Les Métamorphoses (Apulée)/Traduction Bastien, 1787/Du Démon de Socrate

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DU DÉMON,

ou

ESPRIT FAMILIER

DE

SOCRATE,

PAR APULÉE,

PHILOSOPHE PLATONICIEN.


AVERTISSEMENT.


Ce petit Traité, dans lequel Apulée prétend donner une juste idée du Démon ou Esprit familier de Socrate, n’est pas le moins curieux de ses ouvrages. Il a paru assez important à S. Augustin, pour mériter qu’il le réfutât fort sérieusement, comme il a fait dans le huitième livre de la Cité de Dieu, dont il occupe huit chapitres entiers[1].

Notre auteur, à l’occasion de ce Démon de Socrate, a fait entrer dans ce livre toute la doctrine des Pythagoriciens et des Platoniciens, puisée chez les Chaldéens, touchant les Dieux, les Démons, les Génies, les Manes, et généralement tout ce qu’on appelle Esprits.

Il contient en abregé tout ce que Platon en dit dans[2] six de ses Dialogues, et dans l’Apologie de Socrate.

Plutarque[3] a traité le même sujet dans un long Dialogue qui en porte le nom, son récit et le détail qu’il en fait, sont cependant différens.

Il n’est pas difficile de voir que c’est dans ces sources que le Comte de Gabalis, et tous les autres qui ont écrit avant lui de cette matière, ont puisé leurs rêveries.

Ce livre, au jugement de Wowerius, contient la Métaphysique de Platon ; c’est pour cela, dit-il, qu’il est placé dans les Ouvrages d’Apulée immédiatement après les trois livres qui contiennent la Physique, la Morale et la Dialectique de ce Philosophe.

Comme il y est traité de la nature des Génies et des Démons, par le ministère desquels Apulée prétend que se produisent les miracles magiques, les prédictions des Devins, et tous les autres effets qui paroissent surpasser les forces ordinaires des causes naturelles, j’ai cru qu’après la lecture des livres de l’Ane d’or, remplis des prodiges de la magie, et des merveilles opérées par la force des enchantemens, le Lecteur ne seroit pas fâché de trouver ici la traduction d’un Livre où les causes en sont marquées.


DU DÉMON,

OU

ESPRIT FAMILIER

DE

SOCRATE

Platon a divisé en trois tout ce qui est dans la nature, et particulièrement les êtres animés, et il a cru qu’il y avoit des Dieux supérieurs, d’autres inférieurs, et d’autres qui tiennent le milieu ; et l’on doit concevoir qu’ils diffèrent entre eux, non-seulement par la distance des lieux qu’ils habitent, mais aussi par l’excellence de leur nature ; ce qui ne se connoît pas par une seule ou par deux raisons, mais par un fort grand nombre.

Pour plus de netteté, Platon commence par leur différente situation. Il a assigné le ciel aux Dieux immortels, comme il convient à la dignité de leur essence ; et ces Dieux célestes nous sont connus, les uns seulement par les yeux de l’entendement, et les autres par les yeux corporels.

Flambeaux de l’univers, toujours vifs et brillans,
Vous qui réglez le cours des saisons et des ans.

Géorgiques de Virg. l. i.

Nous voyons non-seulement ces Dieux suprêmes ; le soleil, père du jour, et la lune, rivale du soleil, et l’honneur de la nuit. Soit qu’elle répande une lumière différente, suivant qu’elle paroît, en croissant, à moitié, aux trois quarts, ou dans son plein, plus lumineuse à mesure qu’elle s’éloigne du soleil, et marquant les mois de l’année par son croissant et son décours toujours égaux, soit que sa blancheur lui soit propre, ainsi que le croient les Chaldéens, et qu’ayant une moitié lumineuse, et l’autre qui ne l’est pas, elle nous paroisse ainsi changeante, à cause de la circumvolution de son disque mipartie ; soit que, n’ayant aucune blancheur d’elle-même, elle ait besoin d’une lumière étrangère, et qu’étant un corps opaque et poli, comme une espèce de miroir, elle reçoive les rayons du soleil, tantôt obliquement, et tantôt directement, et que, pour me servir de l’expression de Lucréce,

Son corps répande une fausse lumière,

sans m’arrêter à examiner ici, laquelle de ces deux opinions est la véritable, il est certain qu’il n’y a point de Grec ni de Barbare qui ne conjecture facilement que la lune et le soleil sont des Dieux ; et non-seulement ces deux astres, mais aussi ces cinq étoiles que le vulgaire appelle errantes, qui néanmoins par des mouvemens certains et invariables, font éternellement leur cours divin avec un ordre merveilleux. Elles ne suivent pas à la vérité la même route les unes ni les autres ; mais toutes, avec une égale rapidité, font voir, par leurs admirables changemens, tantôt leurs progressions, et tantôt leurs rétrogradations, selon la situation, la courbure et l’obliquité des cercles qu’elles décrivent, qui sont parfaitement connus par ceux qui sont versés dans la connoissance du lever et du coucher des signes du Zodiaque.

Vous qui suivez les sentimens de Platon, mettez au nombre de ces Dieux visibles,

Les Hyades[4], l’Arcture[5] avec l’une et l’autre Ourse.

aussi-bien que ces autres Dieux brillans qui, dans un temps serein, embellissent la céleste cour, lorsque la nuit étale ces tristes et majestueuses beautés, dont elle a coutume de se parer, et que nous voyons, (comme dit Ennius ) les gravures éclatantes et diversifiées de ce parfait bouclier du monde.

Il y a une autre espèce de Dieux que la nature a refusé à nos regards, et que cependant, avec admiration, notre imagination nous représente, lorsqu’avec attention nous les considérons des yeux de l’esprit. En voici douze qu’Ennius a exprimés en deux vers latins,

Juno, Vesta, Minerva, Ceres, Diana, Venus, Mars,
Mercurius, Jovi, Neptunus, Vulcanus, Apollo.

Sans les autres de même nature, dont les noms sont depuis long-temps assez familiers à nos oreilles, et dont notre esprit conçoit les différens pouvoirs par les divers bien-faits, qu’on en reçoit ici-bas dans les choses que chaque divinité gouverne.

