je ne puisse éviter mon sort, un sort qui m’est odieux ne me trouvera pas docile. Si j’ai des cornes à me rendre furieux, j’entends justifier le porverbe : Je serai furieux comme une bête à cornes.

SCÈNE XII.

[Une avenue.]
Entrent mistress Page, mistress Quickly, et William.

MISTRESS PAGE.

Crois-tu qu’il soit déjà chez maître Gué ?


MISTRESS QUICKLY.

Pour sûr, il y est déjà, où il y sera dans un moment ; mais il est fièrement en colère d’avoir été ainsi jeté à l’eau. Mistress Gué vous prie de venir immédiatement.


MISTRESS PAGE.

Je serai chez elle tout à l’heure ; il faut d’abord que je mène mon petit homme à l’école. Tenez, voici justement son maître qui vient ; c’est jour de congé, je le vois.

Entre sir Hugh Evans.

Eh bien, sir Hugh ? Pas d’école aujourd’hui ?


EVANS.

Non, maître Slender a obtenu pour les enfants la permission déjouer.


MISTRESS QUICKLY.

Béni soit-il !


MISTRESS PAGE.

Sir Hugh, mon mari dit que mon fils ne fait aucun progrès dans ses études. Je vous en prie, faites-lui quelques questions sur ses rudiments.


EVANS.

Approchez, William ; levez la tête ; allons.


MISTRESS PAGE.

Allons, marmouset : levez la tête ; répondez à votre maître, n’ayez pas peur.


EVANS.

William, compien y a-t-il de nompres dans les noms ?


WILLIAM.

Deux.


MISTRESS QUICKLY.

Vraiment, je croyais qu’il y en avait un de plus, puisqu’on parle toujours du nombre impair.


EVANS.

Cessez votre papil… Comment se dit beau, William ?


WILLIAM.

Pulcher.


MISTRESS QUICKLY.

Poules chères ! il y a quelque chose de plus beau que des poules chères, bien sûr.


EVANS.

Vous êtes une femme pien simple ! Paix, je vous prie… Qu’es-ce que lapis, William ?


WILLIAM.

Une pierre.


EVANS.

Et qu’est-ce qu’une pierre, William ?


WILLIAM.

Un caillou.


EVANS.

Non. c’est lapis ; je vous en prie, mettez-vous ça dans la cervelle.


WILLIAM.

Lapis.


EVANS.

C’est pien, William. William, qu’est-ce qui fournit les articles ?


WILLIAM.

Les articles sont empruntés au pronom, et se déclinent ainsi : singulier nominatif, hic hœc, hoc.


EVANS.

Nominatif, hig, hag, hog. Attention, je vous prie ! génitif, hujus. Pien, qu’est-ce que votre accusatif ?


WILLIAM.

Accusatif, hinc.


EVANS.

Je vous prie, ayez ponne mémoire, enfant. Accusatif, hune, hanc, hoc.


MISTRESS QUICKLY.

Un grand coq ! c’est du latin pour le poulailler, bien sûr.


EVANS.

Cessez votre papil, femme. Qu’est-ce que le vocatif, William ?


WILLIAM.

Oh ! vocatif, O !


EVANS.

Souvenez-vous pien, William, vocatif, caret.


MISTRESS QUICKLY.

Carotte, bonne racine.


EVANS.

Femme, taisez-vous !


MISTRESS PAGE.

Paix !


EVANS.

Qu’est-ce que c’est que votre cas génitif pluriel, William ?


WILLIAM.

Le cas génitif ?


EVANS.

Oui.


WILLIAM.

Génitif, horum, horum, horum.


MISTRESS QUICKLY.

C’est une horreur que le cas de Jenny ! Fi ! Jenny pour hommes ! N’en parle pas, enfant, si c’est une putain.


EVANS.

Par pudeur, la femme !


MISTRESS QUICKLY.

Vous avez tort d’apprendre à l’enfant tout ça… Il lui apprend le hic, qu’on sait toujours trop tôt ! Il lui parle des filles qui sont pour hommes !… Honte à vous !


EVANS.

Femme, es-tu lunatique ? As-tu pas l’intelligence des cas, des nompres et des genres ? Tu es pien la plus sotte créature chrétienne qu’on puisse désirer.


MISTRESS PAGE.

Je t’en prie, tais-toi.


EVANS.

Maintenant, William, dites-moi quelques déclinaisons de vos pronoms.


WILLIAM.

Ma foi, j’ai oublié.


EVANS.

C’est qui, quœ, quod ; si vous oupliez votre code, vous aurez sur les doigts. Maintenant passez votre chemin et allez jouer.


MISTRESS PAGE.

Il est plus savant que je ne croyais.


EVANS.

Il a la mémoire pien vive. Au revoir, mistress Page.


MISTRESS PAGE.

Adieu, bon sir Hugh.

Sort Evans.

Rentrez à la maison, enfant…

À mistress Quickly.

Venez, nous tardons trop.

Ils sortent.

SCÈNE XIII.

[Dans la maison de Gué.]
Entrent Falstaff et mistress Gué (16).

FALSTAFF.

Mistress Gué, vos regrets ont dévoré mes souffrances… Je vois combien votre amour est profond, et je m’engage à vous payer scrupuleusement de retour, non-seulement, mistress Gué, dans le simple office de l’amour, mais dans tous ses accompagnements, dans tous ses compléments, dans toutes ses cérémonies. Mais êtes-vous sûre de votre mari maintenant !


MISTRESS GUÉ.

Il chasse à l’oiseau, suave sir John.


MISTRESS PAGE, de l’intérieur du théâtre.

Holà, commère Gué ! Holà !


MISTRESS GUÉ.

Passez dans cette chambre, sir John.

Sort Falstaff.
Entre mistress Page.

MISTRESS PAGE.

Eh bien, chère ? Qui donc est ici avec vous ?


MISTRESS GUÉ.

Mais rien que mes gens.


MISTRESS PAGE.

Vraiment ?


MISTRESS GUÉ.

Assurément.

Bas.

Parlez plus haut.


MISTRESS PAGE.

En vérité, je suis si contente que vous n’ayez personne ici !


MISTRESS GUÉ.

Pourquoi ?


MISTRESS PAGE.

Eh ! ma chère, votre mari a été repris par ses vieilles lunes ; il est là-bas avec mon mari à déblatérer ; il tempête contre toute l’humanité mariée : il maudit toutes les filles d’Eve, de n’importe quelle couleur ; il se frappe le front en criant : Percez ! percez donc ! Je n’ai jamais vu de démence qui ne fût la douceur, la civilité et la patience même, à côté de sa frénésie ! Je suis bien aise que le gros chevalier ne soit pas ici.


MISTRESS GUÉ.

Quoi ! Est-ce qu’il parle de lui ?


MISTRESS PAGE.

Rien que de lui ; et il jure que, lorsqu’il a fait la dernière perquisition, sir John a été emporté dans un panier ; il déclare à mon mari qu’il est ici maintenant, et il l’a arraché de la chasse, ainsi que le reste de la société, pour faire une nouvelle expérience à l’appui de ses soupçons. Mais je suis bien aise que le chevalier ne soit pas ici. Maintenant il va voir lui-même sa folie.


MISTRESS GUÉ.

À quelle distance est-il, mistress Page ?


MISTRESS PAGE.

Tout près, au bout de la rue ; il va être ici à l’instant.


