Les Lions de mer/Chapitre 27

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Perrotin, Pagnerre (Œuvres, tome 28p. 300-308).


CHAPITRE XXVII.


Dites-lui de s’agenouiller devant le Dieu qui est au-dessus de lui, devant l’Être infini, tout-puissant, devant le Créateur ; qu’il s’agenouille, et nous nous agenouillerons ensemble.
Byron.



Le jour de l’enterrement étant un dimanche, on ne s’occupa point d’affaires. Le lendemain matin cependant, les amis s’assemblèrent dans le parloir, et abordèrent la question, en disant qu’un grand nombre d’entre eux avaient loin à aller pour s’en retourner.

— Il convient d’examiner un peu les affaires du diacre, avant de nous séparer, dit M. Job Pratt. Entre des parents, et des amis, il ne doit y avoir que des sentiments d’affection, et je suis sûr, quant à moi, de n’en pas avoir d’autres. Je suppose, — M. Job Pratt ne parlait jamais que par supposition, — je suppose que je dois administrer les biens du diacre, quoique je ne veuille point le faire s’il s’élève, à cet égard, la moindre objection.

Tout le monde y donna son consentement, car tout le monde savait que c’était à lui que la loi conférerait cette fonction.

— Je n’ai jamais cru que le diacre jouît de la fortune qu’on lui attribuait communément, reprit Job Pratt, quoique je pense qu’elle ira bien à dix mille dollars.

— Mon Dieu ! s’écria une cousine, qui était veuve, et qui se flattait d’être favorisée dans le testament, j’avais toujours cru que le diacre Pratt avait quarante à cinquante mille dollars ! Dix mille dollars ne seront pas grand’chose pour nous tous, divisés entre un aussi grand nombre de personnes !

— Le partage ne sera pas aussi grand que vous pensez, madame Martin, reprit M. Job, car il se bornera aux plus proches parents et à leurs représentants. À moins qu’on ne trouve un testament, et, d’après tout ce que j’entends dire, il n’y en a pas, — et il appuya sur ce mot ; — à moins qu’on ne trouve un testament, tous les biens doivent être divisés en cinq parts ce qui mettrait les parts, d’après mon calcul, à deux mille dollars chacune. Ce n’est pas sans doute une grande fortune, mais un boni qui n’est pas sans importance pour une petite. Le diacre était économe, tous les Pratt le sont un peu ; mais je ne crois pas qu’ils en vaillent moins. Il est bon d’avoir soin des moyens que nous envoie la divine Providence.

— Chacun doit être soigneux, comme vous le dites, Monsieur, reprit la veuve Martin. Voilà pourquoi je voudrais savoir s’il n’y a pas un testament. Je sais que le diacre faisait cas de moi, et je ne pense pas qu’il ait quitté ce monde sans penser à sa cousine Jenny et à son veuvage.

— J’en ai peur, madame Martin, j’en ai peur. Je n’entends point parler de testament. Le docteur doute que le diacre ait jamais eu le courage d’écrire un acte où il fût question de sa mort. Marie n’a jamais entendu parler de testament, et je ne sais plus à qui m’adresser. Le révérend M. Whittle, je dois le dire, croit qu’il y a un testament.

— Il doit y avoir un testament, reprit le ministre ; un pieux membre de l’église ne m’aurait pas donné l’espoir que j’ai cru trouver dans ses paroles lorsque je lui parlais des besoins de cette église, s’il n’avait pas voulu tenir sa promesse. Je pense que tout le monde sera de mon opinion.

— Le diacre vous a-t-il donc promis quelque chose ? demanda M. Job un peu timidement ; car rien ne l’autorisait à croire que la réponse ne fût pas affirmative, et, dans ce cas, il s’attendait au pis.

— Peut-être pas, répondit le ministre Whittle, trop consciencieux pour faire un mensonge flagrant, très-tenté cependant de le commettre. Mais un homme, peut promettre indirectement aussi bien que directement.

— Cela dépend, reprit tranquillement M. Job Pratt, quoiqu’il sourît de manière à causer un nouvel émoi à la veuve Martin, qui craignait de plus en plus qu’on ne suivît, en l’absence de tout testament, la loi des partages. Je voudrais qu’on recherchât de nouveau, dit le ministre, s’il n’y a pas un testament.

— J’y consens tout à fait, reprit M. Job, dont la confiance et le courage augmentaient à chaque instant. J’y consens, et je ne demande qu’à savoir à qui je dois m’adresser.

— Quelqu’un de présent sait-il si le défunt a fait un testament ? demanda le ministre Whittle d’un ton d’autorité.

