Les Malheurs d’un amant heureux/9

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Michel Lévy frères, éditeurs (p. 31-35).


IX


Le bruit d’une voiture qui sortait des cours du château nous avertit bientôt du départ de madame de Civray. Je redoutais ce moment pour Gustave ; mais son cœur y était préparé, et le noble désir de paraître au-dessus de sa situation par son courage l’empêcha de se livrer à aucune démonstration. Je profitai de son accablement pour lui proposer de prendre quelque repos, et de se prêter enfin aux moyens de rétablir sa santé, qui causait de si vives inquiétudes à sa mère. À ce nom, il promit de faire tout ce qu’on exigerait de lui ; et, voulant donner une preuve de sa résignation, il consentit à se mettre au lit, et même à recevoir le docteur Marcel, si la fièvre continuait. Mais quelques heures de sommeil en triomphèrent bientôt ; et, lorsque la cloche du dîner se fit entendre, Gustave se trouva en état de se rendre dans le salon comme à l’ordinaire. Il y trouva la marquise entourée de plusieurs personnes du voisinage, parmi lesquelles il fut bien surpris de reconnaître Alméric.

— Remerciez votre ami, dit madame de Révanne à son fils, d’avoir consenti à passer la journée avec nous : à peine a-t-il su que vous étiez malade, qu’il s’est empressé de venir s’informer de vos nouvelles. Je savais trop le plaisir que vous causerait sa présence, pour ne pas chercher à le retenir, et je dois convenir qu’il s’est rendu de la meilleure grâce à mes instances.

Gustave fut très-sensible à cette attention de la marquise ; il la regarda comme une réparation faite au caractère de son ami, et se promit d’en récompenser sa mère, en lui laissant croire que la présence d’Alméric aurait, autant qu’elle le supposait, la puissance de le distraire.

Je vis enfin ce jeune homme que je pensais déjà connaître par les diverses préventions qui existaient pour et contre lui ; préventions également injustes ; car, s’il n’était pas digne d’une amitié aussi dévouée que celle de Gustave, il méritait encore moins la colère de madame de Révanne. C’était simplement un de ces étourdis brillants dont le grand monde offre tant de modèles. Gai, brave, spirituel, vain, tout occupé de ses succès, sans vouloir nuire à ceux des autres, le mérite de réussir, n’importe comment, était à ses yeux le premier de tous : on le voyait alternativement raisonnable ou insensé ; prudent ou audacieux ; indiscret ou dissimulé, selon que ces défauts ou ces qualités devaient servir à ses projets. Celui de s’attacher Gustave par une confiance réciproque était bien conçu, et lui promettait de grandes ressources pour le genre de vie qu’il voulait mener. Unique fils d’un petit gentilhomme de province qui avait dépensé le plus clair de sa fortune pour faire élever son enfant à Paris, il aimait le luxe, les arts, faisait d’assez jolis vers, avait, en un mot, les goûts d’un grand seigneur et les revenus d’un poëte, inconvénient qui n’oblige dans le monde qu’au soin de se choisir des amis riches et dissipés. Ce principe s’étant gravé de bonne heure dans l’esprit de M. Alméric de Norvel, il était entré au service sous les ordres d’un colonel dont la plus grande ambition était de faire valoir les officiers de son régiment, et l’unique plaisir de dépenser sa fortune à divertir ses camarades. Avec un semblable protecteur et l’amitié de Gustave qui devait l’associer à sa destinée, il s’inquiétait fort peu de l’avenir ; et prenant pour devise cette pensée : Pour être heureux, il ne faut que vouloir l’être, il jouissait d’avance de tous les biens que lui promettait sa volonté. Malheureusement son expérience n’était pas encore au niveau de ses grandes conceptions, et le désir de parvenir lui faisait souvent commettre des fautes difficiles à réparer. C’est par une inconséquence de ce genre qu’il s’était brouillé avec madame de Révanne. La trouvant encore belle, il s’était figuré que le plus sûr moyen d’acquérir sa bienveillance était de lui faire la cour. Ayant lu dans les romans et les comédies que les femmes d’un certain âge sont rarement cruelles pour les jeunes gens, il n’avait pas même pensé que l’esprit de la marquise pût la mettre à l’abri de ce travers ; et lorsqu’il se vit traité par elle avec tout le mépris qu’inspire une tentative ridicule, sa surprise égala son mécontentement. C’est alors qu’il s’appliqua à gagner dans la confiance du fils autant qu’il venait de perdre dans l’estime de la mère. Ce calcul lui réussit. Madame de Révanne feignit d’oublier l’intention qu’il avait eue d’éprouver un instant sa vanité, en faveur de l’attachement qu’il témoignait à son fils. D’ailleurs n’ayant pas réussi à rompre cette intimité lorsqu’elle en avait exigé le sacrifice, il était de son esprit d’avoir l’air d’y consentir. C’est ainsi qu’elle savait accorder souvent la faiblesse et la dignité maternelle.

