Les Lettres d’Amabed/Lettre 17b d’Amabed

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Les Lettres d’AmabedGarniertome 21 (p. 474-475).
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DIX-SEPTIÈME LETTRE

D’AMABED.


Vraiment, mon grand brame, tous les vice-dieu n’ont pas été si plaisants que celui-ci. C’est un plaisir de vivre sous sa domination. Le défunt, nommé Jules, était d’un caractère différent ; c’était un vieux soldat turbulent qui aimait la guerre comme un fou ; toujours à cheval, toujours le casque en tête, distribuant des bénédictions et des coups de sabre, attaquant tous ses voisins, damnant leurs âmes et tuant leurs corps autant qu’il le pouvait : il est mort d’un accès de colère. Quel diable de vice-dieu on avait là ! Croirais-tu bien qu’avec un morceau de papier il s’imaginait dépouiller les rois de leurs royaumes ? Il s’avisa de détrôner de cette manière le roi d’un pays assez beau, qu’on appelle la France. Ce roi était un fort bon homme : il passe ici pour un sot, parce qu’il n’a pas été heureux. Ce pauvre prince fut obligé d’assembler un jour les plus savants hommes de son royaume[1] pour leur demander s’il lui était permis de se défendre contre un vice-dieu qui le détrônait avec du papier. C’est être bien bon que de faire une question pareille ! J’en témoignais ma surprise au monsignor violet qui m’a pris en amitié. « Est-il possible, lui disais-je, qu’on soit si sot en Europe ? — J’ai bien peur, me dit-il, que les vice-dieu n’abusent tant de la complaisance des hommes qu’à la fin ils leur donneront de l’esprit. »

Il faudra donc qu’il y ait des révolutions dans la religion de l’Europe. Ce qui te surprendra, docte et pénétrant Shastasid, c’est qu’il ne s’en fit point sous le vice-dieu Alexandre, qui régnait avant Jules. Il faisait assassiner, pendre, noyer, empoisonner impunément tous les seigneurs ses voisins. Un de ses cinq bâtards fut l’instrument de cette foule de crimes à la vue de toute l’Italie[2]. Comment les peuples persistèrent-ils dans la religion de ce monstre ! c’est celui-là même qui faisait danser les filles sans aucun ornement superflu. Ses scandales devaient inspirer le mépris, ses barbaries devaient aiguiser contre lui mille poignards ; cependant il vécut honoré et paisible dans sa cour. La raison en est, à mon avis, que les prêtres gagnaient à tous ses crimes, et que les peuples n’y perdaient rien. Dès qu’on vexera trop les peuples, ils briseront leurs liens. Cent coups de bélier n’ont pu ébranler le colosse, un caillou le jettera par terre. C’est ce que disent ici les gens déliés qui se piquent de prévoir.

Enfin les fêtes sont finies ; il n’en faut pas trop : rien ne lasse comme les choses extraordinaires devenues communes. Il n’y a que les besoins renaissants qui puissent donner du plaisir tous les jours. Je me recommande à tes saintes prières.

  1. Le pape Jules II excommunia le roi de France Louix XII, en 1510. Il mit le royaume de France en interdit, et le donna au premier qui voudrait s’en saisir. Cette excommunication et cette interdiction furent réitérées en 1512. On a peine à concevoir aujourd’hui cet excès d’insolence et de ridicule. Mais depuis Grégoire VII, il n’y eut presque aucun évêque de Rome qui ne fît ou ne voulût faire et défaire des souverains, selon son bon plaisir. Tous les souverains méritaient cet infâme traitement, puisqu’ils avaient été assez imbéciles pour fortifier eux-mêmes chez leurs sujets l’opinion de l’infaillibilité du pape, et son pouvoir sur toutes les Églises. Ils s’étaient donné eux-mêmes des fers qu’il était très-difficile de briser. Le gouvernement fut partout un chaos formé par la superstition. La raison n’a pénétré que très-tard chez les peuples de l’Occident : elle a guéri quelques blessures que cette superstition, ennemie du genre humain, avait faites aux hommes ; mais il en reste encore de profondes cicatrices. (Note de Voltaire.)
  2. Voyez tome XII, pages 183-184, 187-192.