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Les Mariages de province/01

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Les Mariages de province
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 68 (p. 67-98).
II  ►
LA
FILLE DU CHANOINE

Voici dans quelle occasion cette histoire me fut contée par le plus honnête homme de Strasbourg. C’était l’hiver dernier ; nous allions faire en pays badois une de ces battues dont on rapporte un cent de lièvres au moins, sous peine de passer pour bredouille. Celui qui nous donnait cette fête et qui m’y conduisait dans sa voiture était le notaire Philippe-Auguste Riess ; il est mort cette semaine après une agonie de six mois, et la vieille ville démocratique le pleure. Tous ceux qui pensent librement, et il y en a beaucoup dans ce noble coin de la France, recherchaient ses conseils et suivaient ses exemples ; il exerçait amicalement sur ses égaux l’autorité que donne un bon sens infaillible doublé d’une irréprochable vertu. Aucune œuvre de bienfaisance intelligente ne fut entreprise sans son concours : il était l’âme de la digne et patriarcale cité. On ferait une république autrement belle qu’Athènes et Sparte, si l’on pouvait réunir un million d’hommes tels que lui. Ce citoyen de l’âge d’or n’affectait pas de dédaigner le présent ; sa tolérance s’étendait jusqu’aux œuvres de l’art et de la littérature contemporaine. Il allait au théâtre, il lisait tous nos livres, exaltait volontiers, ce qui lui semblait bon, et notait sans aigreur les défaillances publiques et privées.

Comme le rendez-vous de chasse était à deux heures de la ville, nous eûmes le loisir d’échanger bien des idées et de passer bien des gens en revue. Dans sa critique toujours juste et modérée, un seul point me parut contestable. — Votre principal défaut, disait-il, et je m’adresse à tous les romanciers, dramaturges et auteurs comiques d’aujourd’hui, est de n’étudier que des exceptions : le théâtre et le roman ne vivent pas d’autre chose. L’adultère ? exception . Le crime ? exception, Le suicide ? exception. Le demi-Monde, ce chef-d’œuvre de Dumas fils, les Effrontés, Giboyer, Maître Guérin, le Fils naturel, les Faux Bonshommes, exceptions ; tout Balzac est un musée d’exceptions, de difformités, de monstruosités morales ! Est-il donc impossible d’intéresser le lecteur ou le spectateur à meilleur compte ? La vie est assez féconde en combinaisons variées pour que des événements naturels, des sentiments modérés, des actions quotidiennes et des acteurs pris dans la foule produisent, l’art aidant, l’effet de rire ou de larmes que vous achetez à trop grands frais ?

Je lui fis observer qu’en choisissant dans la foule les personnages qui se distinguent par quelque énormité nous suivons l’exemple des maîtres. Depuis Homère, l’art romanesque et dramatique n’a vécu que d’exceptions. Ulysse, Agamemnon, Achille, n’ont pas été pris au hasard parmi les Lefebbre et les Durand de la guerre de Troie. Les héros de la tragédie antique, Œdipe, Jocaste, Oreste, Clytemnestre, Étéocle, Polynice, sont des exceptions ; les personnages de Shakspeare, Othello, Macbeth, Shylock, exceptions ! Le Roland de l’Arioste, exception Le Cid, Polyeucte, Cinna, Rodogune, Néron, Athalie, Mithridate, exceptions ! Don Quichotte, exception ! Don Juan, exception ! L’art est soumis à une loi d’optique qui le condamne à choisir les caractères les plus saillants et même. à les exagérer un peu. Le portrait d’un personnage quelconque, pris au hasard, ni beau ni laid, ne peut intéresser que lui-même. L’homme ordinaire, avec ses demi-vices et ses demi-vertus, ses petits contentements et ses petits chagrins, ne vaut pas une plumée d’encre. De quelque art qu’il vous plaise d’assaisonner sa médiocre personne, vous ne l’imposerez pas à l’attention des contemporains, et quant à la postérité, que voulez-vous qu’elle en fasse ?

— Je suis homme, répondit le vieillard, et rien d’humain ne m’est étranger. Laissez-moi vous le dire avec Térence, qui n’a pas mis une seule exception sur la scène. On me rendrait un vrai service, si l’on voulait ressusciter pour moi le plus simple, le plus modeste, le moins exceptionnel des hommes qui vivaient à Strasbourg il y a cinq cents ans. J’aimerais tant à comparer ses idées et ses sentiments aux nôtres ! à voir ce que l’homme moyen a gagné dans cette période et ce qu’il a perdu !

— Il a gagné beaucoup d’idées et perdu considérablement de vigueur ; mais la question n’est pas là Il s’agit de littérature et non d’archéologie morale. Vous pensez que nous tous, les écoliers comme les maîtres, nous avons tort de rechercher, de cultiver et d’exposer aux yeux du peuple cette plante rare qui se nomme l’exception ; je maintiens que notre art deviendrait méprisable, s’il mettait en bouquet ces créations moyennes, uniformes, indifférentes, qui végètent dans l’humanité comme les légumes dans un jardin. Nous écrivons pour qu’on nous lise, et le lecteur n’ouvrirait pas nos livres, s’il n’espérait y rencontrer des types meilleurs ou pires que lui.

— Vous croyez ?

— J’en suis sûr.

— Eh bien ! permettez-moi de soumettre la chose à votre propre expérience. Laissez-moi vous conter une histoire extraordinairement simple dont tous les héros, je me trompe, dont tous les personnages sont gens moyens, de condition modeste, d’esprit ordinaire et de moralité bourgeoise. Je vous préviens qu’ils sont tous intéressants au même degré, parce qu’ils sont tous bons, sincères et délicats, mais c’est tout ; il n’y a ni passion échevelée, ni dévouement sublime dans leur affaire : pas plus d’exception que sur la main. Se peut-il qu’un tableau sans ombres et sans lumières attire et retienne un moment l’attention d’un amateur expérimenté ? C’est ce que nous allons voir ; je commence.

Le professeur Henri Marchal était, à l’âge de trente-cinq ans, un des meilleurs médecins de notre ville. Je peux vous le nommer par son nom, et les autres aussi, car l’affaire s’est passée quand vous n’étiez pas de ce monde. Tous ceux dont il s’agit sont morts ou disparus depuis assez longtemps.

Ce n’était pas un Adonis, le professeur Marchal, ni un Quasimodo non plus. Il aurait pu se promener douze heures de suite sous les arbres du Broglie sans faire remarquer sa figure soit en bien soit en mal. Son passe-port disait : nez ordinaire et idem pour tout le reste. Il n’était ni grand ni petit, ni brun ni blond ; je crois pourtant me rappeler que la barbe était presque rousse, et les yeux bleus, riants et doux ; le corps solide et légèrement épais, mais sans trace ni menace de ventre.

L’éducation l’avait naturalisé Strasbourgeois ; il parlait allemand sans être Alsacien de naissance. Le père, un capitaine, était mort au service, laissant deux fils sans patrimoine, un grand et un petit, tous deux boursiers à notre lycée. L’aîné, qui avait le goût des affaires, s’en fut droit à Paris, entra chez un agent de change et fit fortune : au moins devint-il assez riche pour payer les inscriptions, le diplôme et pendant cinq ou six ans toutes les dépenses d’Henri. L’autre attaqua la médecine en homme qui veut gagner sa vie lui-même, et plus tôt que plus tard. Il n’était pas sensiblement mieux doué que le commun des martyrs, mais il avait l’esprit bien fait et la volonté bien trempée : après le doctorat, il poursuivit l’agrégation, et le voilà professeur à trente-cinq ans dans une faculté qui n’est pas, Dieu merci, la dernière d’Europe. La clientèle avait grandi avec la réputation, comme toujours. Le professeur Marchal soignait les meilleures familles de la ville et des environs ; il était médecin en titre de l’usine de M. Axtmann à Hagelstadt ; on ne faisait pas en Alsace’une belle consultation sans lui. Comme il avait de l’ordre et de l’économie, il acheta bientôt une maison sur le quai des Bateliers, et je vous laisse à penser s’il fut content la première fois qu’il se paya son terme à lui-même. Il commanda un mobilier neuf, et dès lors tout le monde comprit que ce jeune homme songeait au mariage.

Le sentiment général fut qu’il avait le droit de choisir, et que pas une mère ne serait assez malavisée pour lui refuser sa fille. Outre la position, qui était enviable, il jouissait d’une bonne renommée. Sa conduite avait toujours été, sinon exemplaire, au moins décente et mesurée. Il s’était diverti comme tous les jeunes gens, mais il ne s’était jamais débauché. Quelques fredaines sans scandale n’entament pas la réputation d’un jeune homme et ne le font pas mettre au ban des familles. Toutes les curieuses de la ville, et nous n’en manquons pas à Strasbourg, se mirent en campagne pour savoir à quelle héritière le professeur allait offrir sa main et son nom.

Elle ne fut pas longue à trouver : c’était la fille unique de M. Kolb, professeur au séminaire protestant et chanoine de Saint-Thomas. Adda Kolb avait alors dix-sept ans et quelques mois. Figurez-vous une blonde agréable, bien faite, bien portante, assez instruite, et d’un caractère très-enjoué. Ceux qui trouvent la grâce plus belle que la beauté l’auraient jugée parfaite ; mais le détail de sa personne laissait à dire, et son intelligence ne dépassait pas la moyenne du bon sens, de la droiture, et rien de plus.

A tort ou à raison, le monde s’imagina que Marchai était plus amoureux du cadre que du tableau. Le fait est que la famille Kolb attirait les braves gens par une affinité irrésistible. Le chanoine et sa femme, mariés à vingt ans, semblaient presque aussi jeunes que leur fille. Une sœur de Mme Kolb, qui avait épousée le substitut Miller, habitait la maison canoniale avec son mari et ses quatre enfants. Le vieux papa Kolb et sa femme, fervente piétiste, occupaient le deuxième étage ; leur fils aîné, Kolb Jacob, tanneur très-considéré, avait son établissement dans le voisinage : il était marié, lui aussi, et père d’une belle et nombreuse postérité. On se voyait pour ainsi dire à toute heure, et la tribu vivait dans une étroite intimité comme les enfants de Noé dans l’arche. Un étranger introduit par hasard chez M. le chanoine aurait été frappé de la physionomie collective que présentait cette famille. La maison entière respirait la propreté, la régularité, la dignité, la cordialité. Les sentiments, les idées, les habitudes de ces personnages composaient une harmonie particulièrement honnête et sympathique. L’expression la plus habituelle des visages était un sourire grave, loyal, un peu fier et néanmoins hospitalier. Ce rayonnement intraduisible en peu de mots voulait dire : a Nous sommes vieux bourgeois de Strasbourg ; nous n’avons pas dans les veines une goutte de sang qui ne soit respectable ; nous n’avons pas un sou dans nos poches qui ne soit gagné par le travail. Nous honorons Dieu, nous pratiquons l’Évangile, nous nous aimons les uns les autres, nous sommes pleinement heureux, et nous n’avons besoin de personne ; toutefois le logis et les cœurs sont ouverts au prochain, s’il a besoin de nous. Arrivez, gens de bien, et prenez place : nous nous suffisions à nous-mêmes, mais vous n’êtes pas de trop.

