Les Marguerites de la Marguerite des Princesses/Comédie (deux filles, deux mariées, la vieille, le vieillard et les quatre hommes)

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Les Marguerites de la Marguerite des Princesses
Texte établi par Félix FrankLibrairie des Bibliophiles (p. 102-138).

COMÉDIE


deux filles, deux mariées, la vieille, le vieillard et les quatre hommes


La première Fille commence.



Tout le plaisir et le contentement
Que peult avoir un gentil cœur honneste,
C’est liberté de corps, d’entendement,
Qui rend heureux tout homme, oyseau ou beste.
Malheureux est qui, pour don ou requeste,
Se veult lyer à nulle servitude.
Quant est de moy, j’ay mise mon estude
D’avoir le corps et le cœur libre et franc.
Il n’y ha nul qui par solicitude
Me sceust jamais oster ce digne ranc.



La seconde Fille.

O qu’ilz sont sotz et vuydes de raison,
Ceux qui ont dit une amour vertueuse
Estre à un cœur servitude et prison,
Et, pour aymer, la Dame malheureuse !
Leur faux parler ne me rendra paoureuse
D'aymer tresfort, sachant que tout le bien,
Au prys d’Amour, se doit estimer rien :
Car qui Amour ha dans son cœur enclose,
Il trouvera liberté son lyen.
Et ne sçauroit désirer autre chose,


La I. Fille.

Mieux me vaudroit tenir la bouche close
Que soustenir qu’il vault mieux à un cœur
D’estre vaincu, que d’estre le vainqueur
De ceste Amour que vous louez si fort,


La II. Fille.

Comme vaincu ? Mais il en est plus fort :
Car le cœur seul, sans Amour, n’est que glace ;
Amour est feu, qui donne lustre et grace,
Vie, vertu, sans qui le cœur n’est rien.


La I. Fille.

La liberté est suffisant moyen

Pour dechasser du cœur et paour et honte,
Et, quand à moy, je ne puis faire compte
De riens qui soit qui le puisse arracher
Hors de mon cœur.


La II. Fille.

Hors de mon cœur. Je ne veux point tascher
De vous oster ceste vertu aymée :
Mais je dis bien, que liberté aymée
Doit estre Amour.


La I. Fille.

Doit estre Amour. Or, pour conclusion,
Vous soustenez Plaisir et Passion
Estre tout un, ce que ne puis entendre ;
Mais Liberté m’a tresbien fait apprendre
Que tout plaisir en elle on peult trouver.


La II. Fille.

Mais c’est Amour qui le fait renouver,
Car quand je puis auprès de moy tenir
Celuy que j'ayme, mal ne me peult venir,
Et tous les maux qui me sont advenuz.
Je ne sçay plus lors qu’ilz sont devenuz.
En ceste Amour et en ce grand plaisir,
La Liberté seule se peult choisir.



La I. Femme mariée.

Il fait grand mal à femme honneste et sage,
Qui craint son Dieu et ayme son honneur,
Quand son Mary par un meschant langage
Ignorer veult la bonté de son cœur.
Si ma beauté merite un serviteur
De qui je suis honorée et aymée,
En dois je moins (pourtant) estre estimée,
Puis que mon cœur n’est de vice taché ?
Non : mais plustost devrois estre blasmée
Si je faisois de non pecher peché.


La II. Femme mariée.

De vraye Amour autre Amour reciproque,
C’est le parfait de son plus grand desir.
Mais si Amour de l’autre Amour se moque
Pour autre Amour trop moins digne choisir,
C’est un ennuy qui ne donne loisir,
Temps ne repos pour trouver reconfort.
Le desespoir est pire que la mort,
Et jalousie est un vray desespoir.
O Foy rompue et trop apparent tort,
Par vous me fault pis que mort recevoir !


La I. Femme.

