Les Marins du XVIe siècle/03

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Les Marins du XVIe siècle
Revue des Deux Mondes3e période, tome 16 (p. 549-587).
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LES
MARINS DU XVIe SIECLE

III.
STEPHEN BURROUGH. [1]


I

La Compagnie moscovite avait affranchi le grand empire de l’est du blocus maritime, qui seul aurait eu le pouvoir de l’arrêter dans son expansion. La fortune nouvelle de l’Angleterre commençait également à se dessiner. Puissance agricole et manufacturière, l’Angleterre tendait à se substituer, comme puissance commerciale, à la ligue dont elle avait jusque-là enrichi les flottes en leur confiant le transport exclusif de ses produits. C’était chez les Anglais désormais, et non plus dans la Péninsule ibérique, qu’il fallait aller chercher la féconde ardeur des entreprises lointaines, la généreuse passion des découvertes. Nous avons montré Jean Cabot donnant à cette passion son premier essor, et le second fils de Jean, Sébastien Cabot, tout occupé encore, dans sa verte vieillesse, d’attiser le foyer que son père, soixante-deux ans plus tôt, avait allumé. Les rêves du cosmographe avaient eu un dénoûment imprévu. Ce dénoûment était heureux sans doute, fertile en conséquences ; il ne suffisait pas cependant à une ambition qui s’était promis davantage. Willoughby s’était égaré, une autre piste avait entraîné Chancelor, Stephen Burrough dédommagerait la compagnie de ces deux mécomptes. Sur la pinnace le Searchthrift (l’Heureuse Recherche), chétive barque assez semblable à nos chasse-marée, n’ayant en tout que 8 hommes d’équipage et ne tirant que 4 ou 5 pieds d’eau, le vaillant compagnon de Chancelor, l’ancien maître du Bonaventure, si les prévisions de Sébastien Cabot se réalisaient, ferait un pas de plus dans la grande entreprise. Il n’arriverait peut-être pas, en un seul voyage, au Cathay ; il arriverait tout au moins jusqu’à l’embouchure de l’Oby.

On chercherait vainement le nom et le cours de l’Oby sur la mappemonde de 1544. C’est Giles Holmes, un des compagnons de Killingworth, qui paraît avoir le premier, pendant son séjour à Kholmogory, — le Colmogro des Anglais, — recueilli les notions que Sébastien Cabot a sur le champ songé à utiliser. « On connaît, écrit Holmes, la route de l’embouchure de la Dvina à la Petchora. De la Petchora,, voyageant avec des rennes ou avec des cerfs, on compte cinq jours de voyage par terre jusqu’au fleuve Oby ; autant par eau, si l’on est en été. L’Oby est un fleuve rempli de hauts-fonds. L’embouchure a 70 milles russes de large. Sur la côte même habitent les Samoïèdes, race hideuse à voir, mais pleine d’agilité et habile à tirer de l’arc. Les Samoïèdes se nourrissent généralement de poisson ou de chair de rennes ; ils se mangent aussi quelquefois entre eux. Si un marchand étranger vient les visiter, ils n’hésiteront pas, pour le bien recevoir, à tuer un de leurs enfans ; en revanche, si le marchand meurt pendant son séjour parmi eux, ils ne l’enterrent pas, ils le mangent. C’est de leur pays et de contrées plus éloignées encore, mais s’étendant toujours sur le bord de la mer„ que viennent les peaux de zibelines, de renards blancs et noirs, de cerfs et de faons. »

Ces renseignemens étaient bien vagues encore. La cour de Moscou en possédait de beaucoup plus précis. les premières communications. entre la Russie septentrionale et le pays des fourrures remontent à La fin du XIe ou aux premières années du XIIe siècle. A cette époque, la grande et puissante république de Novgorod s’empara de toutes les contrées qui forment aujourd’hui le gouvernement d’Arkangel. Des colons russes vinrent occuper le pays des Tchouda, et ces colons ne tardèrent pas à nouer des relations avec les Vogouls et les Samoïèdes, qui leur apportaient chaque année « du pays des bois noirs, » les uns le produit de leur chasse, les autres le produit de leur pêche. Vers le commencement du XVe siècle, quand Vasili Il régnait à Moscou, Novgorod dut céder au fils de Dimitri Donskoï les droits qu’elle s’était arrogés sur l’antique Biarmie, devenue la Permie et l’Iougorie modernes. En 1499, Jean le Grand, Ivan III, fit franchir à ses troupes les montagnes de l’Iougorie et la vallée de la Petchora. Les Vogouls et les Ostiaks, dont il avait fallu plus d’une fois repousser les incursions, reçurent à leur tour la visite des Russes. Une petite partie de la Sibérie septentrionale appartint dès lors, nominalement du moins, à la grande principauté de Moscou. Le successeur d’Ivan, Vasili IV, inséra dans ses titres celui de « tsar d’Obdorskoï et de Kondorskoï, » c’est-à-dire des pays situés sur l’Oby et sur la Kondora.

C’est très vraisemblablement à cette époque que fut rédigé l’itinéraire dont l’envoyé de l’empereur Maximilien, le baron Sigismond Herberstein, eut communication pendant son séjour à Moscou, et qui parut à Bâle en 1556, traduit pour la première fois par les soins du baron, en latin. La route de Moscou à Vologda devait être dès le XVe siècle, si l’on en croit ce précieux document, une route journellement fréquentée et d’un parcours facile. La rivière de Vologda, puis celle de Soukhana, étaient également, longtemps avant l’apparition des vaisseaux de Chancelor et de Killingwortb, la voie généralement suivie entre Vologda et Oustioug. Formée par la réunion des eaux de la Soukhana et du Joug, la Dvina portait, sans exiger aucun transbordement, les voyageurs d’Oustioug à Kholmogory. Cinq jours de marche encore, et l’on pouvait atteindre l’extrémité du fleuve « qui se jette par six bouches dans l’océan du nord. » Ce n’est pas toutefois à l’Océan-Glacial, c’est à la Petchora que l’itinéraire russe s’engage à nous conduire.

Faisons un instant abstraction de notre science moderne, devenons en esprit un contemporain d’Herberstein et voyons si la Moscoviœ descriptio, les Chorographicœ tabulœ et les Itineraria publiés à Bâle ne nous égareront pas dans ce long labyrinthe de lacs et de rivières, à travers lequel une révélation indiscrète nous promène. N’oublions pas d’ailleurs, lorsque la voie fluviale nous paraîtra offrir de trop amples lacunes, que là où l’eau manquait, les soldats d’Ivan III et de Vasili IV, non moins prompts à prendre un parti que les Cosaques du Don et les sauvages du nouveau continent, chargeaient sans hésiter sur leurs larges épaules a canots, hardes et vivres. » Avec « le portage », tout s’explique. Mettons-nous donc hardiment en route sur la foi du savant diplomate qui naquit en 1486 dans la Styrie, fut en 1516 ambassadeur de l’empereur d’Allemagne à Moscou et mourut en l’année 1566, président de la chambre des finances d’Autriche.

Nous devrons, pour le suivre, commencer par abandonner à Kholmogory la Dvina. Il nous suffira de remonter l’espace de 200 verstes la Pinega, dernier affluent de la Dvina sur la droite, pour arriver à la rivière Kouloï ; huit jours après, la Kouloï nous aura déposés sur la côte orientale du golfe, « grand comme une mer, » qui porte en effet aujourd’hui le nom de Mer-Blanche. Il faut ici de toute nécessité affronter l’air salin. Nous ne l’affronterons en somme que pour une bien courte traversée, pour un trajet de cinq ou six lieues à peine. Le cap Kargoskoï est doublé ; nous voici revenus pour y rester à tout jamais fidèles, à la tranquille, mais laborieuse navigation d’eau douce. Les barques tournent leur proue du côté du sud et refoulent le cours de la rivière Mezen. Elles arrivent ainsi en cinq jours à la rivière Pesa. Cinq semaines tout entières seront employées à passer de la Pesa dans la Tzilma. Quel étrange circuit et que l’on comprend bien à tant de détours, dans quelles solitudes vierges, à travers quelles régions souvent impénétrables, on veut nous emmener ! Par bonheur, nous touchons au but. La Tzilma descend directement des monts de l’Iougorie et va se jeter dans la Petchora. Parvenus au point de jonction de la rivière tributaire et du fleuve, si nous nous laissons aller, au fil de l’eau, le sourd murmure de la mer et des vents ne tardera pas à frapper nos oreilles. L’itinéraire russe ne compte que cinq jours pour descendre de l’embouchure de la Tzilma au poste fortifié de Poustoser. Voilà donc enfin sur le pays des nocturnes et des hippophages des notions précises, des renseignemens que les cosmographes peuvent utiliser. Sébastien Cabot ne saurait trop se hâter de retoucher sa mappemonde.

Essaierons-nous maintenant de passer plus avant, et les guides qui nous ont servi pour atteindre les bouches de la Petchora ne nous égareront-ils pas quand ils prétendront nous mener aux bords plus inconnus et plus fabuleux encore de l’Oby ? La première épreuve semble faite cependant pour inspirer confiance. Embarquons-nous de nouveau sur le grand fleuve que nous venons de descendre. Il s’agit cette fois de remonter le cours de la Petchora pendant vingt ou trente jours. Nous aurons alors franchi la distance de 200 milles environ qui sépare l’embouchure de la Tzilma, affluent de la rive gauche, de l’embouchure de l’Ousa, affluent de la rive droite. Nous n’avons guère, après tant d’efforts, changé de latitude ; nous nous sommes en revanche considérablement avancés du côté de l’Orient.

L’Ousa prend sa source sur un des rameaux de la chaîne immense que les Russes ont nommée Zemnoï-Poyas, — la ceinture du monde, — Cingulus-Mundi. « Couvertes en toute saison de neiges et de glace, ces montagnes ne sauraient, sous le parallèle où nous sommes, être franchies sans quelque péril. Elles se prolongent si loin vers le nord qu’elles vont former la terre inconnue de l’Engroneland. » Le duc de Moscovie, Basile, fils d’Ivan III, envoya jadis deux de ses capitaines, Féodorovitch Kourbski et le kniaz Uchatoï, pour explorer les pays qui s’étendent à l’est de cette longue barrière. Kourbski mit dix-sept jours à gravir la montagne, et encore ne put-il arriver au sommet. Un autre détachement, expédié de Moscou à peu près à la même époque, évita ce mécompte. Il laissa derrière lui le confluent de l’Ousa et ne quitta le lit de la Petchora que lorsqu’il fut parvenu, après trois semaines du plus rude labeur, aux bouches de la Shugor et de la Podtcheria. Entre les deux rivières, les soldats firent un dépôt des vivres qu’ils avaient apportés de Russie. Ils visitèrent ensuite la contrée que bordent d’un côté le mont Cameni-Bolchoï, de l’autre la Petchora, vaste bassin qui n’a vers le nord de limites que « la mer et les îles d’alentour. » La colonne russe trouva tout cet espace rempli « d’innombrables nations, » d’oiseaux de toute espèce, d’animaux de toute sorte : zibelines, martres, castors, loutres, hermines, écureuils, sans compter sur terre des loups et des ours blancs, dans l’Océan, la baleine et le morse. Séduits par l’importance de cette première conquête, les sujets de Basile résolurent de faire un pas de plus vers l’Oby, et, pendant trois semaines, ils ne cessèrent de marcher à l’encontre du courant, pour se rapprocher autant que possible des sources de la Shugor. Du point que leurs barques, volant presque à fleur d’eau, purent ainsi atteindre, il ne fallut que trois jours pour gagner le revers interdit au capitaine Kourbski et au kniaz Dchatoï. Qu’aperçurent les Russes, quand ils se trouvèrent sur la pente orientale du Zemnoï-Poyas ? Ils virent « un grand pays, une contrée sauvage, toute couverte de cèdres, ayant des habitans, n’ayant pas de maisons. » C’était la Lucomorie. Par la rivière d’Artavicha et la rivière Sibir, les hardis Argonautes gagnèrent la Sosna, dont les eaux vont directement grossir l’énorme volume de l’Oby. Quelques années plus tard, un château fut bâti à l’embouchure du fleuve, et tout le littoral compris entre Poustoser et Obdorsk reconnut, nominalement du moins, la puissance de Vasili IV.

Le cours supérieur de l’Oby était occupé par des peuplades moins faciles à soumettre que les timides Vogouls, et pendant près d’un siècle, ce fut la Permie qui dut de ce côté se tenir sur la défensive. Pour remonter d’ailleurs du château d’Obea — ou d’Obdorsk — jusqu’au confluent de l’Irtich, on aurait employé, suivant le baron Herberstein, toute une saison d’été. Sur l’Irtich se trouvaient Jerom et Tumen, résidences fameuses des kniez Juhorski. « Les Russes, observe, non sans quelque apparence de raison, le prudent diplomate, m’ont affirmé que la Lucomorie obéissait aux lois du prince de Moscou. Cependant le royaume de Tumen n’est pas très éloigné de la contrée qu’habitent les Lucomores, et le tsar Tumenski, c’est-à-dire le roi de Tumen, a récemment infligé de sérieux dommages aux provinces possédées par le grand-duc Basile. On peut en inférer que les nations de la Lucomorie, si elles subissent un joug, subissent plutôt le joug de leur proche et puissant voisin, le souverain tartare, que celui du prince russe qui règne si loin d’elles à Moscou. »

La colonie permienne était donc constamment inquiétée. Elle n’en grandissait pas moins à vue d’œil. Il semble même qu’elle n’ait point attendu, pour se frayer un chemin vers les régions du nord-est, les explorations triomphantes des capitaines de Vasili IV. « Il y a un peuple en Moscovie qui s’appelle les enfans d’Anika. » C’est en ces termes que, dès les premières années du XVIe siècle, on commence à parler de la famille d’Anika Strogonof. Cette famille occupait les bords de la Vitchegda, près de la petite ville de Solvildhegodsk, par 61° 20’ environ de latitude nord et 44° 37’ de longitude à l’est du méridien de Paris. Le produit des salines dont Strogonof dirigeait lui-même l’exploitation ne suffisait pas, à expliquer la richesse des Aniconiens. Cette fortune si prompte devait avoir quelque origine mystérieuse. Strogonof avait en effet découvert une mine dont aucun autre marchand ne songeait encore à lui disputer les bénéfices. Le premier, il voulut savoir quel était le pays d’où venaient chaque année sur le marché d’Oustioug tant de belles pelleteries, tant d’objets inconnus aux autres provinces de l’empire. Les gens qui apportaient ces précieuses marchandises ne parlaient pas le russe. Leurs habits, leur religion, leurs coutumes, les distinguaient aussi des Moscovites. Anika traita secrètement avec eux. Quand ils quittèrent Oustioug, il eut soin de les faire accompagner par dix ou douze de ses esclaves auxquels il recommanda de bien observer tous les endroits par où passerait la caravane. L’année suivante, il ne se contenta pas de charger de la même mission un plus grand nombre de ses serviteurs ; il leur confia cette fois divers objets de troc : de la verroterie, des sonnettes et autres merceries d’Allemagne. Les Aniconiens voyagèrent ainsi jusqu’à la rivière Oby, traversant en route des déserts et des fleuves. Ils prirent alors une connaissance plus exacte des mœurs du peuple étrange que nous voyons, à dater de ce jour, s’introduire dans l’histoire sous le nom générique de Samoïèdes.

