Les Mille et Une Nuits/Histoire de Marzavan

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Anonyme
Traduction de Antoine Galland


HISTOIRE

DE

MARZAVAN, AVEC LA SUITE DE CELLE
DE CAMARALZAMAN.




La nourrice de la princesse de la Chine avoit un fils nommé Marzavan, frère de lait de la princesse , qu’elle avoit nourri et élevé avec elle. Leur amitié avoit été si grande pendant leur enfance, tout le temps qu’ils avaient été ensemble, qu’ils se traitoient de frère et de sœur, même après que leur âge un peu avancé eut obligé de les séparer.

Entre plusieurs sciences dont Marzavan avoit cultivé son esprit dès sa plus grande jeunesse, son inclination l’avoit porté particulièrement à l’étude de l’astrologie judiciaire, de la géomance[1], et d’autres sciences secrètes, et il s’y étoit rendu très-habile.

Non content de ce qu’il avoit appris de ses maîtres, il s’étoit mis en voyage dès qu’il se fut senti assez de forces pour en supporter la fatigue. Il n’y avoit pas d’homme célèbre en aucune science et en aucun art, qu’il n’eut été chercher dans les villes les plus éloignées, et qu’il n’eut fréquenté assez de temps pour en tirer toutes les connoissances qui étoient de son goût.

Après une absence de plusieurs années, Marzavan revint enfin à la capitale de la Chine ; et les têtes coupées et rangées qu’il aperçut au-dessus de la porte par où il entra, le surprirent extrêmement. Dès qu’il fut rentré chez lui, il demanda pourquoi elles y étoient ; et sur toutes choses, il s’informa des nouvelles de la princesse, sa sœur de lait, qu’il n’avoit pas oubliée. Comme on ne put le satisfaire sur la première demande, sans y comprendre la seconde, il apprit en gros ce qu’il souhaitoit avec bien de la douleur, en attendant que sa mère, nourrice de la princesse, lui en apprit davantage…

Scheherazade mit fin à son discours en cet endroit pour celle nuit. Elle le reprit la suivante, en ces termes, qu’elle adressa au sultan des Indes :




CCXIXe NUIT.




Sire, dit-elle, quoique la nourrice, mère de Marzavan, fût très-occupée auprès de la princesse de la Chine, elle n’eut pas néanmoins plutôt appris que ce cher fils étoit de retour, qu’elle trouva le temps de sortir, de l’embrasser, et de s’entretenir quelques momens avec lui. Après qu’elle lui eut raconté, les larmes aux yeux, l’état pitoyable où étoit la princesse, et le sujet pourquoi le roi de la Chine lui faisoit ce traitement, Marzavan lui demanda si elle ne pouvoit pas lui procurer le moyen de la voir en secret, sans que le roi en eût connoissance. Après que la nourrice y eut pensé quelques momens : « Mon fils, lui dit-elle, je ne puis vous rien dire là-dessus présentement ; mais attendez-moi demain à la même heure, je vous en donnerai la réponse. »

Comme, après la nourrice, personne ne pouvoit s’approcher de la princesse que par la permission de l’eunuque qui commandoit à la garde de la porte, la nourrice, qui savoit qu’il étoit dans le service depuis peu, et qu’il ignoroit ce qui s’étoit passé auparavant à la cour du roi de la Chine, s’adressa à lui. « Vous savez, lui dit-elle, que j’ai élevé et nourri la princesse ; vous ne savez peut-être pas de même que je l’ai nourrie avec une fille de même âge que j’avois alors, et que j’ai mariée il n’y a pas long-temps. La princesse, qui lui fait l’honneur de l’aimer toujours, voudroit bien la voir ; mais elle souhaite que cela se fasse sans que personne la voie ni entrer ni sortir. »

La nourrice vouloit parler davantage ; mais l’eunuque l’arrêta. « Cela suffit, lui dit-il ; je ferai toujours avec plaisir tout ce qui sera en mon pouvoir pour obliger la princesse : faites venir, ou allez prendre votre fille vous-même quand il sera nuit, et amenez-la après que le roi se sera retiré ; la porte lui sera ouverte. »

Dès qu’il fut nuit, la nourrice alla trouver son fils Marzavan. Elle le déguisa elle-même en femme, d’une manière que personne n’eût pu s’apercevoir que c’étoit un homme, et l’amena avec elle. L’eunuque, qui ne douta pas que ce ne fût sa fille, leur ouvrit la porte, et les laissa entrer ensemble.