MISTRESS GUÉ.

Je suis perdue ! le chevalier est ici !


MISTRESS PAGE.

En ce cas, vous êtes complètement déshonorée, et lui, c’est un homme mort… Quelle femme êtes-vous donc !… Faites-le sortir, faites-le sortir. Mieux vaut un scandale qu’un meurtre.


MISTRESS GUÉ.

Par où sortira-t-il ! Comment le sauver ? Si je le mettais une seconde fois dans le panier ?

Rentre Falstaff.

FALSTAFF.

Non, je ne veux plus aller dans le panier Est-ce que je peux pas sortir avant qu’il vienne ?


MISTRESS PAGE.

Hélas ! trois des frères de maître Gué veillent à la porte avec des pistolets, afin que nul ne sorte. Sans quoi, vous pourriez vous esquiver avant qu’il vienne. Mais que faites-vous ici ?


FALSTAFF.

Que faire ? Je vais grimper dans la cheminée.


MISTRESS GUÉ.

C’est par là qu’ils ont l’habitude de décharger leurs fusils de chasse. Glissez-vous dans le four.


FALSTAFF.

Où est-il ?


MISTRESS GUÉ.

Non, il vous y chercherait, sur ma parole. Il n’y a pas d’armoire, de coffre, de caisse, de malle, de puits, de caveau dont il n’ait l’inventaire pour fixer son souvenir, et il en fait la visite, sa note à la main. Nul moyen de vous cacher dans la maison.


FALSTAFF.

Eh bien, je vais sortir.


MISTRESS PAGE.

Si vous sortez tel que vous êtes, vous êtes mort, sir John… À moins que vous ne sortiez déguisé…


MISTRESS GUÉ.

Comment pourrions-nous le déguiser ?


MISTRESS PAGE.

Hélas ! je ne sais pas. Il n’y a pas une robe de femme assez ample pour lui ; autrement il aurait pu mettre un chapeau, une mentonnière et une coiffe, et s’échapper ainsi.


FALSTAFF.

Chers cœurs, trouvez un moyen : toute extrémité plutôt qu’un malheur.


MISTRESS GUÉ.

La tante de ma chambrière, la grosse femme de Brentford, a laissé une robe là-haut.


MISTRESS PAGE.

Sur ma parole, ça lui ira ; elle est aussi grosse que lui, et il y a là également son chapeau d’étamine et sa mentonnière. Montez vite, sir John.


MISTRESS GUÉ.

Allez, allez, suave sir John : mistress Page et moi, nous chercherons quelque linge pour votre tête.


MISTRESS PAGE.

Vite, vite ; nous allons vous attifer sur-le-champ : passez la robe en attendant.

Sort Falstaff.

MISTRESS GUÉ.

Je voudrais que mon mari le rencontrât sous ce déguisement : il ne peut pas souffrir la vieille femme de Brentford ; il jure qu’elle est sorcière ; il lui a interdit ma maison, en la menaçant de la battre.


MISTRESS PAGE.

Que le ciel le mène sous le bâton de ton mari, et qu’ensuite le diable mène le bâton !


MISTRESS GUÉ.

Mais est-ce que mon mari arrive ?


MISTRESS PAGE.

Oui, très-sérieusement. Il parle même de l’aventure du panier, qu’il a sue je ne sais comment.


MISTRESS GUÉ.

Nous tirerons ça à clair ; car je vais dire à mes gens d’emporter le panier encore une fois, et de faire en sorte qu’ils le rencontrent à la porte, comme la dernière fois.


MISTRESS PAGE.

Mais il va être ici tout de suite. Allons habiller l’autre comme la sorcière de Brentford.


MISTRESS GUÉ.

Je vais d’abord indiquer à mes gens ce qu’ils doivent faire du panier. Montez, j’apporte du linge pour lui dans un moment.

Elle sort.

MISTRESS PAGE.

Peste soit de ce déshonnête coquin ! Nous ne saurions trop le malmener.

Nous prouverons, par ce que nous allons faire,
Que des Épouses peuvent être Joyeuses en restant vertueuses.
Nous ne faisons pas le mal, nous qui souvent rions et plaisantons.
Le proverbe dit vrai : Il n’est pire eau que l’eau qui dort.

Elle sort.
Rentre mistress Gué, avec deux valets.

MISTRESS GUÉ.

Allous, mes amis, chargez ce panier encore une fois sur vos épaules ; votre maître est presque à la porte ; s’il vous dit de le mettre à terre, obéissez-lui : vite, dépêchez.

Elle sort.

PREMIER VALET.

Allons, allons, enlève.


DEUXIÈME VALET.

Fasse le ciel que cette fois il ne soit pas rempli du chevalier.


PREMIER VALET.

J’espère que non ; j’aimerais autant porter une masse égale de plomb.

Entrent Gué, Page, Shallow, Caïus et sir Hugh Evans.

GUÉ.

Oui, mais, si le fait est prouvé, maître Page, quelle réparation m’offrirez-vous pour toutes vos railleries ?… Mets bas ce panier, coquin ; qu’on appelle ma femme !… Damoiseau du panier !… Oh ! misérables ruffians ! Il y a une clique, une bande, une meute de gens conjurés contre moi ! Mais le diable va être confondu… Allons ! femme ! viendrez-vous ?… Sortez, sortez de là !… Voyez l’honnête linge que vous envoyez au blanchissage !


PAGE.

Ah ! ceci passe les bornes, maître Gué ; on ne doit pas vous laisser en liberté plus longtemps ; il faudra vous attacher.


EVANS.

Eh ! c’est un lunatique ! c’est enragé comme un chien enragé.


SHALLOW.

Vraiment, maître Gué, ce n’est pas bien ; vraiment.


GUÉ.

C’est ce que je dis, monsieur.

Entre mistress Gué.

Approchez, mistress Gué ; mistress Gué, l’honnête femme, la chaste épouse, la vertueuse créature qui a pour mari un bélître de jaloux !… Je soupçonne sans cause, madame, n’est-ce pas ?


MISTRESS GUÉ.

Oui, le ciel m’en est témoin, si vous me soupçonnez de quelque déshonnêteté.


GUÉ.

Bien dit, front bronzé ; persistez ainsi !… Sortez de là, coquin.

Il arrache le linge du panier.

PAGE.

Ceci passe les bornes.


MISTRESS GUÉ.

N’avez-vous pas honte ? Laissez là ce linge.


GUÉ.

Je vais vous y prendre !


EVANS.

C’est déraisonnable ! allez-vous relever le linge de votre femme ? Laissez ça.


GUÉ.

Videz le panier, vous dis-je.


MISTRESS GUÉ.

Voyons, mon homme, voyons…


GUÉ.

Maître Page, comme il est vrai que je suis un homme, quelqu’un a été emmené de ma maison hier dans ce panier ; pourquoi n’y serait-il pas encore ? Je suis sûr qu’il est dans la maison ; mes renseignements sont exacts ; ma jalousie est raisonnable. Enlevez-moi tout ce linge.


MISTRESS GUÉ.

Si vous trouvez un homme là, qu’il meure comme une puce !


PAGE.

Il n’y a pas d’homme là.


SHALLOW.

Par ma fidélité, ce n’est pas bien, maître Gué ; ceci vous fait tort.


EVANS.

Maître Gué, vous ferez pien de prier, et de ne pas suivre les imaginations de votre cœur : c’est des jalousies.