Les Samoïèdes n’avaient point de villes ; rassemblés par troupes, ignorant complètement la culture du blé, ils vivaient de leur chasse, fort paisibles d’ailleurs et gouvernés par les anciens des tribus. Pendant quelques années, Anica continua de pratiquer sans bruit des échanges dont tout l’avantage naturellement était de son côté. Les profits de ce commerce furent tels, que les Aniconiens purent bientôt acheter d’immenses quantités de terres et faire bâtir des églises à leurs frais. « Ils avaient tant de bien qu’ils ne savaient plus qu’en faire. » La prospérité heureusement ne les aveugla pas. Ils prévirent prudemment qu’il leur serait bien difficile de conserver ce qu’ils avaient acquis s’ils ne prenaient la précaution de se créer quelque appui sérieux à la cour. Après avoir adroitement gagné par leurs présens un des boïars le plus en crédit, ils s’ouvrirent à lui de leur découverte. Ce boïar se chargea d’en faire part à l’empereur. « Quelques gentilshommes pauvres » partirent alors de Moscou « avec les enfans d’Anica. » Ces gentilshommes, parlèrent aux Samoïèdes de l’empereur de Moscovie ; Ils leur firent entendre que le grand prince dont ils se faisaient gloire d’être nés les sujets, était moins un roi qu’un Dieu condescendant à habiter la terre. Un tel langage ; dans la bouche de gens convaincus les premiers de ce qu’ils avançaient, ne pouvait manquer de produire une vive impression sur les simples esprits qu’il s’agissait de séduire. Les peuplades campées en deçà de l’Oby se crurent trop heureuses de pouvoir, au prix bien modique d’une redevance annuelle, acheter la protection d’un si puissant monarque. L’an 7033 de la création du monde, — 1525 de notre ère, — elles promirent de payer chaque année au tsar un tribut de deux peaux de martre-zibeline par tête d’habitant. Ce tribut devait être porté à Petchora et à Poustoser [2]. Sous le règne d’Ivan IV, les Samoïèdes, qui n’avaient encore paru jusque-là qu’à la grande foire d’Oustioug, commencèrent à fréquenter le marché de Kholmogory. Ce village dépendait de l’évêché de Vologda. En 1543, il eut un gouverneur ; Vasili-Mikaïlovitch, Vorontzof vint y représenter la personne sacrée du tsar. A la même époque, des marchands de Kholmogory, attirés par L’appât du lucre, osèrent franchir le golfe de l’Oby et s’avancer de plus de 200 lieues vers l’Orient. « Ils virent en ce voyage plusieurs espèces d’animaux rares, de belles fontaines, de beaux bois, des herbages admirables, et divers Samoïèdes dont les uns étaient montés sur des élans, les autres traînés par des attelages de chiens qui couraient aussi vite que des cerfs. » Un de ces facteurs, dont les chroniques anglaises nous ont légué le nom, Féodor Toutigui, prétendait être arrivé ainsi, « suivant toujours la côte, » à ce lointain empire vers lequel tendaient de nouveau tous les vœux du persévérant gouverneur de la Compagnie moscovite. Quelque malentendu se glissa probablement dans cet entretien : Féodor put rencontrer des peuplades venues de la Mongolie ou des bords du lac Baïkal ; il est impossible d’admettre qu’il ait visité lui-même le Cathay. Ce nouveau Sinbad trouva d’ailleurs la mort dans un second voyage ; il périt, massacré, dit-on, par les Tartares.

On voit par ce rapide exposé quelles étaient les notions nouvelles que la compagnie moscovite avait acquises en 1556 sur des parages qu’au mois de mai 1553 elle ne connaissait encore que par les élucubrations plus ou moins plausibles d’un octogénaire opiniâtre. Ces notions peuvent jusqu’à un certain point expliquer la confiance renaissante de Sébastien Cabot. En expédiant le Searchthrift vers le château d’Obdorsk, on ne l’envoyait pas, comme autrefois l’Édouard-Bonaventure, la Speranza et la Confidentia, côtoyer dans la brume le pays des chimères. Plus d’un fantôme hantait encore cependant la province récemment conduise, et la Sibérie d’Herberstein ne ressemble guère à celle qu’ont décrite les auteurs du siècle dernier ou les voyageurs de nos jours. Le Zemnoï-Poyas et les monts Riphées sont devenus, sous leur nom moderne de monts Ourals, « une chaîne de montagnes d’une monotonie désespérante, plutôt insipide que dangereuse. » La partie méridionale du pays, malgré « son ciel lugubre, » est comparativement fertile et productive. Ces districts privilégiés sont, il est vrai, assez circonscrits. « Un degré de plus vers le nord, un pas au-delà du grand chemin, vous êtes dans le désert, au milieu de marais bourbeux, dans lesquels le sauvage Ostiak chasse, tout l’hiver, le renard et l’ours, se contentant, pendant l’été, qui dure deux mois, de poisson pour toute nourriture. » La Sibérie, en somme, est un très bon pays « pour des exilés, » une mine inépuisable de richesses souterraines. Ce qui en rend surtout la possession précieuse, c’est qu’elle paraît en voie de devenir, comme l’avait si bien pressenti Sébastien Cabot, le plus court des chemins qui mèneront au Cathay.

Le choix du capitaine placé sur le Searchthrift était déjà un gage de succès pour la mission nouvelle. Stephen Burrough passait avec raison pour un des meilleurs pilotes de la marine anglaise, et deux campagnes récentes lui avaient rendu familières les épreuves des navigations arctiques. Si un destin fatal l’enlevait prématurément à l’expédition, son frère, William Burrough, non moins habile que lui « à relever le soleil ou les côtes au compas, à mesurer l’élévation du pôle à l’aide de l’astrolabe, » serait sur le Searchthrift prêt à le remplacer.

Accompagné du Philippe-et-Marie, l’Édouard-Bonaventure avait pris les devans. Ces deux vaisseaux étaient déjà mouillés depuis plusieurs jours à l’embouchure de l’Orwell, quand le 27 avril de l’année 1556, « le digne Sébastien Cabot, » alors âgé de plus de quatre-vingts ans, vint visiter à Gravesend la pinnace le Searchthrift. L’illustre gouverneur de la Compagnie moscovite amenait avec lui plusieurs gentilshommes et des dames. Quand il eut soigneusement inspecté la pinnace dans ses moindres détails, et fait honneur à la collation qui lui fut offerte, il descendit à terre, laissant à l’équipage une gratification telle qu’on pouvait l’attendre de sa générosité bien connue. « Le bon vieillard » ne s’en tint pas là : il distribua aux pauvres de Gravesend de libérales aumônes, les invitant à prier pour l’heureux succès de l’expédition ; puis il convia les deux officiers du Searchthrift à venir dîner avec lui à l’auberge renommée de Christophe. La confiance que montrait l’équipage de la pinnace lui semblait du meilleur augure. Dans la joie que lui inspiraient ces bonnes dispositions, il prit gaîment sa part des plaisirs de la jeune et folle bande. On le vit malgré ses seize lustres se mêler à la danse. Il fallut cependant songer à regagner Londres. La nuit s’avançait, et la marée n’est aux ordres de personne. Sébastien Cabot dut donner à regret le signal du départ, non sans avoir toutefois recommandé Stephen Burrough, son frère et tout l’équipage du Searchthrift « à la conduite du Dieu tout-puissant. »

Arrêtons-nous un instant devant ce tableau et contemplons, — chose rare dans l’histoire, — la physionomie d’un homme à la fois célèbre et heureux. De quel prix plus amer avait payé sa gloire le sombre rêveur qui fatigua quinze ans les monarques catholiques de ses doléances ! La destinée de Christophe Colomb fut celle qui attend généralement les poètes. Sébastien Cabot connut un meilleur sort. Le lot qui lui échut n’a été réservé par le ciel qu’aux esprits pratiques. Quand l’amiral décrit les merveilles du monde nouveau qu’il vient de découvrir, on croirait presque entendre chanter le Tasse. « Les montagnes d’où descendent en cascades les eaux claires, les ruisseaux qui serpentent à travers la plaine, les arbres chargés de fleurs, les arbustes couverts de fruits, le chant du rossignol, aussi doux qu’en Espagne, la voix même du grillon, » tout le séduit et l’enchante. Sébastien Cabot n’a pas de ces accens, et tout nous porte à croire qu’il a ignoré ces plaisirs ; les tortures morales de Christophe Colomb lui ont été en revanche épargnées. Ce n’est pas le pilote major d’Edouard VI, le gouverneur de la Compagnie moscovite, qu’on verrait, vêtu de la robe de bure de Saint-François, « invoquer à son aide les maîtres de la guerre et les quatre vents, » pleurer les Indes en proie à la révolte, se croire et se dire sans cesse plus maltraité que s’il avait donné ce joyau envié des Indes occidentales, « non pas aux Espagnols, mais aux Maures. » Il n’a trouvé le monde ni injuste, ni ingrat, et, parvenu au déclin de la vie, il songe sans amertume, — si toutefois il y songe, — au néant des grandeurs et des gloires humaines. Voilà certes deux Génois qui ne se ressemblent guère ! Ce fut peut-être au début la même argile ; les mains qui l’ont pétrie en ont tiré deux vases bien différens.

Le 29 avril 1556, le Searchthrift appareilla de Gravesend avec une belle brise de sud-ouest et alla jeter l’ancre à son tour devant l’embouchure de l’Orwell. Stephen Burrough se rendit sur-le-champ à bord de l’Édouard-Bonaventure, La compagnie avait désiré qu’il gardât la conduite de ce vaisseau jusqu’à l’arrivée de l’escadre au port de Varduus. Cette escadre, le 15 mai, se trouvait à 7 lieues environ de la côte méridionale de la Norvège, par 58° 30’ de latitude. La terre courait au nord-nord-ouest, au nord-quart-nord-ouest, au nord-ouest-quart-nord, « comme on peut le voir, nous dit Stephen Burrough, sur la carte. » Le 16, on reconnut l’île de Saint-Dunstan, le soleil restait alors à l’est [3]. Quand on le releva au sud, la latitude fut trouvée de 59° 42’. L’escadre approchait de la hauteur de Bergen. Elle fit ainsi une vingtaine de lieues au nord-ouest, en longeant d’assez près la côte. Le 20 mai, ses vigies découvrirent à travers la brume « la haute terre au sud de Lofoden. » Le 23, Stephen Burrough se supposait par le travers « de la chapelle de Kedilwike, » quand on aperçut soudain le cap qui forme, 9 lieues environ plus à l’est, l’extrémité septentrionale du Finmark. Ce promontoire a gardé le nom que, dans le voyage de 1553, lui assigna Stephen Burrough ; il s’appelle encore aujourd’hui le Cap-Nord. La partie délicate de la traversée était accomplie. Les vaisseaux n’avaient plus que 40 lieues à faire pour se rendre au mouillage de Varduus.

C’était à Varduus que Stephen Burrough devait monter de nouveau la pinnace. Le 7 juin, nous le trouvons abord du Searchthrift, mouillé, en compagnie du Bonaventure, sur la côte occidentale de la Mer-Blanche, « dans la baie de Corpus-Christi. » Où placer cette baie sur nos cartes modernes ? Tout fait présumer que les Anglais avaient jeté l’ancre dans l’anse Katchovski, petite baie « d’une demi-lieue à peine de profondeur, » située par 67° 28’ de latitude. Ils quittèrent ce mouillage, suivant les expressions du journal de bord, « quand le soleil leur restait au nord-est-quart-est [4]. » En sortant de la baie, les navires rencontrèrent un courant si violent qu’on eût pu croire à un ras de marée. Le Searchthrift et le Bonaventure firent d’abord d’une seule traite 20 lieues au sud-est-quart-sud. Ils durent ranger ainsi, d’après nos calculs, l’île Morjovets [5] de très près. La variation de l’aiguille aimantée se trouvait, être alors dans la Mer-Blaoelle, non pas, comme aujourd’hui, de 7 ou 8 degrés nord-est, mais de 3 ou 4 tout au plus. L’île était à peine dépassée qu’il fallut serrer toutes les voiles. Une brume épaisse enveloppait les vaisseaux, et le fond du golfe demeurait encore encombré d’une énorme quantité de glaces flottantes. Le Searchthrift se décida le premier à continuer sa route à tout risque. Il venait de laisser tomber sa misaine et de mettre le cap au sud-sud-est quand un coup de canon retentit dans la brume, l’Edouard faisait à sa fidèle conserve ses adieux. La pinnace répondit par un coup d’espingole, mais le brouillard était trop intense pour que les deux navires pussent s’apercevoir. Le signal entendu heureusement suffisait. Chaque capitaine avait désormais la faculté de naviguer à sa guise. Le Searchthrift allait poursuivre seul l’aventureux projet ; l’Edouard-Bonaventure se rendait sur la rade de Saint-Nicolas ; il devait y attendre son ancien commandant, Chancelor, déjà parti de Moscou pour Vologda et Kholmogory avec un ambassadeur d’Ivan IV.