Avant de présenter Marzavan, la nourrice s’approcha de la princesse. « Madame, lui dit-elle, ce n’est pas une femme que vous voyez : c’est mon fils Marzavan, nouvellement arrivé de ses voyages, que j’ai trouvé moyen de faire entrer sous cet habillement. J’espère que vous voudrez bien qu’il ait l’honneur de vous rendre ses respects. »

Au nom de Marzavan, la princesse témoigna une grande joie. « Approchez-vous, mon frère, dit-elle aussitôt à Marzavan, et ôtez ce voile : il n’est pas défendu à un frère et à une sœur de se voir à visage découvert. »

Marzavan la salua avec un grand respect ; et sans lui donner le temps de parler : « Je suis ravie, continua la princesse, de vous revoir en parfaite santé, après une absence de tant d’années, sans avoir mandé un seul mot de vos nouvelles, même à votre bonne mère. »

« Princesse, reprit Marzavan, je vous suis infiniment obligé de votre bonté. Je m’attendois à en apprendre à mon arrivée de meilleures des vôtres, que celles dont j’ai été informé, et dont je suis témoin avec toute l’affliction imaginable. J’ai bien de la joie cependant d être arrivé assez tôt pour vous apporter, après tant d’autres qui n’y ont pas réussi, la guérison dont vous avez besoin. Quand je ne tirerois d’autre fruit de mes études et de mes voyages que celui-là, je ne laisserois pas de m’estimer bien récompensé. »

En achevant ces paroles, Marzavan tira un livre et d’autres choses dont il s’étoit muni, et qu’il avoit cru nécessaires, selon le rapport que sa mère lui avoit fait de la maladie de la princesse. La princesse, qui vit cet attirail : « Quoi, mon frère, s’écria-t-elle, vous êtes donc aussi de ceux qui s’imaginent que je suis folle ? Désabusez-vous, et écoutez-moi. »

La princesse raconta à Marzavan toute son histoire, sans oublier une des moindres circonstances, jusqu’à la bague échangée contre la sienne qu’elle lui montra. « Je ne vous ai rien déguisé, ajouta-t-elle, dans tout ce que vous venez d’entendre. Il est vrai qu’il y a quelque chose que je ne comprends pas, qui donne lieu de croire que je ne suis pas dans mon bon sens ; mais on ne fait pas attention au reste, qui est comme ]e le dis. »

Quand la princesse eut cessé de parler, Marzavan, rempli d’admiration et d’étonnement, demeura quelque temps les yeux baissés sans dire mot. Il leva enfin la tête, et en prenant la parole : « Princesse, dit-il, si ce que vous venez de me raconter est véritable, comme j’en suis persuadé, je ne désespère pas de vous procurer la satisfaction que vous desirez. Je vous supplie seulement de vous armer de patience encore pour quelque temps, jusqu’à ce que j’aie parcouru des royaumes dont je n’ai pas encore approché ; et lorsque vous aurez appris mon retour, assurez-vous que celui pour qui vous soupirez avec tant de passion, ne sera pas loin de vous. » Après ces paroles, Marzavan prit congé de la princesse, et partit dès le lendemain.

Marzavan voyagea de ville en ville, de province en province, et d’isle en isle ; et dans chaque lieu où il arrivoit, il n’entendoit parler que de la princesse Badoure (c’est ainsi que se nommoit la princesse de la Chine) et de son histoire.

Au bout de quatre mois, notre voyageur arriva à Torf, ville maritime, grande et très-peuplée, où il n’entendit plus parler de la princesse Badoure, mais du prince Camaralzaman que l’on disoit être malade, et dont l’on racontoit l’histoire, à-peu-près semblable à celle de la princesse Badoure. Marzavan en ent une joie qu’on ne peut exprimer ; il s’informa en quel endroit du monde étoit ce prince, et on le lui enseigna. Il y avoit deux chemins, l’un par terre et par mer, et l’autre seulement par mer, qui étoit le plus court.

Marzavan choisit le dernier chemin, et il s’embarqua sur un vaisseau marchand, qui eut une heureuse navigation jusqu’à la vue de la capitale du royaume de Schahzaman. Mais avant d’entrer au port, le vaisseau passa malheureusement sur un rocher par la mal-habilelé du pilote. Il périt, et coula à fond à la vue et peu loin du château où étoit le prince Camaralzaman, et où le roi son père, Schahzaman, se trouvoit alors avec son grand visir.

Marzavan savoit parfaitement bien nager ; il n’hésita pas à se jeter à la mer, et il alla aborder au pied du château du roi Schahzaman, où il fut reçu et secouru par ordre du grand visir, selon l’intention du roi. On lui donna un habit à changer, on le traita bien ; et lorsqu’il fut remis, on le conduisit au grand visir, qui avoit demandé qu’on le lui amenât.

Comme Marzavan étoit un jeune homme très-bien fait et de bon air, ce ministre lui fit beaucoup d’accueil en le recevant, et il conçut une très-grande estime de sa personne par ses réponses justes et pleines d’esprit à toutes les demandes qu’il lui fit ; il s’aperçut même insensiblement qu’il avoit mille belles connoissances. Cela l’obligea de lui dire : « À vous entendre, je vois que vous n’êtes pas un homme ordinaire. Plût à Dieu que dans vos voyages, vous eussiez appris quelque secret propre à guérir un malade qui cause une grande affliction dans cette cour depuis long-temps ! »

Marzavan répondit que s’il savoit la maladie dont cette personne étoit attaquée, peut-être y trouveroit-il un remède.