Or sus, ma sœur, vous pensez donc avoir

Un plus grand bien, que nommez jalousie ;
Mais ce n’est riens que d’une fantasie,
Au prys du mal que maugré moy je porte.
Cent fois le jour je souhaite estre morte,
Car mon Mary si tresfort me tourmente,
Et sans raison, qui plus me malcontente :
Il ha grand tort.


La II. Femme.

Il ha grand tort. Vostre mal n’est qu’au corps.
Il est bien doux, puis qu’il est par dehors,
Car vous n’avez peine que d’escouter.
S’il vous failloit dens vostre cœur gouster
L’amer morceau que je mache à toute heure.
Vous diriez bien que, si je plains et pleure,
J’ay bien raison.


La I. Femme.

J’ay bien raison. Raison, que dites vous ?
Estre au matin, au seoir, à tous les coups
Injuriée, blasmée et plus reprise
Qu’une vilaine en adultere prise,
Moy qui suis tant femme de bien, helas !
Me nommer telle ? Ah ! je ne le suis pas :
Le cœur m’en part.


La II. Femme.

Le cœur m’en part. Le mien aussi me creve ;

Car ceste Amour, qui ne fait jamais trefve,
Me fait aymer, qui aymée ne suis.
Il ayme une autre, et souffrir ne le puis.


La I. Fille.

Mais que peuvent ces deux femmes tant dire ?


La II. Fille.

Mais d’où leur vient si triste contenance ?


La I. Femme.

Quelle raison fait ces filles tant rire ?


La II. Femme.

D’avoir plaisir monstrent grande apparence.


La I. Femme.

Sachons un peu la cause de leur joye.


La II. Femme.

Je le veux bien.


La I. Femme.

Je le veux bien. Filles, celuy vous voye
Qui peult donner tout bien d’un seul regard !



La I. Fille.

Dames, aussi celuy mesmes vous gard !
En vous pensons regner mélancolie.


La II. Femme.

Et nous voulons sçavoir si de folie
Ou de vertus vous parlez en riant.


La II. Fille.

Mais nous voyant ainsi pleurant, cryant
Voudrions sçavoir si plus grand vostre riz
Est que l’ennuy, qui fait nos cœurs marriz.


La Vieille.

Le temps, qui fait et qui défait son œuvre,
M’a, cent ans ha, à son escolle prise.
Son grand tresor, qu’à peu de gens descœuvre,
M’a descouvert, dont je suis bien apprise.
Vingt ans aymay liberté, que l’on prise,
Sans point vouloir de serviteur avoir.
Vingt ans après, d’aymer feiz mon devoir ;
Mais un tout seul, pour qui seul j’estois une,
Me fut osté, maugré tout mon vouloir,
Dont soixante ans j’ay pleuré ma fortune.



La I. Femme.

Voilà une Dame autentique :
Quel habit ! quel port ! quel visage !


La II. Femme.

Helas, ma sœur, qu’elle est antique !


La I. Fille.

Voilà une Dame autentique.


La II. Fille.

Cent ans apprend bien grand’pratique.
Ô qu’elle devrait estre sage !


La I. Femme.

Voilà une Dame autentique.
Quel habit ! quel port ! quel visage !


La II. Femme.

Or, faisons vers elle un voyage :
Nous n’en pouvons que mieux valoir.


La I. Fille.

En bonne Foy, j’ay grand vouloir
D’escouter sa sage doctrine.



La II. Fille.

Mais comme elle tient bonne mine !
Allons luy donner le bon jour.


La I. Femme.

Celuy qui au Ciel fait sejour,
Et en terre ha l’autorité,
Vous doint toute prosperité !


La Vieille.

Mes filles, luy, qui ha puissance,
Donne à voz cœurs la congnoissance
De luy, et de vous mesme aussi !
Qui vous ameine en ce lieu cy ?
Je vous requiers ne le celer.


La II. Femme.

Désir de vous ouyr parler
Et de vous quelque bien apprendre,
Et aussi pour vous faire entendre
Quelque debat en quoy nous sommes.


La Vieille.

Helas ! j’ay des ans si grans sommes
Que je croy que mon vieil langage
N’est plus maintenant en usage.
Et qu’à peine l’entendrez vous.