Le 9 juin, Stephen Burrough avait traversé de biais la Mer-Blanche et passé sans encombre de la côte des Lapons à la côte des Kerils, de la rive occidentale du golfe à la rive orientale. Un nouveau havre recevait la pinnace. Ce havre, où le Searchthrift mouillait par 8 brasses d’eau, n’était autre que l’entrée de la rivière Kouloï, située par 66° 12’ de latitude. Le 18 juin, Burrough voulut reprendre le large ; le vent du nord le contraignit de rentrer en rivière. Plusieurs bateaux russes s’étaient, pendant ce temps, rassemblés à Kouloï ; chaque jour y amenait de nouvelles lodias, qui descendaient l’une après l’autre le fleuve. Les moindres avaient 24 hommes d’équipage. Bientôt on put compter trente de ces bateaux, tous à peu près semblables. Dans le nombre s’en rencontra un dont le patron, par une singulière fortune, prit en amitié le capitaine du Searchthrift. Ce patron, nommé Gabriel, paraît avoir été doué d’une bienveillance et d’une fidélité peu communes. Il apprit à Stephen Burrough que la flottille réunie à Kouloï avait pour destination Petchora, « importante pêcherie de saumons et de morses. » Il lui fit également comprendre qu’avec un bon vent, il fallait sept ou huit jours pour se rendre de Kouloï à l’embouchure de la Grande-Rivière. Rien ne semblait plus naturel et plus simple que de suivre les lodias quand elles appareilleraient, puisqu’on avait à faire la même route, mais les lodias, avec le vent en poupe, marchaient beaucoup mieux que le Seatchthrift. Le 22 juin, la pinnace et toute la flottille russe cinglaient de compagnie vers le nord. La brise était fraîche et soufflait de l’arrière. Les lodias eurent bientôt pris une très grande avance. Stephen Burrough n’aurait donc pas tardé à se trouver sans guide, si Gabriel ne fût resté fidèle à la promesse qu’il avait faite à son ami, le capitaine anglais, « de me pas l’abandonner et de lui montrer les bancs sur la route » » Dès qu’il vit la pauvre pinnace ainsi distancée, Gabriel n’hésita pas à se séparer de ses compagnons. Il amena ses voiles et attendit le Searchthrift. Le 23 juin, au moment où le soleil restait à l’est-nord-est [6], Stephen se trouva par le travers d’une pointe qu’il nomme le cap Saint-Jean et qui devait être le cap Kanushin. « De cette pointe à la rivière ou baie qui va jusqu’à Mezen, c’est toute terre noyée, hauts-fonds et bancs de sable. Vous avez à peine 2 brasses d’eau que vous ne voyez pas encore la terre. » En voulant aller jeter l’ancre dans une crique située non loin du cap Saint-Jean [7], probablement dans la rivière Shemoksha, le Searchthrift, toujours guidé par Gabriel, faillit de bien peu se perdre sur la barre et terminer là son voyage. Où passait la lodia, la pinnace, en dépit de son faible tirant d’eau, pouvait encore se trouver arrêtée. Gabriel ne s’en doutait pas peut-être ; Stephen Burrough aurait dû y songer. De nouvelles lodias occupaient cette étape. Un des patrons vint abord du Searchthrift. Il avait revêtu sa plus belle veste de soie et orné son cou d’un riche collier de perles. C’était un glorieux et, qui pis est, un jaloux. La faveur dont jouissait l’honnête Gabriel lui fit sur-le-champ ombrage. « Comment pouvait-on accorder confiance à cet homme, qui n’était que le fils d’un prêtre ? Son père, à lui, était un gentilhomme. » Mieux eût valu, on en conviendra, pouvoir, en fait d’ancêtres, se recommander dans cette occasion d’un pilote. L’art de conduire un navire au milieu des bancs ressemble à l’instinct du chien de chasse ; il constitue une aptitude à part, on serait presque tenté de dire héréditaire : puisque le nouveau venu, pas plus que Gabriel, ne possédait du sang de pilote dans les veines, le plus sage n’était-il pas encore de s’en remettre, pour la suite du voyage, au pratique, qui, à défaut d’habileté, donnait du moins des preuves incontestables de son bon vouloir ?

Le 4 juillet, le vent soufflait de l’est-nord-est. Le Searchthrift en profita pour appareiller, et, faisant route au nord, doubla le cap Saint-Jean. Singulier promontoire, « élevé d’une dizaine de brasses au-dessus de l’eau, sur lequel on n’apercevait ni arbres, ni pierres détachées, ni rocher affleurant le sol ; terre noire, si pourrie que, quand une parcelle s’en détache et tombe dans la mer, elle flotte, comme ferait une pièce de bois. » Les Anglais avaient à peine dépassé de 2 lieues cette tourbière qu’ils aperçurent, — « véritable régal en pareil pays, » — une maison bâtie dans la vallée, et, peu de temps après, trois hommes au sommet d’une colline. Stephen Burrough jugea que les hommes avaient du venir de quelque autre endroit pour établir en ce lieu désert les pièges qu’on tend d’habitude aux animaux à fourrure. En se rapprochant de la côte, les marins du Searchthrift découvrirent en effet des trappes dressées en grand nombre.

A 15 lieues dans le nord-nord-est du cap Saint-Jean, commencèrent à se montrer les dunes de sable. Par 68° 30’ de latitude, on en vit la fin ; la côte avait de nouveau changé d’aspect. Elle s’étendait vers le nord-quart-nord-ouest et l’eau devenait rapidement plus profonde. Le 8 juillet, le Searchthrift doubla le cap Canin. Stephen Burrough détermina très exactement la position de cette pointe rocheuse, qui marque, du côté de l’est, l’entrée de la Mer-Blanche. Le 10, la pinnace était encore une fois à l’ancre. Une tempête menaçante se formait peu à peu dans le nord-ouest. Attendre au mouillage ce vent qui tout à l’heure allait probablement battre en côte, c’eût été se résigner à périr corps et biens. Où chercher pourtant un refuge dans ces parages qu’on n’avait jamais visités ? On distinguait bien, il est vrai, non loin du cap Canin, une sorte de coupure qui paraissait se prolonger assez avant dans les terres ; la sonde, par malheur, laissait peu d’espoir de pouvoir arriver jusqu’à cet enfoncement où l’on eût peut-être rencontré un abri. L’inquiétude de Burrough était grande. Pendant que ses regards se portaient alternativement sur les divers points de l’horizon, allant du nuage sombre où grossissait l’orage à la côte que la houle frangeait déjà d’une large bande d’écume, une voile se montra tout à coup sortant de la crique dont les marins du Searchthrift jugeaient impossible de tenter l’accès. Gabriel venait au secours de ses amis. En passant près de la pinnace, il fit signe à Stephen Burrough de se diriger vers l’est. Le Searchthrift sur-le-champ leva l’ancre et fit route à l’est-quart-sud-est, avec des vents d’ouest-nord-ouest. Le temps était très brumeux. Burrough parvint pourtant à suivre Gabriel. Le 11 juillet, on avait fait une trentaine de lieues. La lodia piqua droit à terre et la pinnace se maintint dans ses eaux. C’était vers un port qu’on se dirigeait, mais vers un port défendu par une formidable ligne de brisans. Le Searchthrift passa la barre par deux brasses et quart environ. En dedans de ce seuil, les sondeurs trouvèrent cinq brasses, quatre brasses et demie, trois brasses. La pinnace pouvait librement tourner sur ses ancres ; le fond ne lui ferait pas défaut. Cherchez sur la carte le port Morgionets, — c’est là que Stephen Burrough prétend avoir mouillé, — vous ne rencontrerez aucun nom qui rappelle de près ou de loin celui-là. En revanche, vous avez le choix entre deux enfoncemens marqués sur la côte orientale de la presqu’île Canin : Nambalniza [8] et Rybnaïa. Sur le rivage beaucoup de bois flotté, — ce bois ne pouvait venir que des côtes de la Tartarie ; — mais nulle trace de végétation. Les oiseaux de mer se trouvaient chez eux dans cette solitude ; on en pouvait voir là de toutes les espèces : mouettes, goëlans, pies de mer, sans compter maintes variétés encore innommées ou pour la plupart même inconnues. Le 12 juillet au matin, Gabriel aperçut une fumée au large. Il se dirigea de ce côté avec son bateau. Au moment où le soleil restait au nord-ouest [9], on vit la lodia revenir au mouillage. Gabriel n’avait pas fait une sortie infructueuse. Il ramenait un de ces êtres étranges qui, au témoignage de Féodor Toutigui, « ont coutume de passer tout un mois dans la mer sans poser une seule fois le pied sur la terre ferme. » Entre le veau marin et le pêcheur samoïède, il serait difficile de distinguer l’homme, car le pêcheur se taille d’ordinaire un vêtement complet dans la peau de l’amphibie. Les dépouilles du phoque enveloppent tout le corps de la tête aux pieds, les mains mêmes disparaissent ; il ne reste de découvert que le visage. La fantastique bordure de la mappemonde elliptique défilait ainsi peu à peu devant les Anglais. Après les Scricfini, les Nocturnes et les Hippophages, c’étaient maintenant los que tienen todo el cuerpo como de persona umana, salvo la cabeza, que tienen como de puerco, y que gruñendo se entienden como puercos [10], qui semblaient à leur tour se détacher du cadre. Sous plus d’un rapport, Sébastien Cabot, Giles Holmes, Herberstein, les avaient calomniés. Aux étrangers admis dans leurs domaines, ces êtres monstrueux ne se faisaient connaître que par leur courtoisie et leur extrême douceur. Le Samoïède qu’amenait Gabriel avait apporté trois jeunes oies et une jeune macreuse ; il en fit don à Stephen Burrough.

Le 14 juillet, le Searchthritft quittait la côte orientale de la presqu’île Canin et faisait 25 lieues à l’est. Les Anglais virent alors au nord-ouest une île qui leur restait à 8 lieues de distance environ. C’était l’île Kolguef, qu’avait déjà contournée Wilîoughby. Le 15, traversant la grande baie de Tcherskaïa et doublant un cap Sviatoï, qu’il ne faut pas confondre avec le promontoire du même nom situé sur la côte de la Laponie, ils franchissaient « la dangereuse barre de la Petchora. » Dans la passe même, le Seatchthrift ne trouva qu’une brasse d’eau. La mer de chaque côté brisait avec furie, et ce ne fut pas sans quelque émotion que Stephen Burrough se jeta au milieu du tourbillon d’écume où la lodia russe s’était la première engagée. Le 20 juillet, la pinnace reprenait la mer ; Gabriel et Stephen Burrough, d’un commun accord, séparaient leurs fortunes. Le temps était beau et le vent soufflait de terre : Stephen n’eu eut pas moins « à remercier Dieu que son vaisseau tirât si peu d’eau, » car il lui fallut, pour sortir du fleuve, traverser un fond moindre encore, que celui qu’il avait rencontré en y entrant.

Stephen n’avait eu jusqu’alors à subir que les épreuves inhérentes à tout voyage de découverte. Un danger plus sérieux, dont paraît avoir été exempte la navigation de Willoughbyi l’attendait a là sortie de la Petchora. Le 21 juillet, les marins du Searchthrift crurent apercevoir la terre du côté de l’est. Ils venaient de découvrir en réalité un monstrueux amas de glace.

La glace qui encombre si souvent les bassins des mers polaires a deux origines différentes. L’une est le produit de l’eau douce, l’autre de l’eau salée. Les montagnes flottantes qu’on rencontre parfois errant au gré des vents, jusque sous le 48e degré de latitude, sont des glaciers pareils à ceux des Alpes. Un long suintement a limé leurs crampons, et l’obliquité de leur poids les a fait glisser peu à peu du flanc de la montagne. Ces glaciers ne constituent pas seulement, quand il leur arrive de se détacher du rivage, un immense archipel dérivant tout d’une pièce vers le sud. Outre la vaste et uniforme dérive que leur impriment les courans polaires, ils ont à subir une autre action. Bien qu’ils émergent à peine de 200 pieds au-dessus de la surface, alors même que la hauteur totale de l’iceberg en mesure souvent près de 2,000, cet énorme tirant d’eau ne saurait être le gage d’une inertie complète. Le vent pousse les diverses fractions de la banquise devant lui, et il les pousse généralement d’un mouvement inégal. Le baleinier qui prend le parti d’abriter son navire sous ce rempart à pic et d’y fixer pour un instant son câble, aurait donc tort de se fier à une vaine apparence : le bloc se meut, — si muove. — Il se meut, et, suivant la superficie émergée qu’il déploie, suivant le plus ou moins d’aptitude que sa carène possède à fendre l’onde, il demeure en arrière des autres îlots ou les gagne insensiblement de vitesse. De ces inégalités de marche résultent des collisions formidables. On croirait assister à la rencontre de deux mondes. Le cristal éclate avec un long craquement sous le choc, la masse se divise et de larges fêlures sillonnent en tous sens la montagne tout à l’heure compacte et transparente. Pour l’îlot qui vogue isolé, la dissolution se fait peu attendre. La température plus élevée des couches inférieures de l’Océan l’attaque par le bas ; par en haut, le soleil d’été travaille sans relâche à le démolir. Sur les flancs ruinés de la forteresse qui s’écroule descendent avec fracas les clochers dentelés, les pyramides aiguës, les grands pans de murailles ; puis, comme un cétacé qui vient respirer l’air, montent en bouillonnant les fragmens détachés que, du fond de l’abîme, laisse échapper de temps en temps la base. Hier on eût dit un de ces châteaux merveilleux qui surgissent en une nuit sous la main des fées ; aujourd’hui ce n’est plus qu’un amas de décombres ; dans quelques heures on pourra distinguer à peine quelques glaçons noirâtres qui se tiendront humblement à fleur d’eau. L’île a disparu ; il faut maintenant se tenir en garde contre les écueils.