Je vous réponds que le prochain ne se faisait pas prier pour leur rendre visite. Les hommes les mieux placés tenaient à grand honneur d’être reçus familièrement dans la maison. Les mamans s’y rendaient le soir avec leurs filles ; les jeunes gens n’hésitaient pas entre la brasserie des Trois-rois et le salon du chanoine. Je me vois encore ajustant le pli de ma cravate dans l’antichambre, le premier soir où j’y fus présenté. Il y avait deux tables de whist dans une chambre latérale ; le grand salon, tendu de papier blanc à ramages en grisaille, était modestement éclairé par deux lampes. Mme Holtz, la veuve du juge d’instruction, s’escrimait sur un immense piano style empire ; Mme Kolb junior préparait le café au lait dans la salle à manger ; vingt jeunes filles en robe montante, mais belles de candeur et de simplicité, dansaient la valse à trois temps. La première qui frappa mes yeux fut Adda Kolb, tendrement enveloppée par le bras du professeur Marchai. Leurs yeux m’apprirent qu’ils s’aimaient, ou du moins que la sympathie les portait l’un vers l’autre. J’en conclus avec tout le monde que nous verrions leur mariage avant peu.

Cette idée s’accrédita si bien que les amis, les malades, les confrères de M. Marchal se mirent à le persécuter de leurs allusions. Les plus fins se contentaient d’effleurer une chose si délicate, les patauds (il s’en trouve partout) sautaient à pieds joints dans le plat. Le professeur avait commencé par faire la sourde oreille, mais lorsqu’il fut directement interpellé, il se fâcha tout rouge, affirma qu’il n’était question du rien, et pria les indiscrets de le laisser tranquille. Les hommes se le tinrent pour dit ; quant aux femmes, ce fut une autre affaire : il n’eut pas si bon marché d’un sexe à qui tout est permis. L’une lui dit : — Qu’attendez-vous ? Les Kolb ne peuvent pas vous apporter leur fille. Ils seront trop heureux de vous avoir pour gendre, mais encore faut-il que vous vous présentiez. Une autre lui reprochait de tramer les choses en longueur et de faire souffrir une pauvre fille qui l’aimait. Une malicieuse le tirait à part et lui murmurait à l’oreille : — On prétend que vous n’osez pas demander Adda Kolb parce qu’elle est trop riche. Rassurez-vous ; je tiens de mon notaire que la dot et le trousseau ne font pas même vingt mille écus. La position que vous occupez vous permettrait de trouver le double.

Un soir que l’inquisition des bavardes l’avait plus agacé que de coutume, il s’arrêta au bord de l’Ill avant d’ouvrir sa porte et descendit résolument en lui-même. Il s’adressa, parlant à sa personne, les questions dont le monde le persécutait depuis un mois.

« Eh bien ! oui, répondit-il, je veux me marier ; oui, j’ai compris qu’il était temps d’en finir avec la vie creuse du célibataire. Quelques années encore, et je serais un vieux garçon, un de ces égoïstes qui sèment fatalement l’égoïsme autour d’eux. Oui, je me sens encore assez de jeunesse et de santé pour fonder une vraie famille. Oui, Mlle Kolb est entre toutes celles que j’ai rencontrées celle qui me convient et me plait. Est-ce que je l’aime d’un amour passionné, comme dans les romans ? Je n’en sais rien, mais tous mes sentiments et toutes mes pensées depuis un an gravitent autour d’elle. J’ai la plus haute estime et le goût le plus prononcé pour son père, pour ses parents, pour cette honorée maison Kolb : ma gloire et mon bonheur seraient d’en être ; mais Adda m’aime-t-elle ? Modestie à part, il me semble qu’elle me voit avec plaisir. Je n’entre pas dans le salon sans que sa figure s’illumine ; elle se porte au— devant de moi comme je cours à elle, par une sorte d’entraînement ou d’instinct. Jamais mon regard ne cherche le sien sans le rencontrer au moment même. Dans les danses où la femme choisit l’homme, elle me prend toujours pour cavalier. Lorsqu’on parle de mariage, elle ne se prive pas de dire devant moi, qu’elle voudrait un mari raisonnable et savant. Le jour où je suis venu annoncer ma nomination à la chaire de pathologie interne, elle avait les larmes aux yeux, je l’ai vu. L’été dernier, à l’usine de Hagelstadt, quand nous avons dansé au bord de l’eau, qu’est-ce qui s’est passé ? Le fils Axtmann accrochait des lanternes de papier aux basses branches du tilleul ; le lieutenant Thirion adaptait avec soin l’embouchure de son cornet à piston, et l’avocat Pfister accordait son violon : je vis Adda qui rabattait sur sa figure un petit voile de dentelle noire. Je lui demandai si elle avait froid. Non, dit-elle en riant, c’est une précaution que je prends pour qu’on ne me voie pas rougir, si vous me disiez quelque chose. — A Dieu ne plaise, répondis-je, que jamais une de mes paroles expose Mlle Kolb à rougir ! — Je le sais bien, monsieur Henri, et c’était une mauvaise plaisanterie, me la pardonnez-vous ? — Mademoiselle, on pardonne tout à ceux que l’on… respecte. — Respecte ? Oui, je suis sûr de n’avoir pas employé un autre mot. Jamais il ne m’est échappé une parole, un geste, un regard qui prit troubler le paix de son âme. S’il est vrai qu’elle m’aime, ma conscience ne me reproche pas d’avoir rien fait pour cela.

« Et si j’avais cherché à lui plaire ? Si je m’y mettais résolument dès demain ?.Si je saisissais la première occasion de me déclarer à elle et de lui dire : Je vous aime, m’accepteriez-vous pour mari ? En agissant ainsi, ferais-je une action blâmable ? Peut— être. Ce n’est pas violer la loi morale, car mes intentions sont les plus pures du monde ; mais je pêcherais contre les mœurs françaises, et l’on aurait le droit de me moins estimer. La morale est universelle, les mœurs varient d’un pays à l’autre. En Angleterre, aimant Adda, je commencerais par obtenir son cœur d’elle-même, et j’irais ensuite avec elle demander l’approbation de ses parents. En France, il serait mal de parler mariage à une jeune fille, si ses parents ne vous y avaient d’abord autorisé. »

Il tourna et retourna cette idée en tous sens ; tous ses raisonnements aboutirent à la même conclusion. L’usage adopté chez les Français lui semblait brutal et despotique, il y voyait comme un abus de l’autorité paternelle ; c’est le cœur qui devrait avoir la parole avant les intérêts et les convenances de la famille ; mais que faire ? L’usage est formel, et, qu’on le blâme ou qu’on l’approuve, il faut s’y soumettre.

— Eh bien ! soit, s’écria-t-il, je suivrai la filière. J’irai solliciter chez M. Kolb la permission d’être aimé. Qu’ai-je à craindre ? Pourquoi ces braves gens, qui m’ont toujours recherché comme ami, me repousseraient-ils comme gendre ? Je veux en avoir le cœur net et dès demain, car au point où j’en suis le plus tôt sera le mieux. Allons dormir ! »

Il se mit au lit, mais il ne reposa guère, et le peu de sommeil qu’il goûta fut traversé de mille rêves. M. Kolb lui donna sa fille et la lui refusa tour à tour, selon qu’il s’endormait sur la droite ou sur la gauche. Les premiers rayons du matin le trouvèrent rompu de fatigue et d’autant plus résolu d’en finir. Les élèves à l’hôpital se poussaient le coude et disaient : a Il y a quelque chose. Le patron est plus fiévreux à lui seul que tous les malades de son service. » Après la visite, il se mit à courir la ville, et fit le tour de sa clientèle pour gagner l’heure de midi. Rentré chez lui, il diva lentement, contre son habitude, s’habilla le moins vite qu’il put, et prit encore le temps de corriger des épreuves qui ne pressaient pas, le tout pour retarder l’instant fatal, sans manquer à la parole qu’il s’était donnée. Enfin, vers trois heures, il prit son courage à deux mains, et marcha d’un pas décidé jusqu’à la maison du chanoine ; mais, au moment de saisir le marteau, il se dit que M. Kolb ne serait pas seul, qu’Adda pouvait être au logis, ce qui rendrait la démarche inutile, que d’ailleurs il y avait une certaine brutalité à dire au père lui-même, de but en blanc, sans préparation : « Donnez-moi votre fille ! » N’était-il pas plus convenable de prendre un biais et d’aborder la question par le côté, en tâtant le substitut Miller, ou M. Kolb aîné, le gros tanneur, ou un autre parent de la jeune personne ? Ce parti lui parut le meilleur, parce qu’il reculait la difficulté de quelques pas. Tandis que M. Marchai s’apprêtait à rebrousser chemin dans la direction de la tannerie, le tanneur, qui avait dîné chez son frère, sortit la pipe à la bouche et s’écria joyeusement : — Eh ! professeur Marchai I vous étudiez donc l’architecture à présent ? A votre aise ! Cette maison-ci est la plus vieille, mais aussi la plus solide et la plus belle du chapitre de Saint-Thomas.

— Monsieur Kolb, balbutia le docteur, je ne voyais pas la maison, je ne regardais qu’en moi-même. Oui, j’étais et je suis encore dans une grande perplexité. Vous arrivez, tant mieux, quoique je ne sache pas trop par où commencer ce que je vais vous dire ; mais je pensais justement à vous faire une visite. Il n’y a plus à reculer, je sens que le moment est venu. Avez-vous un quart d’heure à perdre, et voulez— vous que nous fassions un tour ensemble ? »

Le sage et respectable tanneur ne dit pas non. Toutefois son front se rembrunit : « Je suis à votre service, répondit-il, et plaise à Dieu que je trouve une occasion de vous servir ! »

Il prit le bras de M. Marchal et se promena quelque temps avec lui en fumant sa pipe.

— Cher monsieur Kolb, la chose dont je voulais vous parler me concerne moi-même et une autre personne que vous connaissez bien : Mlle Adda.

— Oui, oui, fit le gros homme d’un ton qui voulait dire : Voilà ce que je craignais. Le docteur poursuivit :

— J’espère que la famille n’a pas pris en mauvaise part mes assiduités/

— Non ; la maison est ouverte à tous les honnêtes gens, et ceux qui vous ressemblent font honneur à mon frère et à nous.

— C’est que… j’en suis désespéré… mais les mauvaises langues de la ville se sont donné le mot pour…

— Laissez-les dire, monsieur le docteur, et allez droit votre chemin.

— Mais Mlle Adda est bien jolie !

— Non ; il y en a trois ou quatre cents mieux qu’elle dans la bourgeoisie de Strasbourg.

— Je n’en sais rien ; mais elle a tant de grâces et d’esprit !

— Vous croyez ça ! et moi, qui suis son oncle, je vous réponds qu’elle est tout à fait ordinaire.

— Enfin si je l’aimais, monsieur Kolb, et si je la demandais en mariage à ses parents, croyez-vous qu’ils seraient offusqués d’une telle démarche ?