M. de Saumery n’était point au dîner. J’appris qu’il avait accompagné madame de Civray, et qu’il devait passer la semaine avec elle chez madame d’Herbelin. À ce nom, Alméric s’écria :

— Enfin le ciel a pitié de moi, et je rencontrerai donc une figure humaine chez ma vieille cousine ! Quoi ! madame d’Herbelin va posséder quelque temps votre charmante nièce, madame, ajouta-t-il en s’adressant à la marquise ? Et de quel crime veut-on punir cette aimable personne en la condamnant au supplice d’entendre matin et soir les éternelles histoires de cette bonne femme ? Moi, qui n’ai ce malheur qu’une fois par semaine, j’ai besoin de tout mon courage pour m’y soumettre ; mais c’est un devoir sacré que m’imposait son ancienne amitié pour mon père ; je vois que le ciel veut me récompenser d’avoir été si fidèle à ce devoir en le changeant en plaisir. Grâce à madame de Civray, ce diner des jeudis ne sera plus pour moi un jour de pénitence.

Soit que le nom de Lydie émût trop douloureusement Gustave, ou qu’un autre sentiment l’agitât en apprenant qu’Alméric jouirait plus souvent que lui du bonheur de voir sa cousine, une profonde tristesse se peignit sur son front. Madame de Révanne, s’apercevant du malaise de son fils, rompit la conversation en parlant du projet qu’elle avait d’aller passer l’hiver à Paris, si, connue on le lui mandait, le séjour en devenait supportable. Ici la discussion s’engagea ; les uns prétendaient qu’il était impossible de s’amuser dans une ville encore teinte du sang de tant d’innocentes victimes ; les autres affirmaient au contraire qu’après de semblables crises, le besoin d’en effacer le souvenir faisait inventer de nouveaux plaisirs, et que, de tout temps en France, les fêtes succédaient aux calamités. L’expérience nous prouva que ces derniers pensaient juste.

L’espérance de revoir bientôt Paris me réjouit encore plus que mon maître, dont l’amour malheureux ne concevait aucune espèce de consolation. Mais j’en savais plus que lui sur ce chapitre ; et très-convaincu de le voir incessamment guéri de tous ses maux par celle qui les causait, ou par une autre, je m’occupai d’ajouter à mon existence, d’ailleurs fort douce, ce qui devait la rendre parfaitement agréable. L’image de cette petite nièce de madame Dubreuil revenait souvent à ma pensée. Je rêvais quelquefois des heures entières aux moyens de la soustraire au despotisme de sa tante en la rapprochant de moi ; mais tant d’obstacles s’opposaient à ce désir, que je commençais à y renoncer, lorsque madame de Révanne m’offrit une occasion de le satisfaire. Par suite de sa bonté ordinaire, elle avait exigé de Lydie qu’elle emmenât madame Le Noir, sa seconde femme de chambre, qu’un long service auprès de la marquise avait rendu un modèle en son genre. Je prévis qu’une fois attachée à madame de Civray, la marquise ne reprendrait plus madame Le Noir ; qu’il faudrait la remplacer : et me ressouvenant tout à coup de ma reconnaissance envers madame Dubreuil, je m’adressai à la marquise, et lui demandai, au nom de ce beau sentiment, sa protection pour mademoiselle Louise, qui se trouverait trop heureuse de remplacer madame Le Noir, si madame voulait le lui permettre.

— Vraiment, me dit-elle, si vous croyez que sa tante y consente, je ne demande pas mieux ; on m’a dit beaucoup de bien de cette jeune fille. Mais êtes-vous sûr que madame Dubreuil se décide à s’en séparer ?

Je n’hésitai pas à répondre que j’en étais certain, bien que je n’en eusse pas la moindre assurance ; par ce moyen, j’obtins la permission d’écrire à madame Dubreuil que, tout occupé de ses intérêts, je venais de déterminer madame de Révanne à prendre sa nièce chez elle, avec l’engagement de lui assurer un sort convenable à l’éducation que sa tante lui avait donnée ; ce qui voulait dire qu’elle se chargerait de la marier. Enfin cette lettre, remplie de grosses flatteries et du galimatias inspiré parla double reconnaissance de madame Dubreuil envers sa bienfaitrice, et de mes sentiments envers madame Dubreuil, produisit un si grand effet sur la vanité et l’avarice de la tante, que huit jours après nous vîmes arriver la nièce.