La I. Fille.

Ne prenez, Madame, de nous
Ennuy à noz debats ouyr.


La II. Fille.

Nous esperons nous resjouir
Par vostre tressainte parole.


La Vieille.

Afin donc que je vous console,
Chacune face son devoir
De me dire et faire sçavoir
Son cas pour y donner conseil.
Hastez vous comme le Soleil,
Car le serain est dangereux
À mon vieil cerveau caterreux.
Et, par ma grande experience,
Je vous diray en conscience
Ce que faire il vous conviendra,
Et qu’à chacune il adviendra.


Toutes ensemble.

Qui commencera de nous quatre ?


La Vieille.

La plus sage, sans plus debatre.



La I. Femme.

Ce sera moy.


La II. Femme.

Ce sera moy. Et moy aussi.


La I. Fille.

Vrayment, mes Dames, grand mercy.
Vous estes sages, et nous foles.


La II. Fille.

Sages se disent de paroles ;
Mais nous le sommes par effect.


La Vieille.

Pour mettre ordre sur tout ce fait,
Vous, la premiere en mariage,
Me declarez vostre courage.


La I. Femme.

J’ay un Mary indigne d’estre aymé :
Je l’ayme autant que Dieu me le commande
Un Serviteur, d’autre part, estimé
Sans fin me cerche et ma grace demande.
Honnesteté l’honneur me recommande,
Lequel je tiens ferme dedens mon cœur ;

Mais ce Mary me fait payer l’amende
Où je n’ay fait ny peché ny erreur.
Devant chacun parle à mon Serviteur,
Qui ne me veult qu’obeïr et complaire,
Si sagement que, hors un faulx menteur,
Nul ne me peult accuser de mal faire.
Las, ce fascheux bien souvent me fait taire.
Où le parler me plairoit beaucoup mieux.
Et destourner, pour mieux le satisfaire.
D’un lieu plaisant en grand regret mes yeux :
Car, s’il m’y voit parler, tout furieux,
Devant les gens fait myne si estrange
Que force m’est, suyvant les aymez lieux,
Qu’un bon propos en un fascheux je change,
Cest un ennuy qui mon cœur ronge et menge.
Mais quand je veux ce malheur eviter,
Et que du tout à son vouloir me renge,
Pour le garder de tant se despiter,
Sans faire rien qui le puisse irriter,
Il entre lors en plus grand resverie
De jurer Dieu, de Diables inviter.
De m’accuser de toute menterie.
Et si seroit folie ou moquerie
De le penser appaiser par douceur.
Il n’a repos que de me voir marrie,
Et mon repos augmente sa fureur.
Cent mille noms, pour croistre ma douleur,

Me va nommant, dont le moindre est : meschante.
Helas ! c’est bien sans raison ny couleur :
Car je suis trop de ce vice innocente.
Voilà le chant que nuict et jour me chante.
J’endure tout, et si n’y gaigne rien.
Mais la vertu, et l’honneur, qui m’enchante,
Me font souffrir dire ne sçay combien.
Si seray je tousjours femme de bien,
Ce qu’il ne croit, dont il me tient grand tort.
Mais je ne puys trouver un seul moyen
Pour recevoir, ny donner reconfort
A mon amy, qui m’ayme si tresfort ;
Car je crains trop honneur et conscience.
Durer ne puis sans secours, ou sans mort :
Je perds le sens, raison et patience,



La II. Femme.

Si mon ennuy il vous plaist d’escouter,
Qui dens mon cœur ha prins source et naissance.
Possible n’est que vous puissiez douter
Que vous ayez jamais eu congnoissance
De nul plus grand. Car j’ay eu jouissance
Du plus grand heur qui m’eust sceu advenir.
Mais quoy ? le temps, par sa longue puissance,
M’a fait cest heur tout malheur devenir.
Car plus parfait ne sçauroit soustenir
Que mon mary ceste mortelle terre.