— Non, monsieur Marchai, ils en seraient flattés, et moi-même je suis très-sensible aux honnêtes choses que vous me dites, quoique ma nièce Adda (écoutez-moi) ne soit point une femme pour vous. Ne vous agitez pas, et causons comme deux personnes raisonnables. Vous pensez bien que nous ne sommes pas des aveugles dans la famille Kolb et que nous avons deviné votre penchant depuis plus de six mois. Nous savons même, s’il faut tout dire, que ma nièce, si elle s’en croyait, vous préférerait à beaucoup d’autres ; mais pourquoi ma belle-sœur et ma sœur et ma femme ont-elles toujours fait la sourde oreille lorsque vous vous plaigniez d’être célibataire, et que vous leur disiez d’un ton demi-sérieux : « Cherchez-moi donc une femme ? » C’est qu’elles ne pouvaient pas vous donner la réponse que vous espériez d’elles ; la famille a décidé, tout en vous estimant et vous aimant beaucoup, que ma nièce ne serait jamais Mme Marchal. Nous connaissons votre position, votre caractère et votre conduite ; nous sommes convaincus que vous rendrez une femme heureuse ; mais il y a deux raisons très— fortes et sans réplique qui m’interdisent l’honneur et le plaisir d’être jamais votre oncle. La première est relative à la religion : vous êtes catholique et nous sommes luthériens, et quoique mon frère ait béni bien des mariages mixtes, il ne doit pas, dans sa situation, donner l’exemple d’un tel compromis. Le voulût-il, ma vieille mère, que Dieu garde ! et qui est pour ses enfants comme une loi vivante, le lui défendrait formellement. Vous me direz que vous n’êtes guère plus catholique que protestant ; je le sais : vous pratiquez la religion universelle qui a pour temple le monde et pour culte le bien. Je suis à peu près sûr qu’il vous serait indifférent d’élever vos enfants dans telle ou telle confession ; mais votre tolérance n’écarte pas l’obstacle, et d’ailleurs il y en a un autre. Ma nièce est âgée de dix-sept ans et vous de trente-cinq ; vous avez donc le double de ion âge. A peu de chose près, vous pourriez être son père, car le chanoine n’a que trois ans de plus que vous. Je sais qu’aux yeux de bien des gens cette considération serait futile, que dans un monde un peu moins patriarcal que le nôtre votre mariage avec Adda paraîtrait irréprochablement assorti. Eh ! mon Dieu ! la prudence à la mode ne veut pas qu’on accorde une fille à l’homme qui n’a pas sa position faite, et, par le temps qui court, un garçon n’arrive guère avant trente-cinq ans ; mais nous sommes des gens d’autrefois : notre père s’est marié à vingt— deux ans, le chanoine à vingt, et moi qui vous parle à dix-neuf. C’est une tradition, ce n’est pas une théorie ; vous pouvez la controverser comme médecin, nous devons la respecter, nous qui sommes les vieux Kolb de Strasbourg ! De toute antiquité, dans notre très-modeste maison, les époux ont mené parallèlement leur vie tranquille et bien réglée ; nous marions la jeunesse à la jeunesse, l’ignorance à l’ignorance, la pauvreté à la pauvreté. Les ménages sont gênés d’abord, la vie étroite ; la layette du premier enfant est un gros problème à résoudre, heureusement les vieux grands-parents sont là qui veillent et qui arrivent à point, les mains pleines. L’aisance vient petit à petit avec les années ; on la trouve d’autant plus douce qu’elle a coûté plus de travail. On vieillit côte à côte, la femme un peu plus vite que l’homme ; mais on ne s’en aperçoit pas, car tout changement graduel est invisible pour ceux qui ne se quittent jamais. Et l’on a le bonheur d’élever ses enfants soi-même, de voir grandir ceux qu’on a mis au monde, de dire à un grand gaillard barbu comme un ours : Eh I gamin ! C’est une belle et sainte chose allez l que la vie de famille ainsi comprise. Elle a mille avantages, un entre autres que les chrétiens d’aujourd’hui n’apprécient pas assez : je veux dire la certitude d’un passé aussi pur chez l’homme que chez la femme. Que pensez-vous des pauvres jeunes filles de Paris qui achètent à des prix fous un vieux garçon usé, flétri et perverti, le rebut des alcôves banales et des boudoirs malsains ? Je ne dis pas cela pour vous, monsieur Marchai : encore une fois, nous savons quel homme vous êtes, et si nous vous avons attiré chez nous, c’est que jeunes et vieux, hommes et femmes, vous estiment sans restriction ; mais vous avez trente cinq ans, il n’y a pas de science au monde qui puisse vous retrancher dix années. Il est donc impossible que le chanoine vous accorde la main de sa fille, quand même vous abjureriez la foi de votre père, ce que je ne vous conseille pas.

Le pauvre médecin demeura étourdi sous cette tirade comme un bœuf sous le maillet du boucher. — Allons, ferme ! reprit le tanneur, il s’agit de prouver que vous êtes un homme ! On dirait, à vous voir si morne, que le monde est tombé en ruine autour de vous ! Envisagez froidement votre affaire, et voyez si le désespoir est de saison. Vous avez l’excellente pensée de contracter mariage ; vous êtes dans les meilleures conditions de fortune, de rang, de figure et de nom pour que cent familles, les principales du pays, se réjouissent de vous donner leurs filles. Le ciel veut pour vos petits péchés que la première honorée de votre choix soit la seule qui ne puisse vous agréer pour gendre. Voilà donc un bien terrible accident ? Eh mon Dieu t cherchez ailleurs, et je parie dix peaux de buffle contre une peau de lapin qu’on ne vous laissera pas chercher longtemps ! Moi, j’ai passablement couru, pour trouver une femme. Pensez donc ! je n’étais pas un monsieur de votre genre ; je n’avais que mes bras, mes certificats d’apprentissage et dix mille francs du papa Kolb. La première blondinette à qui j’offris mon cœur ne répondit qu’en me jetant une chope à la tête. C’était Mlle Christmann la cadette, la fille du brasseur au Rebstock. Après Mlle Christmann, j’en demandai une autre, puis une autre et encore une autre, et je croyais ferme comme fer qu’il m’était impossible de vivre sans la dernière dont je m’étais amouraché. Maintenant, quand j’y pense, je loue Dieu qui s’est mis en travers jusqu’au moment où j’ai trouvé Grédel, ma bien-aimée Grédel, celle qui était taillée exprès pour moi, comme la doublure pour l’étoffe. Comprenez-vous ? Pas trop ? Eh bien ! nous en reparlerons, monsieur Marchal, quand vous serez remis de cette petite secousse.

Le docteur inclina mélancoliquement la tête et dit : — Aucun homme, mon cher monsieur, ne peut répondre de lui-même, et le temps a fait plier des résolutions aussi fermes que la mienne. Cependant, je crois me connaître, et j’ose affirmer que nulle autre femme ne remplacera dans mon cœur l’adorable Adda. Rassurez-vous, je suis un galant homme ; votre nièce ne saura jamais quels sentiments je lui ai voués. Dés aujourd’hui, je vais tracer à mon usage un nouveau plan de conduite. Je trouverai moyen d’éviter la maison du chanoine sans donner prise aux interprétations du monde. L’avenir de Mlle Kolb avant tout ! J’espère,… je suis dans l’obligation d’espérer que son cœur n’a conçu aucun attachement sérieux pour ma triste personne ?

— Ça, j’en réponds. Les jeunes filles préfèrent tour à tour une demi-douzaine de messieurs, mais elles n’aiment que le dernier, leur mari, et celui-là balaye le souvenir de tous les autres, comme le Rhin, dans sa grande crue, efface le pas d’un canard sur la grève.

— Je vous remercie, monsieur, de me rassurer si amplement. Encore un mot, et vous êtes libre : puis-je espérer que cette conversation restera entre nous ?

— Non, docteur, et je vais de ce pas en rendre compte à mon frère. D’abord la chose, certes, en vaut la peine, et la démarche d’un homme tel que vous mérite au moins un quart d’heure d’examen. Je vous ai résumé les dispositions de la famille ; mais, lorsqu’on raisonnait ainsi, on n’avait pas été mis en demeure de répondre oui ou non. Il me parait absolument invraisemblable que tous les sentiments de notre monde soient retournés du jour au lendemain ; encore faut-il que le chanoine ait connaissance de l’honneur que vous lui avez fait. Moi, je n’ai pas pouvoir pour vous refuser la main de ma nièce.

— Eh ! qu’importe qu’elle me soit refusée par vous ou par son père ?

— Il importe, docteur, que tout message aille à son adresse. Je sais ce que je fais, et je prends vos intérêts plus à cœur que vous ne le croyez peut-être. Vous êtes un homme en vue, donc vous avez des ennemis : il s’agit de ne pas leur donner à mordre.

— Comment ?

— Pour le quart d’heure, tout Strasbourg vous marie avec Adda ; il est clair (soit dit sans reproche) que vous lui avez fait un doigt de cour. Demain la girouette va tourner ; on saura que vous vous éloignez de la maison canoniale. Après-demain ou dans trois mois, on vous verra courtiser Louise, Thérèse ou Dorothée, puis commander un habit neuf pour la conduire à l’autel…

— Non !

— Si ! car vous avez le mariage en tête, et lorsqu’un homme en est à ce point, il épouserait la famine, la peste ou la guerre plutôt que de rester garçon. Vous êtes au bord du fossé ; personne ne peut dire où ni quand vous ferez le saut, mais vous sauterez, docteur, et, si vous reculez, vous n’en sauterez que mieux : c’est un bonheur inévitable !

— Supposons.

— Eh bien ! je veux que ce jour-là, si vos ennemis vous accusent d’avoir tourné casaque à Mlle Kolb après l’avoir recherchée, un homme autorisé, comme mon frère le chanoine, ait le droit de leur donner un démenti formel. Y êtes-vous ?

— La précaution est bien inutile, mais elle part d’un bon sentiment : je livre tout entre vos mains et je vous remercie. Adieu, cher monsieur Kolb ; qui sait quand nous nous reverrons ?

— Eh ! quand vous voudrez ! ma nièce n’est pas en amadou, et je vous garantis qu’elle ne prendrait pas feu à votre approche.

Ils se quittèrent sur ce mot, et le docteur rentra chez lui cacher sa honte. Sa maison lui parut vide comme un Sahara depuis que l’espérance ne la meublait plus. Il était plongé depuis une heure ou deux dans des réflexions lugubres, lorsqu’un grand corps tout de noir habillé se dressa devant lui et lui tendit les bras. C’était le chanoine Kolb, homme ordinaire, mais excellent, qui offrit une consolation en trois points à l’inconsolable amoureux de sa fille. « Adda ne peut pas être votre femme, mais elle est et sera toujours votre sœur en Dieu. Certaines considérations dignes de tous les respects ne vous permettent pas de devenir mon gendre, mais je vous invite à voir en moi un beau-père spirituel, etc. » Ce n’était ni un Leblois, ni un Colani, cet honnête chanoine Kolb, et l’éloquence de nos pasteurs a fait de grands progrès depuis son règne. Il termina sa petite allocution par des conseils paternels et maladroits, comme ceux-ci, par exemple : « La compagne qu’il vous faut, c’est une demoiselle de trente à trente— deux ans, mûrie par la réflexion solitaire, ou une jeune veuve exercée d’avance aux soins du ménage et à l’éducation des enfants. Cherchez dans ces deux catégories de personnes, et surtout décidez-vous promptement, car chaque année qui s’écoule vous précipite vers la vieillesse. » Le docteur écouta poliment ces exhortations, mais il ne les trouvait pas obligeantes, et la sagesse de son beau-père manqué lui donnait un peu sur les nerfs.

