Les Lettres d’Amabed/Lettre 19b d’Amabed

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Les Lettres d’AmabedGarniertome 21 (p. 476-477).
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DIX-NEUVIÈME LETTRE

D’AMABED.


Point de justice du P. Fa tutto. Hier notre jeune Déra s’avisa d’aller le matin, par curiosité, dans un petit temple. Le peuple était à genoux ; un brame du pays, vêtu magnifiquement, se courbait sur une table ; il tournait le derrière au peuple. On dit qu’il faisait Dieu. Dès qu’il eut fait Dieu, il se montra par-devant. Déra fit un cri, et dit : « Voilà le coquin qui m’a violée ! » Heureusement, dans l’excès de sa douleur et de sa surprise, elle prononça ces paroles en indien. On m’assure que si le peuple les avait comprises, la canaille se serait jetée sur elle comme sur une sorcière. Fa tutto lui répondit en italien : « Ma fille, la grâce de la vierge Marie soit avec vous ! parlez plus bas. » Elle revint tout éperdue nous conter la chose. Nos amis nous ont conseillé de ne nous jamais plaindre. Il nous ont dit que Fa tutto est un saint, et qu’il ne faut jamais mal parler des saints. Que veux-tu ? ce qui est fait est fait. Nous prenons en patience tous les agréments qu’on nous fait goûter dans ce pays-ci. Chaque jour nous apprend des choses dont nous ne nous doutions pas. On se forme beaucoup par les voyages.

Il est venu à la cour de Leone un grand poëte. Son nom est messer Ariosto : il n’aime pas les moines ; voici comme il parle d’eux :

Non sa quel che sia amor, non sa che vaglia
La caritade ; e quindi avvien che i frati
Sono si ingorda e si crudel canaglia
[1].

Cela veut dire en indien :

Modermen sebar eso
La te ben sofa meso.

Tu sens quelle supériorité la langue indienne, qui est si antique, conservera toujours sur tous les jargons nouveaux de l’Europe : nous exprimons en quatre mots ce qu’ils ont de la peine à faire entendre en dix. Je conçois bien que cet Arioste dise que les moines sont de la canaille ; mais je ne sais pourquoi il prétend qu’ils ne connaissent point l’amour : hélas ! nous en savons des nouvelles. Peut-être entend-il qu’ils jouissent et qu’ils n’aiment point.

  1. Arioste, satire sur le mariage.