Un morne silence succéda à cette question. Les regards rencontrèrent les regards, et tous les collatéraux éprouvèrent un vif désappointement. Mais le révérend Whittle avait trop longtemps flairé l’héritage pour en perdre si vite la trace au moment même où il se croyait près du gibier.

— Il serait peut-être bien de poser directement la question à chaque proche parent du diacre, ajouta-t-il. Monsieur Job Pratt, avez-vous entendu parler d’un testament ?

— Jamais. Il y a eu un moment où j’ai cru que le diacre voulait faire son testament ; mais je pense qu’il doit avoir changé d’idées.

— Et vous, madame Thomas, dit-il en se tournant vers la sœur, je vous adresse la même question.

— J’en ai une fois causé avec mon frère, répondit cette parente, qui se balançait sur sa chaise, comme si elle avait pensé que la terre dût s’arrêter avant qu’elle cessât de remuer elle-même ; — mais il ne me fit point de réponse satisfaisante, — rien que je puisse appeler satisfaisant. S’il m’avait dit qu’il avait fait un testament et qu’il m’eût donné la part que je pouvais attendre, j’aurais été satisfaite ; ou s’il m’avait dit qu’il n’en avait point fait, et que la loi m’assurerait ma part, j’aurais été satisfaite encore. Je suis facile à contenter.

Cela était assez explicite, et l’on ne pouvait espérer d’obtenir davantage de la bien-aimée et unique sœur du diacre.

— Avez-vous entendu parler, Marie, d’un testament fait par votre oncle ?

Marie secoua la tête, mais elle ne souriait point, car la scène qui se passait lui était pénible.

— Ainsi, poursuivit le ministre Whittle ; personne n’a entendu parler d’un papier que le diacre ait laissé spécialement pour être ouvert après sa mort ?

— Un papier ! s’écria Marie ; oui, je l’ai entendu parler d’un papier ; je croyais que vous disiez un testament.

— Un testament est ordinairement écrit sur du papier, mademoiselle Marie. Mais vous avez un papier ?

— Mon oncle m’a donné un papier et m’a dit de le garder jusqu’au retour de Roswell Gardiner, et, si mon oncle n’existait plus, de remettre ce papier à Roswell.

La rougeur monta jusqu’au front de la jolie fille et elle sembla parler avec plus de circonspection.

— Comme je devais remettre ce papier à Roswell, j’ai toujours cru qu’il lui était relatif. Mon oncle m’en a parlé le jour même de sa mort.

— C’est le testament, sans aucun doute ! s’écria le révérend M. Whittle, avec plus de joie qu’il ne convenait à son état.

— Ne croyez-vous pas, mademoiselle Marie, que ce doit être le testament du diacre Pratt ?

Marie n’y avait jamais pensé ! Elle avait toujours pensé que son oncle désirait qu’elle épousât Roswell, et elle croyait que le papier adressé par son oncle à ce dernier contenait l’expression de ce désir à l’égard de cet objet, qui était pour elle le plus intéressant de tous.

Marie songeait fort peu aux biens de son oncle, et beaucoup à Roswell Gardiner. Il était donc bien naturel qu’elle eût commis une erreur de ce genre. Maintenant qu’on lui présentait la question sous un nouveau jour, elle se leva, et alla chercher dans sa chambre le papier, qu’elle rapporta bientôt. M. Job Pratt et le révérend M. Whittle voulurent la débarrasser du fardeau, et le premier réussit, avec une véritable dextérité, à s’emparer des pièces. Ces papiers étaient pliés comme une lettre d’affaires, dûment cachetés, et adressés à M. Roswell Gardiner, capitaine du schooner le Lion de Mer, maintenant en voyage.

M. Job lut cette adresse à haute voix, un peu sous l’impression de la surprise. Cependant, il s’apprêtait froidement à ouvrir le paquet, comme s’il lui avait été adressé à lui-même.

Madame Martin, madame Thomas et le révérend Whittle prenaient part à cet acte : car ils s’étaient tous approchés, et les deux femmes y mettaient une telle ardeur, qu’elles aidèrent à briser le cachet.

— Si cette lettre m’est adressée, dit Roswell Gardiner avec fermeté et autorité, je réclame le droit de l’ouvrir moi-même. Il n’est pas convenable que ceux à qui une lettre n’est pas adressée, se chargent de ce soin.

— Mais elle vient du diacre Pratt, s’écria la veuve Martin, et peut contenir son testament.

— Dans ce cas, l’on peut croire que j’y ai quelque droit, dit M. Job Pratt plus froidement, mais évidemment d’un ton de doute.

— Certainement ! reprit madame Thomas. Des frères, des sœurs et même des cousins passent avant les étrangers. Nous voici, nous le frère et la sœur du diacre, et nous devons avoir le droit de lire ses lettres.