Au reste, ce grand nombre de profanes que la philosophie rejette, qui n’ont nulle connoissance des choses saintes, que la raison n’éclaire point ; ces hommes, dis-je, sans religion, et incapables de parvenir à la connoissance de la vérité, déshonorent les Dieux par un culte scrupuleux, ou par un mépris insolent, la superstition causant la timidité des uns, et l’impiété, l’arrogance et la fierté des autres. Il y en a beaucoup qui révèrent tous ces Dieux qui sont dans le ciel, loin du commerce des hommes, mais ils les honorent par un culte illégitime ; tous les craignent, mais d’une crainte grossière et ignorante ; quelques-uns, en petit nombre, nient leur existence, mais avec la dernière impiété.

Platon croit que ces Dieux sont des substances immatérielles, animées, sans commencement ni fin, qui ont existé de toute éternité, et qui existeront éternellement, distinguées de la matière par leur propre essence, jouissantes de la suprême félicité, due à leur nature intelligente, bonnes sans la communication d’aucun bien externe, mais par elles-mêmes, et qui ont facilement, simplement, librement et parfaitement tout ce qui leur convient.

Le père de ces Dieux est le souverain Seigneur et Créateur de tous les êtres ; il est dégagé de la nécessité d’agir ou de rien souffrir, et n’est soumis à aucun soin. Mais, pourquoi voudrois-je en parler présentement, puisque Platon, qui étoit doué d’une éloquence divine, et dont les raisonnemens étoient dignes des Dieux immortels, assure très-souvent que l’immense et ineffable grandeur de cette divinité est tellement au-dessus de nos conceptions, que tous les discours humains n’ont point d’expressions qui puissent même en donner la moindre idée. Qu’à peine les sages peuvent parvenir à la connoissance de ce Dieu, lors même que leur ame détachée, pour ainsi dire, de leur corps, s’élève à la plus haute contemplation, et qu’enfin ils n’apperçoivent quelquefois quelques rayons de sa divinité, que comme on voit un éclair qui brille un instant au milieu d’une épaisse obscurité.

Je passerai donc sous silence cet endroit où non-seulement je manque de termes pour exprimer dignement un si grand sujet, mais même où Platon, mon maître, en a manqué, et je n’en dirai pas davantage sur une matière qui est infiniment au-dessus de mes forces. Je descendrai du ciel sur la terre, où l’homme tient le premier rang entre les animaux, quoique la plupart des hommes corrompus, faute d’une bonne éducation, imbus de mille erreurs, et noircis de crimes affreux, aient presque entièrement étouffé la douceur de leur naturel, et soient devenus si féroces, qu’on peut dire que l’homme s’est rendu le plus méprisable de tous les animaux ; mais il n’est pas question présentement de discourir des erreurs, il s’agit de la division de la nature.

Les hommes sont sur la terre doués de raison et de l’usage de la parole ; ils ont une ame immortelle enveloppée d’une matière périssable : leur esprit est inquiet et léger, leur corps est terrestre et infirme, leurs mœurs sont différentes, leurs erreurs sont semblables, toujours entreprenans, espérans jusqu’au dernier soupir, travaillans vainement, sujets aux caprices de la fortune, et enfin tous soumis à la mort. Éternels cependant dans leur espèce, ils changent seulement en ce qu’ils se succèdent les uns aux autres en fort peu de temps. Ils n’acquièrent la prudence que bien tard, et trouvent bien-tôt la fin d’une vie qu’ils passent dans des misères continuelles.

Vous avez donc deux espèces d’êtres animés, les Dieux qui diffèrent infiniment des hommes par l’élévation de leurs demeures célestes, par l’éternité de leur vie, et la perfection de leur nature, n’ayant nulle communication prochaine avec les hommes, puisqu’ils en sont séparés par un si grand espace ; outre que la vie dont ils jouissent ne souffre jamais la moindre altération, et est éternelle, qu’ici-bas celle des hommes s’écoule et trouve sa fin, et que les esprits des Dieux sont élevés à la félicité, et ceux des hommes abattus dans les calamités.

Mais, quoi ? est-ce que la nature ne s’est point unie elle-même par quelque enchaînement ? a-t-elle voulu se diviser entre les Dieux et les hommes, et demeurer, pour ainsi dire, interrompue et imparfaite ; car, comme dit le même Platon, aucun Dieu ne converse avec les hommes, et c’est une des plus grandes preuves de leur dignité, de ce qu’ils ne se souillent point par aucun commerce avec nous. On en voit quelques-uns foiblement, j’entens les astres ; et les hommes sont encore incertains de leur grandeur et de leur couleur. Les autres ne se connoissent que par l’entendement et même avec beaucoup de peine ; ce qui, sans doute, n’est pas surprenant dans les Dieux immortels, puisque même parmi les hommes, celui qui, par les faveurs de la fortune, se trouve élevé sur le trône chancelant d’un empire, se laisse difficilement aborder, et passe sa vie sans témoins et caché dans le sanctuaire de sa grandeur ; car la familiarité fait naître le mépris, et la rareté excite l’admiration.

Que faut-il donc faire, me dira quelque orateur ? Suivant votre opinion, qui a quelque chose de divin, à la vérité, mais en même-temps de fort cruel, s’il est vrai que les hommes soient absolument bannis du commerce des Dieux immortels ; si, relégués ici bas sur la terre, toute communication leur est interdite avec les habitans des cieux, et s’il est vrai qu’au lieu que le berger visite ses troupeaux, et l’écuyer ses haras, nul d’entre les Dieux ne vient visiter les hommes pour réprimer la férocité des méchans, rendre la santé aux malades, et secourir ceux qui sont dans la nécessité. Aucun Dieu, dites-vous, ne se mêle des choses humaines. A qui donc adresserai-je mes prières ? à qui ferai-je des vœux ? à qui immolerai-je des victimes ? qui invoquerai-je dans tout le cours de ma vie, comme le consolateur des malheureux, l’ami des bons et l’ennemi des méchans ? Enfin, qui prendrai-je à témoin de mes sermens ? dirai-je, comme Iülus, dans Virgile : Je jure par cette tête, par laquelle mon père faisoit ordinairement son serment[6] ! Mais Iülus, Enée, votre père, pouvoit bien jurer ainsi parmi les Troyens ses compatriotes, et peut-être même parmi les Grecs qu’il connoissoit par les batailles où il s’étoit trouvé contre eux ; cependant, si, entre les Rutulois qu’il n’y a pas long-temps que vous connoissez, il ne s’en trouve aucun qui ajoute foi au serment que vous faites sur cette tête, quel Dieu répondra pour vous ? Sera-ce votre bras et votre javelot, comme au féroce Mezence, qui ne juroit jamais que par ce qui lui servoit à combattre.