GUÉ.

Allons, celui que je cherche n’est pas là !


PAGE.

Non, ni là, ni ailleurs que dans votre cervelle.


GUÉ.

Aidez-moi, cette fois encore, à fouiller ma maison. Si je ne trouve pas ce que je cherche, n’ayez pas de ménagement pour mon extravagance, que je sois pour toujours l’amusement de votre table ; qu’on dise de moi : aussi jaloux que Gué, qui cherchait l’amant de sa femme dans le creux d’une noix. Accordez-moi encore cette satisfaction ; encore une fois, fouillez avec moi.


MISTRESS GUÉ.

Holà ! mistress Page ! descendez, vous et la vieille femme. Mon mari va aller dans la chambre.


GUÉ.

La vieille femme ! quelle vieille femme est-ce là ?


MISTRESS GUÉ.

Eh ! la vieille de Brentford, la tante de ma chambrière.


GUÉ.

Une sorcière, une gouine, une vieille coquine de gouine ! Est-ce que je ne lui ai pas interdit ma maison ? Elle vient pour des commissions, n’est-ce pas ? Que les hommes sont simples ! Nous ne savons pas ce qui se fait sous couleur de dire la bonne aventure. Elle agit par des charmes, des sortilèges, des chiffres et d’autres artifices du même genre qui dépassent notre portée ; nous n’y connaissons rien… Descendez, sorcière, stryge ; descendez, vous dis-je.


MISTRESS GUÉ.

Voyons, mon bon, mon bien-aimé mari ! Chers messieurs, ne le laissez pas frapper la vieille femme.

Entre Falstaff habillé en femme, conduit par mistress Page.

MISTRESS PAGE.

Venez, mère Prat, venez, donnez-moi la main.


GUÉ.

Je vais la pratiquer, moi.

Il bat Falslaft.

Hors de chez moi, sorcière, guenille, bagasse, fouine, carogne ! dehors ! dehors ! Je vais vous conjurer ! Je vais vous dire la bonne aventure, moi !

Sort Falstaff.

MISTRESS PAGE.

N’avez-vous pas honte ? Je crois que vous avez tué la pauvre femme.


MISTRESS GUÉ.

Oui, il la tuera… Ça vous fait grand honneur.


GUÉ.

À la potence la sorcière !


EVANS.

Par oui et par non, je crois que la femme est vraiment une sorcière ; je n’aime pas qu’une femme ait une grande parpe ; j’ai vu une grande parpe sous sa mentonnière.


GUÉ.

Voulez-vous me suivre, messieurs ? Je vous en supplie. suivez-moi ; voyons seulement le résultat de ma jalousie. Si mon cri ne vous a pas mis sur une piste, ne vous fiez plus à moi.


PAGE.

Prêtons-nous encore un peu à son humeur. Venez, messieurs.

Sortent Gué, Page, Shallow, Caïus et Evans.

MISTRESS PAGE.

Ma foi, il l’a battu de la plus pitoyable façon.


MISTRESS GUÉ.

Non, par la messe, non ; il l’a battu, ce me semble, de la façon la plus impitoyable.


MISTRESS PAGE.

Je veux que le bâton soit consacré et suspendu au-dessus de l’autel ; il a fait un service méritoire.


MISTRESS GUÉ.

Quelle est votre opinion ? Pouvons-nous, avec la réserve féminine et l’appui d’une bonne conscience, pousser plus loin notre vengeance contre lui ?


MISTRESS PAGE.

L’esprit du libertinage est à coup sûr expulsé de lui. S’il n’appartient pas au diable en fief inaliénable, il ne fera plus, je crois, aucune tentative à notre détriment.


MISTRESS GUÉ.

Dirons-nous à nos maris comme nous l’avons traité ?


MISTRESS PAGE.

Oui, sans doute, quand ce ne serait que pour ôter du cerveau de votre mari toutes ses visions. S’ils décident en conscience que ce pauvre gros libertin de chevalier doit subir un surcroît de punition, nous nous en chargerons encore.


MISTRESS GUÉ.

Je garantis qu’ils voudront le confondre publiquement ; et il me semble que la farce ne serait pas complète, s’il n’était pas publiquement confondu.


MISTRESS PAGE.

Allons ! forgeons vite la chose ; battons le fer tandis qu’il est chaud.

Ils sortent.

SCÈNE XIV.

[L’auberge de la Jarretière.]
Entrent l’Hôte et Bardolphe.

BARDOLPHE.

Monsieur, les Allemands désirent avoir trois de vos chevaux ; le duc en personne doit être demain à la cour, et ils vont au-devant de lui.


L’HÔTE.

Quel peut être ce duc qui arrive si secrètement ? Je n’entends rien dire de lui à la cour. Que je parle à ces messieurs ! Ils parlent anglais ?


BARDOLPHE.

Oui, monsieur, je vais vous les envoyer.


L’HÔTE.

Ils auront mes chevaux, mais je les ferai payer ; je les salerai. Ils ont eu, une semaine, ma maison à leur disposition ; j’ai renvoyé mes autres hôtes. Il faudra qu’ils déboursent ; je les salerai. Allons !

Ils sortent.

SCÈNE XV.

[Chez Gué.]
Entrent Page, Gué, mistress Page, mistress Gué et sir Hugh Evans.

EVANS.

C’est une des plus belles idées de femme que j’aie jamais vues.


PAGE.

Et il vous a envoyé ces deux lettres en même temps ?


MISTRESS PAGE.

Dans le même quart d’heure.


GUÈ.

— Pardonne-moi, femme ; désormais fais ce que tu voudras. — Je soupçonnerai plutôt le soleil de froideur que — toi de légèreté. Désormais ton honneur, — pour celui qui naguère était un hérétique, — est une inébranlable foi.


PAGE.

C’est bon, c’est bon ; en voilà assez. — Ne soyez pas extrême dans la soumission — comme dans l’offense. — Mais donnons suite à notre complot ; qu’encore une fois — nos femmes, pour nous donner un divertissement public, — donnent à ce vieux gros gaillard un rendez-vous — où nous puissions le surprendre et le honnir. —


GUÉ.

Il n’y a pas de meilleur moyen que celui dont elles ont parlé.


PAGE.

Quoi ! qu’elles lui assignent un rendez-vous dans le parc, à minuit ! Fi ! fi ! il n’ira jamais.


EVANS.

Vous dites qu’il a été jeté dans les rivières, et qu’il a été si rudement pattu, sous son costume de vieille femme. Il doit avoir de telles terreurs, ce me semple, qu’il ne voudrait pas venir. Sa chair est assez punie, ce me semple, pour qu’il n’ait plus de désirs.


PAGE.

C’est aussi ce que je pense.


MISTRESS GUÉ.

— Avisez seulement à la manière dont vous le traiterez quand il sera venu, — et nous, nous aviserons toutes deux au moyen de l’amener là.


MISTRESS PAGE.

— Une vieille tradition raconte que Herne le chasseur, — garde de la forêt de Windsor au temps jadis, — revient, durant tout l’hiver, dans le calme de minuit, — rôder autour d’un chêne, avec de grandes cornes au front ; — et alors il flétrit les arbres, il ensorcelle le bétail, — il fait donner du sang aux vaches laitières, et secoue une chaîne — de la manière la plus sinistre et la plus effroyable… — Vous avez entendu parler de cet esprit, et vous savez fort bien — que les vieillards superstitieux et crédules — ont reçu et transmis comme vraie — à notre génération cette légende de Herne le chasseur (17).


