Métamorphoses/Livre 15

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Les Métamorphoses, livre XV
Traduction par auteurs multiples.
Texte établi par Désiré Nisard Firmin-Didot (pp. 506-524).
LIVRE QUINZIÈME



LIVRE QUINZIÈME

ARGUMENT. — I. Fondation de Crotone. — II. Système des transformations ; Pythagore l’enseigne à Numa. — III. Hippolyte devient le dieu Virbius ; la nymphe Égérie changée en fontaine. — IV. Tagès né d’une motte de terre. — V. La lance de Romulus changée en arbre. — VI. Cipus se voit des cornes. — VII. Peste du Latium ; Esculape accompagne les Romains sous la forme d’un serpent. — VIII. Jules-César changé en étoile ; éloge d’Auguste.


Après Romulus, qui pourra soutenir le terrible fardeau de l’empire ? Qui sera digne de succéder à un tel roi ? La voix publique, oracle de la vérité, désigne un nom illustre, celui de Numa.

Ce n’est pas assez pour Numa de connaître les institutions des Sabins : sa vaste intelligence embrasse une plus grande étude, et son génie veut pénétrer la nature et les principes de toutes choses. Cette soif de science l’avait fait sortir de Cures, sa patrie ; et de longs voyages l’avaient amené jusque dans les murs de Crotone. Il voulut savoir qui était venu fonder cette ville grecque sur les rivages de l’Italie ; et un des anciens habitants du pays, souvenir vivant du vieil âge, lui conta cette histoire :

« Après avoir enlevé les riches troupeaux de Géryon, roi des Ibères, Hercule, poussé par un vent favorable, vint aborder, dit-on, au promontoire Lacinien. Pendant que ses grands bœufs erraient dans de gras pâturages, le héros fut accueilli sous le toit hospitalier de Croton, et s’y reposa de ses longues fatigues. Au moment de partir : « Nos neveux, dit-il, verront une ville dans ces lieux ». Et sa promesse fut accomplie. Longtemps après, vivait dans Argos Myscélus, fils d’Alémon, l’homme alors le plus cher et le plus agréable aux dieux. Une nuit, plongé dans un profond sommeil, il vit Hercule, penché sur son visage : « Lève-toi, disait-il, abandonne ta patrie, et va chercher les bords lointains de l’Aesar, au lit semé de cailloux ». Et le dieu ajouta de terribles menaces, s’il refusait d’obéir. Hercule disparaît et le sommeil avec lui : Myscélus se lève ; il repasse en lui-même, tout rêveur, les circonstances de sa vision, et il reste en proie à une pénible anxiété. Un dieu lui ordonne de partir, et les lois le lui défendent : tout citoyen qui veut s’expatrier est puni de mort. Dès que le soleil radieux a caché sa tête brillante sous les flets de l’Océan, et que la sombre nuit lève la sienne, couronnée d’étoiles, le dieu apparaît encore à Myscélus, et renouvelle ses ordres, avec des menaces plus vives et plus terribles. Myscélus, effrayé, se dispose à transporter en d’autres lieux ses pénates ; mais la ville s’émeut ; on l’accuse d’avoir violé la loi ; et déjà la sentence allait être prononcée, le crime était patent, les témoins inutiles, lorsque Myscélus, pâle et abattu, levant les mains et les yeux vers le ciel : « Ô toi, s’écrie-t-il, qu’ont fait dieu ton courage et tes longs travaux, je t’en prie, viens à mon secours : si je suis coupable, c’est toi qui l’as voulu ». Suivant le mode antique de rendre la sentence, des cailloux blancs absolvaient l’accusé, des cailloux noirs le condamnaient. Chaque juge laisse tomber dans l’urne impitoyable un noir suffrage ; on la renverse, pour compter les cailloux ; mais tous, de noirs qu’ils étaient, sont devenus blancs. Hercule a changé la couleur de la sentence. Myscélus est absous ; il rend grâces au fils de Jupiter ; et favorisé par les vents, il traverse la mer Ionienne. Tarente, colonie de Sparte, Sybaris, Salente, Thurium, Témèse, les champs de l’Apulie fuient derrière lui ; bientôt, en suivant toujours le rivage, il trouve l’embouchure du fleuve désigné par Hercule, et non loin de là, une tombe où reposent les cendres de Croton. C’est là que, pour obéir au dieu, il jette les fondements d’une cité nouvelle, qui reçoit le nom du mort enseveli près de ses murs ».

Telle était la tradition constante sur l’origine et les causes de la fondation de Crotone.

Là, Numa rencontra Pythagore : le sage de Samos avait fui sa patrie esclave, et à la tyrannie il avait préféré un exil volontaire. À travers les espaces, jusque dans les régions du ciel, sa pensée allait trouver les dieux, et ce que la nature dérobe aux yeux du corps, il le découvrait avec les yeux de l’âme. Après avoir recueilli en lui-même, tout vu, tout pénétré, par une étude active et profonde, il mettait au jour ses trésors, et en faisait part à tous. La foule écoutait en silence et avec admiration sa parole : il expliquait l’origine du monde, et les principes de toutes choses, et la nature, et Dieu ; comment se forment et la neige et la foudre ; si c’est Jupiter qui tonne, ou les nuages entrechoqués par les vents ; d’où viennent les tremblements de terre, et quelle loi préside aux révolutions des astres ; son génie dévoilait tous les mystères.

