Les Mémoires d’un veuf/Nuit blanche

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Œuvres complètes - Tome IVVanier (Messein) (p. 199-202).
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NUIT BLANCHE


Deux ombres fort élégantes se sont rencontrées dans le clair de lune d’une nuit de janvier dernier.

Très élégantes, ces ombres, il faut y insister, mais un peu titubantes. Hautes d’ailleurs et même hautaines. Mais un peu titubantes, là !

L’ivresse ? Certes ! l’orgueil, oui-da ! Tort d’une part, ô évidemment. Mais si, mais tant, mais tellement raison de l’autre de part.

Et d’un parisien, ces ombres ! (Car nous avons décidément affaire à des fantômes. Être un fantôme, pas facile, mais très bien porté dans cette flemme actuelle.)

L’un des spectres est maigre. L’autre aussi. L’un imberbe, chauve, sans sourcils ni cils et la tête nue avec un capuchon tombant derrière de côté, le capuchon de son camail à tout petits boutons déboutonnés. Costume collant sous des plis, roussâtre. Souliers trop longs peut-être éculés.

L’autre, chevelure grise et toute jeune et abondante sous un haut de forme à la soie vaguement en coup-de-vent, barbe n’importe comme, un peu on pointe.

Des spectres pas comme d’autres, ô que nenni !

Ne pas oublier leurs yeux superbes comme on n’en voit plus assez.

La rencontre a commencé par n’être pas cordiale. Même des coups ont plu.

« Le théâtre représente » la place de Grève, à deux heures et demie du matin, alors que la brasserie elle-même du square Saint-Jacques vient de prier les derniers noctambules du quartier de s’en aller, et l’ombre de galbe moyen âge a demandé, avec quelque chose de pointu dans la main, quelque chose comme la bourse ou la vie à l’ombre chic Louis-Philippe.

D’où rixe, — puis une explication ensuite de laquelle, bras-dessus, bras-dessous, François Villon et Alfred de Musset arpentent à loisir les alentours du machin trop blanc où il y a des grands hommes dans des niches lourdes, sur des noms et sous des dates en caractères laids.

— À propos, mon maître, dit feu Musset en mâchonnant une ombre de cigare éteint à moitié, que dites-vouS de cette bâtisse-ci ?

— Je dis, très doux fils, qu’elle est bien neuve et peu traditionnelle pour un Parloir, même moderne, aux bourgeois.

— C’est que, vous savez, la Politique l’a dernièrement passée au feu, qu’ils ont dû la reconstruire, et que pierre nouvelle manque de patine, et non sans quelque raison pour cela.

— Sous réserve d’une nouvelle flambée patinatoire, sans doute.

— Aucun. Mais enfin, moi, tout de même, d’un mal je vois sortir un bien et je trouve ça, sous la nuit, lunaire, et par le soleil, grec en diable.

— Moi je ne trouve ça ni comme ci ni comme ça, excusez la brutalité. Je n’aimais point trop l’autre Parloir qui était trop monotone comme cigale et plat comme punaise. Encore avait-il son histoire, niaise un grand tantinet, mais sanglante assez et même tumultuaire trop. Celui-ci…

— Attendez encore un petit, bon Villon…

— Ça c’est juste… Mais j’ai peur d’un incendie qui finirait tout avant que rien n’ait commencé.

Hic jacet lepus en effet. Laissez-moi nonobstant père, penser qu’au moins la face centrale de l’absurde édifice n’est pas plus mal que ça, avec ses vitres de taverne et ses chevaliers en or, rappel de privilèges précieux même à ces gens-ci.

— Oui, oui, d’accord de tout mon cœur. D’ailleurs je me rigole un peu de ces statues sans nombre de Parisiens où vous n’êtes pas, Musset.

— Et moi, Villon, j’enrage et je m’esclaffe aussi de ne vous y pas voir non plus. Quant à moi, pauvre mauvais rimeur… — Tû, tû, tû, tû !

— Non là, vrai !

— Dites, vous devez connaître de bons coins nocturnes. Conduisez-m’y, voulez-vous ?

— En route alors !…

Et, après passablement de hautes aventures, les deux bons poètes finirent leur nuit au poste, comme il fallait.