Roswell était resté tout ce temps le bras étendu et fixant sur M. Job Pratt un regard qui forçait celui-ci à dompter son impatience. Marie s’était placée près de lui comme pour le soutenir, mais elle ne disait rien.

— Il y a une loi qui porte des peines sévères contre quiconque ouvre sciemment une lettre adressée à une autre personne, dit Roswell d’un ton ferme ; il sera fait appel à cette loi contre quiconque osera ouvrir une de mes lettres. Si cette lettre est à mon adresse, Monsieur, je la demande ; et je l’aurai, à quelque prix que ce soit.

Roswell fit un pas de plus vers M. Job Pratt, qui lui remit la la lettre avec la plus mauvaise grâce possible, non pas sans que la veuve Martin eût fait un effort pour s’en emparer.

— Au moins, on devrait l’ouvrir en notre présence, dit cette femme pour que nous voyions ce qu’il y a dans ce papier !

— Et de quel droit, Madame ? N’ai-je pas le privilège qu’a tout le monde, de lire mes lettres quand et où je veux ? Si le contenu est relatif à la succession du diacre Pratt, je ne demande pas mieux que de le faire connaître. Il n’y a rien dans la suscription qui me dise d’ouvrir le paquet en présence de témoins ; mais en tout cas, j’aime mieux le faire ainsi.

Roswell ouvrit donc le paquet. On avait déjà rompu le cachet, et il montra le paquet dans cet état à toutes les personnes qui se trouvaient dans la chambre, avec un sourire significatif ; après quoi il déplia un acte écrit sur une grande feuille de papier in-folio, où se trouvaient les noms de plusieurs témoins.

— C’est cela, c’est cela, dit Baiting Joe, car la chambre était pleine de toute sorte de gens, c’est l’acte…

— Et qu’en savez-vous, Josy ? dit la veuve. Cousin Job, cet homme peut devenir un témoin très-important !

— Ce que je sais, madame Martin ? J’ai vu le diacre signer ce papier.

— Il a vu le diacre signer ! Cousin Job, cela ne suffira-t-il point pour annuler le codicille, si le diacre en a fait un pour le capitaine Gar’ner et Marie ?

— Nous verrons, nous verrons. Ainsi, vous étiez présent, Josy, quand il a fait son testament ?

— Certainement, et j’ai servi de témoin. Oui, oui, c’est bien là le papier, et le diacre avait assez peur quand il y a a mis son nom, je puis vous le dire.

— Peur ! répéta le frère, cela est assurément contre la loi. L’acte qu’un homme signé parce qu’il a peur n’a plus la valeur d’un acte.

Roswell lut deux fois l’acte dont il était question, et puis le remit avec tendresse entre les mains de Marie. La jeune fille lut à son tour, les yeux pleins de larmes ; mais une vive rougeur colora ses joues quand elle le rendit à son amant.

— Ah ! ne le lisez pas maintenant, Roswell, dit-elle à voix basse ; mais le calme et le silence étaient si profonds qu’on ne perdit pas une syllabe de ses paroles.

— Et pourquoi ne pas le lire maintenant, mademoiselle Marie ? s’écria la veuve Martin. Il me semble que c’est le moment de le lire. Si je suis déshéritée par un codicille, j’aime mieux le savoir.

— Il vaut mieux sous tous les rapports qu’on sache à quoi s’en tenir, fit observer M. Job Pratt, — si c’est là le testament, capitaine Gar’ner !

— C’est le testament du feu diacre Pratt, dûment signé, scellé et certifié par témoins.

Un mot encore, avant qu’il soit lu. Vous avez dit, je crois, Josy, que le défunt avait peur, quand il a signé le testament ; peut-être je n’aurai rien à dire de cette peur, quoiqu’un acte signé par un homme qui a peur ne soit pas un acte.

— Mais ce n’était point du tout le cas, monsieur Job, dit Baiting Joe ; il n’a pas signé l’acte parce qu’il avait peur, mais il avait peur parce qu’il l’avait signé.

— Lisez le testament, capitaine Gar’ner, si vous l’avez, dit M. Job Pratt d’un ton décidé. Il est convenable que nous sachions qui est exécuteur testamentaire. Amis, voulez-vous faire silence pour un moment ?

Au milieu d’un silence de mort, Roswell Gardiner commença à lire ainsi qu’il suit :

« Au nom de Dieu, amen. Moi, Ichabod Pratt, de la ville de Southhold, du comté de Suffolk, et de l’État de New-York, me trouvant faible de santé, mais sain d’esprit, déclare que ceci est mon testament.

« Je laisse à ma nièce, Marie Pratt, fille unique de feu mon frère Israël Pratt, tous mes biens, quels qu’ils soient, et quelque part qu’ils se trouvent, pour être possédés par elle et ses héritiers.