Le premier, il fit un crime à l’homme de charger sa table de la chair des animaux ; le premier, il fit entendre ces sublimes mais inutiles leçons : « Cessez, mortels, de vous souiller de mets abominables ! Vous avez les moissons ; vous avez les fruits dont le poids incline les rameaux vers la terre, les raisins suspendus à la vigne, les plantes savoureuses et celles dont le feu peut adoucir les sucs et amollir le tissu ; vous avez le lait des troupeaux, et le miel parfumé de thym ; la terre vous prodigue ses trésors, des mets innocents et purs, qui ne sont pas achetés par le meurtre et le sang. La chair apaise la faim des animaux ; et combien encore, le cheval, le bœuf, la brebis, vivent de l’herbe des prairies ! Mais ceux d’un instinct cruel et farouche, les tigres d’Arménie, les lions rugissants, les ours, les loups, aiment une nourriture sanglante. Chose horrible ! des entrailles engloutir des entrailles, un corps s’engraisser d’un autre corps, un être animé vivre de la mort d’un être animé comme lui ! Quoi ! au milieu des richesses que la terre, cette mère bienfaisante, produit pour nos besoins, tu n’aimes qu’à déchirer d’une dent cruelle des chairs palpitantes ; tu renouvelles les goûts barbares du Cyclope, et, sans la destruction d’un être, tu ne peux assouvir les appétits déréglés d’un estomac vorace ! Mais dans cet âge antique dont nous avons fait l’âge d’or, l’homme était riche et heureux avec les fruits des arbres et les plantes de la terre ; le sang ne souillait pas sa bouche. Alors l’oiseau pouvait, sans péril, se jouer dans les airs ; le lièvre courait hardiment dans la campagne ; le poisson crédule ne venait pas se suspendre à l’hameçon. Point d’ennemis, nuls pièges à redouter ; mais une sécurité profonde. Maudit soit celui qui, le premier, dédaigna la frugalité de cet âge, et dont le ventre avide engloutit des mets vivants ! il a ouvert le chemin au crime. C’est pour détruire les bêtes féroces, que le fer a dû d’abord se rougir de sang : jusque là, rien de trop : les animaux qui menacent notre vie, l’homme peut les tuer sans remords, mais seulement les tuer, et non pas s’en nourrir. On fit plus, et le porc parut mériter d’être la première victime immolée à Cérès, pour avoir fouillé les champs, déterré les semences et ruiné l’espoir de l’année ; le bouc, rongeur de la vigne, fut égorgé sur les autels de Bacchus : du moins ils avaient nui tous les deux. Mais quel est votre crime, douces brebis, qui portez, dans vos pleines mamelles, un nectar fait pour l’homme, et dont la toison lui fournit de chauds vêtements ; vous, dont la vie lui est plus utile que la mort ? Quel mal a fait le bœuf, bon et paisible animal, incapable de nuire, né pour les plus durs travaux ? Oui ! c’est un ingrat, indigne des présents de Cérès, celui qui peut tirer de la charrue, pour le tuer, son infatigable ouvrier ; qui frappe de la hache ce col usé par le travail, après qu’il a tant de fois retourné le sol, et préparé de riches moissons. Et ce n’est pas assez de commettre un tel crime ; l’homme y associe les dieux ; il ose croire que le sang des taureaux réjouit le cœur de Jupiter. Une victime sans tache, et d’une admirable beauté, beauté funeste ! les cornes dorées et parées de bandelettes, est conduite aux autels. Là, sans rien comprendre, elle entend des prières, elle voit poser sur son front les fruits de la terre, qu’elle a cultivée ; le couteau qu’elle a peut-être aperçu dans un vase d’eau limpide la frappe ; le sang coule, et, dans les entrailles arrachées de son sein palpitant, on interroge la volonté des dieux. D’où viennent à l’homme ces horribles appétits ? Ô mortels, comment osez-vous ? Cessez, je vous en conjure ; écoutez mes conseils, et quand vous portez à votre bouche la chair de vos bœufs, sachez bien que vous dévorez vos laboureurs.

» Et puisqu’un dieu me presse de parler, j’obéis au dieu qui m’inspire : mon âme est un oracle ; devant moi les cieux s’ouvrent, et un esprit divin se révèle par ma voix. De grands mystères, que le génie n’a pas encore interrogés, je vais les dire : à travers les espaces, loin de cette terre, de ce séjour de boue, je veux voler sur les nuages, et fouler à mes pieds les puissantes épaules d’Atlas ; je veux d’en haut regarder la foule insensée qui s’agite ; je veux rassurer l’homme tremblant à l’idée du trépas, et lui dérouler le livre des destins.

» Ô race abusée, d’où te vient cette horreur de la mort ? Pourquoi redouter et le Styx, et la nuit infernale, et les châtiments d’un monde imaginaire, vains noms, vaines fictions des poètes ? Votre corps, que la flamme du bûcher ou la pourriture le détruise, ne peut souffrir aucun mal : l’âme ne peut mourir, et elle ne sort d’une première demeure que pour aller vivre dans une autre. Moi-même, il m’en souvient, j’étais au siège de Troie, je m’appelais Euphorbe, fils de Penthus et le plus jeune des Atrides me traversa la poitrine de sa lance. Naguère encore, dans Argos, j’ai reconnu mon bouclier, aux murs du temple de Junon. Tout change ; rien ne périt. L’esprit vagabond erre d’un lieu dans un autre, anime tous les corps ; l’animal après l’homme, l’homme après l’animal ; mais il ne meurt jamais. Comme la cire docile, qui reçoit mille empreintes nouvelles, et sous des formes toujours variées, demeure toujours la même, l’âme reste la même aussi, sous la diverse apparence des divers corps où elle émigre. Gardez-vous d’être impies, pour obéir au ventre ; gardez-vous, les dieux le veulent, de troubler dans leur asile, d’en chasser par le meurtre les âmes de vos proches : ne nourrissez pas de sang votre sang.

» Et puisque j’ai déployé toutes mes voiles aux vents qui m’ont porté en si haute mer, je poursuis. Rien dans l’univers n’est stable : tout passe ; toute forme est éphémère. Le temps lui-même ne cesse de couler comme un fleuve ; les eaux du fleuve ne s’arrêtent jamais, et jamais les heures légères ; le flot pousse le flot ; chassé par celui qui arrive, il chasse celui qui le précède. Ainsi des heures ; elles fuient, se suivent, et sont toujours nouvelles ; celle qui fut naguère n’est plus, celle qui n’était pas commence, et tous les moments sont renouvelés. Voyez : la nuit, dès sa naissance, tend vers le jour, et la lumière vient après les ténèbres. L’aspect du ciel n’est pas le même, et quand les êtres fatigués se reposent au sein du sommeil, et quand Lucifer paraît sur son blanc coursier, et quand l’Aurore vient colorer le monde, que Phébus doit, après elle, inonder de ses rayons. Le disque du soleil lui-même, rouge le matin lorsqu’il se lève, rouge le soir lorsqu’il se couche, blanchit au plus haut point de sa course, où il nage dans un air pur et dégagé des lourdes émanations de la terre. La forme de l’astre de la nuit ne peut être jamais la même : la veille, son front est moindre que le lendemain pendant sa croissance, ou plus grand pendant son déclin.

» Ne voyez-vous pas l’année se présenter tour à tour sous quatre faces, image de la vie ? Le printemps, c’est l’enfant au berceau, faible, délicat, nourri de lait : alors la tige du blé verdoyant, flexible et tendre, se gonfle de sucs, et réjouit les yeux du laboureur ; alors tout fleurit ; la terre est comme une riante corbeille de fleurs, mais elle ne donne encore que des promesses. L’année grandit, l’été succède au printemps ; c’est l’âge de la force et de la jeunesse, c’est la saison la plus vigoureuse, la plus ardente, la plus féconde. Puis vient l’automne ; le feu de la jeunesse est tombé, la fougue se modère, l’âge mûrit entre les ardeurs du jeune homme et les glaces de la vieillesse, et déjà les tempes commencent à grisonner. Enfin le vieil hiver arrive d’un pas tremblant, triste, la tête chauve, ou entourée de cheveux blancs.

