Les Lettres d’Amabed/Lettre 8b d’Amabed

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Les Lettres d’AmabedGarniertome 21 (p. 463).
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HUITIÈME LETTRE

D’AMABED.


L’année est à peine révolue, et nous voici à la vue de Lisbonne, sur le fleuve du Tage, qui depuis longtemps a la réputation de rouler de l’or dans ses flots. S’il est ainsi, d’où vient donc que les Portugais vont en chercher si loin ? Tous ces gens d’Europe répondent qu’on n’en peut trop avoir. Lisbonne est, comme tu me l’avais dit, la capitale d’un très-petit royaume. C’est la patrie de cet Albuquerque qui nous a fait tant de mal. J’avoue qu’il a quelque chose de grand dans ces Portugais, qui ont subjugué une partie de nos belles contrées. Il faut que l’envie d’avoir du poivre donne de l’industrie et du courage.

Nous espérions, Charme des yeux et moi, entrer dans la ville ; mais on ne l’a pas permis, parce qu’on dit que nous sommes prisonniers du vice-dieu, et que le dominicain Fa tutto, le franciscain aumônier Fa molto, Déra, Adaté et moi, nous devons tous être jugés à Roume.

On nous a fait passer tous sur un autre vaisseau qui part pour la ville du vice-dieu.

Le capitaine est un vieux Espagnol différent en tout du Portugais, qui en usait si poliment avec nous. Il ne parle que par monosyllabes, et encore très-rarement ; il porte à sa ceinture des grains enfilés qu’il ne cesse de compter : on dit que c’est une grande marque de vertu.

Déra regrette fort l’autre capitaine ; elle trouve qu’il était bien plus civil. On a remis à l’Espagnol une grosse liasse de papiers, pour instruire notre procès en cours de Roume. Un scribe du vaisseau l’a lue à haute voix. Il prétend que le P. Fa tutto sera condamné à ramer dans une des galères du vice-dieu, et que l’aumônier Fa molto aura le fouet en arrivant. Tout l’équipage est de cet avis ; le capitaine a serré les papiers sans rien dire. Nous mettons à la voile. Que Brama ait pitié de nous, et qu’il te comble de ses faveurs ! Brama est juste ; mais c’est une chose bien singulière qu’étant né sur le rivage du Gange j’aille être jugé à Roume. On assure pourtant que la même chose est arrivée à plus d’un étranger.