« Je laisse à mon frère Job Pratt un cheval à choisir parmi ceux que je laisserai, en compensation de l’accident qui est arrivé à un de ses chevaux dont je m’étais servi.

« Je laisse à ma sœur Jane Thomas le grand miroir qui est suspendu dans la chambre à coucher de l’est de ma maison, et qui autrefois appartint à notre bien-aimée mère.

« Je laisse à la veuve Catherine Martin, ma cousine, la grosse pelote qui se trouve dans ladite chambre de l’est, pelote qu’elle avait l’habitude de beaucoup admirer.

« Je laisse à ma dite nièce, Marie Pratt, fille unique de mon frère Israël Pratt, tous les biens qui sont en ma possession, ou auxquels j’ai légalement droit, y compris argent, vaisseaux, produits agricoles, meubles, habits, et toute espèce de propriété.

« Je nomme Roswell Gardiner, maintenant absent, seul exécuteur de mes dernières volontés, pourvu qu’il soit de retour six mois après mon décès, et s’il ne revient pas dans ce délai de six mois, je nomme ma dite nièce Marie Pratt seule exécutrice de mon testament.

« Je conseille à ma dite nièce Marie Pratt d’épouser le dit Roswell Gardiner ; mais je ne mets aucune condition à cet avis, voulant laisser ma fille adoptive tout à fait libre de faire ce qui lui conviendra le mieux. »

L’acte était parfaitement en règle, et l’on ne pouvait en contester la validité. Marie était à la fois émue et embarrassée. Elle avait toujours été si désintéressée, qu’elle ne pouvait s’habituer à regarder comme sienne la fortune de son oncle.

Nous renonçons à décrire le désappointement des autres parents du diacre ; qu’il nous suffise de dire qu’ils ne laissèrent pas une épingle de ce qu’ils avaient le droit d’emporter.

Les deux sermons que le ministre Whittle prêcha le dimanche suivant furent les plus mauvais qu’il eût jamais prêchés.

Le lendemain du jour où Roswell put agir légalement comme exécuteur testamentaire du diacre Pratt, il épousa Marie, et devint propriétaire de tous ses biens par courtoisie, suivant la loi américaine d’alors, loi qui a maintenant changé.

Un des premiers actes des jeunes mariés fut de faire un bon usage de l’argent trouvé au pied d’un arbre sur la plage dont il a tant été question. Il y avait un peu plus de deux mille dollars. Comme il parut impossible d’en retrouver les légitimes propriétaires, les doublons furent partagés aux familles de ceux qui avaient perdu la vie sur la terre des Veaux Marins. Les parts ne furent pas, il est vrai, considérables, mais elles firent quelque bien à deux ou trois veuves et à des sœurs qui n’avaient plus de protecteurs dans ce monde.

Roswell voulut que le Lion de Mer, auquel on fit toutes les réparations nécessaires, entreprît un nouveau voyage, sous le commandement de Hasard, pour aller chercher l’huile et les peaux qu’il avait laissées dans l’île. Ce voyage fut court et heureux, et l’argent produit par la vente de ces articles, Roswell le consacra à indemniser de leurs pertes plusieurs de ceux qui avaient eu le plus à en souffrir.

Quant à Roswell et à Marie, ils eurent toute raison d’être contents de leur sort. La fortune du diacre était encore plus considérable qu’on ne l’avait supposé. Lorsqu’on eut dressé un état exact de la succession, il se trouva que Marie jouissait d’une fortune de trente mille dollars, ce qui était alors de la richesse à Oyster-Pond.

Roswell Gardiner n’oublia pas Stimson, et lui donna le commandement d’un sloop qui faisait la traversée entre New-York et Southhold.

Le seul acte d’initiative personnelle que Marie se permit fut de persuader à Roswell d’aller habiter à l’ouest, et par conséquent de s’éloigner de la mer. Une amie de pension de Marie avait épousé un riche meunier du nom de Hight, qui habitait la contrée de l’Ouest.

Il était disposé à s’associer avec Roswell, qui vendit sa propriété et émigra de ce côté. Marie s’était aperçue que Roswell songeait trop à l’Océan, aux baleines et aux veaux marins, et elle l’entraîna au milieu des terres, loin des séductions de la vie maritime. Roswell devint un des plus riches meuniers de la contrée.

Père d’une charmante famille, aimant toujours Marie comme les premiers jours de leur union, il ne songea plus aux excursions lointaines. Fidèle à Dieu, qui l’avait protégé et sauvé au milieu des plus grands périls, Roswell est toujours resté humble et persévérant dans sa foi, toujours chrétien, à côté de l’ange qui lui a révélé les sublimes vérités du ciel, en lui donnant le bonheur sur la terre.


fin des lions de mer.