Je le pensais toute seule tenir :
Las, je voy bien que trop folement j’erre.
Il ayme ailleurs : voilà ma mort, ma guerre ;
Je ne le puys souffrir, ne comporter.
Je prie à Dieu qu’un esclat de tonnerre
Sa Dame ou moy puisse tost emporter.
Je ne voy rien pour me reconforter.
Par tout le cerche, et de le voir j’ay crainte.
Car je ne puys, le voyant, supporter
Qu’il ayme ailleurs à bon escient sans feinte.
Pour quelque temps je me suis bien contrainte
De l’endurer, celant ma passion,
Pensant qu’au jour il y ha heure mainte,
Et qu’amour fust jointe à mutation.
Rien n’a servy ma bonne intention,
Je l’ay perdu, : il ha une maistresse
Qui de son cœur prend la possession.
Il est bien vray que le corps seul me laisse.
Son corps sans cœur augmente ma tristesse.
Plus j’en suis près, moins j’y prens de plaisir,
Sy j’en suis loing, mon cœur souffre destresse.
Car de le voir sans cesser j’ay desir
Soit près ou loing, je n’ay que desplaisir.
Et le pis est que mon amour augmente
Tant, que ne scay lequel je dois choisir,
Voir ou non voir, car chacun me tourmente.
Toute la nuict sans dormir me lamente,

En regrettant l’amytié incongnue
Que je luy porte, dont sa nouvelle amante
La joye en prend, qu’autrefois ay receue.
Je brusle, et ards ; je me morfonds, je sue.
En fievre suis : mais mon seul Médecin,
Qui me pourroit du tout guarir, me tue.
Et cy feray de ma pleinte la fin.


La I. Fille.

Liberté honneste
A garder suis preste,
Sans m’en divertir.
Amour et folie
De melancolie
Ne se peult sortir.
Quand j’ay ouy parler,
Venir, et aller
Ces folz amoureux,
Je me prens à rire,
Et à part moy dire
Qu’ilz sont malheureux.
Fy d’affection,
Fy de passion
Qui le cœur tourmente !
Mon cœur est à moy.
Je n’ay mis ma Foy
En don ny en vente.

J’ay, quoi que je voye,
Le cœur plein de joye
Et de vray plaisir.
Si quelqu’un m’empesche,
Soudain m’en depesche
Pour repos choisir,
J’ayme mon repos,
Je fuy les propos
D’amour et sa bande.
Et qui me priroit
D’aymer, il n’auroit
Rien que sa demande.
J’ayme verité,
J’ayme pureté
De cœur et de corps.
Passion, Amour,
N’y fait nul sejour :
Je les metz dehors.
Des jaloux me rie :
Des fascheux marrie,
Tresbien mon temps passe.
D’un Amour transy
Qui requiert mercy
Contrefaitz la grâce.
Je me moque d’eux,
Et nully ne veux
Pour mon serviteur :

Car leur amytié,
Hayne ne pitié
Ne me touche au cœur.
Leur cachez secretz,
Leur piteux regretz
J’escoute tresbien ;
Mais de mon courage
Je suis bien si sage
Qu’ilz n’entendent rien.
J’ay bien grand desir
De faire plaisir
A qui le merite.
Desolation,
Par compassion,
A joye je incite.
L’orgueil je rabaisse ;
Les Amoureux laisse
Sans point les hanter.
S’ilz pleurent ou prient,
Tant plus fort ilz crient,
Me prens à chanter.
Bref, je n’ay soucy
Un seul (Dieu mercy)
Qui le dormir m’oste.
Qui ayme le vice,
Folie ou malice,
Las, que cher leur coste !

Liberté garder
Veux, sans m’hazarder
De jamais aymer,
Aymé qui voudra :
En fin les faudra
Tous desestimer.


La II. Fille.