» Eh ! nos corps ne sont-ils pas soumis de même à la loi d’une continuelle transformation ? Ce que nous étions hier, ce que nous sommes aujourd’hui, demain nous ne le serons plus. Un temps a été, où germe confus, hommes en espérance, nous habitions le sein maternel ; la nature nous forma de ses mains savantes ; et quand notre corps se trouva gêné dans les entrailles fatiguées de la mère, elle le délivra de sa prison. Amené à la lumière, l’homme est d’abord un enfant étendu sans force ; puis il essaie de soulever ses membres, et comme les animaux, il se traîne sur ses pieds et sur ses mains ; peu à peu son corps tremblant se redresse sur ses jambes mal assurées ; mais sa faiblesse a besoin d’un appui. Enfin le voilà ferme et agile ; il traverse le temps de la jeunesse ; il laisse derrière lui les années de l’âge mûr, pour glisser enfin au penchant de la vieillesse qui décline. L’âge mine et abat ses forces. Tu pleures, vieux Milon, en voyant ces bras jadis égaux à ceux d’Hercule par la vigueur de leurs muscles, pendre aujourd’hui si mous et si lâches ; tu pleures, fille de Tyndare, en voyant les rides de ton visage, et tu cherches la beauté qui a pu te faire enlever deux fois. Temps qui dévore, années jalouses, vous détruisez tout ; tout, rongé par la dent des siècles, se dissout peu à peu par une mort lente.

» Ce que nous appelons éléments n’est pas plus stable. Écoutez-moi ; je vais vous dire quelles sont leurs vicissitudes. Le monde éternel contient quatre corps, principes de tous ceux qui existent ; deux sont pesants, la terre et l’eau, et leur poids les entraîne et les fixe dans les régions inférieures ; les deux autres, l’air et le feu, plus pur que l’air, sont sans pesanteur, et tendent d’eux-mêmes à s’élever. Quoiqu’éloignés l’un de l’autre dans l’espace, tout vient de ces quatre éléments, et tout retourne en eux : la terre se dissout et devient liquide ; l’eau s’évapore et se confond avec l’air : l’air lui-même se subtilise, et il est ravi dans la région du feu. De même, mais dans un ordre inverse, le feu, moins pur, se change en air, l’air en eau, l’eau, fortement condensée, en terre. Nul être n’a un caractère fixe et immuable : la nature ne cesse de détruire et de réparer tout ensemble, et rien ne périt dans cet immense mouvement ; mais tout varie, tout change de forme. La naissance n’est que le commencement d’un nouvel état ; la mort n’en est que la fin. Les innombrables parties du Tout s’agitent, se déplacent ; mais la somme des êtres reste la même.

» Non, rien ne peut subsister longtemps sous la même forme : ainsi, du siècle d’or nous sommes passés au siècle de fer ; ainsi les lieux ont tant de fois changé de face. J’ai vu la mer où l’on avait marché jadis sur un terrain solide ; j’ai vu des terres sorties du sein des eaux. Loin de l’Océan, on découvre des couches de coquillages marins, et l’on a trouvé une ancre sur le sommet d’une montagne. La chute des torrents, d’une plaine fait une vallée ; le mouvement des eaux aplanit les monts ; les marais deviennent des sables arides ; les plaines sèches et brûlées, des lieux humides et fangeux. Ici la nature ouvre des sources inconnues, ailleurs elle en tarit d’anciennes. Que de fleuves les tremblements de terre ont fait jaillir ! Que de fleuves aussi ont disparu dans ces convulsions du vieux monde ! Le Lycus, absorbé dans les entrailles de la terre, reparaît beaucoup plus loin, comme s’il naissait d’une nouvelle source ; le sel qui boit l’Érasin cache longtemps son cours, et finit par le rendre aux champs d’Argos. On dit que le Mysus, dégoûté de sa source et de son premier rivage, va cou1er dans un nouveau pays, sous le nom de Caïque. Tantôt l’Aménane roule ses eaux chargées de sable, et tantôt son lit demeure à sec. Jadis on pouvait boire les eaux de l’Anigre ; une fétide odeur souille aujourd’hui ce fleuve, où, s’il fallait en croire les poètes, les Centaures seraient venus laver les blessures que les flèches d’Hercule leur avaient faites. Les flots de l’Hypanis, qui sortent des montagnes de la Scythie, au milieu du jour, doux près de leur source, se chargent plus loin de sels amers. La mer entourait Pharos, Antissa, Tyr, la ville des Phéniciens ; elles tiennent aujourd’hui au continent. Leucade y tenait aussi dans les premiers âges ; de nos jours, c’est une île. L’Italie et la Sicile étaient, dit-on, réunies ; mais la mer s’ouvrit entre elles un passage, et entraîna le sol dans ses flots. Si vous cherchez en Arcadie les villes d’Hélice et de Suris, vous les trouverez sous la mer ; et le matelot montre encore leurs ruines submergées. Près de Trézène, la ville de Pitthée, s’élève une colline aux flancs nus, sans ombrage, où s’étendait jadis une longue plaine. Un jour, par un phénomène terrible, le vent impétueux, comprimé dans les entrailles de la terre, essaya de se frayer une issue ; et, dans ses prodigieux et inutiles efforts, pour jouir d’un plus libre espace, sa prison ne laissant pas le moindre passage à son souffle, il tendit et gonfla la surface de la terre, comme on gonfle une vessie ou une outre avec la bouche ; le sol conserva la forme d’une haute colline, et s’est affermi avec le temps.

» Je pourrais ajouter une foule d’exemples que vous connaissez par vous-mêmes ou par d’autres ; je me bornerai à en citer un petit nombre. L’eau produit et subit mille changements. La fontaine de Jupiter Ammon, froide au milieu du jour, devient brûlante au lever et au coucher du soleil ; le bois, jeté dans une source du pays d’Athamas, s’enflamme, dit-on, lorsque la lune est dans le dernier jour de son déclin ; en Thrace, chez les Cicones, l’eau d’un fleuve pétrifie les entrailles, et laisse une couche de pierre sur les objets qu’elle a touchés ; le Crathis, et, dans nos campagnes, une rivière voisine, le Sybaris, donnent aux cheveux la couleur de l’ambre et de l’or ; mais, chose encore plus étonnante, certaines eaux ont le pouvoir de changer, non le corps seulement, mais l’âme elle-même. Qui n’a entendu parler de l’obscène Salmacis, et de ces lacs d’Éthiopie qui rendent furieux, ou qui engourdissent les membres par un lourd sommeil ? Celui qui s’est désaltéré dans la fontaine de Clitorium abhorre le goût du vin, et n’aime plus que l’eau pure. Peut-être y a-t-il dans cette source une vertu contraire à la chaude vertu du vin ; peut-être faut-il, suivant la tradition du pays, attribuer la cause de ce prodige à Mélampus, fils d’Amithaon, qui, après avoir, par des paroles et des herbes magiques, calmé la démence furieuse des filles de Prœtus, aurait jeté ses philtres dans la fontaine : l’horreur du vin s’y est conservée. Le Lynceste produit un effet tout contraire : celui qui boit avec excès de son eau chancelle comme s’il avait pris du vin pur. On voit, en Arcadie, un lac que les anciens habitants du pays ont appelé Phénéon, et dont les eaux, à la double nature, sont nuisibles la nuit, et peuvent se boire le jour sans danger. Ainsi, les lacs, les fleuves, les fontaines reçoivent tous mille propriétés diverses.