Il demanda si le chanoine avait l’intention de confier cette affaire à Mlle Adda ? « Non, répondit le père de famille ; il ne convient pas d’éveiller l’imagination des enfants par des confidences de ce genre.

— Cependant si elle s’étonnait de ne plus me rencontrer chez ses parents ? Je tiens beaucoup à conserver l’estime d’une personne si accomplie et si chère.

— Ma fille est trop bien élevée pour s’adresser des questions indiscrètes : elle s’apercevra de votre absence, il se peut même qu’elle ressente momentanément quelque ennui ; mais le temps remplira bientôt son office providentiel, puis un amour honnête et permis remplacera avantageusement des rêveries sans consistance, et enfin dans quelques mois il n’y aura pas d’inconvénient, monsieur Marchai, à ce que vous veniez rompre le pain avec nous. »

Une si dédaigneuse sécurité poussa le dépit du docteur à l’extrême. Il souffrait vivement, et, comme tous ceux qui font métier de l’analyse, il se dédoublait en quelque sorte pour se regarder souffrir. Il remarqua que la réponse du tumeur l’avait laissé dans un état d’accablement comateux et que les conseils du chanoine le jetaient dans une fureur ataxique. Depuis la visite de M. Kolb junior jusqu’à la nuit, il se démena violemment, forma mille projets, et fut en proie à je ne sais combien d’idées et de sentiments contradictoires. Il se dit, entre autres choses, que les Kolb étaient bien heureux d’être tombés sur un homme délicat jusqu’à l’absurde ; « car enfin s’il me plaisait de passer outre et d’en appeler directement à l’affection d’Adda ? Elle ne me voit pas d’un mauvais œil, ils en conviennent ; peut— être n’y aurait-il plus grand effort à faire pour transformer cette bienveillance timide en véritable amour. Et alors elle ouvre son cœur à ses parents, qui n’en tiennent compte ; on lui présente un, deux, trois fiancés, elle les refuse. On insiste, elle signifie en bonne forme qu’elle veut rester fille ou s’appeler Mme Marchal. Je saisis l’occasion, je reviens à la charge : y a-t-il une loi qui défende à un honnête garçon de réitérer une honnête demande ? Au théâtre, dans les romans, dans la vie, on ne voit que des passions traversées par le mauvais vouloir des familles, et qui en triomphent à la fin. Et moi, sur un simple refus, je me tiendrais la chose pour dite ; je prendrais ma canne et mon chapeau, et j’irais tout bourgeoisement me faire refuser ailleurs ? Défends— toi donc, grand lâche, et prouve à ces entêtés que tu es un homme ! 2

Sur cette base, il dressa en moins de rien tout un plan de campagne. Il connaissait les habitudes de Mue Kolb, il savait où la rencontrer chaque jour, à toute heure ; les amis de la famille étaient les siens, la maison même du chanoine lui restait forcément ouverte : il était le médecin de tout ce monde-là. Un scrupule le retint : il craignit de s’être condamné lui— même en acceptant l’arrêt sans protester. Le tanneur et le chanoine venaient de recevoir en double sa démission de prétendant ; n’était-il pas trop tard pour la reprendre ? Le pauvre homme comprit que sa prompte résignation avait gâté les affaires, il se sentit comme lié par son propre assentiment ; il se voulut.mal de mort de ne s’être point insurgé en temps utile. Mécontent de lui-même, il essaya de rasséréner son âme en évoquant le souvenir d’Adda ; mais, par un singulier effet de réaction morale, Adda lui apparut moins jolie et moins séduisante que la veille. C’est que la veille encore il la voyait à travers un prisme de joie et d’espérance, et qu’aujourd’hui l’image de cette aimable fille était encadrée de rebuffades sans nombre.

J’abuserais de votre patience, si je vous faisais suivre les oscillations d’un esprit déconcerté, inquiet, hors des gonds, qui ballotte deçà, delà, sans retrouver son assiette. L’agitation du professeur fut donnée en spectacle à tout Strasbourg pendant plusieurs semaines, et Dieu sait si les commentaires allaient bon train I Il faut dire, à la louange des frères Kolb, que rien de vrai ne transpira ; ils gardèrent le secret et laissèrent jaser le monde. Le monde, que sut-il ? Que M. Marchal n’allait plus dans la maison du chanoine, et que la famille Kolb évitait de prononcer son nom ; que le docteur d’un côté et Mlle Adda de l’autre avaient l’air de deux âmes en peine, et que de leur mariage tant prédit, il n’était plus question. Si vous connaissez la province, vous pouvez voir d’ici tout ce qu’on put broder sur un canevas si complaisant. Le public inventa plus de jolies choses qu’il n’en faudrait pour empêcher mille garçons de trouver une femme, et mille jeunes filles de trouver un mari. Pour Adda, qui vivait au milieu des siens comme dans un fort, ce concert d’imaginations folâtres fut à peu près du bien perdu ; mais le docteur, moins entouré, n’en perdit pas une note.

La colère qu’il en éprouva se traduisit bientôt par un violent appétit du mariage. Il voulut épouser une femme, riche ou pauvre, belle ou laide ; son impatience n’y regardait pas de si près, pourvu que l’affaire se conclût vite. D lui tardait de réfuter par un fait les méchants propos de la ville ; il avait hâte de prouver à la famille Kolb qu’elle n’était pas indispensable à son bonheur ; enfin, s’il faut tout dite, il était arrivé à ce moment décrit par le tanneur, où l’homme épouserait tous les fléaux de la terre plutôt que de rester garçon trois mois de plus.

Il y avait alors à Strasbourg une maîtresse de piano qui s’occupait de mariages. On l’appelait Mlle de Blumenbach, et elle était fille d’un colonel authentique, ce qui lui permettait d’aller dans le monde après l’heure de ses leçons : bonne fille, jolie en son temps, qui avait manqué le coche, et qui se consolait chrétiennement de son célibat forcé en travaillant au bonheur des autres. Elle n’acceptait aucun présent de sa clientèle : seulement elle disait aux jeunes couples : « Dépêchez-vous d’avoir des filles pour que les élèves ne me manquent pas ! » Je vous ai prévenu ; il n’y a que de braves gens dans cette histoire.

Donc Mlle de Blumenbach, ronde comme une pomme et coiffée de ses éternels rubans jaunes, rencontra notre ami Marchal chez le recteur de l’académie. L’instinct les poussa l’un vers l’autre, et la bonne créature, après quatre parties d’écarté à cinq sous, qu’elle avait perdues, apparut radieuse comme un soleil. On remarqua cette transfiguration, et les malins en firent des gorges chaudes. Le juge suppléant Pastouriau, qui était un fin Parisien, conta le lendemain, avant l’audience, que Marchal, en désespoir de cause, avait offert sa main à Mlle de Blumenbach.

On en riait encore au bout de quinze jours, lorsqu’on apprit par les publications légales qu’il y avait promesse de mariage entre Marchal (Henri), professeur à la faculté de médecine, et Sophie-Claire Axtmann, fille mineure du grand manufacturier de Hagelstadt.

Claire Axtmann avait dix-neuf ans ; elle était bien élevée, sinon très-instruite, et jolie à croquer, sinon belle : un bon gros pigeon rondelet, frissonnant, tout plein de gentillesse effarée, caressante et frileuse. Le professeur ne la connaissait pas, quoiqu’il l’eût rencontrée cent fois ou plutôt parce qu’il l’avait cent fois rencontrée et qu’elle avait grandi pour ainsi dire sous ses yeux. Par la même raison, l’attention de la petite avait toujours glissé sur M. le professeur sans s’y arrêter un moment. Elle avait valsé avec lui comme avec beaucoup d’autres, et le cœur n’avait pas battu plus fort qu’auprès des autres. Quelquefois elle s’était permis de recommander au docteur tel ménage logé un peu loin de la cité ouvrière, et le docteur, par courtoisie ou par bonté, n’avait épargné ni son temps ni ses jambes : voilà tout le passé de ces deux âmes, que le maire et le curé de Hagelstadt allaient unir pour la vie.

L’indifférence ou plutôt l’inattention d’Henri Marchai avait encore une excuse honorable qu’il importe de signaler. W. Axtmann, quoiqu’elle eût un frère et deux sœurs, était citée parmi les riches héritières du département. Sa dot, double de celle de Mlle Kolb, représentait à peine le quart ou le cinquième de son héritage à venir. Or le docteur n’était pas homme à viser plus haut que sa tête. Il ne rêvait qu’un mariage assorti de tout point, et vous savez comment sa modestie avait été récompensée.

Mais voici l’injustice des hommes amplement réparée par un heureux coup du sort. La bonne Blumenbach a joué le rôle de la Providence ; M. Axtmann a cordialement accueilli une démarche « qui l’enchante autant qu’elle l’honore ; » la mère se pâme à la seule idée d’entendre appeler sa fille madame la professeuse, frau professorine ! Les jeunes gens, car enfin tout homme redevient jeune au moment de prendre femme, les jeunes gens se voient tous les jours, et leur amour grandit suivant une progression que les mathématiciens n’ont jamais calculée. Depuis que Claire et Henri se savent destinés l’un à l’autre, un million de tisserands ailés, infatigables, font la navette entre eux et les enlacent d’invisibles fils d’or. On les étonnerait beaucoup, si l’on venait leur conter aujourd’hui qu’ils ne se sont pas connus, aimés et recherchés dès la création du monde. Et si quelque sceptique osait prétendre devant eux que Claire aurait pu s’amouracher aussi violemment d’un autre homme et Henri d’une autre femme, je craindrais que ce philosophe-là ne passât un mauvais quart d’heure.

Tout Strasbourg est forcé de reconnaître que le docteur Marchal a rajeuni de dix ans. Quand il passe en courant dans la rue, vous diriez qu’il a des ailes ; il fend l’air, on croit voir un sillage lumineux derrière lui. Il entre dans les magasins, dans les plus beaux magasins de la ville, et il achète sans marchander tout ce qu’il y a de plus cher. Il paye et s’enfuit comme un fou, sans attendre sa monnaie. A l’hôpital, il est charmant pour les malades, pour les infirmiers, pour les sœurs ; il voit tout en beau ; c’est le médecin tant mieux, il donne des exeat à ceux qui les demandent ; il ordonne du vin, du poulet, des côtelettes à qui en veut. A son cours, il professe les théories les plus consolantes, il nie les maladies incurables, il ne voit pas pourquoi l’homme sage, heureux et marié ne vivrait pas un siècle et demi ! On l’écoute, on sourit, et pourtant on convient que jamais il n’a montré tant de talent. Ses élèves l’applaudissent à tout rompre ; hier, ils l’ont attendu devant la Faculté pour lui faire une ovation ; mais bonsoir ! il s’était enfui par derrière et roulait déjà sur le chemin de Hagelstadt.