Tous ces débris qu’a laissés le vaste effondrement ont la dureté du roc et le tranchant du fer. Il n’en est pas tout à fait ainsi de l’amas spongieux produit par la congélation de l’eau salée. Deux glaçons placés côte à côte indiqueront facilement par leur seul aspect quelle fut leur provenance. Le glaçon d’eau douce, essentiellement diaphane, prendra, sous les rayons du jour qui le traversent sans peine, une belle teinte d’émeraude ; le glaçon tout chargé de matières salines demeurera blanchâtre, poreux et presque opaque. Ce dernier s’écrasera aisément sous le pied ; pour fendre l’autre, il faudra recourir à la hache. Au temps de Stephen Burrough, on n’admettait pas que l’eau de l’Océan pût se congeler. Les marins, comme les cosmographes, croyaient reconnaître, dans les champs de glace auxquels venaient butter leurs navires, la débâcle des grands fleuves consolidée de nouveau par un froid subit. Aujourd’hui la congélation de l’eau de mer a été établie à la fois par l’observation et par l’expérience. On sait que, pour solidifier de l’eau contenant à peu près la trentième partie de son poids en matière saline, un froid de 3 degrés centigrades au-dessous de zéro peut suffire. La cristallisation sera sans doute encore imparfaite. Conservant dans ses interstices le liquide salin, la glace n’aura que la contexture granulaire d’un sirop congelé. Un froid plus intense pourra débarrasser la couche inférieure de tout le sel qu’elle contient ; la croûte superficielle ne dépouillera jamais complètement cet aspect glutineux que lui donne l’humidité entretenue par la présence d’un corps étranger au sein des minces plaques dont elle se compose.

Il faut des siècles pour former un glacier ; les champs de glace saline se détruisent et se recomposent tous les ans. Dès le mois de mai, ils commencent à éprouver l’action dissolvante du soleil ; bientôt le dôme se brise sous l’influence du vent et de la vague, les fragmens disjoints s’écartent et se dispersent dans des sens opposés. Avant la fin de juin, il ne reste plus de bancs de glace compactes ; mais c’est alors surtout que de longs et terribles conflits s’engagent. Les glaçons se compriment, se broient ou se chevauchent. Il se produit comme un plissement général dans la plaine tourmentée, et, quand un froid intense viendra de nouveau souder toutes ces masses tabulaires, ce ne sera pas la surface unie d’un grand lac, ce sera une sorte de conglomérat confus, un véritable chaos de vallées, de ravins, de collines, qui se trouvera tout à coup saisi et immobilisé par le vent du pôle.

On ne rencontre pas de glaciers au sud de la Nouvelle-Zemble. La portion de cet archipel, qui s’étend sous le parallèle de 72 degrés, s’élève à peine à 1,900 pieds au-dessus de la surface de la mer et n’atteint pas, par conséquent, le niveau des neiges éternelles. Au nord seulement, on a pu mesurer des pics de 3,000 et 4,000 pieds de haut. En revanche on est exposé, dès qu’on a dépassé l’île Kolguef, à tomber inopinément au milieu des champs de glace que nous venons en dernier lieu de décrire.

Stephen Burrough, le 21 juillet 1556, se trouva, en moins d’une demi-heure, enfermé au sein de la banquise, entouré de toutes parts avant d’avoir pu le soupçonner. « C’était, dit-il, un terrible spectacle. Le vent, très faible, nous permettait à peine de gouverner. Pendant six heures, tout ce que nous pûmes faire, ce fut de nous écarter d’un monceau de glace pour aller donner immédiatement sur un autre. Quand nous eûmes réussi enfin à nous dégager, nous prîmes le plus près et gouvernâmes à l’est. » Du 22 au 27 juillet, la pinnace avança lentement, souvent gênée de nouveau par les glaces, plus fréquemment encore arrêtée par le calme. Le Searchthrift naviguait entre le parallèle de 70 degrés et celui de 70° 30’. La quille d’un vaisseau européen avait déjà sillonné ces parages, et Stephen Burrough ne l’ignorait pas. Il faut bien se garder de mettre sur le même rang la pinnace le Searchthrift et le ship la Speranza. Ce n’est rien, en effet, quand il s’agit de pareilles entreprises, de passer le second. Le difficile est d’oser affronter ce que nul œil humain n’a encore entrevu. La Speranza était un navire de 160 tonneaux, la pinnace n’en jaugeait pas 30 ; le plus gros navire n’est pas le plus commode à sortir d’embarras. Le Searchthrift, à tout prendre, eût à peine mérité le nom de chaloupe. Les audaces d’une chaloupe lui étaient donc permises ; il est vrai qu’en même temps la prudence d’une chaloupe lui était commandée : nous verrons tout à l’heure Stephen Burrough s’en souvenir. Pendant que la pinnace se balance immobile sur la vague endormie, quelle est cette montagne humide qui s’est gonflée tout à coup sous sa proue ? Est-ce un rauque mugissement, ou l’haleine à demi étouffée d’un grand soufflet de forge qu’on entend s’élever des profondeurs de l’abîme ? L’onde s’entr’ouvre enfin, une. carcasse gigantesque apparaît. Dieu soit loué ! Ce n’est qu’une baleine ; mais c’est une baleine monstrueuse. « Nous aurions pu la harponner, avoue naïvement le capitaine du Searchthrift, nous jugeâmes plus sage de nous abstenir. La baleine provoquée aurait été de taille à chavirer notre vaisseau. » Des deux masses que le hasard mettait en présence, la plus lourde et la plus résistante n’était pas en effet la pinnace. « J’appelai immédiatement l’équipage sur le pont, ajoute Stephen Burrough, nous criâmes tous ensemble, et nos cris décidèrent le monstre à s’éloigner. » Les monstres s’éloignent, les fantômes s’évanouissent ; que les antiques légendes fassent place « aux livres de bonne foi [11] ! »

Un groupe d’îles s’aperçoit bientôt vers ce point de l’horizon où le soleil se lève. Le Searchthrift laisse porter et, quelques heures après, son ancre a mordu, par 15 et 18 brasses, un fond de vase noire. La pinnace a trouvé là un assez bon mouillage, et, « ce qui n’était pas non plus à dédaigner, » elle y a trouvé de l’eau douce. Rien de plus simple que d’emplir ses futailles d’eau potable quand on a fait la rencontre d’un glacier flottant ; les cavités du moindre iceberg sont autant de bassins d’où la manche de toile fera descendre sans peine un courant exempt d’amertume. Les champs de glace saline n’offrent pas cette ressource, et il est difficile, quelque soin que l’on prenne d’en faire égoutter les blocs, d’obtenir ainsi un liquide qui ne demeure empreint de la saveur la plus désagréablement saumâtre. Stephen Burrough, au milieu de tant de glaçons, ne se félicitait donc pas sans raison d’avoir découvert une aiguade. Dès qu’il eut renouvelé au mouillage sa provision d’eau douce, il voulut s’occuper sans retard de chercher, à travers les terres qui l’avaient arrêté, comme elles avaient déjà suspendu la marche de Willoughby, une ouverture quelconque qui pût lui donner un libre accès du côté de l’Orient. L’honnête Gabriel ne se trouvait plus là pour aider de son expérience les navigateurs étrangers. Depuis qu’ils avaient quitté la bouche occidentale de la Petchora, les Anglais ne demandaient plus leur chemin qu’à la boussole et aux astres. Combien de fois il dut leur arriver de regretter le temps où la pinnace de Ratcliffe n’avait qu’à se laisser conduire par la lodia de Kouloï, où il lui suffisait de marcher dans les eaux de la barque russe pour passer à sa suite entre les bancs du large et les écueils du port ! Cette longue tutelle n’avait-elle pas, jusqu’à un certain point, ébranlé la confiance qu’auraient dû avoir en leurs propres forces les deux élèves de Sébastien Cabot ? Mouillés par 70° 42’ de latitude, ils appelaient de leurs vœux, sans toutefois oser l’espérer, un nouveau pilote ; et, chose à peine croyable en ces solitudes, le pilote se trouva ! Ainsi, ce qui avait constamment manqué à Willoughby, ce qui lui avait manqué sur les côtes de la Laponie, aussi bien que sur les côtes de la Nouvelle-Zemble, les marins du Searchthrift, à deux reprises différentes, l’obtinrent d’une faveur spontanée du sort. Willoughby semble avoir été la victime expiatoire qu’attendait l’Océan arctique profané par l’audace des enfans de Japhet. Nul secours ne lui vint en aide, et, de quelque côté qu’il se retournât, il n’eut jamais, dans son amère détresse, que le choix de la catastrophe. Stephen Burrough au contraire, dans chaque perplexité, devait rencontrer un appui : Gabriel d’abord, un autre Keril ensuite.


II

Les habitans des côtes de la Mer-Blanche sont encore aujourd’hui les meilleurs marins de toute la Russie. Entreprenans jusqu’à la témérité, ils se distinguent aussi par l’amour du travail, la probité et les mœurs les plus hospitalières. La sobriété seule ne fait pas partie de leurs vertus. Toute leur science nautique est d’ailleurs demeurée une science d’instinct. Ils n’en vont pas moins guidés par leur mémoire et par l’aspect des côtes, commercer en Norvège, pêcher à la Nouvelle-Zemble. La forme et la voilure de leurs navires se prêteraient peu à un long louvoyage. Le vent cesse-t-il de souffler favorable, les Kerils laissent sur-le-champ porter vers l’abri le plus proche. S’ils manquent de rades où se réfugier, le cas ne laisse pas de devenir grave. Le calcul de l’estime ne suffira pas à diriger la lodia, et la nef de sapin aux trois voiles carrées ne saura désormais qu’errer à l’aventure. Parties en même temps que le Searchthrift de la rivière Kouloï, quatre lodias furent ainsi poussées, en partie malgré elles, de Kanin-Noss à la terre de l’Oie. Le 28 juillet, un de ces bateaux venait accoster l’Ile sous laquelle Stephen Burrough avait jeté l’ancre. Le patron se nommait Loshak. Jamais capitaine dévoyé de sa route ne se montra moins déconcerté.

Dès sa première entrevue avec Stephen Burrough, il lui déclara sans hésitation que la pinnace avait dépassé le détroit qui pouvait la conduire à l’Oby. « Cette côte où nous avons tous les deux abordé s’appelle, lui dit-il, Novaïa Zemlia, ce qui signifie en russe la nouvelle terre. C’est ici que se trouve la plus haute montagne du monde. Camen-Bolchoï, sur le continent, n’a pas de sommet qui puisse atteindre à cette élévation. » Si Loshak n’eût point eu d’autres renseignemens à fournir, sa rencontre eût été d’un prix insignifiant ; mais Loshak se faisait fort d’indiquer comment on pouvait arriver au pays des Vogouls et Stephen Burrough recueillait avidement tous les détails que le Keril lui-même avait reçus des pêcheurs samoïèdes. Un miroir d’acier, deux cuillers d’étain, une paire de couteaux renfermés dans un étui de velours payèrent amplement cette leçon de cosmographie. Loshak offrit en retour aux Anglais dix-sept oies sauvages.

Le 31 juillet, le vent fraîchit et ne tarda pas à tourner à l’ouest. Le Searchthrift en profita pour aller mouiller au milieu d’un groupe d’îles peu distant de la côte méridionale de la Nouvelle-Zemble. La pinnace s’engageait ainsi peu à peu dans le détroit que les Russes appellent aujourd’hui Karskie-Vorota, — la porte de la mer de Kara, — et que les Anglais désignèrent longtemps sous le nom de détroit de Burrough. Ce canal a près de 10 lieues de large ; il sépare la grande île Vaigats de la terre découverte par Willoughby et retrouvée par l’ancien maître de l’Édouard-Bonaventure. Retenu pendant deux jours au mouillage par la dérive des glaces et par les tempêtes de neige, Stephen Burrough appareilla le 3 août et parvint à gagner l’extrémité nord-est de l’île Vaigats, en d’autres termes, le cap Bolvanovsky, situé par 70° 29’ de latitude. Là se trouvait déjà rendue la lodia de Loshak. « Les morses se font rares sur ces îles, dit au capitaine de la pinnace anglaise l’entreprenant patron. Si Dieu nous envoie un temps et un vent favorables, j’irai jusqu’à l’Oby avec vous ; j’irai du moins jusqu’à la rivière Naramzay, — probablement la rivière de Kara, — où le peuple n’est pas aussi sauvage que les Samoïèdes de l’Oby. Ces derniers tirent sur tous les hommes qui ne peuvent s’adresser à eux en leur langue. Les Samoïèdes de Naramzay visitent au contraire souvent l’île Vaigats. Ils n’ont pour subsister que le produit de leur chasse et le blé que nous leur apportons. Leurs canots, comme leurs tentes, sont faits de peaux de rennes. Quand ils arrivent à terre, ils emportent la barque qui leur a servi sur leur dos. Adroits chasseurs, ils n’ont pas d’habitations fixes, ignorent complètement l’usage de l’écriture et adorent de grossières idoles auxquelles, de temps à autre, ils viennent, ici même, adresser leurs prières ou faire leurs sacrifices. »

Le cap Bolvanovsky semble avoir été de longue date un promontoire sacré. Quand Stephen Burrough, accompagné de l’intelligent Keril, descendit à terre, Loshak le conduisit vers un monceau d’idoles samoïèdes, au nombre de trois cents environ. « C’était bien, dit Burrough, le plus brutal ouvrage que j’eusse jamais vu. » La plupart des idoles affectaient la forme d’hommes, de femmes ou d’enfans ; quelques-unes n’étaient qu’un vieux bâton avec deux ou trois coches destinées à figurer la bouche et les yeux. Toutes se présentaient barbouillées de sang. De distance en distance, devant ce panthéon sauvage avaient été dressés de gros blocs de bois pour y poser, suivant toute apparence, à la portée des dieux les sanglantes offrandes qu’on leur apportait. Le sol gardait encore tout alentour de nombreuses traces des Samoïèdes et de leurs traîneaux. Les foyers et les broches dont ils avaient fait usage se rencontraient aussi çà et là. Il était évident que l’île Vaigats recevait souvent la visite de ces tribus nomades et que le canal qui séparait l’île de la terre ferme devait être un canal facile à traverser.

