Les Lettres d’Amabed/Lettre 18b d’Amabed

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Les Lettres d’AmabedGarniertome 21 (p. 475-476).
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DIX-HUITIÈME LETTRE

D’AMABED.


L’Infaillible nous a voulu voir en particulier, Charme des yeux et moi. Notre monsignor nous a conduits dans son palais. Il nous a fait mettre à genoux trois fois. Le vice-dieu nous a fait baiser son pied droit en se tenant les côtés de rire. Il nous a demandé si le P. Fa tutto nous avait convertis, et si en effet nous étions chrétiens. Ma femme a répondu que le P. Fa tutto était un insolent ; et le pape s’est mis à rire encore plus fort. Il a donné deux baisers à ma femme et à moi aussi.

Ensuite il nous a fait asseoir à côté de son petit lit de baise-pieds. Il nous a demandé comment on faisait l’amour à Bénarès, à quel âge on mariait communément les filles, si le grand Brama avait un sérail. Ma femme rougissait ; je répondais avec une modestie respectueuse : ensuite il nous a congédiés, en nous recommandant le christianisme, en nous embrassant, et en nous donnant de petites claques sur les fesses en signe de bonté. Nous avons rencontré en sortant les Pères Fa tutto et Fa molto, qui nous ont baisé le bas de la robe. Le premier moment, qui commande toujours à l’âme, nous a fait d’abord reculer avec horreur, ma femme et moi ; mais le violet nous a dit : « Vous n’êtes pas encore entièrement formés ; ne manquez pas de faire mille caresses à ces bons Pères : c’est un devoir essentiel dans ce pays-ci d’embrasser ses plus grands ennemis ; vous les ferez empoisonner, si vous pouvez, à la première occasion ; mais, en attendant, vous ne pouvez leur marquer trop d’amitié. » Je les embrassai donc, mais Charme des yeux leur fit une révérence fort sèche, et Fa tutto la lorgnait du coin de l’œil en s’inclinant jusqu’à terre devant elle. Tout ceci est un enchantement ; nous passons nos jours à nous étonner. En vérité je doute que Maduré soit plus agréable que Roume.