Sa future famille a promis de venir le voir à Strasbourg : il faut qu’avant le mariage Mme Axtmann aille avec Claire annoncer la grande nouvelle aux intimes. Du même coup on fera quelques emplettes complémentaires pour le trousseau, car un trousseau n’est jamais complet, et l’on achèterait jusqu’à la fin du monde, si l’on voulait écouter la maman. A cette occasion, l’ambitieux docteur a obtenu par ses intrigues que tous les Axtmann de la terre viendraient prendre un repas chez lui. Pendant huit jours, il se prépare à cet évènement ; non-seulement il a mis en réquisition tout ce qu’il y avait de poisson, de volaille et de gibier sur les marchés de la ville, mais il achète tant de meubles que Fritz et Berbel, ses serviteurs, ne savent plus où les mettre : il fait repeindre sa façade en blanc, et, soit que le peintre ait pris un pot pour un autre, soit que le diable ait brouillé les couleurs, ce blanc de la façade a des reflets roses : il faudrait être aveugle pour le nier.

Quel dîner, bonté divine ! Un vrai repas de noces avant les noces ! Le saumon gros comme un requin, et les écrevisses pareilles à des homards ! Tous les vins de l’Alsace et de la Bourgogne défilent devant le père Axtmann, qui fait claquer sa langue en connaisseur. La mère et ses trois filles trempent leurs lèvres, seulement pour humecter le petit chemin des paroles. Claire raconte par le menu les visites qu’elle a faites, les compliments qu’elle a reçus, et les éloges, ah ! les éloges unanimes qu’elle a récoltés pour Henri. « Mon seul regret, dit-elle, est de n’avoir pas pu rencontrer Adda. Elle n’était ni chez son père, ni chez sa tante Miller, ni chez les grands-parents, ni chez son oncle Jacob. J’aurais tant voulu l’embrasser et partager ma joie avec elle I C’est ma véritable amie ; vous l’avez vue à la maison, n’est-ce pas, Henri ? »

Le docteur répondit sans se troubler, et sa sérénité n’était nullement feinte. Il avait le cœur plein de Mlle Axtmann ; tout lui semblait indifférent, excepté elle. Le souvenir d’Adda Kolb était relégué si loin, qu’il l’apercevait tout au plus comme un point à l’horizon de sa pensée.

Huit ou dix jours après, le mariage se célébra en grande pompe à l’usine de Hagelstadt. La fête ne fut pas seulement somptueuse, elle fut cordiale et touchante. D’abord le maire du village était un vieux serviteur de la famille ; il avait vu Claire tout enfant, il était le confident de ses petits secrets de charité, le distributeur ordinaire de ses bienfaits. Le pauvre homme pleurait à chaudes larmes en prononçant les paroles irrévocables qui unissent deux cœurs jusqu’à la mort. Le curé, qui devait son presbytère aux bontés de M. Axtmann, avait été longtemps le professeur des trois jeunes filles. Mieux que personne, il savait quelle âme délicate et tendre le mariage allait livrer au docteur Marchal. L’homme de Dieu se méfiait un peu de la science et des savants, ces destructeurs d’idoles. Il avoua ses craintes avec un tel accent de bonhomie, il recommanda si naïvement au mari les saintes ignorances et les respectables préjugés de sa femme, que Marchal l’aurait embrassé, s’il ne l’avait pas vu barbouillé de tabac jusqu’aux yeux. Les ouvriers de la fabrique avaient mille raisons de respecter et d’aimer la famille Axtmann. Le chef était un de ces manufacturiers alsaciens qui exercent paternellement le patronage et pèsent dans une juste balance les droits du capital et ceux du travail. Ajoutez que le docteur n’arrivait pas en étranger dans cette colonie. Hommes, femmes, enfants, presque tous avaient eu affaire à lui et connaissaient par expérience son dévouement et son respect pour la pauvre machine humaine. Ces bonnes gens se mirent en quatre pour embellir la fête de famille où ils étaient conviés. Le patron leur donnait un bal, ils rendirent un concert ; on leur offrait le dîner, ils fournirent le feu d’artifice, et ainsi la sainte égalité se maintint jusqu’au bout entre le travail et le capital.

La fine fleur de Strasbourg partagea, bien entendu, les plaisirs de cette journée. On n’avait eu garde d’oublier la pauvre chère Blumenbach ; mais Claire déplora avec un véritable chagrin l’absence de son Adda. Le chanoine et sa femme arrivèrent dès le matin, et encore je ne sais qui de leur maison ; Mlle Kolb, qui devait être demoiselle d’honneur, s’excusa par un mot de lettre. Elle avait, disait-elle, une migraine à mourir. Et sans doute elle ne mentait pas, car son écriture (Claire en fit la remarque) était toute brouillée. Henri Marchal entendit conter cette histoire, et n’y prêta pas plus d’attention qu’au ronflement de l’orgue et au froufrou des fusées. Sa grande affaire était la chaise de poste qui devait l’emporter avec sa femme à neuf heures du soir.

Il avait un congé d’un mois ; le couple en profita pour visiter l’Allemagne. Ces voyages de noces sont charmants, quoiqu’on en tire généralement peu de profit. Vous traversez les cathédrales, les tables d’hôte et les collections de tableaux sans voir autre chose que vous-mêmes. C’est en vain que le panorama le plus riche et le plus varié se déroule au fond du théâtre ; l’attention des spectateurs est concentrée sur un petit personnage, l’amour, qui à lui seul remplit le premier plan. Quand les époux Marchal revinrent à Strasbourg, ils n’étaient peut être pas très— ferrés sur la galerie royale de Dresde ou la Glyptothèque de Munich, mais ils se connaissaient et s’adoraient ; le contact, le frottement et même les cahots inséparables du voyage avaient mêlé intimement leurs natures ; bref ces deux êtres n’en faisaient plus qu’un. Il est superflu d’ajouter qu’ils n’avaient pas de secrets l’un pour l’autre.

Cependant le docteur ne raconta point à madame sa petite déconvenue de la maison Kolb, l’histoire de cet amour écrasé dans l’œuf sous le sabot des bons parents. S’il n’en dit rien à Claire, ce n’était pas qu’il craignit de la rendre jalouse, ou que lui-même gardât au fond du cœur un reste de dépit. Non, il se tut par la simple raison qu’il avait presque oublié l’aventure. Cela avait duré si peu ! Son cœur avait été si légèrement effleuré I Et surtout tant de choses s’étaient passées depuis ! L’impitoyable brutalité du bonheur présent refoulait tous les souvenirs à des distances fabuleuses. Adda Kolb ? Quelle Adda ? B avait un siècle de trois mois qu’il n’avait rencontré cette jeune personne I

Mais Adda Kolb se souvenait encore. Sa seule occupation durant ce bienheureux trimestre avait été de souffrir. Le temps lui sembla long, à elle surtout, car elle comptait les instants par ses anxiétés et ses douleurs, et s’étonnait qu’en si peu de jours on pût verser tant de larmes.

On ne plaint pas assez les jeunes filles, croyez-moi. Voici un joli petit être, sincère, doux, aimant, qui s’est laissé aller sans résistance au penchant d’une honnête sympathie. Elle aime ou peu s’en faut, elle a quelques raisons de se croire aimée ; mais les mœurs ne lui permettent ni de laisser voir sa préférence ni de poser la question d’où dépend tout son avenir. Son lot est d’observer, d’attendre et de se taire. Ses parents même l’accuseraient d’effronterie, si elle s’expliquait nettement avec eux. Tout le monde s’accorde à la vouloir inerte, passive, sans ressort ; on lui saurait quelque gré d’être en outre un peu sotte ! On permet à tous les célibataires indistinctement de rôder autour d’elle ; on la laisse s’éprendre, ou à peu près, du professeur Marchai. Bah I la chose est sans conséquence ; il n’y a que le cœur en jeu ! Mais le jour où M. Marchai, comme un brave garçon, demande à épouser celle qu’il aime, ah I tout change. — Comment, monsieur ! ce n’était pas pour vous moquer d’elle et de nous que vous cajoliez notre fille ? Vous pensez sérieusement à lui donner votre nom ? Sortez d’ici bien vite et n’y revenez pas avant qu’on vous appelle ! Vous êtes trop pauvre, ou trop vieux, ou trop je ne sais quoi, peu importe ; notre fille n’est pas pour vous ! — Mais je l’aime ! — Tant pis ! — Et si elle m’aimait ? — Impossible ! — Mais enfin, je lui ai fait la cour ; elle m’a toujours vu empressé auprès d’elle ; que va-t-elle penser de moi, si, brusquement, sans explication, j’ai l’air de lui tourner le dos ? — Elle ne pensera rien, monsieur ; est-ce que cela se permet de penser, les jeunes filles ? — Me ferez-vous au moins la grâce de lui dire que j’aspirais à sa main ? que je vous l’ai demandée ? que j’y renonce avec douleur ? — Eh ! monsieur l’amoureux, pour qui nous prenez-vous ? C’est bien nous qui lui reporterons des phrases de roman qui mettent l’esprit à l’envers ! De deux choses l’une : ou elle ne vous aime pas, et votre éclipse la laissera fort indifférente, ou elle a du penchant pour vous, et elle en sera quitte pour vous oublier ! Nous la ferions voyager, s’il fallait absolument la distraire ; rien ne colite aux bons parents quand il s’agit du bonheur de leurs filles !

Ce n’est pas une exception que je décris, hélas non ! Tout père, toute mère, en France au moins, cache à sa fille les demandes que la famille n’agrée point a priori. On craint que ces jeunes cœurs ne prennent la balle au bond ; on tremble d’appeler leur sympathie sur un homme repoussé par l’intérêt, le caprice ou le préjugé des parents. Et cette fausse et téméraire prudence entraîne à chaque instant des malentendus comme celui qui me reste, à conter.

Adda s’était trouvée présente à la rencontre de son oncle avec le professeur. En ce temps-là, elle passait bien des heures à la fenêtre, comme toutes celles qui attendent un messager du dehors, colombe ou corbeau. Du plus loin qu’elle aperçut Henri Marchai, elle pressentit quelque événement d’importance : il était autrement vêtu qu’à l’ordinaire, il paraissait ému : les jeunes filles ont le génie de l’observation dès que leur cœur entre en jeu. Elle vit Jacob Kolb aborder son cher Henri, elle comprit à leurs gestes et à leurs visages que la conversation allait tourner au grave. Les deux hommes s’éloignèrent, disparurent, et l’enfant resta aux prises avec une émotion qui l’étouffait. Heureusement elle était seule dans sa chambre : elle eut le droit de pleurer et de prier à discrétion sans que personne lui demandât pourquoi. Son anxiété s’éternisa pendant une grande heure ; elle s’impatienta plus d’une fois contre l’oncle, qui accaparait Henri dans un pareil moment. Le marteau de la porte la fit bondir jusqu’à sa chère fenêtre : hélas ! ce n’était pas Henri ; c’était l’oncle qui revenait. Elle courut au-devant de lui ; il l’embrassa en homme pressé, rentra dans le cabinet du chanoine et ferma résolument la porte. Adda remonta dans sa chambre et se tint prête à redescendre : il lui semblait impossible qu’on ne la fit pas chercher d’un moment à l’autre, car c’était à coup sûr sa destinée qui s’agitait. Le chanoine ne la manda point, il sortit avec le tanneur : ils vont chercher Henri, pensa-t-elle ; ils le ramèneront : si je faisais un peu de toilette ? Les deux Kolb tirèrent à part, l’un vers sa tannerie, l’autre vers le quai des Bateliers. Tout allait bien : n’était-ce pas assez du chanoine pour ramener M. Marchal ? Fallait-il qu’il eût l’air d’arriver entre deux gendarmes ?