Le grand visir raconta alors à Marzavan l’état où étoit le prince Camaralzaman, en prenant la chose dès son origine. Il ne lui cacha rien de sa naissance si fort souhaitée, de son éducation, du désir du roi Schahzaman de l’engager dans le mariage de bonne heure, de la résistance du prince et de son aversion extraordinaire pour cet engagement, de sa désobéissance en plein conseil, de son emprisonnement, de ses prétendues extravagances dans la prison, qui s’étoient changées en une passion violente pour une dame inconnue, qui n’avoit d’autre fondement qu’une bague que le prince prétendoit être la bague de cette dame, laquelle n’étoit peut-être pas au monde.

À ce discours du grand-visir, Marzavan se réjouit infiniment de ce que dans le malheur de son naufrage il étoit arrivé si heureusement où étoit celui qu’il cherchoit. Il connut, à n’en pas douter, que le prince Camaralzaman étoit celui pour qui la princesse de la Chine brûloit d’amour, et que cette princesse étoit l’objet des vœux si ardens du prince. Il ne s’en expliqua pas au grand visir ; il lui dit seulement que s’il voyoit le prince, il jugeroit mieux du secours qu’il pourroit lui donner. « Suivez-moi, lui dit le grand visir, vous trouverez le roi près de lui, qui m’a déjà marqué qu’il vouloit vous voir. »

La première chose dont Marzavan fut frappé en entrant dans la chambre du prince, fut de le voir dans son lit, languissant et les yeux fermés. Quoiqu’il fût en cet état, sans avoir égard au roi Schahzaman, père du prince, qui étoit assis près de lui, ni au prince que cette liberté pouvoit incommoder, il ne laissa pas de s’écrier : « Ciel, rien au monde n’est plus semblable ! » Il vouloit dire qu’il le trouvoit ressemblant à la princesse de la Chine ; et il étoit vrai qu’ils avoient beaucoup de ressemblance dans les traits.

Ces paroles de Marzavan donnèrent de la curiosité au prince Camaralzaman, qui ouvrit les yeux et le regarda. Marzavan, qui avoit infiniment d’esprit, profita de ce moment, et lui fit son compliment en vers sur-le-champ, quoique d’une manière enveloppée, où le roi et le grand visir ne comprirent rien. Il lui dépeignit si bien ce qui lui étoit arrivé avec la princesse de la Chine, qu’il ne lui laissa pas lieu de douter qu’il ne la connût, et qu’il ne pût lui en apprendre des nouvelles. Il en eut d’abord une joie dont il laissa paroître des marques dans ses jeux et sur son visage…

La sultane Scheherazade n’eut pas le temps d’en dire davantage cette nuit. Le sultan lui donna celui de le reprendre la nuit suivante, et de lui parler en ces termes :




CCXXe NUIT.




Sire, quand Marzavan eut achevé son compliment en vers, qui surprit le prince Camaralzaman si agréablement, le prince prit la liberté de faire signe de la main au roi son père de vouloir bien s’ôter de sa place, et de permettre que Marzavan s’y mît.

Le roi, ravi de voir dans le prince son fils un changement qui lui donnoit bonne espérance, se leva, prit Marzavan par la main, et l’obligea de s’asseoir à la même place qu’il venoit de quitter. Il lui demanda qui il étoit, et d’où il venoit ; et après que Marzavan lui eut répondu qu’il étoit sujet du roi de la Chine, et qu’il venoit de ses états : « Dieu veuille, dit-il, que vous tiriez mon fils de sa mélancolie ; je vous en aurai une obligation infinie, et les marques de ma reconnoissance seront si éclatantes, que toute la terre reconnoîtra que jamais service n’aura été mieux récompensé. » En achevant ces paroles, il laissa le prince son fils dans la liberté de s’entretenir avec Marzavan, pendant qu’il se réjouissoit d’une rencontre si heureuse, avec son grand visir.

Marzavan s’approcha de l’oreille du prince Camaralzaman ; et en lui parlant bas : « Prince, dit-il, il est temps désormais que vous cessiez de vous affliger si impitoyablement. La dame pour qui vous souffrez m’est connue : c’est la princesse Badoure, fille du roi de la Chine qui se nomme Gaïour. Je puis vous en assurer sur ce qu’elle m’a appris elle-même de son aventure, et sur ce que j’ai déjà appris de la vôtre. La princesse ne souffre pas moins pour l’amour de vous, que vous souffrez pour l’amour d’elle. » Il lui fit ensuite le récit de tout ce qu’il savoit de l’histoire de la princesse, depuis la nuit fatale qu’ils s’étoient entrevus d’une manière si peu croyable ; il n’oublia pas le traitement que le roi de la Chine faisoit à ceux qui entreprenoient en vain de guérir la princesse Badoure de sa folie prétendue. « Vous êtes le seul, ajouta-t-il, qui puissiez la guérir parfaitement, et vous présenter pour cela sans crainte. Mais avant d’entreprendre un si grand voyage, il faut que vous vous portiez bien : alors nous prendrons les mesures nécessaires. Songez donc incessamment au rétablissement de votre santé. »

Le discours de Marzavan fit un puissant effet ; le prince Camaralzaman en fut tellement soulagé par l’espérance qu’il venoit de concevoir, qu’il se sentit assez de force pour se lever, et qu’il pria le roi son père de lui permettre de s’habiller, d’un air qui lui donna une joie incroyable.