Ce dard et cette main sont mes uniques Dieux.

L. 10 de l’Enéide.

Loin ces Dieux si cruels ! une main lasse de meurtres, et un javelot rouillé par le sang, ni l’un ni l’autre ne sont pas dignes que vous les invoquiez, et que vous juriez par eux, puisque cet honneur n’est dû qu’au plus grand des Dieux, et même, comme dit Ennius, le jurement s’appelle le serment de Jupiter[7].

Que me conseillez-vous donc ? Jurerai-je tenant un caillou à la main qui représente Jupiter, suivant l’ancienne coutume des Romains ? Certainement, si l’opinion de Platon est véritable, que les Dieux n’ont aucun commerce avec les hommes, cette pierre m’entendra plus facilement que Jupiter ; mais cela n’est pas vrai, car Platon vous répondra sur son opinion par ma bouche. Je ne prétens pas, dit-il, que les Dieux soient si éloignés et si différens de nous, que nos prières ne puissent parvenir jusqu’à eux ; car je ne leur ôte pas le soin, mais seulement l’administration des affaires d’ici-bas. Au reste, il y a de certaines puissances moyennes qui habitent cet intervalle aérien qui est entre le ciel et la terre, par le moyen desquelles nos vœux et nos bonnes actions passent jusques aux Dieux. Ces puissances que les Grecs nomment Démons, qui sont entre les habitans de la terre et des cieux, portent les prières et les supplications, et rapportent les secours et les bienfaits, comme des espèces d’interprêtes et d’ambassadeurs entre les hommes et les Dieux ; c’est par leur ministère, comme dit Platon dans son Banquet, qu’arrivent toutes les révélations et les présages, de quelque nature qu’ils puissent être, aussi bien que les divers miracles que font les magiciens ; car chacun de ces démons ou esprits, prend soin des choses qui regardent l’emploi qui lui est assigné, soit en faisant naître des songes, en disposant les entrailles des victimes, en gouvernant le vol ou le chant des oiseaux, en inspirant les prophètes, en faisant briller les éclairs dans les nues, ou en lançant la foudre ; en un mot, en dirigeant tout ce qui sert à connoître l’avenir. Et l’on doit être persuadé que toutes ces choses s’exécutent par la puissance, la volonté et le commandement des Dieux, mais par la médiation et le ministère des Démons ; car c’est par leur entremise et leur soin qu’Annibal est menacé en songe de perdre la vue, que les entrailles des victimes annoncent à Flaminius la défaite de son armée, que les augures font connoître à Attius Navius qu’il peut faire le miracle de couper avec un rasoir une pierre à aiguiser. C’est par eux que certains signes prédisent à quelques-uns leur avénement à l’Empire, qu’un aigle vient couvrir la tête du vieux Tarquin, que celle de Servius Tullius paroît tout en feu : enfin toutes les prédictions des devins, les expiations des Etruriens, les lieux frappés de la foudre, les vers des Sybilles, et généralement toutes les choses de cette nature, sont, comme je l’ai dit, les ouvrages de certaines puissances qui tiennent le milieu entre les hommes et les Dieux. Car il ne convient point à la dignité des Dieux du ciel, qu’aucun d’entre eux représente des songes à Annibal, ôte des mains des prêtres la victime qu’immoloit Flaminius, conduise le vol des oiseaux que consultoit Attius Navius, mette en vers les oracles des Sybilles, découvre la tête de Tarquin, et la recouvre aussi-tôt, ou environne de flammes celle de Servius, sans la brûler ; les Dieux suprêmes ne daignent pas s’abaisser à ces occupations, c’est là l’emploi de ces Dieux mitoyens qui habitent tout cet espace aérien, qui est entre le ciel et la terre ; de la même manière que les animaux qui sont ici-bas habitent des lieux différens, suivant la différence de leur nature qui destine les uns à marcher sur la terre, et les autres à voler dans l’air. Car, puisqu’il y a quatre élémens que tout le monde connoît, qui divisent la nature, pour ainsi dire, en quatre grandes parties, et qu’il y a des animaux particuliers à la terre, et d’autres au feu, suivant Aristote qui assure que certains animaux ailés volent dans les fournaises ardentes, et passent toute leur vie dans le feu, naissent avec lui, et meurent lorsqu’il s’éteint ; puisque d’ailleurs, ainsi que je l’ai dit ci-devant, nous voyons tant d’astres différens au-dessus des airs, c’est-à-dire, dans le feu élémentaire. Pourquoi la nature laisseroit-elle ce quatrième élément de l’air qui est si vaste, vuide de toutes choses et sans habitans ? Pourquoi ne s’engendreroit-il pas aussi-bien des êtres animés dans l’air, que dans le feu, dans l’eau et dans la terre ? car vous pouvez assurer que ceux qui croient que les oiseaux sont les habitans de l’air, se trompent extrêmement, puisqu’aucun oiseau ne s’élève plus haut que l’Olympe, qui est de toutes les montagnes la plus élevée, et qui cependant, selon les géomètres, n’a pas dix stades de hauteur perpendiculaire, et qu’il y a un si prodigieux, espace d’air jusqu’au ciel de la Lune où commence le feu élémentaire.

