Les Malheurs d’un amant heureux/27

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Michel Lévy frères, éditeurs (p. 126-128).


XXVII


Il était sept heures du matin lorsque nous arrivâmes à Fontainebleau ; j’espérais que mon maître s’y arrêterait au moins une heure, et que j’aurais le temps de visiter le château. J’étais curieux de voir ce séjour consacré aux plaisirs de nos rois, où depuis le massacre de la Saint-Barthélemy, jusqu’à la perte d’une jolie femme, tant de méchants projets se tramèrent dans les fêtes ; mais j’eus beau rappeler à Gustave tout ce qui rendait ce lieu déjà célèbre, il me répondit qu’il ne se dérangerait pas un instant pour revoir ce palais témoin de la naissance des deux plus pauvres rois de la dernière race, et du crime le plus atroce qu’ait jamais pu concevoir la vengeance féminine.

— Nous nous reposerons, ajouta-t-il, dans quelque endroit moins triste, où rien ne nous rappellera ces châteaux élevés par le despotisme et dévastés par l’anarchie.

En effet, nous nous arrêtâmes à quelques lieues de là pour déjeuner, mais Gustave ne mangea point.

— Il est neuf heures, dit-il, en regardant à sa montre : Louise vient d’entrer chez ma mère ; elle sait mon départ, elle lit mes adieux… Pauvre mère !…

En disant ces mots, il porta la main à ses yeux, se leva brusquement, et dirigea ses pas vers la prairie. Le bruit que firent les postillons l’avertit bientôt que les chevaux étaient mis. Il revint, et nous continuâmes notre route, sans qu’aucun événement vînt nous contrarier ou nous distraire.

Après avoir longtemps pensé à tout ce que nous laissions à Paris, il fallut bien s’occuper un peu de ce qui nous attendait à Nice. Il n’est guère de voyageur qui n’emploie la plus grande partie du temps qu’il passe en route à se tracer un plan de conduite à suivre en arrivant. Le commis se promet bien de refuser toutes les affaires qui pourraient compromettre les intérêts de sa maison de commerce ; l’ambassadeur se jure de ne pas prendre de maîtresse, pour mieux garder le secret de sa cour ; et le jeune colonel rêve aux moyens de donner des fêtes à toutes les femmes d’une ville de garnison, sans faire un sou de dettes ; mais de tous ces beaux plans rédigés en poste, bien peu sont suivis ; car, en formant ces projets, on compte pour rien les événements qui dérangent et les défauts qui entraînent. Gustave, inspiré par ce génie des voyageurs, m’entretenait fort sérieusement de la résolution où il était de renoncer à toute espérance de plaire à madame de Verseuil, pour se maintenir en bonne intelligence avec son mari.

— D’ailleurs, ajoutait-il, je suis très-décidé à ne plus m’attacher à ces femmes dont la dépendance est telle, qu’on ne peut les aimer sans supporter une partie de leur esclavage, trembler devant un mari, en redouter les droits, ou, qui pis est, les partager : cela compose une existence misérable. D’ailleurs, se charger ainsi de la destinée d’une autre est une responsabilité trop grande, et le plaisir de posséder la plus belle femme du monde ne peut compenser le désespoir de causer son malheur.

— Voilà qui s’appelle raisonner à merveille, répliquai-je ; et si monsieur parvient à établir publiquement sa profession de foi en ce genre, il sera dans peu de temps aussi accueilli des maris que des femmes. Vraiment je plains autant que vous ces jeunes soupirants qui, favorisés sur un seul point, sont sacrifiés sur tous les autres ; et j’ai toujours pensé qu’à ce jeu de société, la dupe gagnait souvent plus que le fripon.

Je m’apprêtais à commenter longuement ce beau texte, lorsque mon maître m’interrompit tout à coup, en s’écriant :

— Eh ! mais, je ne me trompe pas, voilà son domestique !

Alors, montrant un courrier qui raccommodait la bride de son cheval :

— Postillon, dit-il, arrêtez : je veux parler à cet homme que nous venons de passer.

Le courrier s’approche de la voiture, Gustave l’accable de questions ; et nous apprenons qu’ayant été retenu à la dernière poste, par la faute d’un cheval rétif qui l’a renversé deux fois, M. La Pierre s’est vu forcé de retourner sur ses pas pour en prendre un autre, avec lequel il espère rejoindre bientôt la voiture de sa maîtresse, qui ne doit pas être à plus de deux lieues. Il est d’autant plus pressé d’arriver, que ces dames veulent coucher le soir même à Lyon, et que madame d’Olbiac a de si grandes frayeurs en route, qu’il a l’ordre de ne pas quitter la portière de la voiture dès que la nuit commence à tomber.

— Elles sont seules ? interrompt vivement Gustave : Postillon, doubles guides.

Puis se tournant vers La Pierre :

— Partez vite, mon ami, et dites à madame de Verseuil, que je vais hâter ma marche pour être plus tôt à portée de la suivre et de la secourir en cas d’accident.

— Oh ! ce n’est pas la peine, monsieur, répond La Pierre, monsieur le major Saint-Edme est là, et madame de Verseuil n’est pas peureuse, elle.

— Ah ! puisque c’est ainsi, présentez-lui simplement mes respects, dit Gustave, en se retirant dans le fond de sa calèche.

Alors La Pierre partit au galop, et notre postillon, encouragé par ce bel exemple, nous mena si rondement, que nous arrivâmes avant la nuit dans les détours que forme la route vers la montagne de Tarare. Nous aperçûmes une berline suivie d’un courrier.

— Voilà, dis-je à mon maître qui paraissait absorbé dans sa rêverie, voilà, sans doute, la voiture de madame de Verseuil ; monsieur veut-il que je crie au postillon de tâcher de la rejoindre ?

— Non, c’est inutile, répondit Gustave.

Et je gardai à mon tour le silence, en me livrant à de certaines réflexions que probablement mon lecteur a déjà faites.