Le roi ne fit qu’embrasser Marzavan pour le remercier, sans s’informer du moyen dont il s’étoit servi pour faire un effet si surprenant, et il sortit aussitôt de la chambre du prince avec le grand visir pour publier cette agréable nouvelle. II ordonna des réjouissances de plusieurs jours ; il fît des largesses à ses officiers et au peuple, des aumônes aux pauvres, et fit élargir tous les prisonniers. Tout retentit enfin de joie et d’alégresse dans la capitale, et bientôt dans tous les états du roi Schahzaman.

Le prince Camaralzaman, extrêmement affoibli par des veilles continuelles, et par une longue abstinence presque de toute sorte d’alimens, eut bientôt recouvré sa première santé. Quand il sentit qu’elle étoit assez bien rétablie pour supporter la fatigue d’un voyage, il prit Marzavan en particulier : « Cher Marzavan, lui dit-il, il est temps d’exécuter la promesse que vous m’avez faite. Dans l’impatience où je suis de voir la charmante princesse et de mettre fin aux tourmens étranges qu’elle souffre pour l’amour de moi, je sens bien que je retomberois dans le même état où vous m’avez vu, si nous ne partions incessamment. Une chose m’afflige, et m’en fait craindre le retardement. C’est la tendresse importune du roi mon père, qui ne pourra jamais se résoudre à m’accorder la permission de m’éloigner de lui. Ce sera une désolation pour moi, si vous ne trouvez le moyen d’y remédier. Vous voyez vous-même qu’il ne me perd presque pas de vue. » Le prince ne put retenir ses larmes en achevant ces paroles.

« Prince, reprit Marzavan, j’ai déjà prévu le grand obstacle dont vous me parlez : c’est à moi de faire en sorte qu’il ne nous arrête pas. Le premier dessein de mon voyage a été de procurer à la princesse de la Chine la délivrance de ses maux, et cela par toutes les raisons de l’amitié mutuelle dont nous nous aimons presque dès notre naissance, du zèle et de l’affection que je lui dois d’ailleurs. Je manquerois à mon devoir si je n’en profitois pas pour sa consolation et en même temps pour la vôtre, et si je n’y employois toute l’adresse dont je suis capable. Voici donc ce que j’ai imaginé pour lever la difficulté d’obtenir la permission du roi votre père, telle que nous la souhaitons vous et moi. Vous n’êtes pas encore sorti depuis mon arrivée ; témoignez-lui que vous desirez de prendre l’air ; et demandez-lui la permission de faire une partie de chasse de deux ou trois jours avec moi : il n’y a pas d’apparence qu’il vous la refuse. Quand il vous l’aura accordée, vous donnerez ordre qu’on nous tienne à chacun deux bons chevaux prêts, l’un pour monter, et l’autre de relais ; et laissez-moi faire le reste. »

Le lendemain le prince Camaralzaman prit son temps : il témoigna au roi son père l’envie qu’il avoit de prendre un peu l’air, et le pria de trouver bon qu’il allât à la chasse un jour ou deux avec Marzavan. « Je le veux bien, lui dit le roi, à la charge néanmoins que vous ne coucherez pas dehors plus d’une nuit. Trop d’exercice dans les commencemens pourroit vous nuire, et une absence plus longue me feroit de la peine. » Le roi commanda qu’on lui choisît les meilleurs chevaux, et il prit soin lui-même que rien ne lui manquât. Lorsque tout fut prêt, il l’embrassa ; et après avoir recommandé à Marzavan de bien prendre soin de lui, il le laissa partir.

Le prince Camaralzaman et Marzavan gagnèrent la campagne ; et pour amuser les deux palefreniers qui conduisoient les chevaux de relais, ils firent semblant de chasser, et ils s’éloignèrent de la ville autant qu’il leur fut possible. À l’entrée de la nuit ils s’arrêtèrent dans un logement de caravanes, où ils soupèrent, et dormirent environ jusqu’à minuit. Marzavan, qui s’éveilla le premier, éveilla aussi le prince Camaralzaman, sans éveiller les palefreniers. Il pria le prince de lui donner son habit, et d’en prendre un autre qu’un des palefreniers avoit apporté. Ils montèrent chacun le cheval de relais qu’on leur avoit amené ; et après que Marzavan eut pris le cheval d’un des palefreniers par la bride, ils se mirent en chemin, en marchant au grand pas de leurs chevaux.

À la pointe du jour les deux cavaliers se trouvèrent dans une forêt, en un endroit où le chemin se partageoit en quatre. En cet endroit-là Marzavan pria le prince de l’attendre un moment, et entra dans la forêt. Il y égorgea le cheval du palefrenier, déchira l’habit que le prince avoit quitté, le teignit dans le sang ; et lorsqu’il eut rejoint le prince, il le jeta au milieu du chemin à l’endroit où il se partageoit.