Mais il ne vint ni seul ni accompagné ; la pauvre Adda l’attendit en vain tout le jour. Le souper de famille n’offrit rien de particulier ; on y parla de la pluie et du beau temps ; le père ne parut ni plus joyeux ni plus maussade, ni plus préoccupé que de coutume. Tout le monde fut naturel, excepté Mue Adda, qui riait à tout propos pour dissimuler ses angoisses. Enfin l’on se leva de table, et bientôt les amis du soir, éteignant leurs lanternes et accrochant leurs manteaux dans le vestibule, envahirent le salon. Adda ne doutait point que le docteur ne fût dans les premiers, et peut-être, s’il était venu, aurait-elle commis l’imprudence de lui dire : Quoi de nouveau ? — Mais tout le monde fut exact, excepté lui, et par une odieuse fatalité on ne risqua pas la moindre réflexion sur son absence. La pauvre enfant disait au fond du cœur : — Dieu ! que le monde est égoïste ! Personne ne me fera donc la charité de prononcer son nom ? »

Pourquoi ne trouva-t-elle pas le courage de le prononcer elle-même ? Parce qu’elle était une jeune fille bien élevée et accoutumée dès l’enfance à réprimer ses mouvements naturels.

A dater de ce soir-là jusqu’au moment où le mariage du professeur fit explosion dans la ville, les jours de Mlle Kolb se suivent et se ressemblent. Elle lit, elle rêve, elle pleure, elle fait un peu de musique et beaucoup de tapisserie, elle danse après souper avec les jeunes gens de la ville et répond à leurs compliments par un sourire pâle et glacé. Les amis de la maison soupçonnent quelque chose, mais entre l’arbre et l’écorce personne n’ose risquer un doigt. Le chanoine, interrogé discrètement par ses intimes, a répondu plus discrètement encore. Toutefois, comme il est bon homme, il se fait un devoir d’amuser Adda ; il prend un abonnement de saison au théâtre. Adda se laisse mener comme un agneau de boucherie ; mais il est trop facile de comprendre qu’elle n’est bien nulle part. Sa santé ne parait pas formellement menacée, cependant ses couleurs s’effacent, son humeur tourne au sombre : — Allons, bon ! dit le monde, encore une fille qui languit ! »

C’est dans une tournée de visites, en compagnie fie sa mère, qu’elle apprendra la grande nouvelle. — Eh bien ! mesdames, vous savez ? le professeur Marchal épouse Claire Axtmann ; quelle fortune, pour votre médecin ! — Elle reçoit le coup en pleine poitrine et tombe sur le dos, carrément, sans onduler, comme un soldat pris de face par un boulet. On s’empresse, on la délace, on ouvre une fenêtre : c’est le poêle du salon qui est trop chaud ; ces maudits poêles n’en font jamais d’autres I

Lorsqu’elle se redressa, si vous l’aviez aperçue, elle vous aurait plutôt fait peur que pitié ; ses yeux lançaient la foudre. Elle ne dit qu’un mot et d’une voix tellement étranglée que personne ne dut l’entendre :

— Misérable I »

Ce mot résumait tout ce que l’amour méconnu, la dignité froissée, la bonne foi trahie, l’honneur violé, engendrent de colère et de mépris. Jusqu’à l’instant fatal, elle s’était ingéniée à la justification de cet homme, et, s’il faut tout vous dire, elle espérait encore. Son cœur honnête et droit s’inscrivait en faux contre les apparences les plus accablantes. Des lueurs fantastiques lui traversaient l’esprit, lui montraient M. Marchal toujours fidèle, mais hésitant ou arrêté par quelque obstacle, ou conduit par de sots conseils à tenter une épreuve. Maintenant plus de doute : il trahissait un engagement tacite, mais sacré ; le mobile de sa désertion était ignoble entre tous ceux qui poussent l’homme à mal faire : l’intérêt, la basse cupidité, l’amour de l’argent ! Ah ! c’était trop d’infamie ! Elle aurait voulu le voir là pour lui porter la main au visage et lui arracher d’un seul coup toute l’estime qu’il avait volée !

Cette vigoureuse indignation lui fit du bien ; son visage reprit couleur en peu de temps ; elle devint plus vaillante que dans ses heureux jours. La passion la releva et la soutint. Il est très-positif qu’elle se mit à détester Marchai plus énergiquement qu’elle ne l’avait aimé. Or, dans nos mœurs, une honnête fille n’est pas plus autorisée à laisser voir son aversion que son amour. Toutes les passions lui sont également interdites ; il faut les comprimer coûte que coûte, l’explosion dût-elle vous faire sauter à la fin.

Déjà le cœur de Mlle Kolb bondissait à l’idée de revoir cet infâme professeur. Et comment éviter sa rencontre ? Il était le médecin de la maison, il épousait une amie de la famille ; on fréquentait exactement le même monde. Quel supplice de subir sa présence et de ne pouvoir lui dire son fait, car les comptes d’un certain genre ne se règlent guère devant témoins !

En attendant, la visite de Claire était imminente. Claire n’avait trahi personne, Adda ne lui avait pas confié ses secrets ; impossible de reverser sur elle l’iniquité de son mari. Et pourtant Adda se sentait toute froide pour cette amie d’enfance ; elle recula tant qu’elle put la nécessité d’embrasser Mlle Axtmann. Elle sut se soustraire à la visite des fiançailles ; elle eut l’art d’éviter le voyage de Hagelstadt au jour des noces ; pour l’avenir, elle s’en remettait aux soins de la Providence, sans négliger les petits Moyens qui ont cours en province. On sait presque toujours à quelle heure les gens se mettent en branle pour leurs visites, et l’on rentre ou l’on sort selon qu’on veut recevoir leur personne ou leur carte.

La tactique de Mlle Kolb fut innocemment déjouée par un gentil mouvement de Mme Marchal. Aussitôt revenue à Strasbourg, la jeune femme courut tout droit chez son amie, la surprit en déshabillé du matin et lui sauta au cou du premier bond. Cela se fit si lestement qu’Adda n’arriva point à la parade, elle se trouva bel et bien embrassée sans pouvoir comprendre comment ; mais, lorsqu’elle eut essuyé le feu, elle se retrancha dans une indifférence si hargneuse que la bonne Claire, interdite, désarçonnée, ne lui dit pas le demi-quart de ce qu’elle pensait lui conter. Elle revint à la maison toute confuse et toute froissée, sans même avoir tiré de sa poche les petits présents qu’elle rapportait pour Adda, et elle conta l’aventure au docteur en pleurant toutes les larmes de ses yeux.

Cet incident rafraîchit les souvenirs d’Henri, et ma foi ! comme il n’avait aucune raison de dissimuler avec sa femme, il lui dit tout, l’amourette, la demande en mariage et le refus des Kolb. Naturellement Claire jugea l’affaire en femme amoureuse, trouvant les Kolb absurdes et niant qu’il y eût encore sur la terre un homme plus jeune que son mari. « Mais s’ils n’ont pas voulu de toi, ces sottes gens, de quoi nous gardent-ils rancune ?

— Ce n’est pas la famille qui m’en veut, c’est Adda seule, parce qu’on a cru bon de lui laisser ignorer ma démarche. Elle s’est probablement mis en tête que je l’avais plantée là par caprice ou par quelque mauvaise raison pour épouser Mlle Axtmann, ici présente. Comprends-tu ?

— Mais c’est odieux !

— C’est au moins fort désagréable, et nous la détromperons si tu veux, car il ne me plaît pas d’être mal jugé pour avoir été trop délicat.

— Tu te soucies donc bien de son opinion ?

— Il est toujours fâcheux de se savoir méprisé, même d’une petite sotte.

— Je trouverais bien plus ennuyeux que tu entrasses en explication avec elle. Elle s’imaginerait que tu lui fais rétrospectivement la cour.

— Comme si l’on ne voyait pas que je t’adore, toi seule au monde !

— Oui, mais je la connais, la belle enfant, depuis une heure. Elle irait crier sur les toits que tu m’as épousée à défaut d’elle, et qu’elle m’a fait hommage de ses rebuts.

— Non !

— Si ! Laissons l’affaire comme elle est, et contentons-nous d’éviter, autant que faire se pourra, cette disgracieuse personne. »

Ainsi fut dit et convenu, et l’on n’oublia pas d’apposer au traité le grand sceau des bons ménages qui s’imprime avec les lèvres ; mais les nécessités sociales sont plus fortes souvent que les résolutions des hommes. Le jeune couple accepta forcément cette kyrielle de festins qu’on appelle retour de noces. Presque partout on rencontra les Kolb et l’implacable Adda. Il fallut même dîner chez elle, et la malice du sort ou plutôt une combinaison vengeresse fit asseoir le professeur auprès d’elle. Tout le monde souffrit de ce rapprochement : M. Marchal fut gêné, Claire fut jalouse, et qui sait si Adda ne fut pas plus malheureuse de son invention que les deux autres ? La pauvre fille n’était pas née pour les rôles violents ; elle s’excitait à la colère par une fausse interprétation du devoir ; elle croyait venger l’honneur de son sexe et sa dignité personnelle en se déguisant en Euménide. Elle trouva un mot plus qu’inhospitalier ce soir-là. On parlait d’une pauvre veuve estimée de toute la ville, et qui avait perdu par un horrible accident son fils unique. Le chanoine et le docteur se demandaient comment on peut concilier certains malheurs immérités avec l’action de la Providence. Eh ! messieurs, c’est bien simple, dit Mlle Adda. Si Dieu donnait aux bons tout le bonheur qu’ils méritent, il n’en resterait plus pour les infâmes. » Le dernier mot tomba comme un soufflet sur la joue du docteur ; le regard de Mlle Kolb avait accompagné ce compliment jusqu’à son adresse. M. Marchal rougit, sa femme l’interrogea des yeux, toute prête à se lever de table : il resta. Le chanoine et son frère furent cruellement embarrassés à leur tour, et le dîner se termina par un froid de glace. Adda pouvait compter sur une forte réprimande ; elle se fit un point d’honneur de la mériter deux fois. Quand les convives furent entrés dans le salon, il se forma un petit groupe autour d’une admirable bible que M. Kolb avait achetée le matin même. C’était un imprimé du quinzième siècle, mais relié beaucoup plus tard pour le chapitre de Neuviller. Quelqu’un fit observer que les fermoirs d’argent étaient d’un travail prétentieux et lourd.

— N’importe, dit Adda ; M. Marchal doit les aimer. »

Le professeur répondit naïvement : — Pourquoi donc, s’il vous plaît, mademoiselle ?