Le 5 août, un terrible amas de glace parut se diriger sur le mouillage qu’occupait le Searchthrift. La mer de Kara se mettait en mouvement. Il fallut s’éloigner au plus vite et retourner sous la côte méridionale de la Nouvelle-Zemble. Le bateau de Loshak et deux petites lodias de Kholmogory ne tardèrent pas à y rejoindre la pinnace. Stephen Burrough se fit descendre à terre et se mit en devoir d’observer avec soin la variation du compas ainsi que la latitude. Ses préoccupations de capitaine, si graves qu’elles pussent être, ne lui faisaient jamais oublier ses devoirs d’hydrographe. La variation ne dépassait pas 8 degrés nord-ouest ; la latitude 70° 25’. Stephen Burrough s’opiniâtrait encore à ces observations, quand il vit tout à coup les trois lodias quitter précipitamment le mouillage et se diriger vers le sud. Ces bateaux, pour gagner le large, durent circuler au milieu des îles et passer par-dessus des bancs où la pinnace ne pouvait songer à les suivre. Burrough resta donc à l’ancre, se demandant en vain d’où venait la hâte de ses compagnons et pourquoi Loshak, jusque-là si fidèle, s’éloignait le premier sans avoir pris le temps de lui faire ses adieux. Le ciel, dès le lendemain, se chargeait d’expliquer cette fuite et de justifier l’apparent abandon. Un effroyable coup de vent de nord-nord-est s’abattit sur la rade où s’était réfugié le Searchthrift. L’instinct des Kerils les avait dès la veille avertis d’un péril qui n’admettait pas, pour y échapper, de délai. La petite île qui couvrait la pinnace de la mer du large fut, en quelques minutes, entourée et débordée par les glaces. La tempête se prolongea ainsi du 6 au 8 août, accompagnée de neige, de pluie, de grêle. Jamais situation ne fut plus périlleuse. Le vent se calma enfin et passa insensiblement du nord-est au sud-est. Le moment était venu de suivre l’exemple des Russes et d’abandonner des parages où l’on se trouvait exposé à de tels assauts.

La neige, dans les régions arctiques, commence généralement à tomber dès les premiers jours du mois d’août. L’épais brouillard qui flotte dans l’atmosphère se dépose en même temps sous forme de gelée blanche et couvre le sommet de toutes les éminences ; la surface de la mer fume comme un four à chaux. La première couche de glace ne tardera pas à s’étendre sur les flots alourdis. Vers la fin d’octobre, la mer solidifiée n’aura pas moins de cinq ou six pieds d’épaisseur. Le 9 août, Stephen Burrough parvint à se mettre au large des bancs et des petites îles. Le temps était si brumeux qu’on pouvait à peine distinguer les objets à la distance d’une ou deux encablures. Stephen donna l’ordre de ferler toutes les voiles pour faire peu de chemin. Une éclaircie lui permit heureusement, vers le soir, de rétablir sa voilure et de serrer le vent pour redescendre au sud, le long de l’île Vaigats. Le brouillard et la pluie vinrent alors de nouveau envelopper la pinnace. Il fallut s’en fier à la sonde pour se tenir à une distance convenable de la terre. Le 12 août seulement, la brume se dissipa, et une jolie brise de nord-est conduisit le Searchthrift près de l’extrémité sud-ouest de l’île Vaigats. Stephen Burrough n’espérait plus rencontrer de Russes, — les lodias de Kouloï, comme celles de Kholmogory, faisaient probablement à cette heure route directe pour le port ; — Stephen se flattait de pouvoir encore s’aboucher avec quelques chasseurs samoïèdes. Le canot qu’il s’empressa d’envoyer à terre revint bientôt à bord. Cette embarcation n’avait rencontré nul indice qui pût faire soupçonner que des êtres humains se fussent attardés sur une côte que la neige couvrait déjà toute entière de son blanc linceul. Les Samoïèdes eux-mêmes s’étaient retirés vers le sud. Le 13 août, le vent souffla de l’ouest, et les Anglais durent, à travers la brume qui persistait toujours, aller chercher sur un autre point de la côte un meilleur mouillage. Celui qu’ils occupaient ne les défendait que contre le vent d’est. Ils firent route ainsi pendant quelque temps., à l’aveugle ; puis jugeant à l’état de la mer qu’ils se trouveraient désormais suffisamment abrités, ils laissèrent à tout hasard retomber leur ancre. Quand le ciel s’éclaircit, ils reconnurent qu’ils étaient entrés dans un long bras de mer, — probablement dans la baie de Liamtehina [12]. — Le 19, à trois heures de l’après-midi, la brume se dissipa et le vent vint à l’est-nord-est ; le Searchthrift en profita sur-le-champ pour appareiller.

« Nous fîmes ainsi 8 lieues au sud-quart-sud-est, dit Stephen Burrough, pensant apercevoir les dunes que nous avions reconnues un mois auparavant à l’est de l’embouchure de la Petchora. ». A sept heures du soir, les dunes n’avaient pas encore paru. Stephen Burrough jugea prudent de tirer au large. Que n’eût-il pas donné pour faire en cette crise la rencontre d’un autre Gabriel ou d’un second Loshak ! Mais il ne lui restait plus d’autre ami que la sonde, d’autre conseiller que son astrolabe, et ces deux guides muets lui recommandaient avant tout une sage méfiance. Stephen Burrough semble avoir éprouvé ici une émotion que trahit rarement sa relation aussi froide que fidèle : « Nous serrâmes, dit-il, notre grand’voile, — car le vent augmentait toujours, — et nous gouvernâmes, sous notre seule misaine, à l’ouest-nord-ouest, avec des vents d’est-nord-est. A la nuit, il éclata une si terrible tempête que nous n’en avions pas encore vu de pareille, bien que nous en eussions essuyé beaucoup depuis notre départ d’Angleterre. On a peine à comprendre comment notre frêle barque put résister à ces lames monstrueuses. Dieu, qui n’abandonne jamais ceux qui se confient en lui, vint sans doute à notre aide. Le 20 août, la tempête était dans toute sa fureur ; le vent ne tarda pas à mollir et à tourner au nord. J’estimai que la pointe occidentale de la rivière Petchora devait nous rester au sud, à la distance de quinze lieues environ. Nous établîmes notre grand’voile et prîmes le plus près avec des vents de nord-ouest-quart-nord. Nous faisions peu de chemin à cause de la grosseur de la houle. A minuit, nous virâmes de bord et mîmes le cap au nord-nord-est. »

Le 21 août, la sonde rencontrait encore un fond de sable ; le 22, elle tombait sur un fond de vase. Tout indice est précieux pour le navigateur qui cherche à tâtons sa route. « Ce fond de vase, dit Stephen Burrough, nous indiquait que nous nous rapprochions de la Nouvelle-Zemble. » Ce n’était certes pas la Nouvelle-Zemble que les marins du Searchthrift se souciaient alors de revoir. Tous leurs désirs et tous leurs efforts tendaient vers la baie de Saint-Nicolas. On en peut croire l’intrépide capitaine quand il inscrit dans son journal de bord ces lignes découragées : « Nous avions perdu l’espoir de faire de nouvelles découvertes cette année, et nous résolûmes de profiter de la première brise favorable pour regagner le port que mous avions quitté au mois de juin. Nous nous étions déjà engagés trop avant au milieu de ces glaces et je remercie Dieu de notre délivrance. »

La continuité des vents de nord-est et de nord, l’obscurité des nuits, l’approche de l’hiver, n’auraient peut-être pas suffi pour inspirer à tous ce véhément désir de regagner le port ; mais les glaces étaient là, menaçantes, rapprochées à moins de trois lieues, semblables à la terre ferme, aussi loin que la vue pouvait porter du nord-ouest jusqu’à l’est. Le 23 août, dans l’après-midi, « le Seigneur envoya aux pauvres marins un petit coup de vent de sud qui leur permit de doubler la partie occidentale de la banquise. » A la nuit, il fit calme de nouveau et le vent passa au sud-ouest. Jusqu’au 24 août à midi, le Seatchthrift fit route au nord-ouest-quart-ouest. « Il y avait de la houle, dit Stephen Burrough, si bien que nous ne pûmes observer exactement la latitude. » Que la mer fût plate ou agitée, il n’était jamais facile de tenir l’astrolabe en repos. Aussi, quand on s’efforce de suivre les navigateurs du XVIe siècle est-il prudent de ne point prendre à la lettre les latitudes qu’ils n’ont pu déduire que d’observations faites sur un pont branlant. A terre, rien ne vient déranger l’instrument de la verticale, et la moyenne des résultats obtenus avec un engin imparfait étonne souvent par sa précision. Quoi qu’il en soit, le 24 août, Stephen Burrough s’estimait par 70° 30’ de latitude. Le 25 s’éleva une légère brise du sud. La pinnace put mettre le cap à l’ouest-quart-sud-ouest. On sonda et, au moment où la sonde rapportait 29 brasses, fond de vase et de sable noir, on reconnut l’île Kolguef. La pinnace n’en était qu’à 5 lieues à peine. Les Anglais se retrouvaient donc enfin dans des parages connus. Ils se hâtèrent de rectifier leur estime incertaine sur ce nouveau point de départ. Le vent de sud, par malheur, les abandonna, et il leur fallut recommencer à courir des bordées. Ce ne fut que le 28 août qu’ils parvinrent à contourner la partie occidentale de l’île. La neige tombait en abondance ; le vent du nord-ouest secouait impitoyablement la pinnace. Un abri eût été en ce moment doublement précieux. Stephen Burrough en chercha vainement sur la côte dont il interrogeait d’un œil anxieux les contours. Le Searchthrift, épuisé, dut reprendre le large. Cette dernière épreuve du moins ne fut pas longue. Les bourrasques sont fréquentes dans les mers polaires ; par compensation, elles ont peu de durée. Le 29 août, dans l’après-midi, le vent était revenu au sud, et la pinnace faisait encore une fois route à l’ouest.

Le brouillard, en se dissipant, laissa bientôt se dessiner une longue ligne de côte qui occupait au sud la majeure partie de l’horizon. De nouvelles nuées de brume effacèrent, comme d’un coup d’estompé, ce paysage. Surpris par les ténèbres dans un couloir obscur, que reste-t-il à faire ? Il faut s’avancer avec précaution, tâter du pied le sol, tendre les bras pour éviter un choc imprévu. C’est ainsi que Stephen Burrough essayait encore de se diriger, en dépit de l’obscurité profonde, vers le promontoire lointain qu’il croyait avoir entrevu. Quand la déclivité du fond est régulière, la sonde peut tenir lieu des clartés de la voûte céleste. Du 29 au 31 août, les Anglais naviguèrent au milieu d’un brouillard intense à peine entrecoupé par de rares éclaircies. Le vent changeait, la brume s’épaississait ; les marins du Searchthrift ne s’arrêtaient pas ; la sonde, pour les guider, plongeait et replongeait toujours. Rencontrait-elle au large des fonds de 35 brasses, Stephen Burrough revirait à terre ; il tournait au contraire le dos au rivage dès que le plomb en accusait 19. De bordée en bordée, la pinnace parvint de cette façon à gagner Kanin-Noss. Le cap doublé, on avait devant soi la Mer-Blanche. L’équipage du Searchthrift demandait, après tant d’efforts, un peu de répit. Stephen se rendit à ses vœux et laissa tomber l’ancre. L’endroit semblait, il faut le dire, singulièrement propice à la pêche ; par malheur, les lignes étaient à peine à l’eau qu’il fallut se hâter de les relever. Le vent d’ouest-sud-ouest fraîchissait rapidement et menaçait de souiller en tempête. La pinnace, en quelques minutes, fut sous voiles. La brise l’emporta vers le sud-sud-ouest, le long de cette côte dont une hydrographie naissante avait, pour ses débuts, trois mois auparavant, si soigneusement décrit et dessiné les divers gisemens. Le 11 septembre 1556, le Searchthrift mouillait à Kholmogory et prenait ses dispositions en vue d’y passer l’hiver. La recherche de l’Oby était ajournée pour longtemps.


III

Le Searchthrift nous a ramenés au fond de ce grand golfe que découvrit, au mois d’août 1553, Chancelor. Profitons-en pour continuer l’étude des rapports, de jour en jour plus intimes, qui vont s’établir entre deux nations que la nature essentiellement différente de leurs produits paraissait avoir faites pour se compléter l’une par l’autre. Ces relations fécondes ont duré sans interruption trois cents ans. L’avenir seul pourra nous apprendre si ce fut une nécessité fatale ou un simple malentendu qui les rompit. Revenons donc, sans plus nous inquiéter du Searchthrift et d’un projet qui ne devait être repris qu’en l’année 1580, revenons aux opérations régulières de la Compagnie moscovite, et par conséquent aux vaisseaux dont s’était séparée la pinnace le 3 et le 7 juin 1556. Conduit de Varduus à l’entrée de la Varsina, le Philippe-et-Marie y avait retrouvé les navires de Durforth et de Willoughby veufs de leurs équipages. Dès les premiers jours de juillet, quatre vaisseaux anglais, l’Édouard-Bonaventure, le Philippe-et-Marie, la Speranza et la Confidentia, occupaient le mouillage de Rose-Island, à l’embouchure occidentale de la Dvina. Grâce aux Russes, la compagnie était de nouveau en possession de ses deux vaisseaux égarés. Comment aurait-elle mis en doute la bonne foi d’Ivan IV ? Le tsar lui réservait d’ailleurs un témoignage plus éclatant encore du prix qu’il attachait à consolider l’œuvre dont Killingworth venait de poser les bases. Le 20 juillet, Osip Népéi Gregorievitch, gouverneur de la ville et du district de Vologda, accompagné de seize autres Moscovites, prit passage sur l’Edouard-Bonaventure pour aller porter « aux excellens princes Philippe et Marie les lettres affectueuses et les présens d’Ivan Vasilévitch. » Ces présens comprenaient, entre autres merveilles, 240 peaux de zibelines, 20 zibelines entières de toute beauté, avec leurs dents, leurs oreilles et leurs griffes, 6 fourrures très rares, que l’empereur seul en Russie a le droit de porter, 4 zibelines vivantes, avec chaînes et colliers, un gerfaut dressé à chasser les oies, les cygnes, les cigognes et les divers oiseaux de grande taille, puis enfin, pour terminer ici cette liste déjà longue, un tambour d’argent aux cercles dorés, qui servait à rappeler le faucon dans son vol.