Le prince Camaralzaman demanda à Marzavan quel étoit son dessein, « Prince, répondit Marzavan, dès que le roi votre père verra ce soir que vous ne serez pas de retour, ou qu’il aura appris des palefreniers que nous sevons partis sans eux pendant qu’ils dormoient, il ne manquera pas de mettre des gens en campagne pour courir après nous. Ceux qui viendront de ce côté, et qui rencontreront cet habit ensanglanté, ne douteront pas que quelque bête ne vous ait dévoré, et que je ne me sois échappé de crainte de sa colère. Le roi qui ne vous croira plus au monde, selon leur rapport, cessera d’abord de vous faire chercher, et nous donnera lieu de continuer notre voyage sans craindre d’être poursuivis. La précaution est véritablement violente, de donner ainsi tout-à-coup l’alarme assommante de la mort d’un fils à un père qui l’aime si passionnément ; mais la joie du roi votre père en sera plus grande, quand il apprendra que vous serez en vie et content. » « Brave Marzavan, reprit le prince Camaralzaman, je ne puis qu’approuver un stratagème si ingénieux, et je vous en ai une nouvelle obligation. »

Le prince et Marzavan munis de bonnes pierreries pour leur dépense, continuèrent leur voyage par terre et par mer, et ils ne trouvèrent d’autre obstacle que la longueur du temps qu’il fallut y mettre de nécessité. Ils arrivèrent enfin à la capitale de la Chine, où Marzavan, au lieu de mener le prince chez lui, fit mettre pied à terre dans un logement public des étrangers. Ils y demeurèrent trois jours à se délasser de la fatigue du voyage ; et dans cet intervalle, Marzavan fit faire un habit d’astrologue pour déguiser le prince. Les trois jours passés, ils allèrent au bain ensemble, où Marzavan fit prendre l’habillement d’astrologue au prince, et à la sortie du bain il le conduisit jusqu’à la vue du palais du roi de la Chine, où il le quitta pour aller faire avertir la mère nourrice de la princesse Badoure de son arrivée, afin qu’elle en donnât avis à la princesse…

La sultane Scheherazade en étoit à ces derniers mots, lorsqu’elle s’aperçut que le jour avoit déjà commencé de paroître. Elle cessa aussitôt de parler ; et en poursuivant, la nuit suivante, elle dit au sultan des Indes :




CCXXIe NUIT.




Sire, le prince Camaralzaman instruit par Marzavan de ce qu’il devoit faire, et muni de tout ce qui convenoit à un astrologue avec son habillement, s’avança jusqu’à la porte du palais du roi de la Chine ; et en s’arrêtant il cria à haute voix en présence de la garde et des portiers : « Je suis astrologue, et je viens donner la guérison à la respectable princesse Badoure, fille du haut et puissant monarque Gaïour, roi de la Chine, aux conditions proposées par sa Majesté de l’épouser si je réussis, ou de perdre la vie si je ne réussis pas. »

Outre les gardes et les portiers du roi, la nouveauté fit assembler en un instant une infinité de peuple autour du prince Camaralzaman. En effet, il y avoit long-temps qu’il ne s’étoit présenté ni médecin, ni astrologue, ni magicien, depuis tant d’exemples tragiques de ceux qui avoient échoué dans leur entreprise. On croyoit qu’il n’y en avoit plus au monde, ou du moins qu’il n’y en avoit plus d’aussi insensés.

À voir la bonne mine du prince, son air noble, la grande jeunesse qui paroissoit sur son visage, il n’y en eut pas un à qui il ne fît compassion. « À quoi pensez-vous, Seigneur, lui dirent ceux qui étoient le plus près de lui? Quelle est votre fureur d’exposer ainsi à une mort certaine une vie qui donne de si belles espérances ? Les têtes coupées que vous avez vues au-dessus des portes, ne vous ont-elles pas fait horreur ? Au nom de Dieu abandonnez ce dessein de désespéré ; retirez-vous. »

À ces remontrances, le prince Camaralzaman demeura ferme ; et au lieu d’écouter ces harangueurs, comme il vit que personne ne venoit pour l’introduire, il répéta le même cri avec une assurance qui fit frémir tout le monde ; et tout le monde s’écria alors : « Il est résolu à mourir, et Dieu veuille avoir pitié de sa jeunesse et de son ame. » Il cria une troisième fois, et le grand visir enfin vint le prendre eu personne de la part du roi de la Chine.

Ce ministre conduisit Camaralzaman devant le roi. Le prince ne l’eut pas plutôt aperçu assis sur son trône, qu’il se prosterna et baisa la terre devant lui. Le roi, qui de tous ceux qu’une présomption démesurée avoit fait venir apporter leurs têtes à ses pieds, n’en avoit encore vu aucun digne qu’il arrêtât ses yeux sur lui, eut une véritable compassion de Camaralzaman, par rapport au danger auquel il s’exposoit. Il lui fit aussi plus d’honneur ; il voulut qu’il s’approchât, et s’assît près de lui : « Jeune homme, lui dit-il, j’ai de la peine à croire que vous ayez acquis à votre âge assez d’expérience pour oser entreprendre de guérir ma fille. Je voudrois que vous puissiez y réussir, je vous la donnerois en mariage, non-seulement sans répugnance, mais même avec la plus grande joie du monde, au lieu que je l’aurois donnée avec bien du déplaisir à qui que ce fut de ceux qui sont venus avant vous. Mais je vous déclare avec bien de la douleur, que si vous y manquez, votre grande jeunesse, votre air de noblesse, ne m’empêcheront pas de vous faire couper le cou. »