PAGE.

— Eh ! mais il y a encore nombre de gens qui ont peur — de passer au milieu de la nuit près du chêne de Herne (18). - Mais où voulez-vous en venir ?


MISTRESS GUÉ.

Eh bien, voici notre idée : — que Falstaff vienne nous rencontrer près de ce chêne, — sous le déguisement de Herne, avec de grandes cornes sur sa tête.


PAGE.

— Soit ! admettons qu’il y vienne, — et sous ce déguisement. Quand vous l’aurez amené là, — qu’en fera-t-on ? quel est votre plan ?


MISTRESS PAGE.

— Nous y avons songé, et voici : — Nanette Page, ma fille, mon petit garçon, — et trois ou quatre autres enfants de leur taille, auront été costumés par nous — en lutins, en elfes et en fées, en vert et en blanc, — avec des couronnes de flambeaux de cire sur la tête, — et des crécelles à la main ; soudain, — dès que Falstaff, elle et moi nous seront réunis, — ils s’élanceront tous à la fois d’un fossé — en entonnant des chants incohérents. À leur vue, — nous fuirons toutes deux en grande épouvante. — Alors il faudra que tous fassent un cercle autour de lui, — et, en vrais latins, pincent l’impur chevalier, — lui demandant pourquoi, à cette heure de féériques ébats, — il ose pénétrer dans leurs sentiers sacrés — sous ce déguisement profane.


MISTRESS GUÉ.

Et jusqu’à ce qu’il ait dit la vérité, — il faudra que les prétendues fées le pincent solidement, — et le brûlent avec leurs flambeaux.


MISTRESS PAGE.

La vérité une fois confessée, — nous nous présenterons tous, nous désencornerons le revenant, — et nous le ramènerons sous les rires à Windsor.


GUÉ.

Les enfants devront — être parfaitement exercés à leur rôle ; sinon, ils ne le rempliront pas. —


EVANS.

J’apprendrai aux enfants leurs fonctions ; et je serai moi-même en magot pour pouvoir prûler le chevalier avec mon flampeau.


GUÉ.

Ce sera excellent. Je vais acheter Les masques.


MISTRESS PAGE.

Ma Nanette sera la reine des fées, — magnifiquement vêtue de blanc.


PAGE.

— Je vais acheter la soie.

À part.

Et à ce beau moment, — maître Slender enlèvera ma Nanette, — pour aller l’épouser à Eton…

Haut.

Allons, envoyez vite chez Falstaff.


GUÉ.

— Et moi, je vais encore une fois me présenter à lui sous le nom de Fontaine : — il me dira tous ses projets… Il viendra, bien sûr.


MISTRESS PAGE.

— N’en doutez pas… Allons chercher les toilettes — et les parures pour nos fées.


EVANS.

À l’œuvre ! c’est des plaisirs admirables et des malices pien honnêtes.

Sortent Page, Gué et Evans.

MISTRESS PAGE.

Allons, mistress Gué, — envoyez vite chez sir John savoir sa décision.

Sort mistress Gué.

— Moi, je vais chez le docteur ; il a mes sympathies, — et nul autre que lui n’épousera Nanette Page. — Ce Slender, avec toutes ses terres, n’est qu’un idiot, — et c’est lui que mon mari préfère. — Le docteur a de beaux écus et des amis — puissants en cour ; lui seul aura ma fille, — quand vingt mille plus dignes la solliciteraient.

Elle sort.

SCÈNE XVI.

[La cour de l’auberge de la Jarretière.]
Entrent l’Hôte et Simple.

L’HÔTE.

Que veux-tu, rustaud ? que veux-tu, cuir épais ? parle, murmure, explique-toi ; sois bref, prompt, leste, preste !


SIMPLE.

Eh bien, monsieur, je viens pour parler à sir John Falstaff de la part de maître Slender.


L’HÔTE.

Voilà sa chambre, sa maison, son château, son lit fixe et son lit roulant ; tout autour est peinte fraîchement et à neuf l’histoire de l’Enfant prodigue. Va, frappe et appelle ; il te répliquera comme un anthropophage. Frappe, te dis-je.


SIMPLE.

Il y a une vieille femme, une grosse femme, qui est montée dans sa chambre ; je prendrai la liberté d’attendre qu’elle descende, monsieur ; c’est à elle que je viens parler.


L’HÔTE.

Hein ! une grosse femme ! le chevalier pourrait être volé ! Je vais appeler… Immense chevalier ! Immense sir John ! réponds de toute la force de tes poumons militaires. Es-tu là ? C’est ton hôte, ton Éphésien qui appelle.


FALSTAFF, paraissant à une fenêtre.

Qu’y a-t-il, mon hôte ?


L’HÔTE.

Voici un Tartare bohémien qui attend que ta grosse femme vienne en bas. Fais-la descendre, immense, fais-la descendre. Mes chambres sont honorables. Fi des privautés ! fi !

Entre Falstaff.

FALSTAFF.

En effet, mon hôte, il y avait une vieille grosse femme tout à l’heure avec moi, mais elle est partie.


SIMPLE.

Monsieur, je vous prie, n’était-ce pas la devineresse de Brentford ?


FALSTAFF.

Oui, morbleu, c’était elle, coquille de moule ; que lui veux-tu ?


SIMPLE.

Mon maître, monsieur, maître Slender, l’ayant vue passer par les rues, m’a envoyé après elle pour savoir, monsieur, si un certain Nym, monsieur, qui lui a filouté une chaîne, a la chaîne ou non.


FALSTAFF.

J’ai parlé de ça à la vielle femme.


SIMPLE.

Et que dit-elle, je vous prie, monsieur ?


FALSTAFF.

Morbleu, elle dit que le même homme qui a filouté à maître Slender sa chaîne, la lui a escroquée.


SIMPLE.

J’aurais voulu parler à la femme elle-même ; j’avais encore d’autres choses à lui dire de la part de mon maître.


FALSTAFF.

Quelles sont-elles ? voyons.


L’HÔTE.

Oui, allons, vite !


SIMPLE.

Je ne puis les taire, monsieur.


L’HOTE.

Tais-les, ou tu es mort.


SIMPLE.

Eh bien, monsieur, elles ont trait uniquement à mistress Anne Page ; il s’agit de savoir si mon maître a ou non la chance de l’avoir.


FALSTAFF.

Oui, il a cette chance.


SIMPLE.

Laquelle ?


FALSTAFF.

De l’avoir ou non. Va, dis que la femme m’a dit ça,


SIMPLE.

Puis-je prendre la liberté de dire ça, monsieur ?


FALSTAFF.

Oui, messire Claude : quelle liberté !


SIMPLE.

Je remercie Votre Révérence. Je rendrai mon maître bien heureux avec ces nouvelles.

Sort Simple.

L’HÔTE.

Tu es docte, tu es docte, sir John. Est-ce qu’il y avait une devineresse chez toi ?


FALSTAFF.

Oui, il y en avait une, mon hôte, une qui m’a révélé plus de choses que je n’en avais appris dans toute ma vie ; et je n’ai rien payé ; c’est moi au contraire qui ai été payé pour apprendre !

Entre Bardolphe.

BARDOLPHE.