Quoi donc ! cette grande quantité d’air qui s’étend depuis la Lune jusqu’au sommet du mont Olympe, n’aura-t-il point ses êtres particuliers ? et cette partie de l’univers sera-t-elle impuissante et inanimée ? Car, si vous y prenez garde, les oiseaux sont plutôt des animaux terrestres qu’aériens, puisqu’ils passent leur vie sur la terre, qu’ils y prennent leur nourriture, qu’ils y reposent et qu’ils ne sont aériens que parce qu’en volant ils traversent l’air qui est voisin de la terre : Au reste, lorsque leurs aîles qui leur servent de rames sont fatiguées, la terre est pour eux comme un port où ils prennent du repos.

Si la raison demande donc évidemment qu’on conçoive qu’il doit y avoir dans l’air des êtres animés qui lui soient particuliers, il ne nous reste plus qu’à examiner, de quelle espèce et de quelle nature ils sont. Ils ne sont point terrestres en aucune manière, parce que leur propre poids les feroit descendre en bas ; aussi ne sont-ils point ignées, crainte que par leur chaleur ils ne s’élevassent jusqu’à la sphère du feu élémentaire. Formons donc des êtres d’une nature mitoyenne et conforme à la nature du lieu qu’ils habitent : Il faut, pour cela, nous imaginer et représenter à notre esprit des corps constitués, de manière qu’ils ne soient pas si pesans que ceux qui sont terrestres, ni si légers que les célestes, mais qui soient en quelque façon différens des uns et des autres, ou bien qui tiennent de tous les deux, soit qu’ils n’aient rien de commun avec eux, soit qu’ils participent de la nature des uns et des autres, ce qui est, à la vérité, plus facile à concevoir ainsi que de l’autre manière.

Il faut donc que les corps de ces démons aient en même-temps quelque pesanteur, qui les retiennent pour n’être pas élevés en haut, et quelque légèreté qui les soutienne pour ne pas tomber en bas. Mais afin que vous ne pensiez pas que j’imagine des choses incroyables à la manière des Poètes, je commencerai par vous donner un exemple de cet équilibre ; car les nuées sont à-peu-près semblables à la légèreté des corps de ces démons ; si elles n’avoient absolument aucune pesanteur, on ne les verroit jamais, comme nous les voyons fort souvent, abaissées au-dessous du sommet d’une haute montagne, l’entourer, comme une espèce de collier. Au reste, si leur densité et leur pesanteur étoit telle qu’elle ne fût tempérée par aucune légèreté qui les soutînt, il est certain que d’elles-mêmes elles tomberoient violemment contre terre, ainsi que pourroit faire une pierre ou une masse de plomb. Mais on les voit suspendues et mobiles dans cette mer aérienne, aller de côté et d’autre, suivant qu’elles sont poussées par les vents, changeant peu à-peu de figure, à mesure qu’elles s’approchent ou qu’elles s’éloignent ; car, si elles sont trop pleines d’eau, elles s’abaissent pour produire de la pluie. Ainsi, plus les nuages sont chargés d’humidité, plus on les voit noirs et épais s’approcher doucement de la terre, et moins ils en sont chargés, plus on les voit brillans et semblables à des pelotons de laine s’élever rapidement en haut. N’entendez-vous point ce que Lucrèce dit si élégamment sur le tonnerre :

Cet effroyable bruit qu’excite le tonnerre
N’est que l’effet commun des vapeurs de la terre.
Et qu’un amas confus de nuages ardens,
Qui se heurtent et s’échauffent agité par les vents.

Lucrèce. l. 6.

Si les nuées qui proviennent de la terre et qui y retombent, volent dans les airs, que pensez-vous enfin des corps des Démons qui sont d’une matière infiniment plus subtile et moins condensée ? car il ne sont point composés de la matière noire et impure, dont les nuages sont formés, mais du plus clair, du plus fluide et du plus pur de l’élément de l’air ; ce qui fait qu’il n’est pas aisé à aucun homme de les voir, à moins qu’ils ne se rendent visibles par l’ordre des Dieux, parce que leurs corps n’ont aucune solidité terrestre qui occupe la place de la lumière qui puisse s’opposer à nos yeux, et où les rayons de notre vue venant à heurter s’arrêtent nécessairement. Mais ils sont d’une matière rare, brillante et subtile, de manière que ces mêmes rayons les pénètrent à cause de leur peu de densité, que leur éclat nous éblouit, et que nos regards ne peuvent avoir de prise sur eux à cause de la subtilité de la matière dont ils sont formés.

C’est ainsi que la Minerve d’Homère descend, par l’ordre de Junon, au milieu des Grecs, pour modérer le courroux d’Achille.

Présente à ses regards, pour tout autre invisible.

C’est ainsi que dans Virgile, Juturne se trouve au milieu d’une nombreuse armée, pour secourir son frère.

Au milieu des soldats, nul ne la sauroit voir.

Par une raison différente de celle du soldat fanfaron de Plaute, qui se vante, qu’avec son bouclier il éblouissoit les yeux de ses ennemis.

Mais, pour ne pas m’étendre davantage sur de pareils exemples, les poètes (en quoi ils ne s’éloignent pas de la vérité) feignent qu’il y a des Dieux du nombre de ces Démons qui ont de la haine pour de certains hommes et de l’amitié pour d’autres. Ils prétendent qu’ils donnent aux uns de l’élévation dans le monde, et les rendent heureux, qu’ils abaissent les autres, et les accablent de disgraces. Il s’ensuit de-là que ces Dieux sont susceptibles de pitié, de colère, de tristesse et de joie, qu’ils éprouvent les divers changemens de l’esprit humain, et qu’ils sont exposés à tous les orages de cette mer tumultueuse de pensées, où flottent notre cœur et notre esprit.