« Sire, reprit le prince Camaralzaman, j’ai des grâces infinies à rendre à votre Majesté de l’honneur qu’elle me fait, et de tant de bontés qu’elle témoigne pour un inconnu. Je ne suis pas venu d’un pays si éloigné que son nom n’est peut-être pas connu dans vos états, pour ne pas exécuter le dessein qui m’y a amené. Que ne diroit-on pas de ma légèreté, si j’abandonnois un dessein si généreux après tant de fatigues et tant de dangers que j’ai essuyés ? Votre Majesté elle-même ne perdroit-elle pas l’estime qu’elle a déjà conçue de ma personne ? Si j’ai à mourir, Sire, je mourrai avec Li satisfaction de n’avoir pas perdu cette estime après l’avoir méritée. Je vous supplie donc de ne me pas laisser plus long-temps dans l’impatience de faire connoître la certitude de mon art, par l’expérience que je suis prêt à en donner. »

Le roi de la Chine commanda à l’eunuque, garde de la princesse Badoure, qui étoit présent, de mener le prince Camaralzaman chez la princesse sa fille. Avant de le laisser partir, il lui dit qu’il étoit encore à sa liberté de s’abstenir de son entreprise. Mais le prince ne l’écouta pas : il suivit l’eunuque avec une résolution, ou plutôt avec une ardeur étonnante.

L’eunuque conduisit le prince Camaralzaman ; et quand ils lurent dans une longue galerie au bout de laquelle étoit l’appartement de la princesse, le prince qui se vit si près de l’objet qui lui avoit fait verser tant de larmes, et pour lequel il n’avoit cessé de soupirer depuis si long-temps, pressa le pas, et devança l’eunuque.

L’eunuque pressa le pas de même, et eut de la peine à le rejoindre. « Où allez-vous donc si vite, lui dit-il en l’arrêtant par le bras ? Vous ne pouvez pas entrer sans moi. Il faut que vous ayez une grande envie de mourir, pour courir si vîte à la mort. Pas un de tant d’astrologues que j’ai vus et que j’ai amenés où vous n’arriverez que trop tôt, n’a témoigné cet empressement. »

« Mon ami, reprit le prince Camaralzaman en regardant l’eunuque, et en marchant à son pas, c’est que tous ces astrologues dont tu parles, n’étoient pas sûrs de leur science comme je le suis de la mienne. Ils savoient avec certitude qu’ils perdroient la vie s’ils ne réussissoient pas, et ils n’en avoient aucune de réussir. C’est pour cela qu’ils avoient raison de trembler en approchant du lieu où je vais et où je suis certain de trouver mon bonheur. » Il en étoit à ces mots lorsqu’ils arrivèrent à la porte. L’eunuque ouvrit et introduisit le prince dans une grande salle d’où l’on entroit dans la chambre de la princesse, qui n’étoit fermée que par une portière.

Avant d’entrer, le prince Camaralzaman s’arrêta ; et en prenant un ton beaucoup plus bas qu’auparavant, de peur qu’on ne l’entendit de la chambre de la princesse ; « Pour te convaincre, dit-il à l’eunuque, qu’il n’y a ni présomption, ni caprice, ni feu de jeunesse dans mon entreprise, je laisse l’un des deux à ton choix : qu’aimes-tu mieux, que je guérisse la princesse en ta présence, ou d’ici, sans aller plus avant et sans la voir ? »

L’eunuque fut extrémement étonné de l’assurance avec laquelle le prince lui parloit. Il cessa de l’insulter, et en lui parlant sérieusement : « Il n’importe pas, lui dit-il, que ce soit là ou ici. De quelque manière que ce soit, vous acquerrez une gloire immortelle, non-seulement dans cette cour, mais même par toute la terre habitable. « 

« Il vaut donc mieux, reprit le prince, que je la guérisse sans la voir, afin que tu rendes témoignage de mon habileté. Quelle que soit mon impatience de voir une princesse d’un si haut rang qui doit être mon épouse, en ta considération néanmoins je veux bien me priver quelques momens de ce plaisir. » Comme il étoit fourni de tout ce qui distinguoit un astrologue, il tira son écritoire et du papier, et écrivit ce billet à la princesse de la Chine.


BILLET

DU PRINCE CAMARALZAMAN À LA

PRINCESSE DE LA CHINE.