La suite de l’ambassadeur était trop nombreuse pour trouver place toute entière à bord du Bonaventure. Dix Russes durent s’embarquer sur la Speranza, dont la cargaison était estimée 6,000 livres sterling. Le chargement total de l’escadre, composé de cire, d’huile de poisson, de suif, de fourrures, de feutre, de fils de caret, ne pouvait s’évaluer à moins de 20,000 livres. Les vaisseaux de la compagnie seraient-ils revenus, si l’on considère leur faible tonnage, plus richement chargés des Indes ou du Cathay ? La flotte était d’ailleurs de nouveau en mains sûres, car Chancelor, celui que les Anglais appelaient « le grand pilote, » venait d’entreprendre le commandement. Monté avec Osip Népéi sur le Bonaventure, cet habile homme de mer n’eût voulu s’en fier à personne du soin de conduire à bon port une ambassade aussi importante. Malheureusement les deux navires rendus à la compagnie, la Speranza et la Confidentia, n’avaient pas sans dommage, passé deux hivers sur les côtes de la Laponie. Ils faisaient beaucoup d’eau, et les pompes marines, dont les Espagnols semblent avoir dès l’année 1529 généralisé l’usage, seraient peut-être d’un faible secours en cas de tempête. Or comment se flatter de passer sans tempêtes des bords de la Dvina aux bords de la Tamise ! Peu de jours après Je départ, la flotte était dispersée. La Bona-Speranza, le Philippe-et-Marie, la Confidentia, furent poussés suc la côte de Norvège, dans les eaux de Drontheim. Le Philippe-et-Marie hiverna dans ce port et ne reparut sous les quais de Londres que le 18 avril 1557 ; la Confidentia sombra sur un rocher à l’entrée de la baie. Quant à la Speranza, ni Londres, ni Moscou n’en eurent de nouvelles. Le malheureux vaisseau de Willoughby sombra très probablement en pleine mer. Méfiez-vous des navires que poursuit la malechance. Pas plus qu’un général, un navire ne saurait, sans quelque raison secrète, être habituellement malheureux. L’Edouard-Bonaventure, du moins, se montra-t-il fidèle à sa bonne fortune ? Nous avons regret à le dire : l’Édouard-Bonaventure ne sut pas, en dépit de son nom et d’un premier succès, échapper cette fois au commun désastre. Depuis près de quatre mois, ce vaisseau, séparé de ses compagnons, battu de tous les vents, n’avait cessé de tenir la mer. Le 10 novembre 1556, la tempête le portait vers la côte septentrionale d’Ecosse. Chancelor crut devoir y laisser tomber l’ancre. Il mouilla dans la baie ouverte de Petslego [13]. Ce fut à coup sûr une manœuvre imprudente ; peut-être aussi fut-ce dans la circonstance une manœuvre nécessaire et désespérée. La violence du vent ne tarda pas à faire chasser le Bonaventure sur ses ancres. Par une nuit sombre et noire, le vaisseau s’en allait rapidement à la côte, et quelle côte ! De toutes parts émergeaient des rochers, bouillonnaient des brisans. Chancelor ne perdit pas néanmoins son sang-froid. Sa première pensée devait être, et elle fut en effet pour l’ambassadeur d’Ivan IV. Périsse le Bonaventure, mais qu’au moins Osip Népéi soit sauvé ! La chaloupe avait été hâlée le long du bord. Chancelor y fit descendre l’ambassadeur russe et sa suite.

La mer était énorme ; la canot eut à peine atteint les premiers brisans qu’il fut submergé. Osip Népéi et sept de ses compagnons parvinrent cependant à gagner la plage. Presqu’au même instant le navire s’échouait et la vague, en quelques minutes, le mettait en pièces. La catastrophe fut à peu près complète : Chancelor, son fils, trois passagers, la plupart des matelots périrent. Le 1er décembre, on apprit à Londres la nouvelle lamentable. La compagnie demanda sur-le-champ et obtint aisément de la reine Marie, dont le royal époux venait de monter sur le trône d’Espagne, des lettres pour la reine douairière, veuve de Jacques V, et pour les lords qui composaient alors le grand conseil d’Ecosse, l’Edouard-Bonaventure pouvait être perdu sans ressources ; les sauvages habitans d’Inverness n’avaient pas pour cela le droit d’en mettre la cargaison au pillage : la Compagnie moscovite réclamait donc avec énergie la restitution de ses marchandises. La terre d’Ecosse serait-elle aux Anglais plus inhospitalière que n’avaient été les rivages glacés de la Russie ? Il ne fallait pourtant pas se faire à ce sujet d’illusions. Les seigneurs des hautes terres connaissaient trop bien la valeur des objets précieux que le destin propice mettait entre leurs mains. La reine douairière elle-même, Marie de Guise, ne fût point parvenue à leur arracher ces épaves. C’était déjà beaucoup que les puissans bandits ne prétendissent pas mettre les naufragés à rançon. La compagnie, du reste, avait tout prévu. Munis d’une forte somme d’argent et des divers objets dont un ambassadeur échappé au naufrage peut avoir besoin, le docteur Lawrence Hussie et George Gilpin venaient, avec un interprète, se mettre à la disposition d’Osip Népéi. D’autres agens s’occuperaient de poursuivre la restitution de la cargaison du Bonaventure. Le là février 1557, Osip Népéi quitta, sous la conduite de Lawrence Hussie et de George Gilpin, la terre des Pictes et des Calédoniens. Le 18, il posait pour la première fois, à Berwick, le pied sur le sol anglais. Le gardien des Marches orientales, lord Wharton, l’attendait à la frontière même. Il le reçut, avec toute la pompe qu’on eût pu déployer devant un souverain. Le 27 février, l’ambassadeur n’était plus qu’à 12 milles de Londres. Là il trouva, venus à sa rencontre, 80 marchands, tous en grand costume, tous portant au cou leur chaîne d’or. La vieille Angleterre, dans ce qu’elle avait de plus solide et de plus respectable, ouvrait ses bras à la sainte Russie. Délégués par la compagnie moscovite, ces marchands commencèrent par conduire Osip Népéi dans une grande maison éloignée de 4 milles environ de la ville. Des étoffes d’or, de velours et de soie y furent présentées à l’envoyé d’Ivan Vasilévitch. Osip Népéi s’en composa sur l’heure un magnifique habillement de cheval, puis, après s’être reposé toute la nuit, il fit le lendemain son entrée dans Londres, accompagné de 140 marchands et d’autant de serviteurs en livrée. La reine, de son côté, ne restait pas inactive : 300 cavaliers venaient, suivant ses ordres, se joindre au cortège préparé par la compagnie. A la tête de la nouvelle escorte, on voyait s’avancer le chevalier Montague, que la reine Marie avait chargé d’embrasser en son nom Osip Népéi et de lui faire accueil. On arriva ainsi au nord de la Cité. Un magnifique cheval hongre splendidement caparaçonné piaffait impatient sous la garde de quatre marchands, des plus richement vêtus. Osip enfourcha le coursier dont la compagnie, dans sa munificence, jugeait à propos de lui faire hommage, puis il franchit, porté par sa nouvelle monture, la barrière de Smithfield. A partir de ce point, l’ambassadeur d’Ivan IV cessait en quelque sorte d’être l’hôte de la reine ; il devenait l’hôte du peuple anglais, car au-delà de Smithfield commençaient les fameuses franchises de la Cité de Londres. Le lord-maire et ses aldermen habillés d’écarlate se tenaient déjà prêts à prendre possession de l’illustre étranger. Ayant auprès de lui, d’un côté, le grand magistrat de la cité, de l’autre le représentant de la reine, Osip Népéi s’achemina au milieu d’un immense concours de peuple vers le logement qui lui avait été préparé dans Fant-Church street. Le roi Philippe II était alors en Flandre. On jugea convenable d’attendre son retour pour présenter à la reine l’envoyé du tsar.

Le 21 mars 1557, le prince débarquait en Angleterre. Dès le 25, ’jour de l’Annonciation, l’ambassadeur est mandé au palais de Westminster. Une longue galerie le conduit du vestibule à la salle du trône. Dans cette galerie, Osip trouva rangés les lords, le chancelier, le grand-trésorier, le ministre du sceau privé, l’amiral, l’évêque d’Élie et les autres membres du conseil. Quand il eut fait avec tous ces hauts dignitaires échange de saluts et de politesses, il se dirigea, suivi à distance de ses serviteurs, vers le sanctuaire interdit aux profanes. Osip allait donc enfin pouvoir s’acquitter de l’importante mission que lui avait, l’été précédent, confiée son puissant maître. Arrivé, après tant de traverses, après tant de périls, au terme de sa tâche, le gouverneur de Vologda ne s’arrêta pas à contempler la riche décoration de la chambre royale, ni l’ameublement somptueux dont on avait pris soin d’en rehausser la magnificence ; il s’avança vers le trône d’un pas ferme et adressa en russe, aux deux époux assis sous le même dais d’honneur, une courte harangue. Cette harangue fut à l’instant traduite en anglais et en espagnol par les interprètes. Osip remit alors aux souverains, en même temps que deux lots de zibelines, les lettres d’Ivan IV, que, grâce à la protection divine, il était parvenu à sauver du naufrage. Le roi et la reine l’embrassèrent cordialement, puis tous les courtisans le reconduisirent à la barque qui l’attendait au pied même du palais. L’ambassadeur d’Ivan Vasilévitch put ainsi regagner par eau sa demeure, salué, durant ce long parcours, par les acclamations enthousiastes de tout le peuple de Londres. Deux jours se passèrent : l’évêque d’Élie et sir William Peter vinrent alors, par ordre de leurs majestés, conférer secrètement avec Osip Népéi. Les conditions d’un traité de commerce et d’alliance furent bientôt réglées. La besogne de la diplomatie se simplifie beaucoup entre agens qu’un intérêt commun et nettement défini rassemble. Au parchemin sur lequel ces conditions furent inscrites, le lord du sceau privé suspendit la cire blanche empreinte du sceau royal, et ainsi se trouva confirmée pour trois siècles la plus solide et la plus profitable amitié qui ait jamais présidé aux échanges de deux peuples.

La saison cependant avançait. La compagnie venait de fréter quatre navires capables de recevoir dans leurs flancs de riches cargaisons : le Primerose ; de 240 tonneaux, confié à John Buckland ; le Jean-l’Évangéliste, de 170 tonneaux, ayant pour maître après Dieu Laurence Roudal, l’Anne et la Trinité de Londres, jaugeant 160 et 140 tonneaux, sous le commandement de David Philly et de John Robins. Chancelor, il est vrai, n’était plus là pour diriger la flotte ; Sébastien Cabot, après avoir vu le couronnement de son œuvre, touchait aussi au terme de sa longue carrière. Sa main n’apparaît plus du moins dans les décisions du conseil ; mais nous pouvons sans crainte nous figurer ce grand cosmographe et ce grand pilote devisant tous les deux avec Magellan et Christophe Colomb sous les ombrages des Champs Élysées. Privée de leurs services, la navigation hauturière ne manquera pas de guides. Stephen Burrough a déjà pris la place de Chancelor ; Gérard Mercator prépare à Duisbourg sa mappemonde basée sur la théorie des latitudes croissantes, et voici Anthony Jenkinson qui suppléera amplement sir Hugh Willoughby. Déjà connu par de nombreux voyages sur toutes les côtes de la Méditerranée, Jenkinson venait d’être nommé capitaine-général de la nouvelle escadre. Pour vaisseau amiral on lui avait assigné le Primerose. Il se chargea de ramener au port de Saint-Nicolas Osip Népéi.


IV

Lorsque Walter Scott nous dépeint les moulins à foulon, des Flamands venant, dès le milieu du XIIe siècle, effaroucher par leur bruit monotone les hérons et les grues du Shropshire, il nous fait en réalité assister à l’origine modeste de la grandeur anglaise. La toison des brebis prendra, quatre cents ans plus tard, avec Jenkinson, la route de la Bactriane et de la Perse ; sans les guerres intestines qui ont suspendu la marche des caravanes, elle irait, de ce premier élan, jusque Khambalich. On affirme que Christophe Colomb était le fils d’un cardeur de laine [14] et que Colbert dut grandir à l’ombre de l’enseigne du Long-vestu [15] ; nous n’essaierons pas d’en conclure qu’il existe quelque relation secrète entre le tissage des draps et le développement de l’industrie navale. La seule chose que nous nous permettrons de faire remarquer, c’est que si Londres n’eût pas eu, en 1553, un stock surabondant de kersies [16], la marine britannique se fût peut-être trouvée moins bien préparée à repousser, au mois d’août 1588, les attaques de la flotte de Philippe II. La poursuite acharnée de la clientèle ne date pas d’aujourd’hui chez nos voisins d’outre-Manche. Longtemps avant le règne d’Edouard VI, les manufactures britanniques commencèrent à souffrir de la pléthore. Voilà pourquoi Anthony Jenkinson s’apprêtait à porter, dès qu’il en aurait obtenu l’autorisation du tsar ses échantillons au pays des Turcomans et des Usbeks ; voilà pourquoi il devait les aller déposer un jour au pied même du trône du sophi. Peu de voyageurs ont fait en leur vie autant de chemin ; Ahasvérus et Marco-Polo pourraient à peine se targuer d’en avoir fait davantage. Depuis le 2 octobre 1546 Jenkinson ne connaissait plus le repos. « Je passai d’abord en Flandre, nous dis-il ; je visitai ensuite les Pays-Bas. Des Pays-Bas, je me rendis en Allemagne, puis, traversant les Alpes, je descendis dans la haute Italie ; par le Piémont, je pénétrai en France. Quand j’eus parcouru dans tous les sens ce royaume, je voulus voir l’Espagne : je ne m’arrêtai pas à l’Espagne ; je poussai jusqu’au Portugal. Les mers du Levant me devinrent familières ; j’en connus les principales îles, Rhodes, Malte, la Sicile, Chypre, Candie, sans parler des Cyclades. La Morée, l’Achaïe, les lieux où fut Corinthe m’ont retenu longtemps. J’ai voyagé en Turquie, en Syrie et dans diverses parties de l’Asie-Mineure. J’avais franchi les Alpes ; je franchis également les montagnes du Liban, et j’arrivai ainsi dans la riche vallée de Damas. Non content d’avoir exploré la province de Samarie, la Galilée, la Palestine et toute la Terre-Sainte, je suis allé m’agenouiller à Jérusalem. En quittant la Terre, Sainte j’ai côtoyé l’Afrique ; j’ai pris terre à Tripoli et à Tunis, j’ai fait escale à Colo et à Bône, j’ai débarqué sur les quais d’Alger. » De toutes ces pérégrinations, Jenkinson rapportait la conviction intime que le moment n’était pas encore venu de disputer à Venise la seule voie commerciale que conservât à la reine de l’Adriatique l’amitié du Grand-Turc. Les Vénitiens continueraient donc de transporter sur les côtes de Syrie les draps fabriqués par les habitais de la Grande-Bretagne ; ils rapporteraient en échange les épices de l’Inde et les soies grèges de la Perse. Ce n’étaient pas les états du sultan de Constantinople, c’étaient ceux du tsar qu’il fallait se mettre en mesure de traverser, si l’on voulait arriver, par l’intérieur des terres, au Cathay ou aux bords du golfe Persique.