Ces troubles et ces tempêtes sont bien opposés à la tranquillité des Dieux célestes ; car tous ces habitans des cieux ont toujours l’esprit dans le même état et dans une perpétuelle égalité. Il n’est jamais ébranlé de sa situation ordinaire, ni par la douleur, ni par le plaisir, et jamais son éternelle et permanente disposition n’est sujette à aucun changement subit, soit par l’impression de quelque puissance étrangère, parce que rien n’est plus puissant que Dieu, soit par son propre mouvement, parce que rien n’est plus parfait que Dieu. En effet, comment celui qui change d’un premier état à un autre meilleur, peut-il être estimé parfait, d’autant plus principalement qu’il n’y a personne qui, par son propre choix, prenne une nouvelle situation, à moins qu’il ne soit las et ennuyé de celle où il étoit auparavant ; car ce changement d’action ne peut point avoir son effet sans la destruction de ce qui le précédoit. C’est pourquoi Dieu ne doit faire aucune fonction temporelle, soit en donnant du secours, ou en marquant de l’affection : ainsi il ne doit ressentir ni la colère, ni la pitié ; il ne peut être agité ni par la tristesse, ni par la joie, mais libre et dégagé de toutes les passions de l’esprit, rien ne peut jamais l’affliger ni le réjouir, et il n’est point sujet à avoir aucun desir, ou aucune aversion subite pour quoi que ce puisse être.

Mais toutes ces choses et les autres semblables conviennent à l’état mitoyen des Démons ; car ils tiennent le milieu entre les Dieux et nous, aussi-bien par la nature de leur substance, que par l’espace qu’ils habitent, étant immortels comme eux, et sujets aux passions comme nous. Ainsi toutes les affections qui ébranlent l’ame ou qui l’appaisent, leur sont communes avec les hommes. La colère les irrite ; la pitié les fléchit : on les gagne par des offrandes ; on les adoucit par les prières ; le mépris les révolte ; le respect les réconcilie, et les mêmes mouvemens qui causent nos altérations, produisent leurs inégalités.

Enfin, pour les définir exactement, on peut dire que les Démons sont des êtres animés, dont l’esprit est raisonnable, l’ame passive, le corps aérien, et la durée éternelle. De ces cinq attributs, les trois premiers sont les mêmes que les nôtres ; le quatrième leur est propre, et le dernier leur est commun avec les Dieux ; mais ils diffèrent d’eux par les passions. C’est pourquoi je crois avoir eu raison de dire que leur ame est passive, puisqu’en effet elle souffre les mêmes agitations que la nôtre ; ce qui prouve combien les différens cultes et les diverses expiations qui se pratiquent dans la religion, sont raisonnables ; car, dans le nombre de cette espèce de Divinités différentes, à qui nous adressons nos vœux, nos victimes, nos offrandes ; les uns se plaisent aux cérémonies nocturnes, les autres à celles qui se pratiquent le jour ; ceux-là veulent un culte caché ; ceux-ci un culte public ; la joie convient aux uns, la tristesse aux autres. Ainsi les Egyptiens honorent les leurs par des gémissemens, les Grecs par des danses, et les Barbares par le son des instrumens. De même voyons-nous que toutes les autres choses qui ont rapport aux cérémonies religieuses, les assemblées, les mystères, les emplois des prêtres, les devoirs des sacrificateurs, mêmes les images des Dieux, les ornemens, le culte de leurs temples, le choix et la couleur des victimes : Toutes ces choses, dis-je, ont leurs différences, suivant la diversité des pays, et tirent leur solemnité de l’usage des lieux où elles sont pratiquées, comme on le peut voir à la colère, que ces Dieux font éclater dans les songes, dans les prédictions ou dans les oracles, lorsque, par mépris ou par négligence, nous avons omis quelque circonstance dans leurs cérémonies.

J’en pourrois citer une infinité d’exemples, mais ils sont si connus et en si grand nombre, que tous ceux qui ont voulu les recueillir jusqu’à présent, en ont beaucoup plus omis qu’ils n’en ont dit. C’est pourquoi je ne m’amuserai point à rapporter ces sortes de choses, que personne n’ignore, quoique tout le monde n’y ajoute pas foi : j’aime mieux discourir des différentes espèces de Démons, dont les Philosophes font mention, parce que cette énumération nous conduira à une connoissance plus distincte du pressentiment de Socrate et de son Génie ou Démon familier ; car l’ame de l’homme, dans le temps même qu’elle est dans son corps, peut en un sens être appellée un Démon ou un Dieu.

[8]Cette ardeur, ces transports nous viennent-ils des Cieux,
Ou de nos passions nous faisons-nous des Dieux.

Ainsi donc une bonne inspiration est un bon Démon, et comme nous l’avons dit, les bienheureux sont appellés gens dont le Démon est bon, pour signifier que leur ame est douée de toutes sortes de vertus. C’est ce que j’appelle en notre langue Génie, sans pouvoir répondre pourtant que ce terme réussisse ; je l’appelle ainsi, parce que ce Génie, qui n’est autre chose que notre ame, quoiqu’il soit immortel, est en quelque façon [9] engendré avec nous ; de sorte que cette expression dont nous nous servons communément, je vous conjure par votre Génie et par vos genoux que j’embrasse, me paroît exprimer parfaitement le sentiment que nous avons du rapport et de l’union étroite de notre ame avec notre corps, dont l’assemblage nous fait ce que nous sommes.

Nous appellons encore Démon dans une autre signification, cette même ame affranchie et délivrée des liens du corps, quand le cours de notre vie est achevé, c’est ce que les anciens Latins ont appellé Lemures. Or, entre ces derniers, ceux qui, prenant soin de leur postérité, s’attachent au gouvernement de nos familles, et y entretiennent la paix et la tranquillité, s’appellent Lares ou Dieux familiers. Ceux qui, au contraire, pour avoir mal vécu sur la terre, n’ont aucune demeure certaine, et condamnés à une vie errante et vagabonde, n’ont d’autre emploi que d’effrayer les bons, et de tourmenter les méchans : Ceux-là, dis-je, sont appellés Larves ou Phantômes. Mais, comme il est impossible de deviner la destinée de chacun d’eux en particulier, et de discerner les Lares d’avec les Larves ; on les honore les uns et les autres, sous le nom général de Dieux Manes, ce titre de Dieux étant ajouté par respect ; car, à proprement parler, nous ne devons reconnoître pour Dieux que ceux qui, s’étant gouvernés pendant leur vie, selon la prudence et l’équité, sont révérés comme tels parmi les hommes, et célébrés par des exemples et par des fêtes, comme Amphiaraüs, dans la Béotie, Mopsus, en Afrique, Osiris, en Egypte ; celui ci chez un peuple, celui là chez un autre, et Esculape chez toutes les Nations.