L’Amour vertueuse
(Non point vicieuse)
Je veux soustenir,
Qui n’est moins duisante
Que belle et plaisante
L’on la doit tenir.
Quand Amour s’attache
Au cœur qui n’a tache
De meschanseté,
Il luy donne grâce,
Parole et audace
Pour estre accepté.
Sans Amour, un homme
Est tout ainsi comme
Une froide Idole.
Sans Amour, la Femme
Est fascheuse, infame,
Mal plaisante et folle.
Amour en tournois

Fait porter harnois
Et rompre les Lances,
Piquer les Chevaux,
Faire les grands saultz
Et tenir les dances.
Qui n’ayme bien fort.
Il est salle et prt
Et tresmal vestu,
De bien est forclus
Et ne vault pas plus
Qu’un povre festu.
J’ayme et suis aymée,
Prisée, estimée
D’un honneste et sage.
Lequel aymer veux.
J’en ay fait les vœux
Le long de mon aage.
Tousjours en luy pense,
Et n'ay contenance
Ne bien qu’à le voir.
Loing de luy j’escritz,
Et en pleurs et criz
Fais bien mon devoir.
Puis, quand le revoy
Assis près de moy,
Escoutant ses ditz,
J’y prens tel plaisir

Que je n’ay désir
D’estre en Paradis.
Mon cœur n’est plus mien.
Il s’en court au sien.
Mais le changement
Me donne tant d’ayse,
Que mes maux j’appaise
Tout en un moment.
Quoy que l’on me face,
Tourment ou menace.
Le tout en gré prens.
D’Amour mon cœur vole :
C’est la bonne escole
Où tout bien j’apprens.
Je ne pense pas
Faire tour ne pas
Sans penser en luy.
Il est de mes maux,
Peines et travaux,
Refuge et appuy.
Qui tient donc Amour
Pour prison et tour,
Il ha tresgrand tort.
Amour je soustiens
Cause de tous biens
Jusques à la mort.
Car la servitude,

La peine ou l’estude
Qui est en Amours
M’est liberté, joye,
Pourveu que je voye
Mon amy tousjours.


La Vieille.

Mes Filles, tous vos differentz
J’ai maintesfois veu sur les rancz ;
Telz debatz nouveaux ne me sont,
Assez y en ha qui en ont,
Et de plus grans ont soustenus,
Lesquelz devant moy sont venuz.
Et moy, qui congnois la racine
De tous ces cas, la medecine
Leur ay tresbien sceu ordonner.
Car à vous j’espere donner
Advertissement profitable.
Vous, qui souffrez mal importable
D’un mary fascheux et jaloux,
Je vous requiers, appaisez vous :
Car le temps l’ayde vous fera,
Et dedens son cœur deffera
L’opinion, dont la beauté
Est cause de sa cruauté ;
Ou bien s’il est veau ou beste,
Qu’il n’ayt raison, cerveau ne teste

Pour recevoir nulle science.
Aussi, si vostre patience
Ne peult plus endurer, d’un veau
Faites un tresplaisant oyseau :
Car si ne le faites voller,
Il ne vous scauroit consoler.
Mais en chantant le temps, qui pleure,
A tout le moins aurez une heure
Qui vous fera les vingt et trois
Supporter en oyant sa voix.
Car le soupesonneux meschant
Merite bien chanter ce chant.
Ne pensez pas pour vous tuer,
Et à bien faire esvertuer,
A raison jamais le renger ;
Mais il le fault du tout changer.
S’il est changé, et vous aussi,
Vous sortirez hors de soucy.
Vous n’aurez consolation
Qu’en ceste transmutation.


La I. Femme.

Ma Dame, j’ayme mieux souffrir,
Et à tourment et mort m’offrir,
Nonobstant sa meschanseté,
Que faire un tour de lascheté.



La Vieille.

Bien, bien, le temps y pourvoira :
Car, quand bien laide vous verra,
Autant qu’il en fait trop de compte,
Vous laissera, dont aurez honte ;
Car d’un fascheux naïvement
Ne viz jamais amendement,


La II. Femme.

Et moy, qui mon Mary desprise,
Seray je point de vous apprise ?


La Vieille.