» Il fut un temps où Délos, maintenant immobile, voguait sur la mer ; le vaisseau des Argonautes eut à redouter le choc des Symplégades, qui se heurtaient au milieu des vagues écumantes ; aujourd’hui, solidement assises, elles soutiennent les assauts des vents. Les ardentes fournaises de l’Etna ne brûleront pas toujours, car elles n’ont pas toujours brûlé. Si la terre est un animal qui vit et qui respire par mille bouches enflammées, elle peut changer les canaux par où s’échappe son haleine, et dans les convulsions qu’elle éprouve, ouvrir les uns et refermer les autres. Si ce sont les vents comprimés dans les antres souterrains, qui lancent dans les airs rochers contre rochers, et des matières inflammables d’où le choc fait jaillir le feu, la furie des vents une fois calmée, ces antres resteront froids ; si c’est le bitume qui s’embrase, ou le soufre qui fume et brûle peu à peu, quand la terre ne pourra plus donner à la flamme ces aliments épuisés par plusieurs siècles, quand le feu ne trouvera plus rien à dévorer, il devra mourir d’épuisement, et laisser l’incendie tomber et s’éteindre.

» On raconte que, dans les régions hyperborées, non loin de Pallène, il y a des hommes dont le corps, neuf fois plongé dans le lac Triton, se revêt de plumes. Je ne puis le croire, et je ne crois pas davantage que les femmes de Scythie, en se frottant les membres de certains sucs, aient le pouvoir d’opérer le même prodige ; mais comment ne pas ajouter foi à ce qui est invinciblement prouvé ? Ne voyons-nous pas les corps, tombés par le temps ou par la chaleur, en putréfaction liquide, se changer en une multitude d’insectes ? Tuez un bœuf, et couvrez-le de terre ; par un phénomène que l’expérience atteste, de ses entrailles pourries naîtra un essaim d’abeilles, amies des champs et du travail, comme l’animal qui les produit, et animées par l’espoir de recueillir le fruit de leurs fatigues. Le cadavre du coursier belliqueux donne naissance aux frelons. Otez au cancre du rivage ses bras recourbés, et enterrez le corps, il en sortira un scorpion au dard menaçant. Cet insecte, qui entoure les feuilles de filets blancs, dépouille sa forme, pour prendre celle du papillon funèbre, comme l’ont remarqué les cultivateurs. Le limon recèle les germes d’où naît la verte grenouille ; il l’engendre sans pieds : bientôt il lui donne des membres pour nager ; et ceux de derrière s’allongent plus que les autres, pour rendre les sauts de l’animal plus faciles. L’ours, en sortant du ventre de sa mère, n’est qu’une masse de chair à peine vivante : sa mère, en le léchant, façonne ses membres, et lui donne la forme qu’elle a elle-même reçue. Ne voyons-nous pas les abeilles, larves d’abord cachées sous une cellule de cire hexagone, n’avoir que le corps en naissant ; les pieds et les ailes viennent plus tard. L’oiseau de Junon, dont la queue est semée d’étoiles ; l’aigle, qui porte la foudre de Jupiter ; les colombes de Vénus, et tout le peuple des oiseaux, sortent du sein d’un œuf ; qui pourrait le croire, si nos yeux n’en étaient pas témoins ? On pense même que la moelle renfermée dans l’épine de notre dos, quand elle a pourri dans la tombe, se change en serpent. Mais tous ces changements se font d’une chose en une autre ; il n’y a qu’un oiseau qui retrouve la vie dans sa mort, et qui se recrée lui-même : les Assyriens le nomment phénix ; il ne vit ni d’herbes ni de fruits, mais des larmes de l’encens et des sucs de l’amome. Après avoir rempli le cours de cinq longs siècles sur la cime tremblante d’un palmier, il construit un nid avec son bec et ses ongles ; il y forme un lit de nard, de cannelle, de myrrhe dorée et de cinnamome, se couche sur ce bûcher, et finit sa vie au milieu des parfums ; alors, de ses cendres renaît, dit-on, un jeune phénix, destiné à vivre le même nombre de siècles. Dès que l’âge lui a donné la force de soutenir un fardeau, il enlève le nid qui fut à la fois son berceau et la tombe de son père ; et, d’une aile rapide, arrive dans la ville du soleil ; il le dépose à la porte sacrée du temple. Quelle chose non moins étrange que les continuels changements de l’hyène, tour à tour femelle et mâle ! et le caméléon, nourri d’air et de vent, dont le corps revêt la couleur de tous les objets qui le touchent ! et le lynx, présent de l’Inde vaincue au dieu couronné de pampres, animal dont l’urine se congèle et se durcit au contact de l’air, ainsi que le corail, plante molle et flexible sous les eaux !

» Le jour finirait, et Phébus plongerait ses coursiers fatigués dans la mer, avant que j’eusse énuméré tous les changements qui arrivent dans l’univers. Le temps change, et avec lui les nations : les unes s’élèvent et s’agrandissent, les autres tombent. Troie, jadis si puissante, si riche, si peuplée, et qui, pendant dix années, a pu verser tant de sang, aujourd’hui couchée par terre, n’a plus à montrer, pour toutes richesses, que de vieilles ruines et des tombeaux. Sparte fut une cité glorieuse ; Mycènes, Thèbes, Athènes, furent grandes et redoutées : Sparte est un lieu obscur et misérable ; la puissante Mycènes est tombée ; la ville d’Œdipe n’est plus qu’un nom ; Athènes n’est plus qu’un fantôme. Et maintenant la renommée parle de Rome, fille d’Ilion, qui s’élève ; sur les bords du Tibre, elle pose les fondements d’un colossal empire. Elle change, mais en grandissant, et un jour, elle sera la tête de l’univers : ainsi l’annoncent les devins et les oracles. Si ma mémoire est fidèle, Hélénus disait à Énée, triste, abattu, sans espoir à la vue de Troie déjà chancelante : « Fils d’une déesse, si tu as quelque confiance en mes oracles, crois-moi, tu ne dois pas périr, et Ilion ne tombera pas tout entier. Le fer et la flamme te laisseront passer ; tu iras, tu emporteras Pergame sur tes vaisseaux, et tous deux, sous un ciel étranger, vous trouverez une terre plus heureuse. Je vois la ville promise à nos descendants par les destins : dans le passé, dans le présent et dans l’avenir, elle n’a pas d’égale ; ses chefs, de siècle en siècle, étendront sa puissance ; mais c’est un descendant d’Iule qui la fera maîtresse du monde. Quand la terre aura joui de lui, les dieux en jouiront à leur tour : le ciel sera sa dernière demeure ». Je me rappelle ces prophétiques paroles ; je suis heureux de voir renaître mon ancienne patrie, et la victoire des Grecs faire la grandeur des Troyens.