Mais cette division regarde les ames qui ont autrefois habité des corps humains ; car il y a des Dieux d’une autre espèce, et pour le moins en aussi grand nombre, qui les surpassent de beaucoup en dignité, et qui ayant toujours été affranchis des entraves et des liens du corps mortel, ont une puissance plus étendue, entre lesquels le sommeil et l’amour ont deux facultés opposées, l’amour celle de réveiller, et le sommeil celle d’assoupir.

Dans cette nombreuse troupe de Génies sublimes, Platon prétend que chaque homme a le sien, arbitre souverain de sa conduite, toujours invisible et assidu, témoin non-seulement de ses actions ; mais de ses plus secrettes pensées. Et, quand après la mort nous paroissons en jugement devant les Dieux, c’est ce même Génie, à la garde duquel l’homme fut constitué, qui s’en saisit pour le conduire devant son juge ; et là, présent aux discours que nous faisons pour notre défense, il nous reprend, lorsque nous avançons quelque mensonge, il jure pour nous, quand nous disons la vérité, et c’est sur son témoignage que notre sentence nous est prononcée.

C’est pourquoi vous, à qui j’expose ces divins mystères de Platon, réglez sur ce principe toutes vos actions et toutes vos pensées, et songez qu’il ne se passe rien ni au-dedans ni au-dehors de votre ame, dont ce Génie tutélaire ne soit le témoin ; qu’il examine tout, qu’il voit tout, qu’il entend tout, et qu’il pénètre jusques dans les replis les plus cachés de votre cœur, comme votre conscience même. Ce Génie, dis-je, nous tient en sa garde ; ce gouverneur propre et particulier à chacun de nous, inspecteur domestique, observateur assidu et inséparable de toutes nos actions, ne fait nulle grace aux mauvaises, comme il ne fait point d’injustice aux bonnes. Appliquez-vous à le connoître, à le cultiver, et à le rendre propice, comme Socrate, par la justice et par l’innocence de vos mœurs, et alors il vous aidera de sa prévoyance dans les choses que vous ignorez, de ses conseils dans vos irrésolutions, de ses secours dans vos périls, et de son assistance dans vos adversités ; tantôt dans vos songes, tantôt par des signes visibles, quelquefois même en se manifestant à vous, quand il sera nécessaire ; il vous donnera les moyens de prévenir les maux, d’attirer les biens, de vous relever dans l’abaissement, de vous soutenir dans les occasions chancelantes, de voir clair dans les affaires obscures, de vous conduire dans la bonne fortune, et de vous rétablir dans la mauvaise.

Il ne faut donc pas s’étonner que Socrate, cet homme admirable, à qui Apollon même donna le nom de Sage, ait connu son Génie, et qu’à force de le cultiver, il s’en soit fait non-seulement un gardien fidèle, mais, pour ainsi dire, un compagnon et un ami familier qui a détourné de lui tout ce qu’il en falloit éloigner, lui a fait deviner tout ce qu’il devoit prévoir, et l’a averti de tout ce qu’il devoit connoître ; en telle sorte que dans les choses où la sagesse humaine est en défaut, l’inspiration lui tenoit lieu de prudence, et décidoit en un moment ce que les plus mûres délibérations n’auroient pu décider. Car il y a bien des occasions où les plus sages sont souvent obligés d’avoir recours aux devins et aux oracles.

Homère ne nous a-t-il pas fait voir, comme dans un grand miroir, les fonctions de la prudence et de la divination distinctement séparées ? Quand la division s’est mise entre Agamemnon et Achille, tous deux les premiers des Grecs, l’un par sa puissance, et l’autre par sa valeur, et qu’il est question de trouver un homme recommandable par son expérience et par la force de ses discours, qui puisse fléchir l’orgueil du fils d’Atrée, appaiser la férocité du fils de Pelée, et les retenir l’un et l’autre par son autorité, par son exemple et par son éloquence, quel est celui sur qui on jette les yeux ? On choisit le sage Nestor, vieillard vénérable par un long usage des choses de la vie, joint au talent de persuader, et qui, dans un corps affoibli par les années, renfermoit une prudence mâle et vigoureuse, soutenue de tous les charmes et de tous les avantages de la parole. De même, lorsque les affaires du parti deviennent douteuses et chancelantes, et qu’il s’agit d’envoyer, à la faveur de la nuit, deux hommes capables de pénétrer dans le camp des ennemis, et d’en examiner le fort ou le foible, ne choisit-on pas Ulisse et Diomède, afin d’appuyer la force par le conseil, le bras par l’industrie, la valeur par la bonne conduite ? Mais, d’un autre côté, quand les Grecs, découragés par les vents contraires qui assiègent leur flotte dans le port d’Aulide, sont sur le point de se séparer ; et qu’ils se trouvent réduits à chercher dans les entrailles des animaux la cause de toutes les difficultés qui s’opposent à leur navigation, et d’expliquer le signe redoutable de ces oiseaux dévorés par un dragon avec leur mère, alors ces deux grandes lumières de la Grèce, Nestor et Ulisse se taisent ; et le divin Calchas, interprète des Dieux examinant les victimes, l’autel et le nid de ces oiseaux dévorés, donne aux Grecs le moyen de poursuivre leur route, et leur prédit que la guerre doit durer dix ans.