Ouy vrayement : c’est bien raison.
Vous voulez estaindre un tyson
Avant la nuit ; mais mieux vaudroit
Le laisser bruslant que tout froid
Vostre Mary plein de feu vif,
S’il ayme ailleurs d’un cœur naïf,
C’est vray signe qu’il n’est pas mort.
Bien qu’il vous tienne un peu de tort
En autre lieu tant sejourner.
Au moins il vous peult retourner,
Et ne vous en traite pas pis.
Le voudriez vous sur le tapis
Tout le long du jour bien couché.

Et son œil à plaisir bouché
Sans pouvoir nulle beauté voir ?
Laissez luy faire son devoir,
Puis que rien ne vous diminue.
Ne craingnez point la continue,
Le temps la tournera en quarte.
N’ayez peur que tant il s’escarte
Qu’au logis groz d’enfant revienne.
Faites comme luy, qui tient tienne :
Car la loyauté vous tourmente.
S’il est Amant, soyez Amante.
Quand il n’aymera rien que vous,
N’aymez aussi que vostre espoux :
Car il vous doit servir d’exemple.
Vostre Amour est un peu trop ample,
Et n’est pas egale à la sienne.
C’est fait en Juifve ou Payenne
D’estre ainsi de son Mary serve.
Rien ne guerira vostre verve,
Que de l’aymer tout en la sorte
Qu’il vous ayme, ou vous estes morte :
Où peu, peu ou prou ; où point, point.
Et si vous ne gaignez ce poinct,
Vous ne ferez que tracasser
Cœur et corps, et membres casser.
Le temps, par qui esperez mieux,
Le vous rendra si laid, si vieux,

Que mal vous en contenterez,
Et bien souvent souhaiterez
Estre jalouze, et qu’il fut fort.
Mais plustost trouverez la mort
Que de retourner en jeunesse.
Toutesfois s’Amour ou vieillesse
Mettoit à vostre douleur fin,
Trompé y sera le plus fin.


La II. Femme.

Vous me donnez peu d’esperance.
Après une longue souffrance,
Vous me promettez un tourment
Ou un remede, promptement,
Que mon cœur ne sçauroit vouloir.


La Vieille.

Il ne vous fault donc plus douloir,
Car j’ay dit ce qui se peult faire.


La I. Fille.

Madame, et puis de mon affaire,
Je suis bien, je m’y veux tenir.
Que sera ce de l’advenir ?


La Vieille.

Que ce sera ? Helas ! m’amyce,

Je voy que vous ne sçavez mye
La grand puissance qu’a le temps.
Hau, que j’en ay veu de contens
Qui n'eussent sceu souhaiter mieux !
Mais tout soudain du hault des Cieux
Les ay veu descendre bien bas.
Je prise et loue voz estats.
La vertu, qui vous rend parfaite,
Vous ha ainsi joyeuse faite.
Toutesfois, ne l’autorisez
Tant, que les autres desprisez.
Amour est un fin et faux Ange
Qui trescruellement se venge
De ceux qui de luy n’ont fait compte :
Car un orguilleux craint la honte.
Plus il vous voit honneste et belle,
Envers luy cruelle et rebelle,
Plus il desire droit frapper
En vostre cœur et l'attrapper ;
Ce que jusques icy n’ha fait,
N’ayant trouvé nul si parfait
Qui meritast vostre amytié.
Si une fois vostre moytié
Amour met devant voz beaux yeux,
Onques personne n’ayma mieux
Que vous ferez, j’en suis certaine.
Ce sera la bonté haultaine,

Qui par le temps y pourvoyra.
Jusques là l’on ne vous verra
Aymer : car vous estes trop fine,
Je le voy bien à vostre myne,
Car de rien ne faites semblant.
Amour, qui va les cœurs emblant.
Et le temps, qui doucement passe
Sans que vostre vertu s’efface,
Vous feront changer de propos,
Trembler le cœur, battre les poux,
Et sentir le doux et l’amer
Que l’on peult souffrir pour aymer.