— C’est de l’argent, M. Marchal. »

Heureusement il n’y avait à ce dîner que la famille Kolb et les jeunes époux. Les vieux parents, qui n’étaient pas dans le secret, se demandèrent si Adda devenait folle. Le professeur et sa femme restèrent encore quelques minutes pour ne pas donner à leur départ le caractère d’un scandale ; mais Claire en s’éloignant fit une croix sur la maison. Ni les excuses du chanoine, ni les larmes de sa femme, ni les instances de la famille n’ébranlèrent la résolution des offensés. Marchal dit à M. Kolb : — En tout ceci, monsieur, je ne vois qu’un coupable, et c’est vous.

— Tout père de famille aurait agi comme moi, répondit le chanoine. »

La rupture des relations n’arrêta point les hostilités. Partout où Mlle Kolb rencontrait son ancien poursuivant, elle le poursuivait à son tour avec une animosité féline. Ce n’était plus l’agression directe et brutale, le monde ne l’aurait pas tolérée ; mais elle y suppléait par un million de piqûres invisibles. On ne se parlait pas et l’on se saluait strictement, pour la forme ; mais Adda battait le rappel des jeunes gens par cent coquetteries, elle assemblait un groupe autour d’elle, et alors, prenant le dé de la conversation, elle babillait très-haut, à tort et à travers, et lançait une grêle de malices sur l’infortuné professeur. Sans l’interpeller, sans le nommer, sans même le désigner aux profanes, elle n’ouvrait la bouche que pour le mordre, et ni M. Marchal ni Claire ne pouvaient s’y tromper. Le docteur, en la voyant entrer dans un salon, savait à quoi s’attendre ; il vivait sur le qui-vive, l’esprit tendu, l’oreille au guet, le cœur serré ; la dignité ne lui permettait pas de se cacher ni de s’enfuir ; d’ailleurs il était enchaîné son supplice par cette fascination du mal qui force un honnête homme à boire le poison d’une lettre anonyme. Il se contentait de rougir, de pâlir, de hausser les épaules et parfois d’essuyer son front ruisselant. Certes il aurait fait une bien fausse spéculation, s’il était allé dans le monde pour son plaisir I

Sa femme compatissait par moments à ses peines ; souvent aussi elle était furieuse de le voir absorbé par Mlle Adda.

« Tu n’as écouté qu’elle ! Tu n’as vu qu’elle ! À peine si tu m’as regardée trois fois en trois heures ! S’il faut absolument vous haïr pour attirer votre attention, vilains hommes, dis-le moi ; j’essayerai. Non, va ! reprenait-elle en lui jetant les bras autour du cou, je t’aime ! C’est égal, si cette méchante Adda Kolb avait voulu de toi, tu ne serais pas mon mari. Sais-tu que c’est une chose odieuse à penser ? Mais je n’y pense plus, je n’y penserai plus jamais ; embrasse-moi ! »

Ce qui porta l’irritation de Claire à son comble, c’est qu’elle vit Adda très-entourée et fêtée. Mlle Kolb embellissait : le feu dont elle était dévorée jetait des lueurs étranges par les yeux. Son bavardage déchaîné, le brio de son méchant esprit plut aux hommes en les étonnant. Jamais on n’avait entendu parler une soliste de cette force dans la bonne compagnie de Strasbourg ; le juge suppléant Pastouriau décida qu’elle gagnait le genre de Paris. Pendant qu’elle faisait florès, Claire voyait son joli petit visage altéré de jour en jour par un commencement de grossesse. La pauvre enfant se trouvant, laide, en souffrait, et n’osait pourtant pas publier son excuse. Elle reprit quelque avantage au bout de cinq ou six mois, lorsque les portes des salons devinrent étroites pour elle, et Dieu sait avec quel orgueil elle promenait cet embonpoint chargé de promesses ! Rien de plus curieux que la rencontre des deux ennemies : elles se regardaient d’un air de défi, l’une étalant sa beauté virginale, l’autre faisant parade de son heureuse fécondité.

Claire eut un fils, et je vous laisse à penser si elle le fit voir. Toutes les connaissances de Strasbourg le trouvèrent magnifique ; mais quelque chose manquait au triomphe de la jeune mère, elle voulait qu’Adda fût forcée d’admirer cet enfant. Il y a de ces raffinements dans les haines de province. Pour en venir à ses fins, Mme Marchal enjoignit à la nourrice de promener le jeune Henri sur la petite place qui touche à la maison des Kolb. Il arriva nécessairement que la femme et la fille du chanoine, voyant une paysanne inconnue et un enfant équipé comme un prince, s’approchèrent du marmot, l’examinèrent, et demandèrent le nom de ses parents. La nourrice n’eut pas plus tôt nommé Marchal qu’Adda se mordit les lèvres et répondit : Vous ferez mes compliments à la famille ; il est très-drôle, ce petit : voyez donc ! Il a déjà les doigts crochus !

La nourrice rentra toute en larmes, et Claire, outragée jusque dans son enfant, s’écria : —« Mais personne n’écrasera donc cette vipère ?

— Ma chère amie, dit le docteur, je ne souhaite pas sa mort ; qu’elle se marie seulement, et tous nos maux seront finis.

A quelque temps de là, les journaux d’outre-Rhin annoncèrent que la petite ville de Hochstein, en Bavière, était décimée par une épidémie d’angine. Il ne restait ni médecin, ni sage-femme, ni barbier dans la commune ; tout ce qui a pour devoir d’approcher les malades avait péri. Deux docteurs de Munich, venus en poste, étaient repartis dans les quarante— huit heures, en corbillard. M. Marchal croyait tenir un spécifique certain contre l’angine ; ses premiers essais avaient réussi ; mais l’occasion d’expérimenter en grand ne s’était jamais offerte. Il partit pour Hochstein malgré les remontrances de ses amis et les larmes de sa femme. — Si j’étais officier, dit-il à Claire, me défendrais— tu d’aller me battre ? Eh bien ! ma chère, l’ennemi est campé à Hochstein, et j’y cours.

Il resta six semaines absent et revint gros et gras après avoir sauvé tout ce qui restait dans la ville. Un acte de courage si simplement accompli fit quelque bruit de par le monde. Le roi de Bavière écrivit une lettre autographe à M. de Marchal pour lui conférer la noblesse et lui dire qu’il avait six mille francs de rente sur l’État. Le professeur répondit en termes respectueux que la particule ne pouvait pas s’adapter à son nom et que l’argent trouverait un bien meilleur emploi chez les convalescents et les orphelins de Hochstein. Vers le même moment, le préfet du Bas-Rhin crut devoir féliciter le professeur et lui dire qu’il l’avait proposé au ministre pour la croix. M. Marchal réclama vivement en faveur du vieux docteur Langenhagen, qui avait, disait-il, des droits plus anciens et surtout plus français.

Cette conduite obtint dans le public les éloges qu’elle méritait ; tout Strasbourg se sentit honoré par la conduite du professeur. Une seule personne protestait au fond du cœur ; vous devinez bien qui, et je n’ai que faire de la nommer. Elle ne pouvait croire que le même homme fat alternativement bon et mauvais, loyal et félon, sublime de désintéressement et ignoble de cupidité. En un mot, elle n’admettait point qu’on pût être coupable envers elle sans l’être envers le monde entier ; telle est la logique des femmes. Donc, sans incriminer formellement les dernières actions d’Henri, elle en cherchait le revers, ne le trouvait pas, et se damnait de dépit. Comme M. Marchal était devenu quelque peu prophète en son pays, elle ne pouvait plus le larder comme autrefois sans se faire jeter la pierre : Adda changea de note et se mit à célébrer le héros du jour avec l’emphase la plus comique. Elle inventa un mode d’admiration si grotesque, elle travestit si perfidement les louanges qui circulaient de bouche en bouche, que trois mois de ce petit travail auraient transformé le sauveur de Hochstein en bouffon pitoyable.

Les Marchai échappèrent à ce danger, mais il leur en coûta cher. Le frère aîné d’Henri se trouvait depuis quelque temps dans des affaires difficiles. Le sort avait tourné contre lui : ses embarras étaient tels que le pauvre homme ne put pas même quitter Paris pour le mariage de son frère. Il avait annoncé son arrivée ; on l’attendit, mais au dernier moment il s’excusa par un mot sinistre : « La corde est si tendue, écrivait-il, que si je prenais demain la diligence de Strasbourg, on dirait que je vais à Kehl. Il se remit un peu, trouva un reste de crédit, lutta sans confiance, livra quelques dernières escarmouches, et finit par tomber sur le champ de bataille. On n’a jamais bien su s’il était mort de maladie ou autrement ; son acte de décès arriva chez Henri avec l’état détaillé du passif et la liste de quelques créanciers plus pauvres ou plus intéressants que les autres. Le docteur et sa femme, après cinq minutes de délibération, écrivirent au syndic qu’ils acceptaient la succession tout entière.

En ces temps d’ignorance et de médiocrité bourgeoise, les faillites n’offraient pas les proportions monumentales que nous admirons aujourd’hui. La dot de Claire et la maison du quai suffirent à rembourser la somme meurtrière : il s’agissait, je crois, de deux cent mille francs. M. Axtmann ne fut consulté qu’après coup, il commença par pousser des cris de beau-père plumé vif, protestant qu’on mettait sa fille sur la paille et son petit-fils à l’hôpital ; mais Henri lui fit observer qu’il devait tout à ce malheureux frère, qu’il gagnerait toujours de quoi maintenir la maison dans une honnête aisance, et quant au petit garçon, qu’il aimait mieux lui laisser moins d’argent et un nom sans flétrissure. Comme le père Axtmann était un homme de bien, il finit par décider que son gendre avait bravement agi et qu’on verrait plus tard à raccommoder les affaires.

Lorsqu’on sut ce dernier trait de M. Marchal (et tout se sait au jour le jour dans une ville de province), Mlle Kolb fut obligée d’ouvrir les yeux. Elle se rappela que le docteur, depuis l’enfance, s’était toujours conduit en homme délicat : elle embrassa d’un coup d’œil le souvenir des derniers temps, et vit cette délicatesse se colorer d’un reflet héroïque. La seule action reprochable, c’est-à-dire le mariage d’argent, émergeait comme une contradiction monstrueuse au milieu d’une vie pure. Adda se dit pour la première fois qu’elle pouvait s’être trompée, et ce simple doute la troubla jusqu’au fond de l’âme ; car enfin, s’il y avait quelque malentendu, elle avait persécuté un juste. Et alors la résignation d’Henri, la patience avec laquelle il avait accepté tant d’outrages publics devenaient tout uniment sublimes.