La même chose se pratique chez les Troyens. Quand ils sont obligés d’avoir recours à la divination, ce sénat si sage dans ses délibérations, garde le silence, Hicétaon, Lampus, Clitius se taisent, et attendent, comme tous les autres, les augures odieux d’Hélenus, ou les prédictions de Cassandre, qui avaient le malheur de n’être jamais crues. De la même manière Socrate, quand le secours de la prudence ordinaire lui manquoit, se laissoit conduire à la vertu divinatrice de son Génie, lui obéissoit promptement et avec exactitude ; ce qui lui attiroit d’autant plus la bienveillance de ce Démon favorable. Et de ce que ce Démon ou Génie arrêtoit ordinairement Socrate dans quelques-unes de ces entreprises, et ne le poussoit jamais à aucune, il est fort facile d’en rendre la raison ; c’est que Socrate, le plus parfait des hommes, et le plus attentif à tous ses devoirs, n’avoit jamais besoin d’être excité, mais souvent d’être détourné de ses entreprises, lorsqu’elles l’exposoient à quelque péril imprévu, afin qu’il se tînt sur ses gardes, et qu’il les abandonnât pour les reprendre une autre fois plus sûrement, ou pour les conduire d’une autre manière.

Dans ces rencontres, il disoit qu’une certaine voix divine se faisoit entendre à lui ; ce que Platon rapporte expressément, afin qu’on ne s’imagine pas que sa prévoyance ne fût que l’effet de l’observation qu’il auroit faite des paroles des hommes, qui auroient frappé par hasard ses oreilles ; car, s’étant un jour trouvé avec Phèdre dans un lieu hors de la ville et sans témoins, dans le temps qu’il étoit à l’ombre sous un arbre épais, il ouit une voix qui l’avertit de ne point traverser les eaux du fleuve Ilissus, avant qu’il eût appaisé la colère de l’Amour, en se rétractant de ce qu’il avoit avancé contre lui. Et d’ailleurs, s’il eût écouté les conseils des hommes et les présages ordinaires, il auroit été souvent déterminé à agir, comme il arrive à ceux qui, par excès de timidité, consultant moins leur propre pensée, que les conseils des Devins, vont de rue en rue, écoutant les uns et les autres, et pensent, pour ainsi dire, plutôt des oreilles que de l’esprit. Mais de quelque façon qu’on l’entende, il est certain que ceux qui consultent ces Devins, quelque confiance qu’ils aient en ce qu’ils écoutent, n’entendent pourtant que la voix d’un homme, au lieu que Socrate ne dit pas simplement qu’il entendoit une voix ; mais que c’étoit une certaine voix divine, ce qui dénote qu’il ne s’agissoit point d’une voix ordinaire, puisque, si cela étoit il ne diroit pas une certaine voix, mais seulement une voix, ou la voix de quelqu’un en particulier ; comme quand la courtisanne de Térence dit : [10]J’ai cru entendre présentement la voix de ce Capitaine. Car celui qui dit : j’ai oui une certaine voix, marque, ou qu’il ne sait d’où cette voix est partie, ou qu’il doute en quelque sorte de ce qu’il a oui, ou qu’enfin il y a eu en cela quelque chose de mystérieux et extraordinaire, comme dans celle qui se faisoit entendre à Socrate, et qui parvenoit à lui, disoit-il, d’une manière divine dans la nécessité de ses affaires. Et certainement je croirois que ce n’étoit pas simplement par la voix, mais encore par des signes visibles que son Génie se manifestoit à lui : car souvent ce n’est pas une voix qu’il dit avoir ouie, c’est un signe divin qui s’est offert à lui. Or, ce signe peut n’être autre chose, que l’image même du Génie qui n’étoit visible que pour Socrate, comme la Minerve d’Homère pour Achille.

Je ne doute point que plusieurs de ceux qui m’écoutent n’aient quelque peine à me croire sur ma parole, et que la figure de ce Démon qui se faisoit souvent voir à Socrate, ne leur paroisse quelque chose de trop merveilleux. Mais Aristote qui, ce me semble, est d’une autorité suffisante, leur répondra pour moi, que les Pithagoriciens étoient étonnés toutes les fois qu’ils entendoient quelqu’un assurer qu’il n’avoit jamais vu de Génie. Or, si cette faculté peut être accordée à quelques-uns, pourquoi Socrate ne l’auroit-il pas eue plutôt qu’un autre, lui qui, par la grandeur de sa sagesse, égaloit en quelque sorte les Dieux ? Car rien n’approche tant de la Divinité qu’un mortel parfaitement bon, parfaitement sage, et qui par sa vertu, surpasse autant les autres hommes, qu’il est lui-même surpassé par les Dieux immortels.

Pourquoi donc l’exemple et le souvenir de Socrate ne nous encourage-t-il pas à étudier une semblable philosophie, et à chercher la connoissance de semblables Dieux ? Je ne vois pas ce qui pourroit nous en détourner, et je suis étonné que tout le monde souhaitant de vivre heureux, et sachant que ce n’est qu’en cultivant son esprit qu’on peut parvenir à la félicité, il se trouve néanmoins si peu de personnes qui s’attachent à le cultiver. Celui qui veut voir plus clair qu’un autre, a soin de ses yeux, qui sont l’organe de sa vue ; pour se rendre léger à la course, il faut habituer ses pieds à courir ; pour devenir bon lutteur, il faut fortifier ses bras par l’usage de la lutte, et ainsi des autres parties du corps, selon le genre d’exercice auquel on veut s’adonner. Ces principes étant plus clairs que le jour, je ne saurois assez admirer le peu de soin qu’on prend de nourrir son ame par la raison ; car enfin l’art de bien vivre est également nécessaire à tous, à la différence des autres arts, comme vous diriez la peinture ou la musique, qu’un honnête homme peut négliger sans honte et sans déshonneur. Je ne joue pas si bien de la flûte qu’Isménias, mais ce n’est pas une honte pour moi de n’être pas flutteur ; je ne suis pas peintre comme Appelles, ni sculpteur comme Lysippe ; à la bonne heure, je ne suis pas obligé de faire des statues ni des tableaux. Vous pourrez, sans rougir, dire la même chose de tous les arts du monde. Mais voyons, diriez-vous de même ? moi ! je ne sais pas vivre en homme de bien comme Socrate, comme Platon, comme Pithagore ; mais je ne suis pas obligé de bien vivre. Je suis sûr que vous n’oseriez faire un aveu de cette nature.