» Mais ne laissons pas nos coursiers oublier le but, et s’écarter plus longtemps. Le ciel et tout ce qu’on voit au-dessous de lui, la terre et tout ce qu’elle contient, changent de formes. Nous aussi, portion de ce monde, nous changeons ; et, comme nous avons une âme vagabonde qui peut, de notre corps, passer dans le corps des animaux, laissons en paix et respectons l’asile où vivent les âmes de nos parents, de nos frères, de ceux que nous aimions, des âmes d’hommes, enfin : prenons garde de faire des festins de Thyeste. Comme il se fait d’horribles goûts, comme il se prépare à verser un jour le sang humain, celui qui égorge de sang-froid un agneau, et qui prête une oreille insensible à ses bêlements plaintifs ; celui qui peut sans pitié tuer le jeune chevreau et l’entendre vagir comme un enfant ; celui qui peut manger l’oiseau qu’il a nourri de sa main ! Y a-t-il loin de ce crime au dernier des crimes, l’homicide ? N’en ouvre-t-il pas le chemin ? Laissez le bœuf labourer, et ne mourir que de vieillesse ; laissez les brebis nous munir contre le souffle glacial de Borée, et les chèvres présenter leurs mamelles pleines à la main qui les presse. Plus de rêts et de lacs, plus d’inventions perfides ; n’attirez plus l’oiseau sur la glu, ne poussez plus le cerf épouvanté dans vos toiles, ne cachez plus, sous un appât trompeur, la pointe de l’hameçon. Détruisez les animaux nuisibles, mais contentez-vous de les détruire ; laissez leur chair, et ne prenez que des aliments dignes de l’homme ».

Après avoir recueilli les leçons de Pythagore, Numa revint dans sa patrie : appelé au trône par le peuple, il prit les rênes de l’empire. Heureux époux d’une nymphe, aidé par ses conseils et par ceux des muses, il institua les rites sacrés, et il fit passer un peuple belliqueux du métier des armes aux habitudes et aux travaux de la paix. Quand, après un long règne, il eut terminé sa vie, les femmes romaines, le peuple et le sénat le pleurèrent. La nymphe Égérie s’éloigna de Rome, et vint cacher sa douleur dans les sombres forêts d’Aricie, où elle troublait de ses gémissements et de ses plaintes le culte de Diane, établi par Oreste. Que de fois les nymphes du lac et de la forêt lui firent de doux reproches, et lui adressèrent de consolantes paroles ! Que de fois le fils de Thésée lui dit : « Cesse de pleurer ! ton sort n’est pas le seul à plaindre ; regarde autour de toi, vois les malheurs des autres, et le tien te paraîtra plus léger. Hélas ! je voudrais bien ne pas avoir mon exempte à t’offrir ; mais il peut servir à soulager ta douleur. Tu as sans doute entendu parler d’un Hippolyte, mort victime de la crédulité d’un père et de la perfidie d’une infâme marâtre ; tu vas être étonnée, tu m’en croiras à peine, je suis cet Hippolyte. Jadis la fille de Pasiphaé, après d’inutiles efforts pour me faire souiller le lit paternel, tourna son crime contre moi, et soit crainte, soit colère, elle m’accusa de vouloir ce qu’elle voulait elle-même. Innocent, je fus chassé d’Athènes par Thésée, avec la malédiction paternelle sur ma tête. Monté sur un char, j’allais à Trézène chercher un asile auprès de Pitthée, et déjà je touchais aux rivages de Corinthe : soudain la mer se soulève ; une masse d’eau effroyable, une montagne humide, se gonfle en mugissant ; elle s’ouvre et vomit, parmi les vagues écumantes, un monstre armé de cornes ; sa vaste poitrine se dresse au-dessus des flots ; l’onde jaillit de ses naseaux et de sa large gueule. Au milieu de mes compagnons épouvantés, seul, tout entier à la douleur de l’exil, je reste sans effroi. Mais à la vue du monstre, mes fiers coursiers, frappés d’horreur, les oreilles dressées, s’élancent vers la mer ; la frayeur les trouble et les emporte ; ils précipitent le char à travers des rochers escarpés. Je lutte pour les soumettre au frein blanc d’écume ; je me penche en arrière ; je tire à moi les rênes ; et toute leur fougue n’eût pas triomphé de mes efforts ; mais une des roues heurte contre le tronc d’un arbre, se brise et saute en éclats. Le choc me jette hors du char ; je tombe embarrassé dans les guides : elles traînent après elles mes entrailles palpitantes ; ma chair en lambeaux, mes membres épars, pendent aux ronces, aux pointes aiguës des rochers ; un tronc hideux est emporté par le char ; mes os crient affreusement et se brisent ; mon âme s’exhale avec effort : je n’avais plus la forme humaine ; tout mon corps n’était qu’une plaie. Ô Égérie, oserais-tu comparer ton malheur au mien ? J’ai vu les sombres royaumes ; j’ai baigné mon corps déchiré dans les eaux brûlantes du Phlégéthon ; il a fallu les secrets tout-puissants d’Esculape pour me rendre à la vie, et, malgré Pluton indigné, ses plantes et son art y ont réussi. Mais la vue d’un mortel arraché aux enfers était pour bien des dieux un affront : Diane m’enveloppa d’un nuage ; et, pour éloigner de moi tout péril, pour me soustraire à des regards ennemis, elle me fit paraître plus âgé, elle rendit mes traits méconnaissables. La Crète ou Délos devaient être d’abord mon séjour ; la déesse hésita longtemps, et finit par me transporter dans ces lieux, où j’ai quitté le nom qui pouvait me rappeler le triste souvenir de mes coursiers : « Tu n’es plus Hippolyte, me dit-elle, sois Virbius ». Depuis j’habite ces forêts ; je suis un des dieux inférieurs, et, caché sous la protection de Diane, je préside à son culte ».