Merci de nous, monsieur ! filouterie ! pure filouterie !


L’HÔTE.

Où sont mes chevaux ? Il faut m’en rendre bon compte, varletto.


BARDOLPHE.

Échappes avec les filous ! À peine étais-je arrivé au delà d’Éton, en croupe derrière l’un d’eux, qu’ils m’ont renversé dans une fondrière ; puis ils ont piqué des deux et disparu, comme trois diables allemands, trois docteurs Faust.


L’HÔTE.

Ils sont allés tout bonnement à la rencontre du duc, maraud ; ne dis pas qu’ils se sont enfants ; les Germains sont d’honnêtes gens.

Entre sir Hugh Evans.

EVANS.

Où est mon hôte ?


L’HÔTE.

De quoi s’agit-il, monsieur ?


EVANS.

Ayez l’œil à vos pratiques ; un mien ami, qui arrive à la ville, me dit qu’il y a trois cousins germains qui ont volé dans toutes les auperges de Reading, de Colebrook, et y ont piqué tous les chevaux. Je vous dis ça dans votre intérêt, voyez-vous ; vous êtes spirituel, plein de saillies et de mots piquants, et il ne faut pas que vous soyez attrapé par ces cousins-là. Adieu.

Il sort.
Entre le docteur Caius.

CAIUS.

Où être mon hôte de la Zarretière ?


L’HÔTE.

Ici, maître docteur, en grande perplexité et dans un embarrassant dilemme.


CAÏUS.

Ze ne sais pas ce qui se passe. Mais z’ai appris que vous faites de grands préparatifs pour un duc de Zarmanie. Sur mon âme, on n’attend à la cour la venue d’aucun duc. Ze vous dis cela dans votre intérêt. Adieu.

Il sort.

L’HÔTE.

Haro ! haro ! Cours, coquin !… Assistez-moi, chevalier. Je suis ruiné ! Cours, vite, crie haro ! coquin, je suis perdu !

Sortent l’hôte et Bardolphe.

FALSTAFF.

Je voudrais que tout le monde fût mystifié ; car moi j’ai été mystifié, et de plus battu. Si l’on venait à savoir à la cour comment j’ai été métamorphosé, et comment, dans mes métamorphoses, j’ai été trempé et bâtonné, on me ferait suer ma graisse goutte à goutte pour en huiler les bottes des pécheurs : je garantis que tous me fustigeraient de leurs bons mots, jusqu’à ce que je fusse aplati comme une poire tapée. Je n’ai jamais prospéré depuis que j’ai triché à la prime. Ah ! si j’avais seulement assez de souffle pour dire mes prières, je me repentirais.

Entre mistress Quickly.

Allons ! de quelle part venez-vous ?


MISTRESS QUICKLY.

Eh ! de la part des deux intéressés.


FALSTAFF.

Que le diable emporte l’une, et sa mère l’autre ; et elles seront toutes deux bien loties ! Pour l’amour d’elles j’ai souffert plus de choses, oui, plus que la misérable fragilité de la nature humaine n’en peut supporter.


MISTRESS QUICKLY.

Et est-ce qu’elles n’ont pas souffert ? Oui, certes, je vous le garantis, spécialement l’une d’elles : mistress Gué, ce cher cœur ! est bleue et noire de coups, au point que vous ne lui trouveriez pas une place blanche.


FALSTAFF.

Que me parles-tu de bleu et de noir ? J’ai été, moi, tellement battu que je suis de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel ; j’ai même failli être appréhendé au corps pour la sorcière de Brentford ; si l’admirable présence d’esprit avec laquelle j’ai su contrefaire la démarche d’une bonne vieille ne m’avait sauvé, le coquin de constable m’aurait mis aux ceps, aux ceps publics, comme sorcière.


MISTRESS QUICKLY.

Monsieur, permettez que je vous parle dans votre chambre, vous apprendrez comment les choses s’arrangent, et je vous garantis que vous serez content. Voici une lettre qui vous dira quelque chose. Chers cœurs, que de mal on a à vous mettre en présence ! Assurément, l’un de vous ne sert pas bien le ciel, pour que vous soyez ainsi traversés.


FALSTAFF.

Monte dans ma chambre.

Ils sortent.
Entrent Fenton et L’Hôte.

L’HÔTE.

Maître Fenton, ne me parlez pas ; j’ai le cœur gros ; je renonce à tout.


FENTON.

— Écoutez-moi cependant. Assistez-moi dans mon projet, — et, foi de gentilhomme, je vous donnerai — cent livres en or, plus que vous n’avez perdu.


L’HÔTE.

Je vous écoute, maître Fenton, et je m’engage, tout au moins, à vous garder le secret.


FENTON.

— Je vous ai parlé plusieurs fois — du tendre amour que je porte à la jolie Anne Page ; — elle a répondu à mon affection, — autant qu’il lui est permis personnellement de le faire, — et que je puis le désirer. J’ai une lettre d’elle — dont le contenu vous émerveillera ; — il y a une plaisanterie si bien mêlée à mon secret — que je ne puis révéler l’un — sans expliquer l’autre. Le gros Falstaff — doit jouer un grand rôle ; les détails de la farce, je vous les montrerai ici tout au long.

Il lui montre une lettre.

Écoutez, mon bon hôte. — Cette nuit, entre minuit et une heure, au chêne de Herne, — ma bien-aimée Nanette doit représenter la reine des fées. — Pourquoi ? Vous le verrez ici.

Il montre la lettre.

Sous ce déguisement, — tandis que les autres seront dans toute l’ardeur de leurs plaisanteries, — son père lui a commandé de s’esquiver — avec Slender, et d’aller avec lui à Éton — pour se marier immédiatement : elle a consenti. — D’un autre côté, — sa mère, fortement opposée à cette union, — et entêtée du docteur Caïus, a décidé — que celui-ci enlèverait Anne, pendant que les autres seraient préoccupés de leur jeu, — et l’épouserait aussitôt au Doyenné, — où un prêtre attend. Anne, feignant de se prêter — à ce complot de sa mère, a également — donné sa promesse au docteur. Maintenant, voici l’état des choses. — Son père veut qu’elle soit tout en blanc, — et que sous ce costume, au moment favorable — où Slender la prendra par la main et lui dira de partir, — elle parte avec lui. — Sa mère entend, — pour mieux la désigner au docteur — (car tous doivent être masqués et travestis), — qu’elle soit parée de vert, qu’elle ait une robe flottante, — avec des rubans épars chatoyant tout autour de sa tête ; — et, quand le docteur verra l’occasion propice, — il devra lui pincer la main, et à ce signal, — la jeune fille a consenti à partir avec lui.


L’HÔTE.

— Et qui compte-t-elle tromper ? Son père ou sa mère ?


FENTON.

— Tous deux, mon cher hôte, pour partir avec moi. — Il ne faut plus qu’une chose : c’est que vous engagiez le vicaire — à m’attendre à l’église entre minuit et une heure, — et à unir solennellement nos cœurs — selon la formule légale du mariage.


L’HÔTE.

— C’est bien, disposez tout pour votre projet ; moi, je vais chez le vicaire ; — amenez la fille, le prêtre ne vous fera pas défaut.


FENTON.

— Je t’en serai à jamais reconnaissant, — et je veux, au surplus, te récompenser dès à présent.

Ils sortent.

SCÈNE XVII.

