Les Lettres d’Amabed/Lettre 14b d’Amabed

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Les Lettres d’AmabedGarniertome 21 (p. 469-470).
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QUATORZIÈME LETTRE

D’AMABED.


Il y a un assez grand intervalle entre ma dernière lettre et la présente. J’ai lu, j’ai vu, j’ai conservé, j’ai médité. Je te jure qu’il n’y eut jamais sur la terre une contradiction plus énorme qu’entre le gouvernement romain et sa religion. J’en parlais hier à un théologien du vice-dieu. Un théologien est, dans cette cour, ce que sont les derniers valets dans une maison : ils font la grosse besogne, portent les ordures, et, s’ils y trouvent quelque chiffon qui puisse servir, ils le mettent à part pour le besoin.

Je lui disais : « Votre Dieu est né dans une étable entre un bœuf et un âne ; il a été élevé, a vécu, est mort dans la pauvreté ; il a ordonné expressément la pauvreté à ses disciples ; il leur a déclaré qu’il n’y aurait parmi eux ni premier ni dernier, et que celui qui voudrait commander aux autres les servirait : cependant je vois ici qu’on fait exactement tout le contraire de ce que veut votre Dieu. Votre culte même est tout différent du sien. Vous obligez les hommes à croire des choses dont il n’a pas dit un seul mot.

— Tout cela est vrai, m’a-t-il répondu. Notre Dieu n’a pas commandé à nos maîtres formellement de s’enrichir aux dépens des peuples, et de ravir le bien d’autrui ; mais il l’a commandé virtuellement. Il est né entre un bœuf et un âne ; mais trois rois sont venus l’adorer dans une écurie. Les bœufs et les ânes figurent les peuples que nous enseignons, et les trois rois figurent tous les monarques qui sont à nos pieds. Ses disciples étaient dans l’indigence : donc nos maîtres doivent aujourd’hui regorger de richesses, car, si ces premiers vice-dieu n’eurent besoin que d’un écu, ceux d’aujourd’hui ont un besoin pressant de dix millions d’écus ; or, être pauvre, c’est n’avoir précisément que le nécessaire : donc nos maîtres, n’ayant pas même le nécessaire, accomplissent la loi de la pauvreté à la rigueur.

« Quant aux dogmes, notre Dieu n’écrivit jamais rien, et nous savons écrire : donc c’est à nous d’écrire les dogmes ; aussi les avons-nous fabriqués avec le temps selon le besoin. Par exemple nous avons fait du mariage le signe visible d’une chose invisible : cela fait que tous les procès suscités pour cause de mariage ressortissent de tous les coins de l’Europe à notre tribunal de Roume, parce que nous seuls pouvons voir les choses invisibles. C’est une source abondante de trésors qui coule dans notre chambre sacrée des finances pour étancher la soif de notre pauvreté. »

Je lui demandai si la chambre sacrée n’avait pas encore d’autres ressources. « Nous n’y avons pas manqué, dit-il ; nous tirons parti des vivants et des morts. Par exemple, dès qu’une âme est trépassée nous l’envoyons dans une infirmerie ; nous lui faisons prendre médecine dans l’apothicairerie des âmes ; et vous ne sauriez croire combien cette apothicairerie nous vaut d’argent.

— Comment cela, monsignor ? car il me semble que la bourse d’une âme est d’ordinaire assez mal garnie.

— Cela est vrai, signor ; mais elles ont des parents qui sont bien aises de retirer leurs parents morts de l’infirmerie, et de les faire placer dans un lieu plus agréable. Il est triste pour une âme de passer toute une éternité à prendre médecine. Nous composons avec les vivants : ils achètent la santé des âmes de leurs défunts parents, les uns plus cher, les autres à meilleur compte, selon leurs facultés. Nous leur délivrons des billets pour l’apothicairerie. Je vous assure que c’est un de nos meilleurs revenus.

— Mais, monsignor, comment ces billets parviennent-ils aux âmes ? »

Il se mit à rire. « C’est l’affaire des parents, dit-il ; et puis ne vous-ai-je pas dit que nous avons un pouvoir incontestable sur les choses invisibles ? »

Ce monsignor me paraît bien dessalé ; je me forme beaucoup avec lui, et je me sens déjà tout autre.