Le récit des malheurs d’Hippolyte n’a pu soulager ceux d’Égérie ; tristement couchée au pied du mont Albain, elle fondait en larmes. Enfin la sœur d’Apollon, touchée de cette pieuse douleur, changea la nymphe en une fontaine dont les eaux ne doivent jamais tarir.

À la vue de ce prodige, les nymphes et le fils de Thésée furent saisis d’un étonnement pareil à celui du laboureur d’Étrurie, quand il vit une motte de terre s’élancer d’elle-même du sillon, prendre la figure humaine, et ouvrir la bouche pour annoncer l’avenir. Cet homme merveilleux reçut le nom de Tagès, et il enseigna le premier aux Étrusques l’art de pénétrer dans les secrets du destin.

Tel fut aussi l’étonnement de Romulus, après avoir enfoncé sa lance sur le mont Palatin, lorsqu’il la vit se revêtir de feuilles. Le fer avait pris racine, et l’arme meurtrière, changée en arbrisseau flexible, offrait une ombre inattendue aux spectateurs stupéfaits.

Tel fut enfin Cipus, quand il aperçut ses cornes dans les eaux du Tibre. Il les voit, et se croyant le jouet d’une trompeuse image, il passe et repasse la main sur son front ; il touche ce qu’il a vu, et ne peut plus douter du témoignage de ses yeux. Il s’arrête, au moment où, vainqueur des ennemis de Rome, il allait rentrer dans la ville ; et les mains et les yeux levés vers le ciel : « Grands dieux, s’écrie-t-il, qu’annoncez-vous par ce prodige ? Si c’est un bonheur, que ce soit le bonheur de ma patrie ! si c’est un malheur, qu’il retombe sur moi seul ! » Sur un autel de vert gazon, il brûle un pieux encens ; une coupe à la main, il fait des libations d’un vin pur ; il immole deux brebis, pour consulter les dieux dans leurs entrailles palpitantes. Et d’abord l’aruspice d’Étrurie reconnaît les signes certains, quoique obscurs, d’immenses événements ; puis, des fibres de la victime, il relève un regard perçant sur le front de Cipus : « Roi, salut ! lui dit-il ; oui, Cipus, ces cornes me le disent, c’est à toi et aux tiens qu’est réservé l’empire du Latium. Mais hâte-toi ; entre dans Rome ; les portes sont ouvertes : une fois dans la ville, tel est l’arrêt du destin, tu seras roi, et tu pourras sans péril laisser à tes enfants un sceptre éternel ». Cipus recule, et détourne avec effroi ses yeux des remparts de Rome : « Loin, bien loin de tels présages ! s’écrie-t-il ; que les dieux les écartent ! Et pour moi, mieux vaut terminer ma vie dans l’exil que roi au Capitole ». Il dit, et se hâte de convoquer le peuple et le sénat : il a eu soin de cacher son front sous une couronne pacifique de laurier ; et, du haut d’un tertre élevé par les soldats, après avoir, selon l’antique usage, invoqué les dieux : « Romains, dit-il, il y a parmi vous un homme qui sera roi, si vous ne le chassez loin de vos murs : je ne vous dirai pas son nom, mais le signe qui le distingue : son front est armé de cornes. Si jamais, un augure l’a prédit, il met un pied dans Rome, vous serez tous ses esclaves. Il aurait déjà pu franchir les portes ; elles lui étaient ouvertes : mais je m’y suis opposé, malgré les liens étroits qui nous unissent. Romains, proscrivez cet homme : chargez-le de chaînes, s’il le faut ; ou que la mort du tyran dont les destins vous menacent mette fin à vos craintes ». À ces mots, on entend dans la foule comme le murmure des vents furieux à travers les hautes forêts de pins, ou comme le bruit lointain des vagues de la mer. Mais, au milieu des confuses clameurs de la multitude agitée, ce cri domine : « Où est-il ? » et chacun regarde au front son voisin, pour découvrir le signe indiqué. Cipus reprend la parole : « Celui que vous cherchez, dit-il, le voici » ; et malgré le peuple, il jette les lauriers qui couvraient sa tête ; le signe fatal apparaît. Les Romains baissent les yeux en gémissant ; ils n’ont vu qu’à regret ce front brillant d’une si belle gloire ; ils ne peuvent souffrir plus longtemps qu’il soit dépouillé de la couronne du triomphe, et Cipus est obligé de la reprendre. Pour honorer son dévouement, le sénat lui accorde tout le terrain que peut embrasser, dans un circuit, le sillon tracé par les bœufs, depuis le lever jusqu’au coucher du soleil ; et sur les portes d’airain de la ville il fait graver deux cornes semblables à celles de Cipus, qui doivent éterniser sa mémoire.

Dites-moi maintenant, Muses, divinités des portes, vous à qui la nuit des temps ne peut rien dérober, dites-moi comment le fils d’Apollon et de Coronis, Esculape, est arrivé dans l’île du Tibre, et comment Rome l’a mis au nombre de ses dieux.