[L’appartement de Falstaff.]
Entrent Falstaff et mistress Quickly.

FALSTAFF.

Je t’en prie, assez de bavardage. Pars, je serai exact. C’est la troisième fois ; les nombres impairs portent bonheur, j’espère… En route, pars ! On dit que les nombres impairs ont une vertu divine, soit pour la naissance, soit pour la fortune, soit pour la mort… En route !


MISTRESS QUICKLY.

Je vous procurerai une chaîne, et je ferai ce que je pourrai pour vous avoir une paire de cornes.


FALSTAFF.

Partez, vous dis-je ; le temps se passe ; relevez la tête, et trottez menu.

Sort mistress Quickly.
Entre Gué.

Comment va, maître Fontaine ? Maître Fontaine, l’affaire se conclura cette nuit, ou jamais. Soyez dans le parc vers minuit, au chêne de Herne, et vous verrez merveilles.


GUÉ.

Est-ce que vous n’êtes pas allé la voir hier, monsieur, selon la convention dont vous m’aviez parlé ?


FALSTAFF.

Je suis allé chez elle, comme vous voyez, maître Fontaine, en pauvre vieux ; mais je suis sorti de chez elle, maître Fontaine, en pauvre vieille. Ce coquin de Gué, son mari, maître Fontaine, est possédé du plus furieux démon de jalousie qui ait jamais gouverné un frénétique. Il m’a battu rudement sous ma forme de femme ; car sous ma forme d’homme, maître Fontaine, avec le simple fuseau d’un tisserand, je ne craindrais pas Goliath ; je sais d’ailleurs que la vie n’est qu’une navette. Je suis pressé, venez avec moi, et je vous dirai tout, maître Fontaine. Depuis le temps où je plumais les oies, où je faisais l’école buissonnière, et où je fouettais une toupie, je n’ai jamais su qu’hier ce que c’est que d’être battu. Accompagnez-moi : je vous dirai d’étranges choses de ce coquin de Gué ; cette nuit je vais me venger de lui, et je remettrai sa femme dans vos mains… Venez ; d’étranges choses se préparent, maître Fontaine ! Venez.

Ils sortent.

SCÈNE XVIII.

[Les abords du parc de Windsor.]
Entrent Page, Shallow et Slender.

PAGE.

Venez, venez ; nous nous coucherons dans le fossé du château, jusqu’à ce que nous voyions la lumière de nos fées. Rappelle-toi bien ma fille, fils Slender.


SLENDER.

Oui, dame ; je lui ai parlé, et nous avons un mot d’ordre pour nous reconnaître l’un l’autre. J’irai à celle en blanc, et je lui crierai : Motus ! Elle criera : Budget ! Et par ça nous nous reconnaîtrons.


SHALLOW.

C’est bien ; mais qu’avez-vous besoin de votre motus et de son budget ? Le blanc vous la désignera suffisamment… Il est dix heures sonnées.


PAGE.

La nuit est sombre ; la lumière et les apparitions n’en auront que plus d’effet. Que le ciel protège notre divertissement ! Personne ne songe à mal, si ce n’est le diable, et nous le reconnaîtrons à ses cornes. Partons ! suivez-moi.

Ils sortent.
Entrent mistress Page, mistress Gué et le docteur Caïus.

MISTRESS PAGE.

Maître docteur, ma fille est en vert ; quand vous verrez le moment propice, prenez-la par la main, emmenez-la au doyenné, et finissez-en vite. Allez dans le parc en avant. Il faut que nous allions toutes deux seules ensemble.


CAÏUS.

Ze sais ce que ze dois faire ; adieu.


MISTRESS PAGE.

Adieu, docteur.

Sort Caïus.

Mon mari éprouvera moins de plaisir à voir berner Falstaff que de colère à savoir sa fille mariée au docteur ; mais n’importe : mieux vaut une petite gronderie qu’un grand crève-cœur.


MISTRESS GUÉ.

Où est Nanette avec sa troupe de fées ? et Hugh, le diable welche ?


MISTRESS PAGE.

Ils sont tous tapis dans un fossé près du chêne de Herne, avec des lumières cachées ; et, au moment où Falstaff sera réuni à nous, ils feront tout d’un coup leur déploiement dans la nuit.


MISTRESS GUÉ.

Ça ne peut pas manquer de l’effarer.


MISTRESS PAGE.

S’il n’est pas effaré, il sera bafoué ; s’il est effaré, il sera bafoué de plus belle.


MISTRESS GUÉ.

Nous allons joliment le trahir.


MISTRESS PAGE.

— Il n’y a pas de déloyauté à trahir — des libertins pareils et leur paillardise.


MISTRESS GUÉ.

L’heure approche : au chêne ! au chêne !

Elles sortent.

SCÈNE XIX.

[Le parc de Windsor. Devant le chêne de Herne.]
Entrent sir Hugh Evans et les Fées.

EVANS.

Filez, filez, fées, allons, et rappelez-vous pien vos rôles. De la hardiesse, je vous prie ; suivez-moi dans le fossé, et quand je donnerai le signal, faites comme je vous ai dit. Venez, venez, filez, filez.

Ils se cachent.
Entre Falstaff, déguisé, ayant des cornes de cerf sur la tête (19).

FALSTAFF.

La cloche de Windsor a sonné minuit. La minute approche. Maintenant, que les dieux au sang ardent m’assistent !… Souviens-toi, Jupin, que tu fus un taureau pour ton Europe ; l’amour t’imposa des cornes. Oh ! puissance de l’amour qui, dans certains cas, fait d’une bête un homme, et, dans d’autres, d’un homme une bête !… Jupiter, vous fûtes cygne aussi pour l’amour de Léda. Ô omnipotent amour ! combien peu s’en est fallu que le dieu n’eût l’air d’une oie !… Première faute commise sous la forme d’une bête à cornes, ô Jupin faute bestiale ! Seconde faute sous les traits d’une volaille, songes-y. Jupin, excès volage !… Quand les dieux ont l’échine si ardente, que peuvent faire les pauvres hommes ? Pour moi, je suis un cerf de Windsor, et le plus gras, je pense, de la forêt. Rafraîchis pour moi la saison du rut, ô Jupin ; sinon, qui pourra me blâmer de pisser mon suif ?… Qui vient ici, ma biche ?

Entrent mistress Gué et mistress Page.

MISTRESS GUÉ.

Sir John ! Es-tu là, mon cerf, mon mâle chéri ?


FALSTAFF.

Ma biche au poil noir ? Maintenant, que le ciel fasse pleuvoir des patates ! qu’il tonne sur l’air des Manches vertes ! qu’il grêle des dragées aphrodisiaques et qu’il neige des érynges ! Qu’une tempête de provocations éclate ! je m’abrite ici.

Il l’embrasse.

MISTRESS GUÉ.

Mistress Page est venue avec moi, mon cher cœur.


FALSTAFF.

Partagez-moi comme un daim qu’on dépèce ; chacune une hanche ! Je garde mes côtes pour moi, mes épaules pour le garde du bois, et je lègue mes cornes à vos maris. Ne suis-je pas un veneur accompli ? hein ! est-ce que je ne parle pas comme Herne le chasseur ?… Allons, Cupido est cette fois un garçon de conscience : il me dédommage. Foi de franc esprit, vous êtes les bienvenues.

Bruit derrière le théâtre.

MISTRESS PAGE.

Miséricorde ! quel est ce bruit ?