« Adorable princesse, l’amoureux prince Camaralzaman ne vous parle pas des maux inexprimables qu’il souffre depuis la nuit fatale que vos charmes lui firent perdre une liberté qu’il avoit résolu de conserver toute sa vie. Il vous marque seulement qu’alors il vous donna son cœur dans votre charmant sommeil : sommeil importun qui le priva du vif éclat de vos beaux yeux, malgré ses efforts pour vous obliger de les ouvrir. Il osa même vous donner sa bague pour marque de son amour, et prendre la votre en échange, qu’il vous envoie dans ce billet. Si vous daignez la lui renvoyer pour gage réciproque du vôtre, il s’estimera le plus heureux de tous les amans. Sinon, votre refus ne l’empêchera pas de recevoir le coup de la mort avec une résignation d’autant plus grande, qu’il le recevra pour l’amour de vous. Il attend votre réponse dans votre antichambre. »


Lorsque le prince Camaralzaman eut achevé ce billet, il en fit un paquet avec la bague de la princesse, qu’il enveloppa dedans, sans faire voir à l’eunuque ce que c’étoit ; et en le lui donnant : « Ami, dit-il, prends et porte ce paquet à ta maîtresse. Si elle ne guérit du moment qu’elle aura lu le billet, et vu ce qui l’accompagne, je te permets de publier que je suis le plus indigne et le plus impudent de tous les astrologues qui ont été, qui sont, et qui seront à jamais… »

Le jour, que la sultane Scheherazade vit paroître en achevant ces paroles, l’obligea d’en demeurer là. Elle poursuivit la nuit suivante, et dit au sultan des Indes :




CCXXIIe NUIT.




Sire, l’eunuque entra dans la chambre de la princesse de la Chine, et en lui présentant le paquet que le prince Camaralzaman lui envoyoit : « Princesse, dit-il, un astrologue plus téméraire que les autres, si je ne me trompe, vient d’arriver, et prétend que vous serez guérie dès que vous aurez lu ce billet, et vu ce qui est dedans. Je souhaiterois qu’il ne fût ni menteur ni imposteur. »

La princesse Badoure prit le billet et l’ouvrit avec assez d’indifférence ; mais dès qu’elle eut vu sa bague, elle ne se donna presque pas le loisir d’achever de lire. Elle se leva avec précipitation, rompit la chaîne qui la tenoit attachée, de l’effort qu’elle fit, courut à la portière, et l’ouvrit. La princesse reconnut le prince, le prince la reconnut. Aussitôt ils coururent l’un à l’autre, s’embrassèrent tendrement ; et sans pouvoir parler, dans l’excès de leur joie, ils se regardèrent long-temps, en admirant comment ils se revoyoient après leur première entrevue, à laquelle ils ne pouvoient rien comprendre. La nourrice qui étoit accourue avec la princesse, les fit entrer dans la chambre, où la princesse rendit sa bague au prince, « Reprenez-la, lui dit-elle, je ne pourrois pas la retenir sans vous rendre la vôtre, que je veux garder toute ma vie, elles ne peuvent être l’une et l’autre en de meilleures mains. »

L’eunuque cependant étoit allé en diligence avertir le roi de la Chine de ce qui venoit de se passer. « Sire, lui dit-il, tous les astrologues, médecins et autres qui ont osé entreprendre de guérir la princesse jusqu’à présent, n’étoient que des ignorans. Ce dernier venu ne s’est servi ni de grimoire, ni de conjurations d’esprits malins, ni de parfums, ni d’autres choses ; il l’a guérie sans la voir. » Il lui en raconta la manière, et le roi agréablement surpris, vint aussitôt à l’appartement de la princesse qu’il embrassa ; il embrassa le prince de même, prit sa main, et en la mettant dans celle de la princesse : « Heureux étranger, lui dit-il, qui que vous soyez, je tiens ma promesse, et je vous donne ma fille pour épouse. À vous voir néanmoins, il n’est pas possible que je me persuade que vous soyez ce que vous paroissez, et ce que vous avez voulu me faire accroire. »

Le prince Camaralzaman remercia le roi dans les termes les plus soumis pour lui témoigner mieux sa reconnoissance. « Pour ce qui est de ma personne, Sire, poursuivit-il, il est vrai que je ne suis pas astrologue, comme votre Majesté l’a bien jugé ; je n’en ai pris que l’habillement pour mieux réussir à mériter la haute alliance du monarque le plus puissant de l’univers. Je suis né prince, fils de roi et de reine : mon nom est Camaralzaman, et mon père s’appelle Schahzaman : il règne dans les isles assez connues des Enfans de Khaledan. » Ensuite il lui raconta son histoire, et lui fit connoître combien l’origine de son amour étoit merveilleuse ; que celle de l’amour de la princesse étoit la même, et que cela se justifioit par l’échange des deux bagues.

Quand le prince Camaralzaman eut achevé : « Une histoire si extraordinaire, s’écria le roi, mérite de n’être pas inconnue à la postérité. Je la ferai faire ; et après que j’en aurai fait mettre l’original en dépôt dans les archives de mon royaume, je la rendrai publique, afin que de mes états elle passe encore dans les autres. »

La cérémonie du mariage se fit le même jour, et l’on en fit des réjouissances solennelles dans toute l’étendue de la Chine. Marzavan ne fut pas oublié : le roi de la Chine lui donna entrée dans sa cour en l’honorant d’une charge, avec promesse de l’élever dans la suite à d’autres plus considérables.

Le prince Camaralzaman et la princesse Badoure , l’un et l’autre au comble de leurs souhaits, jouirent des douceurs de l’hymen ; et, pendant plusieurs mois, le roi de la Chine ne cessa de témoigner sa joie par des fêtes continuelles.