La Fille.

Je n’en croy rien : je tiendray ferme,
Ne jà n’auray à l’œil la larme
Pour souffrir nulle passion,
Ne d’Amour ny d’affection.


La Vieille.

Vous ne trouvez, par ignorance,
A ma prophétie apparence ;
Mais, quand le cas vous adviendra,
De la Vieille vous souviendra.


La II. Fille.

Je crains, Madame, et veux sçavoir

Si le temps aura le pouvoir
De changer ma grand’ amytié.


La Vieille.

Fille, vous me faites pitié,
Car vostre grand contentement
Ne sçauroit durer longuement.
Le cœur d’un homme est si muable,
Le temps est si tresvariable,
Les occasions qui surviennent,
Les paroles qui vont, et viennent,
Qu’impossible est qu’Amour soit ferme,
Combien qu’il le jure et afferme.
Las, ma Fille, il m’a bien menty !
Il me presenta un party,
Au printemps de ma grand’ jeunesse,
Tel qu’au Ciel n’y avoit Deesse
A qui j’eusse changé mon lieu.
Mon amy j’aymois plus que Dieu,
Et de luy pensois estre aymée.
Dont de nully n’estois blasmée.
Or voyez que le temps m’a fait :
Un serviteur si tresparfait
Il m’a osté sans nul respit,
Dont j’ay souffert si grand despit
Que, soixante ans ha, le regrette.
Vieille je suis, mais je souhaite

Souvent le bien que j’ay perdu.
Mon malheur avez entendu,
Qui de mon cœur n’est arraché.
Vous n’en aurez meilleur marché :
Car le temps, qui vous fait present
D’aise et plaisir à present,
Ainsi qu’il ha d’Amour le feu
Dens vostre cœur mis peu à peu,
Ainsi peu à peu l’estaindra :
Dont telle douleur soustiendra
Vostre esperit et vostre corps,
Que l’Ame en saillira dehors,
S’elle n’est de Dieu arrestée.
Helas ! je vous voy apprestée
De souffrir autant de tourment
D’amour que de contentement,


La II. Fille.

Hau, grand Vieille, qui vous croiroit
En grand’peine et douleur seroit.
Mais plustost la Mer haulseroit
Et le hault Ciel s’abbaisseroit.
Qu’il m’advint fortune pareille.
Je ne croy point ceste merveille.


La Vieille.

Ma fille, par là passerez,

Et alors contrainte serez
Dire : la Vieille le m’a dit,


La II. Fille.

Hau, de Dieu soit mon cœur maudit
Si je croy en vostre parole !


La I. Fille.

Ny moy, je ne suis pas si fole :
Elle ne produit que malheur.


La Vieille.

Ha, vous aurez un serviteur
Qui vous fera propos changer.


La I. Fille.

J’aymerois mieux vive enrager.
Mon cœur sans amour demourra,
Et libre vivra et mourra :
J’en fais la figue aux amoureux.


La I. Femme.

Mon cœur craintif et desireux
Ne sçait quel moyen il doit prendre.
Ou d’aymer un autre, ou d’attendre
Le temps qu’elle me prophetise ;
Mais j’estimerois à sottise

Refuser un bien qui est près
Pour en attendre un autre après.


La Vieille.

Prenez le temps, si vous povez,
Car refuser vous ne devez
L’occasion, quand elle vient.
Si aux cheveux l’on ne la tient,
Elle s’enfuyt par violence,
Et ne laisse que repentance :
Pensez sagement en ce cas.


La I. Femme.

Ha ! vrayment je n’y faudray pas.


La II. Femme.

Mon cerveau, mon cœur, ma memoire
Est tout troublé, et ne puis croire
Geste Sibille prophetique :
Car plus mon esperit s’applique
A esperer bien par le temps,
Comme elle dit, rien n’y entends ;
Car l’Amour que trop fort je porte
A mon Mary me rendra morte
Premier qu’autre Amour endurer,

Et me gardera de durer
Jusqu’au temps qu’elle vous promet
Repos, dont en peine me met
Plus grande que ne sentis onques.