MISTRESS GUÉ.

Le ciel nous pardonne nos péchés !


FALSTAFF.

Qu’est-ce que ça peut être ?


MISTRESS PAGE ET MISTRESS GUÉ.

Fuyons, fuyons !

Elles se sauvent.

FALSTAFF.

Je crois que le diable ne veut pas que je sois damné, de peur que l’huile qui est en moi ne mette le feu à l’enfer ; autrement il ne me contrarierait pas ainsi.

Entrent sir Hugh Evans, déguisé en satyre ; Pistolet, représentant Hobgoblin ; Anne Page, vêtue comme la reine des Fées, accompagnée de son frère et d’autres, déguisés en fées, et portant sur la tête des flambeaux de cire allumés.

LA REINE DES FÉES.

— Fées noires, grises, vertes et blanches, — vous, joueuses du clair de lune, ombres de la nuit, — vous, créatures orphelines de l’immuable destinée, — faites votre office et votre devoir… — Crieur Hobgoblin, faites l’appel des fées.


PISTOLET.

— Elfes, écoutez vos noms ; silence, espiègles aériens ! — Grillon, tu sauteras aux cheminées de Windsor ; — et là où le feu ne sera pas couvert, l’âtre pas balayé, — tu pinceras les servantes et leur feras des bleus foncés comme la myrtille. — Notre reine radieuse hait les salauds et la saleté.


FALSTAFF.

— Ce sont des fées, quiconque leur parle est mort ; — je vais fermer les yeux et me coucher à terre. Nul être humain ne doit voir leurs œuvres.

Il s’étend la face contre terre.

EVANS.

— Où est Pède ?… Allez, vous, et quand vous trouverez une fille — qui, avant de dormir, ait dit trois fois ses prières, charmez en elle les organes de la rêverie, — et quelle dorme du sommeil profond de l’insouciante enfance. — Mais ceux qui s’endorment sans songer à leurs péchés, — pincez-leur les pras, les jambes, le dos, les épaules, les côtes et les mollets.


LA REINE DES FÉES.

À l’œuvre ! à l’œuvre ! — Fouillez le château de Windsor, elfes, au dedans et au dehors ; — semez la bonne chance, lutins, dans chacune de ses salles sacrées ; — que jusqu’au jugement dernier il reste debout, — dans la plénitude de sa majesté ; — que toujours le château soit digne du châtelain, le châtelain du château ! — Ayez soin de frotter les fauteuils de l’ordre — avec le suc embaumé des fleurs les plus rares : — que chacune de ces belles stalles, chaque écu, chaque cimier, — soient à jamais ornés d’un blason loyal ! — Et vous, fées des prairies, chantez pendant la nuit — en formant un rond pareil au cercle de la Jarretière ; — que sous la trace de vos pas la verdure naisse — plus épaisse et plus fraîche que dans tous les autres prés ; — puis écrivez Honni soit qui mal y pense — en touffes émeraude, en fleurs pourpres, bleues et blanches, — éclatantes comme les saphirs, les perles et les riches broderies, — bouclés au-dessous des genoux fléchissants de la splendide chevalerie ! — Les fées ont pour lettres les fleurs. — Allez, dispersez-vous ; mais, jusqu’à une heure, — n’oublions pas de danser notre ronde coutumière — autour du chêne de Herne le chasseur.


EVANS.

— Je vous en prie, mettez-vous en place, la main serrée dans la main ; — et vingt vers luisants nous serviront de lanternes — pour guider notre mesure autour de l’arpre. — Mais arrêtez ! je sens un homme de la terre moyenne.


FALSTAFF.

Que les cieux me défendent de ce lutin welche ! Il me métamorphoserait en un morceau de fromage.


PISTOLET.

— Vil reptile, tu as été atteint dès ta naissance du mauvais œil.


LA REINE DES FÉES.

— Qu’on me touche le bout de son doigt avec le feu de l’épreuve ; — s’il est chaste, la flamme descendra en arrière, — sans lui faire de mal ; mais s’il tressaille, — c’est qu’il a la chair d’un cœur corrompu.


PISTOLET.

— Une épreuve, allons !


EVANS.

Voyons, ce pois-là va-t-il prendre feu ?

Tous le brûlent avec leurs flambeaux.

FALSTAFF.

Oh ! oh ! oh !


LA REINE DES FÉES.

— Corrompu, corrompu, souillé dans ses désirs ! — Entourez-le, fées, chantez-lui les vers méprisants, — et, tout en courant, pincez-le en mesure.

CHANSON :

Fi des pensées pécheresses !
Fi du vice et de la luxure !

La luxure n’est qu’un feu sanglant,
Allumé par d’impurs désirs,
Dont le foyer est au cœur et dont les flammes aspirent
Toujours, et toujours plus haut, sous le souffle des pensées.
Fées, pincez-le à l’envi ;
Pincez-le pour sa vilenie ;
Pincez-le, brûlez-le, et tournez autour de lui.
Jusqu’à ce que les flambeaux, la lumière des étoiles
Et le clair de lune soient éteints !

Durant ce chant, les fées pincent Falstaff. Le docteur Caïus arrive d’un côté et enlève une fée habillée de vert ; Slender arrive d’un autre côté, et enlève une fée vêtue de blanc ; puis Fenton arrive et enlève Anne Page. Un bruit de chasse se fait entendre. Toutes les fées s’enfuient. Falstaff arrache sa tête de cerf et se redresse.
Entrent Page, Gué, mistress Page et mistress Gué. Ils se saisissent de Falstaff.

PAGE.

— Non, ne fuyez pas ; je pense que nous vous avons dompté cette fois. — Ne pouvez-vous donc réussir que sous la figure de Herne le chasseur ?


MISTRESS PAGE.

— Laissez-le, je vous prie ; ne poussons pas plus loin la plaisanterie… — Eh bien, bon sir John, comment trouvez-vous les dames de Windsor ?

Montrant les cornes de Falstaff.

Voyez-vous ça, mon mari ? Est-ce que ces belles ramures ne vont pas mieux à la forêt qu’à la ville ?


GUÈ, à Falstaff.

Eh bien, messire, qui donc est cocu à présent ?… Maître Fontaine, Falstaff est un drôle, un drôle de cocu ; voici ses cornes, maître Fontaine. Ainsi, maître Fontaine, de ce qui appartient à Gué il n’a eu que son panier à linge sale, son gourdin, et vingt livres d’argent, lesquelles devront être remboursées à maître Fontaine. Ses chevaux sont saisis en nantissement, maître Fontaine.


MISTRESS GUÉ.

Sir John, nous n’avons pas eu de chance ; nous n’avons jamais pu avoir de tête-à-tête. Allons, je ne veux plus vous prendre pour amant, quelque chair que je puisse vous trouver.


FALSTAFF.

Je commence à m’apercevoir que j’ai été un âne.


GUÉ.

Oui, et un bœuf aussi : les preuves en existent.


FALSTAFF.

Ce ne sont donc pas des fées ? J’ai eu trois ou quatre fois dans l’idée que ce n’en était pas ; et pourtant mes remords de conscience, le brusque saisissement de mes facultés m’ont aveuglé sur la grossièreté de la mascarade et fait croire fermement, en dépit de toute rime et de toute raison, que c’étaient des fées. Voyez maintenant à quel ridicule l’esprit s’expose, quand il est mal employé.


