Les Lettres d’Amabed/Lettre 4b d’Amabed

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Les Lettres d’AmabedGarniertome 21 (p. 458-459).
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QUATRIÈME LETTRE

D’AMABED À SHASTASID.


Du cap qu’on appelle Bonne-Espérance, le quinze du mois du rhinocéros.


Il y a longtemps que je n’ai étendu mes feuilles de coton sur une planche, et trempé mon pinceau dans la laque noire délayée[1], pour te rendre un compte fidèle. Nous avons laissé loin derrière nous à notre droite le golfe de Babelmandel, qui entre dans la fameuse mer Rouge, dont les flots se séparèrent autrefois et s’amoncelèrent comme des montagnes pour laisser passer Bacchus et son armée[2]. Je regrettais qu’on n’eût point mouillé aux côtes de l’Arabie Heureuse, ce pays presque aussi beau que le nôtre, dans lequel Alexandre voulait établir le siège de son empire et l’entrepôt du commerce du monde. J’aurais voulu voir cet Aden ou Éden, dont les jardins sacrés furent si renommés dans l’antiquité ; ce Moka fameux par le café, qui ne croît jusqu’à présent que dans cette province ; Mecca, où le grand prophète des musulmans établit le siège de son empire, et où tant de nations de l’Asie, de l’Afrique, et de l’Europe, viennent tous les ans baiser une pierre noire descendue du ciel qui n’envoie pas souvent de pareilles pierres aux mortels ; mais il ne nous est pas permis de contenter notre curiosité. Nous voguons toujours pour arriver à Lisbonne, et de là à Roume.

Nous avons déjà passé la ligne équinoxiale ; nous sommes descendus à terre au royaume de Mélinde, où les Portugais ont un port considérable. Notre équipage y a embarqué de l’ivoire, de l’ambre gris, du cuivre, de l’argent, et de l’or. Nous voici parvenus au grand Cap : c’est le pays des Hottentots. Ces peuples ne paraissent pas descendus des enfants de Brama. La nature y a donné aux femmes un tablier que forme leur peau ; ce tablier couvre leur joyau, dont les Hottentots sont idolâtres, et pour lequel ils font des madrigaux et des chansons. Ces peuples vont tout nus. Cette mode est fort naturelle ; mais elle ne me paraît ni honnête ni habile. Un Hottentot est bien malheureux : il n’a plus rien à désirer quand il a vu sa Hottentote par-devant et par-derrière. Le charme des obstacles lui manque ; il n’y a plus rien de piquant pour lui. Les robes de nos Indiennes, inventées pour être troussées, marquent un génie bien supérieur. Je suis persuadé que le sage Indien à qui nous devons le jeu des échecs et celui du trictrac imagina aussi les ajustements des dames pour notre félicité.

Nous resterons deux jours à ce cap, qui est la borne du monde, et qui semble séparer l’Orient de l’Occident. Plus je réfléchis sur la couleur de ces peuples, sur le gloussement[3] dont ils se servent pour se faire entendre au lieu d’un langage articulé, sur leur figure, sur le tablier de leurs dames, plus je suis convaincu que cette race ne peut avoir la même origine que nous.

Notre aumônier prétend que les Hottentots, les Nègres et les Portugais, descendent du même père. Cette idée est bien ridicule ; j’aimerais autant qu’on me dît que les poules, les arbres, et l’herbe de ce pays-là, viennent des poules, des arbres et de l’herbe de Bénarès ou de Pékin.

  1. L’édition originale, l’édition in-4o, l’édition encadrée, portent : la laque noire délayée ; ce qui est une faute. Dans l’édition de Kehl on a mis : le laque noir délayé. (B.)
  2. Voyez la note de la page 449.
  3. On lit gloussement dans quelques éditions récentes ; mais toutes les éditions du vivant de l’auteur et les éditions de Kehl portent glossement. À cette occasion je remarquerai, une fois pour toutes, que Voltaire étant réduit à employer les presses étrangères, ce n’est probablement pas à lui qu’il faut reprocher certaines locutions. (B.)