Les Liaisons dangereuses/Lettre 39

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J Rozez (volume 1p. 120-122).


Lettre XXXIX

De Cécile Volanges à Sophie Carnay

Je suis triste & inquiète, ma chère Sophie. J’ai pleuré presque toute la nuit. Ce n’est pas que pour le moment je ne sois bien heureuse, mais je prévois que cela ne durera pas.

J’ai été hier à l’Opéra avec Mme de Merteuil. Nous y avons beaucoup parlé de mon mariage, & je n’en ai appris rien de bon. C’est M. le comte de Gercourt que je dois épouser, & ce doit être au mois d’octobre. Il est riche, il est homme de qualité, il est colonel du régiment de… Jusques-là tout va fort bien. Mais d’abord il est vieux : figure-toi qu’il a au moins trente-six ans ! & puis, Mme de Merteuil dit qu’il est triste & sévère, & qu’elle craint que je ne sois pas heureuse avec lui. J’ai même bien vu qu’elle en était sûre, & qu’elle ne voulait pas me le dire, pour ne pas m’affliger. Elle ne m’a presque entretenue toute la soirée que des devoirs des femmes envers leurs maris : elle convient que M. de Gercourt n’est pas aimable du tout, & elle dit pourtant qu’il faudra que je l’aime. Ne m’a-t-elle pas dit aussi qu’une fois mariée, je ne devais plus aimer le chevalier Danceny ? comme si c’était possible ! Oh ! je t’assure bien que je l’aimerai toujours. Vois-tu j’aimerais mieux, plutôt, ne me pas marier. Que ce M. de Gercourt s’arrange, je ne l’ai pas été chercher. Il est en Corse à présent, bien loin d’ici ; je voudrais qu’il y restât dix ans. Si je n’avais pas peur de rentrer au couvent, je dirais bien à maman que je ne veux pas de ce mari-là ; mais ce serait encore pis. Je suis bien embarrassée. Je sens que je n’ai jamais tant aimé M. Danceny qu’à présent ; & quand je songe qu’il ne me reste plus qu’un mois à être comme je suis, les larmes me viennent aux yeux tout de suite ; je n’ai de consolation que dans l’amitié de Mme de Merteuil ; elle a si bon cœur ! elle partage tous mes chagrins comme moi-même ; & puis elle est si aimable, que, quand je suis avec elle, je n’y songe presque plus. D’ailleurs elle m’est bien utile ; car le peu que je sais pour me conduire, c’est elle qui me l’a appris : & elle est si bonne, que je lui dis tout ce que je pense, sans être embarrassée du tout. Quand elle trouve que cela n’est pas bien, elle me gronde quelquefois, mais c’est tout doucement, & puis je l’embrasse de tout mon cœur, jusqu’à ce qu’elle ne soit plus fâchée. Au moins celle-là, je peux bien l’aimer tant que je voudrai, sans qu’il y ait du mal & ça me fait bien du plaisir. Nous sommes pourtant convenues que je n’aurais pas l’air de l’aimer tant devant le monde, & surtout devant maman, afin qu’elle ne se méfie de rien au sujet du chevalier Danceny. Je t’assure que si je pouvais vivre toujours comme je fais à présent, je crois que je serais bien heureuse. Il n’y a que ce vilain M. de Gercourt !… Mais je ne veux pas t’en parler davantage : car je redeviendrais triste. Au lieu de cela, je vais écrire au chevalier Danceny ; je ne lui parlerai que de mon amour & non de mes chagrins, car je ne veux pas l’affliger.

Adieu, ma bonne amie. Tu vois bien que tu aurais tort de te plaindre, & que j’ai beau être occupée, comme tu dis, qu’il ne m’en reste pas moins le temps de t’aimer & de t’écrire[1].

Paris, ce 27 août 17**.



  1. On continue de supprimer les lettres de Cécile Volanges & du chevalier Danceoy, qui sont peu intéressantes, & n’annoncent aucun événement.