Pas plus que Chanceler et Stephen Burrough, Jenkinson ne paraît avoir songé à travailler pour la gloire ; il se préoccupe avant tout de frayer de nouveaux chemins aux étoffes de la Grande-Bretagne, de leur trouver de nouveaux acheteurs. Le caractère étroit de sa mission est, à lui seul, le gage de l’exactitude et de la sincérité de ses récits ; Jenkinson ne nous ferait pas grâce d’une étape. Les journées de marche à travers le désert aussi bien que sur l’Océan et sur les fleuves sont supputées avec un soin religieux ; les incidens dramatiques ne viennent qu’en seconde ligne. L’intrépide et calme voyageur se garderait bien d’ailleurs de voir un drame dans charpie péril encouru, dans la moindre épreuve surmontée. Il raconte simplement ce qu’il a simplement et héroïquement souffert. On peut saluer, dans ce mandataire des marchands drapiers de Londres, le précurseur de Mungo-Park et de Livingstone. De tels hommes, quand il le faudra, seront de taille à se mesurer avec les plus vaillants chevaliers de l’Europe.

La reine Marie et le roi Philippe avaient tenu à reconnaître dignement la courtoise munificence d’Ivan IV. Le Primerose emportait pour le tsar deux riches pièces de drap d’or et d’argent, une belle pièce de drap écarlate, une autre de violet cramoisi, une de bleu azur. Fussent-ils demeurés sans communication avec l’Angleterre et les Flandres, les Russes n’en auraient pas moins, grâce aux déserts de la Sibérie, dépassé en magnificence les lys de nos jardins et la pompe de Salomon ; mais on apprécie rarement à sa juste valeur ce qu’on possède, et les étoffes anglaises flattaient plus que les peaux de zibelines et de martres le regard d’un peuple étranger encore à toute industrie, les Anglais, au contraire, attachaient un prix infini aux fourrures du Nord. Il fallut plus d’un demi-siècle pour les en fatiguer. Quel prince, quel magistrat, à ces riches pelleteries, « si graves, si délicates, si bien faites pour rehausser la dignité et pour réconforter la vieillesse, » eût osé, en l’année 1557, préférer « les nouvelles soieries, les peluches et les chiffons dont la vogue insensée devait tendre à tarir la richesse du royaume ? » Les présens échangés entre les deux cours n’étaient que l’exact et frappant symbole du besoin mutuel que les deux pays avaient l’un de l’autre.

Outre les draps violets et les draps écarlates, les souverains d’Angleterre envoyaient aussi à Ivan IV une magnifique cotte de mailles, un casque recouvert de velours cramoisi et de clous dorés ; un lion et une lionne choisis dans la ménagerie royale, comme une digne réponse à l’envoi du gerfaut. quant à Osip Népéi, il partait de Londres avec une chaîne d’or d’une valeur de 100 livres, avec une aiguière et une cuvette d’argent doré, avec une paire de brocs et une paire de flacons également de vermeil. Les marchands qui l’avaient si splendidement hébergé commençaient cependant « à le trouver moins accommodant qu’au début. » — « L’ambassadeur, écrivaient-ils à George Killingworth, à Richard Gray et à Henry Lane, leurs agens en Russie, s’imagine toujours qu’on songe à le tromper. Vous aurez donc soin de faire grande attention à la façon dont vous traiterez avec lui et avec ses pareils. Il faudra que tous vos marchés soient clairs et couchés par écrit, car ces Russes sont un peuple à la fois subtil et méfiant. Enclins à la fraude, ils prêtent volontiers ce défaut aux autres. »

Le 12 mai 1557, Osip Népéi s’arrachait aux délices de l’hospitalité britannique et allait s’embarquer à Gravesend. Le 29 mai, les quatre navires qui composaient la nouvelle flotte de la compagnie se trouvaient au large des bancs de Yarmouth. Les vents de nord-ouest et de nord retardèrent pendant plusieurs jours leur progrès ; enfin le 25 juin, l’escadre reconnut par 66° 40’ de latitude, la côte de Norvège. « Nous gouvernâmes alors au nord-quart-nord-ouest, » écrit Jenkinson aux consuls de la compagnie, André Judde, George Barne, Anthonie Huse, William Garrard et William Chester. « Nous tenions beaucoup, ajoute-t-il, à ne pas trop nous approcher de la terre, car entre les îles de Rost et les îles Lofoden se trouve un tourbillon appelé Maëlstrom, — le courant qui moud ; — à partir du demi-jusant jusqu’au demi-flot, ce tourbillon fait un si terrible bruit qu’il secoue les portes des maisons sur leurs gonds à 10 milles au moins de distance. Si une baleine vient à traverser ce courant, on l’entendra pousser un cri plaintif. Les arbres que la marée entraîne vers le remous en sont rejetés plus tard par le jusant ; ils en sortent avec les branches froissées comme des tiges de chanvre quand on les a broyées. » Voilà donc tout ce que les Anglais, dès leur quatrième voyage aux régions polaires, trouvent à nous raconter touchant le fameux gouffre qu’on nous représentait encore, quand nous étions sur les bancs du collège, engloutissant et revomissant vingt-quatre heures après les vaisseaux.

Vane
Sembianze, e folle chi per voi rimane !

La légende a eu ses beaux jours en Angleterre aussi bien qu’en Espagne. Mais les temps sont changés, les contes d’autrefois doivent s’aller réfugier sur le gaillard d’avant. Ils ne trouvent plus en 1557 accès dans la cabine du capitaine [17].

La côte du Finmark, que longe avec une prudente audace le Primerose, semble former de loin une chaîne de montagnes qui s’abaisse parfois, qui ne s’interrompt jamais. D’un bout de l’année à l’autre, cette chaîne se présente, si nous en croyons Jenkinson, constamment et uniformément couverte d’un épais manteau de neige. La falaise est partout abrupte et escarpée ; la sonde, près du rivage, n’accuse pas moins de 100 et 150 brasses de profondeur. Au sein de ces eaux bleues, près de l’île Senien, des baleines de 60 pieds de long, sans souci des navires qu’elles n’ont point encore appris à craindre, prennent majestueusement leurs ébats. « C’était le moment de leurs amours ; elles mugissaient et poussaient des cris formidables. » L’île Sienen, l’île Kwalö, sont bientôt dépassées. Le 2 juillet, l’escadre double le Cap-Nord. A minuit, Jenkinson observe le soleil à quatre degrés au-dessus de l’horizon. N’aura-t-il pas le droit de s’écrier avec un naïf orgueil, quand il bercera ses vieux jours du souvenir de ses campagnes passées : « J’ai navigué sur la Mer-Glaciale, là où nous avions une clarté constante et la vue du soleil pendant dix semaines consécutives ; j’ai navigué sur les côtes de la Norvège, de la Laponie, de la Samoïédie et dans les contrées les plus étranges. » Le 3 juillet, Jenkinson passe devant le port danois de Varduus ; il s’abstient soigneusement d’y entrer : « On a sujet de craindre, lui ont dit les consuls de la compagnie, qu’à Varduus quelque trahison n’ait été machinée par les rois, princes, ou associations auxquels déplaît le nouveau trafic. » Varduus, — les Anglais l’ignoraient en 1553, ils le savent depuis quatre années en 1557, — est un château bâti sur une île à deux milles environ du continent. Il appartient au roi de Danemark, et c’est la terre la plus orientale que ce souverain possède. Il existe deux autres îles peu éloignées de celle sur laquelle a été établi le château. Les habitans de ces îles ne vivent que de pêche et préparent beaucoup de poisson sec, qu’ils font, comme en Islande, sécher pendant la gelée. Ils n’ont ni pain, ni boisson fermentée, à moins qu’on ne leur en apporte. Le peu de bétail qu’ils conservent, ils ne le nourrissent ni d’herbe, ni de fourrages, ils le nourrissent, comme, ils se nourrissent eux-mêmes, de poisson. De Varduus à l’entrée de la Mer-Blanche, on pouvait suivre, sans crainte, la côte de la Laponie. « C’est encore là, nous apprend Jenkinson, une terre élevée et gardée toute l’année par d’éternels frimas. » Stephen Burrough en visitait précisément les mouillages et les criques, au moment même où Jenkinson en suivait au large les contours.

Parti avec le Searchthrift de Kholmogory le 23 mai 1557, Burrough espérait retrouver une seconde fois la Speranza et la Confidentia dans les parages où les avait conduites, quatre années auparavant, Willoughby, et d’où les avait ramenées le Philippe-et-Marie en 1556. Mais la carrière de la Speranza et de la Confidentia, nous l’avons déjà dit, était terminée : leur belle et fine carène, doublée de feuilles de plomb, ne devait plus, ni l’hiver, ni l’été, fendre l’onde ; il eût fallu en demander les bordages disjoints et les membres épars aux rochers de Dromheim. Le 29 mai, Burrough franchissait la barre de la Dvina et constatait qu’à l’endroit le moins profond il restait encore treize pieds d’eau. L’amplitude de la marée, dans les sizygies, ne dépassait pas trois pieds. L’embouchure de la Dvina se trouvait, par cette exploration, plus sûre que celle des pilotes russes, ouverte désormais à toutes les flottes marchandes de l’Angleterre. La ville d’Arkangel ne tardera pas à s’élever et le monastère de Saint-Nicolas ne sera plus que la résidence des vingt moines qui l’habitent. Stephen Burrougb a longé l’année précédente le côté oriental de la baie ; il en reconnaît cette année la rive occidentale. Les noms qu’il impose aux promontoires, aux îles, seront, pendant deux siècles, adoptés par toutes les marines étrangères ; ils viennent à peine de céder la place aux noms russes, Cross-Island est redevenue l’île Sosnovets [18], le cap Bonne-Fortune est le promontoire Voronof [19], le cap Grâce s’appelle aujourd’hui Danilof [20] ; vous retrouverez le cap Race dans le cap Orlof [21]. Le 11 juin, le Searchthrift, battu du vent du Nord, les hanbans les voiles, les manœuvres raidis par le givre, se voit forcé d’aller chercher sur la côte un abri. Son capitaine pour la première fois prononce un nom russe. Mouillé sous l’île Trek, Burrough nous apprend qu’il a jeté l’ancre dans la baie de Tri-Ostrove [22]. Après trois jours de tempête, le vent revient au sud ; le Searchthrift se prépare à sortir de la baie. En dépit de ses voiles et de ses avirons, la glace le retient, pendant près de vingt-quatre heures, au port. Le 21 juin, Burrough arrive à la pointe de Corpus-Christi. Dans ce cap que le capitaine anglais a placé par 67° 29’ de latitude, nous avons reconnu la pointe Katchkof [23]de nos cartes modernes. Le Searchthrift fait quelques pas de plus. Le voilà parvenu, au cap Gallant « que les Russes, ajoute avec assurance Stephen, appellent Sotinoz [24]. » — « Nous étions, dit-il, entre ce cap et le cap Comfort [25], quand le vent passa au nord-ouest, puis, au nord. Nous fûmes obligés de laisser porter. Nous trouvâmes heureusement un mouillage abrité de tous les vents, par 7 brasses, entre l’île Saint-Jean et la terre [26]. Le vent continuait de souffler, du nord, la neige, par gros flocons, tombait en abondance. Des Lapons au nombre de seize viennent à bord. Quelques-uns parlent le russe ; je leur demande où ils vivent. Ils me répondent qu’une de leurs hordes, composée de cent hommes, sans compter les femmes et les enfans, habite non loin de là, sur les bords de la rivière Jekonga. Ils m’apprennent en même temps qu’ils se sont rapprochés de la côte pour y chercher leur subsistance sur les roches, puis ils ajoutent avec résignation : — « Quand nous ne trouvons rien, nous ne mangeons pas. » J’ai vu de ces pauvres gens, comme une vache qui paît, manger avec avidité des herbes marines ; d’autres avalaient des œufs crus, et avec ces œufs, les petits près d’éclore.