Jadis un horrible fléau avait infecté l’air du Latium ; le sang se corrompait dans les veines, et les hommes se traînaient comme des spectres livides. La mort frappait sans relâche, et se jouait de tous les efforts humains, de toutes les ressources de l’art. On eut recours aux dieux. Des députés se rendent à Delphes, située au centre du monde, pour consulter Apollon : ils le suppliaient d’avoir pitié de Rome, de la secourir dans son malheur, et de la sauver par un oracle. Soudain, le temple, le laurier et le carquois du dieu, tout tremble à la fois ; et les Romains, saisis d’une sainte frayeur, entendent sortir du fond du sanctuaire ces paroles : « Ce que vous venez demander ici, vous pouviez et vous devez le demander dans un lieu plus près de vous. Ce n’est pas Apollon qui doit mettre fin à vos souffrances, mais le fils d’Apollon. Allez sous d’heureux auspices, et faites-le venir dans vos murs ». Dès que le sénat a connu cette réponse, il s’informe du lieu qu’habite le fils d’Apollon, et des ambassadeurs font voile vers Épidaure. À peine leur vaisseau a-t-il touché le rivage, qu’ils se présentent devant le peuple et le sénat des Grecs ; ils les supplient de leur céder le dieu dont la présence peut seule, car tel est l’arrêt du destin, apaiser le fléau qui ravage le Latium. Les avis se partagent : les uns veulent accorder aux Romains le secours qu’ils demandent ; le le plus grand nombre s’y refuse, et soutient qu’il ne faut pas affaiblir Épidaure, en livrant le dieu qui le protège. Au milieu de ces incertitudes, le crépuscule vient chasser les derniers rayons du jour, et la nuit enveloppe la terre de ses ombres. Le dieu apparaît en songe aux Romains, tel qu’on le voit dans son temple, un bâton noueux dans la main gauche, et de la droite caressant sa longue barbe : « Ne crains rien, je te suivrai, dit-il à chacun d’eux, avec une voix amie ; mais je changerai de figure. Vois ce serpent roulé autour de mon bâton ; regarde-le bien, pour être sûr de le reconnaître ; je prendrai sa forme, mais je serai plus grand, tel qu’il convient à un dieu de se montrer ». Il dit, et disparaît ; le sommeil s’éloigne avec lui, et le jour naissant succède au sommeil. Les magistrats d’Épidaure, toujours irrésolus, se réunissent dans le temple d’Esculape : ils le conjurent de faire connaître, par des signes divins, le séjour qu’il veut habiter. À cette prière, le dieu, sous la forme d’un serpent à la crête d’or, annonce par des sifflements sa présence. Il paraît, et la statue, l’autel, les portes, le marbre du parvis, le faîte doré du temple sont ébranlés. Il s’arrête au milieu du sanctuaire, se dresse, et jette autour de lui des regards étincelants. La foule recule d’épouvante ; mais le prêtre, au front ceint de bandelettes, a reconnu la divinité. « C’est le dieu, c’est le dieu ! s’écrie-t-il ; vous tous ici présents, adorez et priez avec moi. Dieu puissant, que ta présence nous soit heureuse ; daigne protéger le peuple qui révère tes autels ». À la voix du pontife, chacun adore et prie : les Romains répètent ses paroles, et implorent de la voix et du cœur la protection d’Esculape. Il exauce leurs vœux, et, en signe de consentement, il agite sa crête, avec un triple sifflement. Alors il glisse sur les degrés de marbre ; mais, avant de sortir, il tourne la tête en arrière, regarde encore une fois les antiques autels, et salue en partant le temple qu’il aimait. Son corps immense serpente sur la terre jonchée de fleurs, et se roule en longs anneaux ; il traverse la ville, et arrive à l’enceinte qui protège le port. Là, il s’arrête un moment ; et après avoir promené un paisible regard sur la foule qui l’avait pieusement suivi, comme pour la remercier de son respect, il monte sur le vaisseau latin. Le navire fléchit sous le poids de la divinité ; et les Romains joyeux, après avoir immolé un taureau sur le rivage, délivrent de ses liens le vaisseau couronné de fleurs.

Un souffle léger enfle la voile. Le dieu se redresse ; et, la tête posée sur la poupe, il contemple les flots azurés. Le vaisseau traverse heureusement la mer Ionienne ; et, au lever de la sixième aurore, il découvre l’Italie. Il dépasse le promontoire où s’élève le temple fameux de Junon Lacinienne, les rivages de Scylacée et ceux de l’Apulie. À force de rames, il évite, à gauche, les rochers d’Amphise, à droite, les bords escarpés de Céraunie. Il côtoie Roméchium, Caulon et Narycie, franchit le détroit, et double le cap de Pélore : il laisse derrière lui les îles d’Éole, les mines de Témèse, Leucosie, Pestum au doux climat et aux jardins de roses. De là il gagne Caprée, le promontoire de Minerve, les collines de Sorrente, fertiles en vins généreux, la ville d’Hercule, Stabies, l’oisive et indolente Parthénope, et le temple de la sibylle de Cumes. Il aperçoit tour à tour Baïes aux sources d’eaux thermales, Literne et ses champs couverts de lentisques, le Vulturne et ses eaux chargées de sable, Sinuessa où l’on voit tant de blanches colombes, les bords funestes de Minturne, Gaïète où Énée ensevelit sa nourrice, Formium, la ville d’Antiphate, les marais d’Anxur, la terre de Circé, et le solide rivage d’Antium. C’est vers ce point que les Romains tournent leurs voiles ; car la mer était devenue menaçante. Le dieu déroule ses immenses anneaux, et se glisse en rampant dans le temple d’Apollon, élevé sur ces bords. Cependant les flots se sont apaisés ; le dieu d’Épidaure quitte les autels hospitaliers de son père, sillonne le sable de ses bruyantes écailles, remonte le long du gouvernail, et pose de nouveau sa tête sur la poupe, tant que le vaisseau n’est pas arrivé à Castrum, aux champs sacrés de Lavinie, à l’embouchure du Tibre. C’est là que tout un peuple, et les hommes et les femmes, et les vierges sacrées de Vesta, se précipitent au-devant du dieu : mille cris de joie le saluent. Tandis que le vaisseau remonte rapidement les eaux du fleuve, sur les autels dressés le long des deux rives, l’encens brûle et pétille ; des nuages de parfums s’élèvent dans les airs ; les victimes bombent sous le fer fumant du sacrifice. Enfin on est arrivé dans la capitale de l’univers : le serpent s’élève jusqu’à la pointe du mât ; il agite sa tête, et regarde autour de lui quel lieu il doit choisir pour sa demeure. Le Tibre, dans son cours, se partage en deux bras d’une égale largeur, qui environnent de leurs eaux une île à laquelle le fleuve a donné son nom. C’est là qu’en sortant du vaisseau le serpent se retire ; il reprend sa figure, met fin aux ravages du fléau, et sa présence a sauvé Rome.

Cependant Esculape n’est dans nos temples qu’un dieu étranger : César est dieu dans sa patrie. Grand sous la cuirasse et sous la toge, ce n’est pas seulement à ses triomphes, à ses lois, à ses victoires gagnées en courant, c’est aussi à son fils qu’il doit de briller parmi les astres, sous la forme d’une nouvelle comète : et, de tous ses titres, le plus beau est celui d’avoir donné la vie à Auguste. Oui, pour César, il est moins glorieux d’avoir dompté les Bretons, défendus par l’Océan, d’avoir montré aux sept bouches du Nil ses flottes victorieuses, d’avoir soumis au peuple romain les Numides rebelles, l’Africain Juba, et le Pont encore rempli du nom de Mithridate, d’avoir souvent et parfois obtenu le triomphe, que d’être le père du grand homme auquel les dieux ont donné l’empire de la terre, pour le bonheur du genre humain. Auguste ne pouvait sortir du sang d’un mortel ; il fallait que César devînt dieu : il le fut ; mais la mère d’Énée eut d’abord la douleur de voir préparer sa mort, et les conjurés aiguiser leurs poignards. Elle court, pâle d’effroi, et à tous les dieux qu’elle rencontre : « Voyez, s’écrie-t-elle, voyez quel affreux complot on trame contre moi, de quels pièges on entoure l’unique rejeton d’Iule ! Seule, serai-je toujours en proie à de nouvelles douleurs ? Un jour a vu Diomède me blesser de sa lance ; un autre vit, à ma honte, Ilion périr malgré mon appui ; moi-même j’ai vu mon fils jeté par la tempête de rivage en rivage, je l’ai vu descendre aux sombres bords, et Turnus, ou plutôt Junon, lui disputer un asile ! Mais pourquoi rappeler ces vieilles douleurs ? Pourquoi tous ces souvenirs du passé, quand un malheur est là qui me menace ? Voyez aiguiser contre moi ces poignards impies ; écartez-les : de grâce, loin, bien loin, un tel crime ! Que le meurtre du pontife ne fasse pas éteindre le feu sacré de Vesta ».