Mais il y a une chose plus admirable encore, c’est qu’en négligeant la philosophie, on ne veut pourtant point passer pour grossier, et que la plupart des hommes se montrent aussi sensibles à la honte d’ignorer, qu’à la peine d’apprendre : et pour preuve de cela, examinez les registres de leurs frais journaliers, vous y trouverez des dépenses outrées en superfluités, aucune dépense appliquée à eux directement, c’est-à-dire, à cultiver leur esprit, leur génie, leur ame qui est proprement le sanctuaire de la philosophie. Ils font bâtir des maisons de campagne magnifiques, meubles superbes, grand nombre de domestiques ; mais, parmi toutes ces grandeurs, au milieu de cette opulence, vous ne trouvez de misérable que le maître qui s’y mire, qui s’y promène et qui les cultive avec tant de soin, tandis qu’il est lui-même inculte, sot et ignorant.

Ainsi vous trouverez ces édifices qui ont consumé le patrimoine de la plupart des hommes brillans, nobles, richement ornés, des châteaux qui le disputeroient à des villes, des maisons parées comme des temples, nombre d’esclaves vêtus comme des maîtres, meubles précieux, toutes choses dans l’abondance ; excepté celui qui les possède, qui, comme Tantale au milieu de ses richesses, pauvre, misérable et indigent, court après une eau trompeuse et fugitive, toujours affamé de la sagesse et de la félicité, sans laquelle il n’y a point de véritable vie : Et il ne voit pas qu’on regarde un homme comme un cheval qu’on marchande. Quand nous voulons acheter un cheval, nous ne regardons pas à son harnois, ni à son poitrail, ni aux ornemens dont sa têtière est embellie, on ne va pas examiner si ses bossettes sont relevées d’or, d’argent et de pierreries, si sa tête et son encolure sont enrichies d’ouvrages bien travaillés, si sa selle est d’une étoffe teinte en pourpre, ses sangles dorées et son mors bien ciselé. On met à part toutes ces dépouilles étrangères, on l’examine tout nud, son corps, sa vivacité, on veut que sa taille soit noble, qu’il ait de la vigueur pour courir, de la force pour porter son homme, et comme dit Virgile : [11]La tête fine, le ventre étroit, la croupe large, et le poitrail traversé de muscles qui rendent témoignage de sa force. On veut, outre cela, que les reins et l’épine du dos soient doubles ; car il ne suffit pas que le cheval soit léger, il faut que le cavalier soit à son aise.

Ainsi, quand vous examinez un homme, ce ne sont point les choses étrangères qu’il faut considérer ; c’est l’homme même dénué de tout, comme notre Socrate ; car j’appèle étranger ce que nous tenons de nos pères ou de la fortune, et nulle de ces choses n’entre dans les louanges que je donne à Socrate. Il n’y entre ni rang, ni noblesse, ni suite d’aïeux illustres, ni amas de richesses que l’on puisse envier ; car tout cela, comme j’ai déjà dit, lui est étranger. Lorsque vous dites, fils de Prothanius, c’est Prothanius que vous louez, en faisant voir que son nom ne fait point de déshonneur à ses descendans. Vous pourrez de même parcourir tous les autres avantages. Cet homme est d’un sang illustre, direz vous : vous faites l’éloge de ses aïeux. Il est puissamment riche, ne vous fiez pas à la fortune : il est fort et vigoureux, une maladie peut l’affoiblir : il est léger à la course, la vieillesse l’appesantira ; il est tout-à-fait bel homme, donnez-vous patience, il cessera de l’être. Mais, dites-vous, il est parfaitement instruit dans toutes sortes da disciplines, et il a toute la sagesse et toute la conduite qu’un homme peut avoir. Ho, voilà qui est bien, vous faites son éloge présentement ; car ses qualités ne lui viennent point par voie de succession, elles ne dépendent point du hasard, elles ne lui sont point données à terme, elles ne périront point avec sa santé, et ne changeront point avec l’âge. Ce sont-là les dons que Socrate a possédés, et qui lui ont fait mépriser les autres.

Que ne vous donnez-vous donc tout entier et sans différer à l’étude de la sagesse, si voulez que vos louanges vous soient propres, et que celui qui voudra les célébrer, puisse vous louer de la même manière qu’Accius loue Ulisse au commencement de sa tragédie dé Philoctete.

Héros plus renommé que ton propre pays,
Fameux par ton grand cœur, fameux par ta sagesse,
Redoutable fléau du parti de Pâris,
Et sévère vengeur des affronts de la Grèce,
Sage fils de Laërte, &c.

Vous voyez qu’il nomme son père le dernier, et que toutes les louanges qu’il lui donne sont à lui. Laërte, Anticlée, Acrise n’y ont aucune part ; et cet éloge, à proprement parler, appartient en propre à Ulisse. Homère n’a pas prétendu nous faire remarquer autre chose dans ce héros, lorsqu’il lui a donné pour compagne inséparable la Prudence, figurée, à la manière des poètes, sous le nom de Minerve. C’est avec cette heureuse compagne qu’il a affronté toutes sortes de dangers, et qu’il a surmonté toutes sortes d’adversités. Sous cette protection, il est entré dans l’antre du ciclope, et en est sorti ; il a vu les bœufs du soleil, et ne les a point profanés ; il est descendu aux enfers, et en est revenu. Sous la conduite de cette même sagesse, il a passé par devant Scilla et lui a échappé, il a fait le tour de Caribde sans y être englouti, il a mis le pied chez les Lotophages sans y rester, et a écouté les sirenes sans en approcher.

FIN.

  1. Chap. 14=22.
  2. Le Thoage, le Banquet, le Phèdre, le Phœdon, le Timée et l’Epinomis.
  3. Voyez tom. xiv, pag. 362 de la belle édition de cet Ouvrage en 18 vol. in-8°, ou in-4°. 1784, Paris, Bastien.
  4. Ce sont sept étoiles qui sont à la tête du taureau.
  5. L’étoile qui est à la queue de la grande ourse.
  6. L.9 de l’Enéide.
  7. Jusjurandum quasi Jovis jurandum.
  8. Nisus à Curialus, l. 9 de l’Enéide.
  9. Genius à Genendo.
  10. Dans l’Eunuque.
  11. L. 3 des Géorgiques.