Les Lettres d’Amabed/Lettre 6b d’Amabed

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Les Lettres d’AmabedGarniertome 21 (p. 460-462).
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SIXIÈME LETTRE

D’AMABED, PENDANT SA ROUTE.


Je ne t’ai point écrit depuis l’aventure de notre petite Déra. Le capitaine, pendant la traversée, a toujours eu pour elle des bontés très-distinguées. J’avais peur qu’il ne redoublât de civilités pour ma femme ; mais elle a feint d’être grosse de quatre mois. Les Portugais regardent les femmes grosses comme des personnes sacrées qu’il n’est pas permis de chagriner. C’est du moins une bonne coutume qui met en sûreté le cher honneur d’Adaté. Le dominicain a eu ordre de ne se présenter jamais devant nous, et il a obéi.

Le franciscain, quelques jours après la scène du cabaret, vint nous demander pardon. Je le tirai à part. Je lui demandait comment, ayant fait vœu de chasteté, il avait pu s’émanciper à ce point. Il me répondit : « Il est vrai que j’ai fait ce vœu ; mais si j’avais promis que mon sang ne coulerait jamais dans mes veines, et que mes ongles et mes cheveux ne croîtraient pas, vous m’avouerez que je ne pourrais accomplir cette promesse. Au lieu de nous faire jurer d’être chastes, il fallait nous forcer à l’être et rendre tous les moines eunuques. Tant qu’un oiseau a ses plumes, il vole ; le seul moyen d’empêcher un cerf de courir est de lui couper les jambes. Soyez très-sûr que les prêtres vigoureux comme moi, et qui n’ont point de femmes, s’abandonnent malgré eux à des excès qui font rougir la nature, après quoi ils vont célébrer les saints mystères. »

J’ai beaucoup appris dans la conversation avec cet homme. Il m’a instruit de tous ces mystères de sa religion, qui m’ont tous étonné. « Le révérend P. Fa tutto, m’a-t-il dit, est un fripon qui ne croit pas un mot de tout ce qu’il enseigne ; pour moi, j’ai des doutes violents ; mais je les écarte ; je me mets un bandeau sur les yeux ; je repousse mes pensées, et je marche comme je puis dans la carrière que je cours. Tous les moines sont réduits à cette alternative : ou l’incrédulité leur fait détester leur profession, ou la stupidité la leur rend supportable. »

Croirais-tu bien qu’après ces aveux, il m’a proposé de me faire chrétien ? Je lui ai dit : « Comment pouvez-vous me présenter une religion dont vous n’êtes pas persuadé vous-même, à moi qui suis né dans la plus ancienne religion du monde, à moi dont le culte existait cent quinze mille trois cents ans pour le moins, de votre aveu, avant qu’il y eût des franciscains dans le monde ?

— Ah ! mon cher Indien, m’a-t-il dit, si je pouvais réussir à vous rendre chrétien, vous et la belle Adaté, je ferais crever de dépit ce maraud de dominicain, qui ne croit pas à l’immaculée conception de la Vierge ! Vous feriez ma fortune ; je pourrais devenir obispo[1] : ce serait une bonne action, et Dieu vous en saurait gré. »

C’est ainsi, divin Shastasid, que parmi ces barbares d’Europe on trouve des hommes qui sont un composé d’erreur, de faiblesse, de cupidité et de bêtise, et d’autres qui sont des coquins conséquents et endurcis. J’ai fait part de ces conversations à Charme des yeux : elle a souri de pitié. Qui l’eût cru que ce serait dans un vaisseau, en voguant vers les côtes d’Afrique, que nous apprendrions à connaître les hommes !

  1. Obispo est le mot portugais qui signifie episcopus, évêque, en langage gaulois. Ce mot n’est dans aucun des quatre Évangiles. (Note de Voltaire.)