Vénus se désespère, et remplit le ciel de ses plaintes. Les dieux, émus de pitié, ne peuvent briser les arrêts de fer des trois sœurs, mais ils donnent des signes certains des calamités futures. Au sein de noirs nuages, on entend le fracas des armes, mêlé au son terrible des trompettes et des clairons ; la face du soleil pâlit, et couvre la terre épouvantée d’une lumière livide ; on voit, au milieu des étoiles, briller des torches flamboyantes, et avec la pluie, tomber des gouttes de sang ; le front lumineux de Lucifer se voile d’une sombre couleur ; le char de la Lune roule ensanglanté. En mille endroits, le hibou funèbre donne de sinistres présages, l’ivoire répand des larmes ; du fond des bois sacrés s’élèvent des chants sinistres et des voix menaçantes. Aucune victime ne peut apaiser les dieux ; les entrailles palpitantes annoncent d’effroyables tumultes tout près d’éclater ; on trouve la partie supérieure du foie coupée par le couteau du sacrifice. Dans le forum, autour des maisons et des temples, des chiens hurlent pendant la nuit ; on voit errer dans l’ombre des spectres silencieux, et la ville tremble sur ses fondements. Mais les avertissements des dieux ne peuvent triompher du crime et du destin : les poignards sont tirés au milieu du sénat, c’est le lieu que les conjurés ont choisi pour assassiner César.

À cette vue, Vénus se meurtrit le sein ; elle voudrait cacher César dans le nuage qui déroba Pâris à la vengeance de Ménélas, et le fils d’Anchise à l’épée de Diomède. « Seule, ô ma fille, lui dit Jupiter, crois-tu pouvoir changer l’immuable arrêt du destin ? Entre, tu le peux, dans le séjour des trois sœurs ; là, tu verras les tables de l’avenir, ouvrage immense de fer et d’airain : sur leur base éternelle, elles ne craignent ni le choc des cieux ni les éclats de la foudre. Là, tu verras, fixées sur un métal impérissable, les destinées de ta race : moi-même, je les ai lues et gravées dans ma mémoire ; je veux te dévoiler les mystères de l’avenir. Celui dont tu pleures le sort, ô Vénus, a rempli toutes les années qu’il devait à la terre : grâce à toi et à son fils, il prendra place dans le ciel, et des autels lui seront dressés parmi les hommes : ce fils, héritier du nom de César, soutiendra le fardeau de l’empire, et, vengeur de son père assassiné, il aura pour lui les dieux dans les combats. Il forcera Mutine assiégée à se soumettre et à demander la paix : Pharsale sentira sa présence, et les champs de Philippes boiront encore une fois le sang romain. Un grand nom sera vaincu dans les mers de Sicile ; une reine d’Égypte, épouse d’un général romain, tombera du trône, après avoir, dans le fol orgueil de son hymen, menacé d’asservir le Capitole au Nil. Sans énumérer les nations barbares répandues sur les bords des deux Océans, sache que son empire embrassera toute la terre habitable : la mer elle-même sera son esclave. Après avoir donné la paix au monde, il tournera sa pensée vers les institutions publiques : ses lois grandes et sages seront la règle de l’état, et ses exemples, celle des mœurs. Dans sa prévoyance de l’avenir, et du bonheur futur des nations, il fera porter au fils de sa chaste épouse et son nom et une partie du fardeau de l’empire. Enfin, après avoir compté sur la terre autant d’années que le vieux Nestor, il ira rejoindre ses aïeux dans le céleste séjour. Mais toi, ô ma fille, reçois l’âme de César arrachée par le fer à sa mortelle demeure ; et, sous la forme d’un astre, que le dieu Julius veille, du haut des cieux, sur le forum et sur le Capitole ».

Il dit, et Vénus s’empresse de descendre au milieu du sénat : invisible à tous, elle recueille l’âme du héros expirant, et sans lui laisser le temps de s’évanouir dans les airs, elle l’emporte au milieu des astres. Mais, dans son vol, Vénus la sent qui se fait dieu et s’embrase : elle la laisse échapper de son sein : l’âme s’envole au-dessus de la lune, et traînant après elle une longue chevelure enflammée, elle brille comme une étoile. C’est de là que César, témoin de la gloire de son fils, plus belle encore que la sienne, s’applaudit d’être vaincu par lui. Auguste ne veut pas que ses actions soient mises avant les actions de son père ; mais la renommée, libre, et au-dessus de toutes lois, s’obstine à le placer avant César, et lui résiste en ce seul point. Ainsi le nom d’Atrée est moins brillant que celui d’Agamemnon ; Égée est au-dessous de Thésée ; Pélée, au-dessous d’Achille ; et pour prendre un exemple plus digne de mon sujet, Saturne le cède à Jupiter. Jupiter règne dans le ciel ; la terre obéit à Auguste : tous deux sont les pères et les souverains de leur empire.

Dieux, compagnons d’Énée, à qui le fer et la flamme ont ouvert le passage, dieux Indigètes, Quirinus, père de Rome ; Mars, père de Quirinus ; Apollon et Vesta, que César a placés parmi les dieux domestiques ; et toi, grand Jupiter, adoré sur la roche Tarpéienne ; et vous tous, dieux, que le poète peut et doit invoquer ; écoutez ma prière ! Reculez bien loin au-delà de notre siècle le jour où ce front auguste disparaîtra du monde qu’il gouverne, pour aller briller dans le ciel ; le jour où, loin de cette terre, le fils de César écoutera parmi vous les vœux des mortels.

Enfin, j’ai terminé un ouvrage que ni le courroux de Jupiter, ni le fer, ni la flamme, ni la dent des années ne pourront détruire ! Il peut venir, le jour fatal qui doit arrêter le cours incertain de ma vie : il n’a d’empire que sur mon corps. La plus noble partie de moi-même, immortelle, sera ravie dans la région des astres, et mon nom ne périra jamais. Dans tous les lieux ouverts par la victoire à la puissance romaine, mes vers seront lus ; et, si les pressentiments du poète ne sont pas trompeurs, je vivrai par la gloire dans toute la durée des siècles.