La Vieille.

Si n’aurez vous repos qu’adonques.
On pourroit tel songe songer
Qui ne seroit mye mensonger :
Le bon Docteur bien en parla.
Vrayment vous passerez par là
Toutes quatre, mal gré voz dents.
Et moy, de peur des accidens
Du serain, m’en vois retirer.


La I. Femme.

Quoy, nous lairrez vous souspirer
Sans nous dire rien qui vaille ?


La Vieille.

Or appaisez vostre bataille,
Je n’en puis plus porter le faix.
Je prie au Dieu de toute paix
Remplir voz cerveaux de raison.



La II. Femme.

Elle s’en va en sa maison :
On ne la peult plus retenir.


La I. Fille.

Mais qui la feit icy venir
Pour me dire une menterie ?
Que j’aymeray : c’est moquerie.
Amour en mon cœur ne sera.


La II. Fille.

Que mon amy me laissera ?
La faulse Vieille aura menty.
Jamais ne sera departy
Moy de son cœur, ne luy du mien.


La I. Femme.

Rompre aussi mon chaste lyen,
Ou devenir layde et hydeuse
Comme m’a dit ceste fascheuse,
Ha ! vrayment elle mentira.
Mon mary se convertira,
Me voyant digne d’estimer.


La II. Femme.

Le grand feu vous puisse allumer,

Qui veult que j’ayme ou que j’attende
Que vieillesse ou foiblesse amende
Mon mary ! Mais j’ay esperance
Que, par ma grand’ perseverance,
En brief retournera à moy.
Et lors seray sans nul esmoy.


La I. Fille.

Leur grand ennuy et leur necessité
Leur feit chercher secours de creature.
Nostre plaisir par curiosité
Nous feit vouloir sçavoir nostre adventure.
Le temps, les ans, le sens et l’escriture
De ceste Dame apparentement sage
Nous feit ouvrir le secret du courage
Dont riens quel mal n’avois peu recevoir.
Nous concluons, par tout nostre langage,
Que de sçavoir l’advenir, c’est l’ouvrage
De celuy seul qui sur tous ha pouvoir :
Lequel prions, selon nostre devoir,
Qu’ainsi que Roy en terre il vous fait voir,
Vous doint regner au Ciel pour heritage !


Le Vieillard.

Ma bonne Dame, où allez vous ?
Où portez vous ceste jeunesse ?



La Vieille.

En bonne Foy, mon Amy doux,
Sur un lict par grande foiblesse.


Le Vieillard

Je voy là bien grande jeunesse.
En venez vous ?


La Vieille.

En venez vous ? Ouy, le pas.
Vray leur ay dit comme la messe :
Mais quoy ? ils ne m’en croyent pas.


Le Vieillard.

J’y vois parler par tel compas
Que je croy que l’on m’entendra.


La Vieille.

Leur cerveau donc s’amendera,
Car je leur ay dit.


Le Vieillard.

Car je leur ay dit. J’entens bien.
Mais, confermant vostre entretien,
Je leur en diray davantage.



La vieille.

J’attendray voir si son langage
Sera mieux que le mien receu.


Le Vieillard.

Dames, si je ne suis deceu,
Trop grandement vous fourvoyez,
Dont ceste Dame ne croyez.


Le I. Homme.

Que veult ce Vieillard à ces Dames ?
Qu’il est caduc et defailly !


Le II. Homme.

Pensez qu’il veult sauver leurs Ames,
Sans que de nous soit assailly.


Le III. Homme.

Pas n’aurons le cœur si failly,
Que d’un Vieillard poulser ne battre.


Le IIII. Homme.

Menons les danser toutes quatre,
Et vous les verrez bien tencer.



Le Vieillard.

Tencer, non, mais bien vous combattre,
Ma Vieille et moy, de bien danser.
Or dansons sans plus y penser :
Vous verrez leur orgueil rabattre.