Elle se trouvait en visite avec sa tante Miller chez la femme du président le jour oh, comme Paul l’évangéliste, elle fut foudroyée par la lumière. Le dépouillement volontaire des Marchal était colporté dans la ville par Mme Mengus, femme de mon cher et vénéré patron, maître Mengus, qui repose en Dieu depuis bien des années. C’était nous que le professeur avait chargés de déplacer ses fonds, de vendre son immeuble et d’envoyer la somme totale à Paris ; j’ai moi-même rédigé le bail de l’appartement qu’il loua sur la place d’Austerlitz pour sa petite famille. A mesure que Mme Mengus entrait dans les détails de l’affaire, Adda Kolb se troublait davantage et s’agitait plus impatiemment sur sa chaise : bientôt elle n’y tint plus ; on la vit se lever, prendre congé à la bette et entraîner la pauvre tante, qui n’en pouvait mais. Il lui restait encore plusieurs visites à faire, sans compter les emplettes de gants et de rubans pour le bal de la préfecture, qui se donnait le soir ; elle oublia le bal et courut à la maison, toute affaire cessante. Arrivée, elle se mit en quête de sa mère, la trouva dans la chambre au linge, et là, sans tenir compte de la présence de Mme Miller, sans voir qu’elle était écoutée par les deux repasseuses les plus bavardes de Strasbourg, elle interpella Mme Kolb et lui dit :

« Maman ! sur ton salut éternel, dis-moi la vérité Est-ce que M. Marchal m’a demandée en mariage ? »

La femme du chanoine, ainsi prise au dépourvu, resta un moment bouche béante. Elle aurait bien voulu consulter son mari, qui était la forte tête du ménage, et en attendant qu’il fût là, elle cherchait un moyen de parler sans dire ni oui ni non, car elle n’était pas capable de mentir, même pour un grand bien. Cependant Adda la pressait ; Adda grandie, fortifiée et presque illuminée par son exaltation, plongeait un regard perçant dans les yeux de cette pauvre dame et répétait d’une voix haletante : Réponds ! réponds !

Mme Kolb eut peut-être une velléité de résistance ; elle se rappela vaguement les droits de l’autorité maternelle et se mit en devoir de dire qu’il n’appartient pas à une fille de questionner ses parents ; mais la figure bouleversée d’Adda lui fit peur, elle craignit de provoquer une crise de nerfs, et d’une voix émue, elle balbutia : — Il y a si longtemps !… Tu étais trop jeune pour lui… Et que t’importe maintenant, puisqu’il s’est marié avec une autre ?

Adda fondit en larmes, sauta au cou de sa mère en lui criant : Merci ! merci ! Puis elle tourna les talons et courut se réfugier dans sa chambre. Mme Kolb et Mme Miller, fort inquiètes l’une et l’autre, ne tardèrent pas à l’y rejoindre : elles la virent plongée dans la sainte Bible, ce qui les rassura pour un moment.

Quoique les parents soient toujours attentifs à se leurrer eux-mêmes, les Kolb ne pouvaient s’empêcher de craindre pour la raison de leur fille. Ses manières et son langage dépassaient quelquefois les bornes de l’excentricité ; elle riait, pleurait et surtout s’irritait sans cesse et sans mesure. Cette dernière incartade alarma sérieusement la famille : le chanoine pensa qu’il était temps d’aviser. Il fit quérir le tanneur et sa femme, le substitut fut mandé d’urgence ; on tint conseil au deuxième étage, sous la présidence du grand-père. Les uns jugèrent qu’il fallait distraire Adda, la dépayser, la conduire en Italie ; les autres étaient d’avis que le mariage seul la guérirait. Mais comment la marier, si elle ne s’y prêtait un peu ? Les épouseurs ne manquaient pas, Dieu merci ! elle en avait refusé depuis un an une demi-douzaine. La veille encore, un ami du chanoine était venu poser la candidature d’un certain M. Courtois, joli garçon, beau valseur, conseiller de préfecture et fils unique d’une famille aisée. Ce pauvre M. Kolb était si découragé qu’il n’avait pas même transmis la demande à sa fille. Le grand-père blâma son junior, tout chanoine qu’il était, et lui rappela sévèrement qu’il ne faut pas remettre au lendemain ce qu’on peut faire la veille… C’étaient les mœurs du bon vieux temps ; on a terriblement perfectionné tout cela. Le chef de la famille fit comparaître Adda devant son vieux fauteuil, il lui reprocha sa conduite, lui commanda de choisir un mari sans tarder, et lui fit part des intentions de M. Courtois, qu’il appuyait.

On s’attendait à quelque extravagance ou tout au moins à quelque résistance. Adda surprit agréablement la famille en se montrant soumise et respectueuse à l’excès. Vous auriez dit un modèle de docilité filiale : personne ne remarqua le sourire aiguisé de malice qui perçait entre ses longs cils.

Elle soupa de bon appétit, soigna particulièrement sa toilette et arriva très-belle à la préfecture. Son entrée fit sensation, comme toujours ; elle laissa les gens l’admirer, et promena son regard, cet infaillible regard des jeunes filles, autour du salon principal. Lorsqu’elle eut découvert ce qu’elle cherchait, elle s’assit auprès de sa mère et attendit les danseurs, M. Courtois, très-empressé, l’invita pour la première valse, et juste au même instant l’orchestre préluda. Elle dansa divinement ; mais lorsque son cavalier l’eut ramenée jusqu’à sa place, elle lui dit : Un peu plus loin, je vous prie, jusqu’au docteur Marchal.

M. Courtois dressa la tête comme un coq de combat : il frisa sa moustache ; ses yeux brillèrent. Il connaissait la haine de Mlle Kolb pour l’infortuné professeur, il avait quelques années de salle, il se réjouissait de former une alliance offensive qui pouvait le mener loin. Lorsque Adda fut à portée de l’ennemi, il prit un air farouche et se campa sur ses jarrets en homme prêt à tout, et voici le dialogue qu’il entendit :

— Monsieur Marchal, voulez-vous me faire le plaisir et l’honneur de me prêter votre bras pour un moment ?

— Moi ?… A vous, mademoiselle ?

— Je vous en prie.

— Mademoiselle, j’aime mieux m’exposer à tout que de désobéir à une femme. Me voici à vos ordres.

— Bien ! J’étais sûre de vous trouver ainsi. »

Elle salua M. Courtois du bout des ongles et traversa le salon dans sa longueur au bras d’Henri. Tout Strasbourg était là ; tous les yeux se fixèrent en même temps sur ce groupe invraisemblable, inouï. Claire croyait rêver ; tous ceux qui portaient des lunettes se mirent à essuyer leurs verres. L’orchestre oublia de jouer.

Lorsqu’ils furent au bout du salon, M, Marchal prit la parole et dit : — Si c’est une gageure, mademoiselle, vous l’avez gagnée.

— C’est une toute autre chose, monsieur Henri. Que pensez-vous de ce jeune homme avec qui je dansais tout à l’heure ?

— Mais… absolument rien.

— Pensez-vous qu’il rendra sa femme heureuse ? Il me demande en mariage, mes parents l’accepteraient volontiers ; moi, je ne le connais guère et je n’ai aucun moyen de l’étudier. Vous le connaissez, vous. Si j’étais votre sœur, au lieu d’être votre ennemie, me conseilleriez-vous de devenir Mme Courtois ?

— Non, mademoiselle.

— Pourquoi ?

— Parce que ce monsieur est joueur, brutal et hypocrite. n vous ruinerait d’abord, vous battrait ensuite, et prouverait enfin que vous avez tous les torts.

— Voilà parler ; merci. Et parmi mes autres adorateurs, y en a-t-il un qui, selon vous, mérite une entière confiance ?

— Certes ; le capitaine Chaleix, un cœur d’or, mademoiselle, une conduite exemplaire, et un bel avenir dans le génie ! Vous l’avez refusé, je crois ?

— Oui, mais il m’aime encore ; il reviendra, si on le rappelle, et c’est lui qui sera mon mari. Je l’accepte de votre main, monsieur Marchai, et je vous prie de considérer cette marque de confiance et d’estime comme une réparation de toutes mes injustices. Maintenant voulez-vous me conduire auprès de Claire, s’il vous plaît ? »


L’excellent notaire Riess en était là de son récit, et je l’écoutais sans songer à autre chose, quand le cheval s’arrêta. Nous étions arrivés devant l’auberge du Cygne. Nos compagnons de chasse descendaient de leurs voitures et frappaient la terre du pied pour se dégourdir les jambes, tandis que les cochers leur passaient les fusils, un à un. Vingt-cinq ou trente rabatteurs, le bâton à la main, se groupaient confusément dans un coin de la cour sous les ordres d’un vieux garde. Deux chiens d’arrêt, tenus en laisse, pleuraient d’impatience comme des enfants. Le patron du Cygne apparut au sommet du perron, son bonnet de fourrure à la main. Il nous donna la bienvenue et nous dit : — Le vin blanc est tiré, la soupe à la farine est sur la table et l’omelette sur le feu. — Il n’y avait pas de temps à perdre, dix heures sonnaient et la nuit tombait à quatre heures. Chacun courut au déjeuner, but, mangea, remplit sa gOurde, boucla sa cartouchière, alluma sa pipe ou son cigare, — releva son collet d’habit par-dessus les oreilles, et en chasse !

Alors il ne s’agissait plus du professeur Marchal, ni de la fille du chanoine, mais de ces grands coquins de lièvres qui bondissaient devant les, traqueurs, couraient sur nous ventre à terre, et souvent for-. aient notre ligne après avoir essuyé dix coups de fusil. L’amphitryon et l’organisateur de la chasse se devait à tous ses hôtes, et Dieu sait si le digne homme avait à cœur de nous poster aux bons endroits !

Le hasard me rapprocha de lui entre deux battues, et j’insistai pour avoir la fin de son récit.

— Mais je croyais l’avoir achevé, répondit-il ; le reste se devine. Adda Kolb épousa le capitaine Chaleix et vécut aussi chrétiennement avec lui que Marchai avec Claire. La fille du chanoine et l’honnête professeur connurent à des signes certains que Dieu ne les avait pas créés l’un pour l’autre, puisqu’ils étaient heureux séparément.

— Bien ; mais tous ces braves gens, que sont-ils devenus ?

— Ils ont vécu longtemps en bons voisins, dans une intimité respectable. Que vous dirai-je de plus ? Vous savez quel est le train des choses de ce monde, et que toutes les existences, joyeuses ou tristes, calmes ou tourmentées, aboutissent à une conclusion unique qui est la vieillesse, la maladie et la mort. Il faut pourtant que je vous cite une curieuse réflexion du professeur. Un soir que les deux ménages sortaient ensemble du théâtre, ils discutaient entre eux sur ce mot de comédie : je te pardonne, mais tu me le payeras ! Adda soutenait que la femme est incapable de pardonner sans restriction. — Par exemple, dit-elle au docteur, si vous m’aviez fait le quart des sottes algarades que je vous ai faites, j’aurais bien pu signer la paix avec vous, mais je n’aurais pas été capable d’oublier. Est-ce que véritablement le souvenir de ces choses-là ne vous revient jamais ?

— Quelquefois.

— Et alors ? Vous ne vous surprenez pas à me haïr ?

— Au contraire ; mon cœur s’emplit de reconnaissance, et je vous remercie en moi-même.

— Voilà qui est fort !

— Cela n’est que juste. J’ai pris en ce temps-là quelques résolutions vigoureuses et accompli les seuls actes un peu méritoires de ma vie. Rien ne me prouve que j’aurais trouvé l’énergie nécessaire, si vous ne m’aviez pas mis dans le cas de forcer votre estime, chère madame Chaleix. »


EDMOND ABOUT.