De l’île Saint-Jean le Searchthrift a passé au cap Cherni, puis aux sept îles qui, pour Burrough, sont les îles Saint-George. « Sous la plus méridionale de ces îles on trouve une bonne rade, bonne du moins quand les vents se bornent à souffler du nord-ouest au nord-est. » Après les îles Saint-George viennent les îles Saint-Pierre, — îles Oleni, — puis les îles Saint-Paul, — îles Gavril, — le cap Sower, — cap Teriberskoï, — enfin l’île Kilduin. « On dirait de loin une grande baie semée d’une foule d’îlots. » "Vingt lieues encore, et la pinnace sera bien près d’arriver à Kegor. Elle aura doublé le cap Bonaventure, — le cap Loukoï, — et le cap Chebe-Novoloche, — la pointe Lavitch [27], — « sur laquelle on distingue une tache noire, hutte abandonnée de quelque trappeur ; » elle contournera la pointe Kekourski, a pareille à deux collines rondes, avec une selle au milieu ; » le 27 juin, elle jettera l’ancre par 15 brasses à un demi-mille de terre. « Dans le port même, on peut affourcher deux ou trois petits navires dont le tirant d’eau ne dépasse pas 11 ou 12 pieds. On y est à l’abri de tous les vents. Une chaîne de roches défend le mouillage contre les vents du nord ; le vent d’est-nord-est reste le plus à craindre. » Une barque de Drontheim, trois ou quatre bateaux norvégiens de Bergen, occupaient déjà le mouillage de Kegor quand le Searchthrift, le 30 juin, gagna le fond de la baie. Ce fut de ces équipages étrangers que Stephen Burrough apprit le sort des navires dont il n’avait encore pu trouver aucune trace. « Le fils du bourgmestre de Drontheim » avait vu le Philippe-et-Marie hiverner dans ce port et en repartir pour l’Angleterre au mois de mars. La Confidentia était complètement perdue ; le fils du bourgmestre avait acheté ses voiles. La Speranza, au dire des marins du yacht, avait sombré au large. Après ces informations si précises, le Searchthrift pouvait, sans se livrer à de nouvelles recherches, reprendre le chemin de la Dvina. Sa croisière avait été infructueuse ; devait-elle cependant s’appeler une croisière inutile ? Les campagnes de Stephen Burrough ont toutes eu leur utilité. Bien des années se passeront avant qu’aucun hydrographe ose rien ajouter aux renseignemens que le capitaine du Searchthrift rapporte à Kholmogory. Un seul havre lui a échappé ; ce havre deviendra le rendez-vous des navires hollandais que le privilège de la compagnie moscovite éloignera pour longtemps encore de la Mer-Blanche. Débouchant par 68° 52’ de latitude nord et 50° 43’ de longitude orientale, entre l’île Kilduin et la péninsule de Kegor, la rivière de Kola donne son nom au port où le Searchthrift a négligé de mouiller. On compte en 1557, à Kola, une cinquantaine d’habitans. Kegor, au contraire, n’a pas de population fixe. Stephen Burrough y a rencontré, outre des Lapons nomades, des Russes et des Kerils. « Les Russes et les Kerils, dit-il, voulaient me vendre du poisson ; les Lapons m’en offraient aussi. Je leur fis répondre que je n’avais ni marchandises ni argent à leur donner en échange. Quelques-uns de ces Lapons, pour arriver sur leur terrain de pêche, avaient voyagé pendant huit semaines avec leurs rennes, et ces rennes ont plus de vitesse que des chevaux. Pendant que je m’entretenais avec eux, le député de l’empereur de Russie, venu à Kegor pour y recueillir le tribut, me fit inviter à me rendre à sa tente. Après des salutations très courtoises, il me demanda pourquoi nos bâtimens ne fréquentaient pas ces parages. Je lui répondis qu’avant l’époque présente nous ne connaissions pas le port de Kegor. Nous ignorions qu’il y eût de ce côté un marché ouvert. Il me dit alors : « Si vous voulez conduire ici vos navires, il y viendra certainement des pêcheurs en grand nombre. Vous devriez, sans plus attendre, commencer. » Je répliquai : « L’année prochaine, s’il plaît à Dieu, vous verrez venir à Kegor un navire anglais. »

Que pourront apporter les Anglais à ces pauvres Lapons pour le troquer contre leur poisson sec, le meilleur stockfish de toute la Russie ? L’argent, les perles, les draps, bleu, rouge ou vert, la farine, le vin, l’étain, la bière, pourvu qu’elle soit forte, seront reçus avec une égale faveur. Ces sauvages ne sont pas cependant gens à qui l’on puisse absolument se fier ; ils sont, dans leur naïveté apparente, prétend Stephen Burrough, « tout aussi voleurs que les Russes. » Les voilà cependant qui, après avoir payé le tribut à l’empereur de Russie, le paient également, sous les yeux des Anglais, au roi de Suède et au roi de Danemark. Stephen Burrough interroge à ce sujet Vasili Feodorovitch, le député d’Ivan IV. « N’est-il pas à craindre que le commerce de la compagnie n’ait à compter avec tous ces collecteurs de taxes ? » — <t Non, non ! répond avec orgueil et avec assurance l’officier moscovite ; ni Danois, ni Suédois n’ont rien à voir à ce qui se passe ici. Les Lapons, simples et craintifs, aiment mieux payer le tribut à tous les souverains qui l’envoient réclamer, que s’exposer au mauvais vouloir d’un d’entre eux ; mais ce pays appartient à mon maître, vous pouvez en toute confiance y venir. Si quelque Lapon idolâtre veut se soumettre à la foi chrétienne, c’est toujours le rit russe qu’il embrasse. Les conflits, quand on n’a pu les dénouer à l’amiable, sont tranchés par les délégués de l’empereur ou portés à Moscou. Enfin, dernière et irrécusable, preuve de la souveraineté du tsar, le monastère de Pechinchov, situé entre Kegor et les confins du Finmark, à la partie méridionale de la grande baie de Dommes-Haff, a un prieur désigné par le métropolitain de Moscou. » On se fut peut-être livré, à cette extrémité du monde, suivant l’expression si souvent reprochée à Voltaire, de sanglans combats « pour quelques arpens de neige. » Par bonheur, le monastère de Pechinchov avait, dès le XVe siècle, tranché la question. La frontière des deux états voisins est restée ce que la préférence des moines orthodoxes l’avait faite.

« Le vent était court pour gagner Colmogro, nous dit en terminant le capitaine du Searchthrift. Je m’arrêtai à l’est de la pointe Kegor et je fis faire deux fournées de pain dans les fours que les Kerils avaient construits là pour leur usage. » Les fours des Kerils sont, comme leurs huttes et leurs poêles ; les produits tout spontanés d’un art qui n’a trouvé ses inspirations que dans « la lutte pour la vie. » Les architectes de Memphis ne les auraient probablement pas inventés.

Stephen Burrough devança de quelques jours à peine l’escadre de Jenkinson dans la baie de Saint-Nicolas. Le Primerose doublait le 7 juillet le cap Sviatoï. « Sur ce cap, écrit Jenkinson, se trouve une grande pierre à laquelle toutes les barques qui passent ont coutume de faire des offrandes de beurre, de farine et d’autres provisions. Les marins russes craindraient, s’ils négligeaient de se rendre ainsi les dieux de la mer propices, de s’exposer à périr, comme cela s’est vu trop souvent, car près de Sviatoï-Noss, le temps est généralement sombre et brumeux. » Les vaisseaux de Jenkinson n’avaient pas cessé jusque-là de naviguer de conserve. Au moment de donner dans la Mer-Blanche, ils se perdirent de vue et demeurèrent deux jours sans pouvoir se rejoindre au milieu du brouillard. Enfin, le 12 juillet, ils mouillèrent tous ensemble sur la rade de Saint-Nicolas. Les pilotes estimaient que, depuis le départ de Londres, on devait avoir fait environ 750 lieues [28].

La traversée d’Angleterre en Russie n’avait plus désormais de mystères. Stephen Burrough venait de relier par ses observations les côtes d’OEgeland et de Halgeland à la terre des Scricfîni. Les flottes de la compagnie moscovite pouvaient donc appuyer sur des bases certaines leurs opérations commerciales, calculer à l’aide de données précises la durée probable de leurs traversées, arrêter à l’avance l’époque où elles devraient quitter chaque année la Tamise, celle où il conviendrait d’effectuer le retour. Il ne restait plus pour entraver le nouveau trafic que les hasards habituels de la mer. Ces hasards étaient grands sans doute. Les mers australes faisaient-elles aux carraques portugaises et aux galions espagnols un chemin beaucoup plus facile ? Ne nous laissons pas emporter trop loin par l’enthousiasme que nous ont inspiré tant de courageux efforts. Dans l’admiration la mieux motivée, il convient de garder encore une juste mesure. De l’aveu même des Anglais, Christophe Colomb demeure hors de pair. Son œuvre, ils l’ont appelée avec tous les contemporains « chose divine, plutôt que chose humaine. » L’audacieux et patient labeur doit céder la palme au génie ; le génie ne sera jamais que la resplendissante inspiration qui vient d’en haut. L’illustre et savant Hakluyt[29] s’est respectueusement incliné devant la gloire de celui qui avait donné un monde à l’Espagne, une secousse que nous voyons durer encore à l’univers. Il n’a demandé à la postérité que de consentir à mettre sur le même rang, « la découverte du vaste et dangereux océan qui s’étend au-delà du Cap-Nord et la découverte du Cap de Bonne Espérance. » — L’éminent compilateur des navigations britanniques eût voulu qu’on reconnût un égal mérite « aux marins qui étaient arrivés, par la baie de Saint-Nicolas et par la Dvina, au cœur du vaste empire de Russie et aux navigateurs qui, d’étape en étape, parvinrent, à la-fin du XVe siècle, jusqu’aux Indes. Sans la priorité, qui en pareille matière a bien sa valeur, nous serions tentés de donner au chroniqueur anglais toute satisfaction sur ce point. L’entreprise de 1497 et celle de 1553 sont deux entreprises du même ordre, et, si l’on en considère les conséquences immédiates ou lointaines, deux entreprises à la rigueur qui se valent.


E. JURIEN DE LA GRAVIERE.

  1. Voyez la Revue du 15 juin et du 1er Juillet.
  2. Le nom de Poustoser est dérivé de deux mots russes : pousto, désert, et osero, lac.
  3. C’est en observant et notant fréquemment l’azimuth du soleil que les navigateurs du XVIe et du XVIIe siècle suppléaient la plupart du temps à l’absence d’horloges. Le 16 mai 1556, — vieux style, — quand Stephen Burrough relevait le soleil à l’est, — relèvement corrigé de la variation, — il était 6h 52m du matin (temps vrai), — midi quand Stephon le relevait au sud.
  4. C’est-à-dire à 41’ 10m du ; matin (temps vrai).,
  5. L’ile Morjovets ou Morshovez est située dans la Mer-Blanche, à l’entrée du golfe de Mezen, par 66° 45’ de latitude nord et 40° 10’ de longitude est.
  6. Autrement dit à cinq heures du matin.
  7. Par 67° 10’ de latitude. Le Journal de Stephen Burrough dit 66° 50’ ; mais les latitudes du Searchthrift sont souvent en erreur de quinze ou vingt minutes. Cette approximation est déjà fort remarquable quand on se représente les instrumens dont on faisait alors usage.
  8. Ce serait Nambalniza, si la latitude observée par Burrough, — 68° 20’, — est exacte ; mais, sans manquer de respect aux meilleurs observateurs de cette époque, il ne faut pas trop tenir compte avec eux des tiers de degré.
  9. A 8 heures 45’ du soir.
  10. Légende de la mappemonde de Sébastien Cabot, Tabula prima, n° 10.
  11. « Et pour ce, dit avec raison Marco-Polo, mettons les choses vues pour vues, et les entendues pour entendues. » <
  12. Cette baie, d’après la carte américaine de 1872, serait située un peu au nord du cap Grebeni, par 69° 56 de latitude nord, 56° 34’ de longitude est.
  13. Petslego-Castle. Ce château, aujourd’hui en ruines, est situé à 3 milles à l’ouest du cap Kinnaird, par 57° 42’ de latitude nord, 4° 26’ de longitude ouest.
  14. L’histoire de Christophe Colomb, attribuée à son fils Fernand. Examen critique, par M. Henri Harrisse, Paris 1875. « Dans un acte notarié, enregistré à Savone, dit M. Harisse, Christophe Colomb, à la date du 20 mars 1472, est qualifié de cardeur de laine génois, résidant à Savone ; où effectivement son père, Dominique, avait transféré son métier et ses foulons antérieurement à l’année 1469. »
  15. Rue de Cérès à Reims. Disons cependant qu’il paraîtrait résulter d’une note communiquée en 1839 par la famille de Colbert à M. Eugène Sue, « qu’antérieurement au crédit de Colbert, sa famille était non-seulement réputée noble, mais même qu’elle jouissait de la notoriété d’une noblesse ancienne. » (Histoire de la vie et de l’administration de Colbert, par M. Pierre Clément.)
  16. Kersey (coarse wollen stuff), sorte d’étoffe de laine grossière, cariset, creseau.
  17. Le Maëlstrom est situé entre l’Ile Mosken et la pointe sud de l’île Lofoden, par 67° 48’ de latitude nord, 10° 30’ de longitude est. Voici comment s’exprime au sujet de ce tourbillon le Pilote norvégien publié par la direction hydrographique de Norvège : « Le tournant d’eau, jadis si redouté, qui se trouve entre le cap de Lofoden et Mosken, n’a pas, à beaucoup près, l’importance qu’on lui a donnée. Sa plus grande vitesse peut être évaluée à environ six nœuds. Souvent, en hiver, les tempêtes de l’ouest règnent au large et font entrer dans les fiords une mer très grosse, tandis qu’un temps clair et sec maintient dans l’intérieur une jolie brise de terre. Dans de pareilles circonstances, il serait dangereux de s’approcher du Maëlstrom, car le courant principal et deux autres courans sous-marins, agissant conjointement, transforment ce remous en un brisant continu. On voit donc qu’en hiver on ne doit pas conseiller d’entrer ou de sortir par le Maëlstrom, mais, avec un vent fait et après plusieurs jours de beau temps, il n’y a rien qui, en été, empêche d’y passer. »
  18. Ile Sosnovets : latitude 65° 30’ nord, — d’après Burrough, 66° 24’, — longitude, 38° 22, est.
  19. Cap Voronof : latitude 66° 31’ nord, longitude, 39° 59’ est.
  20. Ile Danilof : latitude. 66° 44’ nord, longitude 38° 47’ est.
  21. Cap Orlof : latitude 67° 13’nord, — d’après Burrough 67, 0’, — longitude 39° 0’ est.
  22. L’Ile Trek ou Veshnyak est située par latitude 67° 6’ nord, longitude 39° 6’ est. La pointe Triostrova forme avec l’Ile Trek le mouillage de Veshniak.
  23. Pointe Katchkof : latitude 67° 26’ nord, longitude 38° 48’ est.
  24. Sviatoï-Noss (la pointe sainte) : latitude 68° 10’ nord, longitude 37° 27’ est.
  25. Le cap Cherni : latitude 68° 21’ nord, longitude 36° 23’ est.
  26. Les îles Jukanskie : latitude 68° 4’ nord, — d’après Burrough 68° 1’ nord, — longitude 37° 13’ est.
  27. Pointe Lavitch, latitude 69° 46’ nord, longitude 30° 45’ est.
  28. La distance réelle de Londres à Arkangel est de 705 lieues.
  29. Richard Hakluyt, né en 1553 à Eyton, dans le comté d’Hereford, a rendu à la géographie maritime les plus signalés services. En 1589, il avait publié en un volume in-folio tout ce qui avait rapport aux navigations des Anglais. En 1598, 1599 et 1600 il publia trois nouveaux volumes, admirable recueil de pièces officielles, inappréciable collection sans laquelle le souvenir de tant de grandes choses accomplies n’existerait peut-être plus. Jacques Ier le récompensa en lui donnant durant sa vie une prébende et un rectorat, après sa mort, qui eut lieu le 23 octobre 1616, une tombe dans l’église de Westminster.