EVANS.

Sir John Falslaft, servez Tieu, et renoncez à vos convoitises, et les fées ne vous pinceront plus.


GUÉ.

Bien dit, fée Hugh.


EVANS, à Gué.

Et vous aussi, renoncez à vos jalousies, je vous prie.


GUÉ.

Je ne me méfierai désormais de ma femme que quand tu seras capable de lui faire la cour en bon anglais.


FALSTAFF.

Ai-je donc laissé dessécher ma cervelle au soleil, qu’il ne m’en reste plus assez pour me prémunir contre une si grossière duperie ? Suis-je donc berné par un bouc gallois ? Me laisserai-je coiffer d’un bonnet d’âne welche ? Il ne me reste plus qu’a me laisser étrangler par un morceau de fromage grillé.


EVANS.

Le vromage ne se dorme pas au peurre ; et votre pedaine est toute de peurre.


FALSTAFF.

Vromage et peurre ! Ai-je donc vécu pour être en butte aux railleries d’un être qui fait un hachis de l’anglais ? En voilà assez pour mortifier, par tout le royaume, le libertinage et les rôdeurs nocturnes.


MISTRESS GUÉ.

Allons, sir John, quand même nous aurions expulsé la vertu de nos cœurs par la tête et par les épaules, quand nous nous serions données sans scrupule à l’enfer, croyez-vous donc que jamais le diable vous eût fait agréer de nous ?


GUÉ.

Quoi ! un hochepot ! un ballot de chanvre !


MISTRESS PAGE.

Un homme tuméfié !


PAGE.

Vieux, glacé, flétri, et d’intolérables intestins !


GUÉ.

Et aussi médisant que Satan !


PAGE.

Et pauvre comme Job !


GUÉ.

Et mauvais comme sa femme !


EVANS.

Et adonné aux fornications, et aux tavernes, et au xérès, et au vin, et à l’hydromel, et à la poisson, et aux jurements, et aux effronteries, et au patati et au patata.


FALSTAFF.

Fort bien, je suis votre plastron : vous avez l’avantage sur moi ; je suis écrasé ; je ne suis pas capable de répondre à de la flanelle welche. L’ignorance elle-même me toise. Traitez-moi à votre guise.


GUÉ.

Eh bien, monsieur, nous allons vous mener à Windsor à un certain maître Fontaine, à qui vous avez escroqué de l’argent, et dont vous deviez être l’entremetteur ; entre toutes les mortifications que vous avez subies, la plus cuisante, je crois, ce sera de rembourser cet argent.


PAGE.

N’importe ; sois gai, chevalier. Tu prendras ce soir chez moi un bon chaudeau ; et je t’inviterai alors à rire de ma femme qui maintenant rit de toi : tu lui diras que maître Slender a épousé sa fille.


MISTRESS PAGE, à part.

Il y a des docteurs qui doutent de ça : s’il est vrai qu’Anne Page soit ma fille, elle est à cette heure la femme du docteur Caïus.

Entre Slender.

SLENDER.

Houhou ! ho ! ho ! père Page !


PAGE.

Eh bien, fils ? eh bien, fils ? Est-ce expédié ?


SLENDER.

Expédié ! Je défie le plus malin du comté de Glocester de s’y reconnaître ; et, s’il le fait, je veux être pendu.


PAGE.

Qu’y a-t-il, fils ?


SLENDER.

Quand je suis arrivé là-bas à Éton pour épouser mistress Anne Page, elle s’est trouvée être un grand lourdaud de garçon. Si nous n’avions pas été dans l’église, je l’aurais étrillé, où il m’aurait étrillé. Si je n’ai pas cru que ce fût Anne Page, je veux ne plus jamais bouger ; eh bien, c’était un postillon !


PAGE.

Sur ma vie, alors vous vous êtes mépris.


SLENDER.

Qu’avez-vous besoin de me le dire ? je le crois bien, puisque j’ai pris un garçon pour une fille. Il avait beau être habillé en femme ; quand je l’aurais épousé, je n’aurais pas voulu de lui.


PAGE.

Eh ! c’est une bêtise que vous avez faite. Ne vous avais-je pas dit que vous reconnaîtriez ma fille à ses vêments ?


SLENDER.

Je suis allé à celle en blanc, et je lui ai crié motus, et elle m’a crié budget, comme Anne et moi nous en étions convenus ; et pourtant ce n’était pas Anne, mais un postillon !


MISTRESS PAGE, à Page.

Mon bon Georges, ne vous fâchez pas ; je savais votre projet ; j’ai travesti ma fille en vert ; et, en réalité, elle est maintenant avec le docteur au doyenné, où on les marié.

Entre Caïus.

CAÏUS.

Où est mistress Paze ? Palsembleu. Ze suis zoué. Z’ai épousé un garçon, un boy, un paysan, palsembleu, un boy ! Ce n’est pas Anne Paze ; palsembleu, ze suis zoué !


MISTRESS PAGE.

Mais avez-vous pris celle en vert ?


CAÏUS.

Oui, palsembleu, et c’était un garçon ; palsembleu, ze vais soulever tout Windsor.

Sort Caïus.

GUÉ.

C’est étrange ; qui a donc la vraie Anne ?


PAGE.

J’ai une appréhension au cœur : voici maître Fenton.

Entrent Fenton et Anne Page.

Qu’est-ce à dire, maître Fenton ?


ANNE.

Pardon, bon père ! ma bonne mère, pardon !


PAGE.

Eh bien, mistress ? Comment se fait-il que vous ne soyez pas partie avec maître Slender ?


MISTRESS PAGE.

Pourquoi n’êtes-vous pas partie avec monsieur le docteur, donzelle ?


FENTON.

— Vous l’accablez ! Écoutez la vérité. — Vous vouliez pour elle un mariage misérable, — où les sympathies n’eussent pas été assorties. — Le fait est qu’elle et moi, depuis longtemps fiancés, — nous sommes désormais si fermement unis que rien ne peut nous séparer. — Sainte est l’offense qu’elle a commise ; — et ce stratagème ne saurait être traité de fraude, — de désobéissance, d’irrévérence, — puisque par là elle évite et écarte — les mille moments d’irréligieuse malédiction — qu’allait lui imposer un mariage forcé.


GUÉ.

— Ne restez pas ainsi consternés. Il n’y a pas de remède. — En amour, le ciel exerce un empire souverain ; — les terres s’achètent par argent, les femmes s’acquièrent de par le sort ! —


FALSTAFF.

Je suis ravi de voir que, bien que vous eussiez pris position pour m’atteindre, votre flèche a porté contre vous.


PAGE.

— Eh bien, quel remède ? Fenton, que le ciel te tienne en joie ! — Ce qui ne peut être évité doit être accepté.


FALSTAFF.

Quand les chiens chassent la nuit, toute proie leur est bonne.


MISTRESS PAGE.

— Soit, n’y pensons plus, maître Fenton ! — Que le ciel vous accorde maintes, maintes journées de bonheur ! — Mon cher mari, retournons tous à la maison, — et allons achever cette plaisanterie autour d’un feu de campagne, — sir John comme les autres.


GUÉ.

— Qu’il en soit ainsi !… Sir John — vous aurez encore tenu parole à maître Fontaine, — car il couchera cette nuit avec mistress Gué.

Ils sortent.



FIN DES JOYEUSES ÉPOUSES DE WINDSOR.