Au milieu de ces plaisirs, le prince Camaralzaman eut un songe une nuit dans lequel il lui sembla voir le roi Schahzaman son père, au lit, prêt à rendre l’âme, qui disoit : « Ce fils que j’ai mis au monde, que j’ai chéri si tendrement, ce fils m’a abandonné, et lui-même est cause de ma mort. » Il s’éveilla en poussant un grand soupir, qui éveilla aussi la princesse, et la princesse Badoure lui demanda de quoi il soupiroit.

« Hélas, s’écria le prince, peut-être qu’à l’heure où je parle, le roi mon père n’est plus de ce monde ! » Et il lui raconta le sujet qu’il avoit d’être troublé d’une si triste pensée. Sans lui parler du dessein qu’elle conçut sur ce récit, la princesse qui ne cherchoit qu’à lui complaire, et qui connut que le desir de revoir le roi son père, pourroit diminuer le plaisir qu’il avoit à demeurer avec elle dans un pays si éloigné, profita le même jour de l’occasion qu’elle eut de parler au roi de la Chine en particulier. « Sire, lui dit-elle en lui baisant la main, j’ai une grâce à demander à votre Majesté, et je la supplie de ne me la pas refuser. Mais afin qu’elle ne croie pas que je la demande à la sollicitation du prince mon mari, je l’assure auparavant qu’il n’y a aucune part. C’est de vouloir bien agréer que j’aille voir avec lui le roi Schahzaman mon beau-père. »

« Ma fille, reprit le roi, quelque déplaisir que votre éloignement doive me coûter, je ne puis désapprouver cette résolution : elle est digne de vous, nonobstant la fatigue d’un si long voyage. Allez, je le veux bien ; mais à condition que vous ne demeurerez pas plus d’un an à la cour du roi Schahzaman. Le roi Schahzaman voudra bien, comme je l’espère, que nous en usions ainsi et que nous revoyions tour-à-tour, lui, son fils et sa belle-fille, et moi, ma fille et mon gendre. »

La princesse annonça ce consentement du roi de la Chine au prince Camaralzaman, qui en eut bien de la joie, et il la remercia de cette nouvelle marque d’amour qu’elle venoit de lui donner.

Le roi de la Chine donna ordre aux préparatifs du voyage ; et lorsque tout fut en état, il partit avec eux, et les accompagna quelques journées. La séparation se fit enfin avec beaucoup de larmes de part et d’autre. Le roi les embrassa tendrement ; et après avoir prié le prince d’aimer toujours la princesse sa fille, comme il l’aimoit, il les laissa continuer leur voyage, et retourna à sa capitale en chassant.

Le prince Camaralzaman et la princesse Badoure n’eurent pas plutôt essuyé leurs larmes, qu’ils ne songèrent plus qu’à la joie que le roi Schahzaman auroit de les voir et de les embrasser, et qu’à celle qu’ils auroient eux-mêmes.

Environ au bout d’un mois qu’ils étoient en marche, ils arrivèrent à une prairie d’une vaste étendue, et plantée d’espace en espace de grands arbres qui faisoient un ombrage très-agréable. Comme la chaleur étoit excessive ce jour-là, le prince Camaralzaman jugea à propos d’y camper, et il en parla à la princesse Badoure, qui y consentit d’autant plus facilement, qu’elle vouloit lui en parler elle-même. On mit pied à terre dans un bel endroit ; et dès que la tente fut dressée, la princesse Badoure qui étoit assise à l’ombre, y entra pendant que le prince Camaralzaman donnoit ses ordres pour le reste du campement. Pour être plus à son aise, elle se fit ôter sa ceinture, que ses femmes posèrent près d’elle ; après quoi, comme elle étoit fatiguée, elle s’endormit, et ses femmes la laissèrent seule.

Quand tout lut réglé dans le camp, le prince Camaralzaman vint à la tente ; et comme il vit que la princesse dormoit, il entra et s’assit sans faire de bruit. En attendant qu’il s’endormît peut-être aussi, il prit la ceinture de la princesse ; il regarda l’un après l’autre les diamans et les rubis dont elle étoit enrichie, et il aperçut une petite bourse cousue sur l’étoffe fort proprement, et fermée avec un cordon. Il la toucha, et sentit qu’il y avoit quelque chose dedans qui résistoit. Curieux de savoir ce que c’étoit, il ouvrit la bourse, et il en tira une cornaline gravée de figures et de caractères qui lui étoient inconnus. « Il faut, dit-il en lui-même, que cette cornaline soit quelque chose de bien précieux : ma princesse ne la porteroit pas sur elle avec tant de soin, de crainte de la perdre, si cela n’étoit. »

En effet, c’était un talisman dont la reine de la Chine avoit fait présent à la princesse sa fille pour la rendre heureuse, à ce qu’elle disoit, tant qu’elle le porteroit sur elle. Pour mieux voir le talisman, le prince Camaralzaman sortit hors de la tente qui étoit obscure, et voulut le considérer au grand jour. Comme il le tenoit au milieu de la main[2], un oiseau fondit de l’air tout-à-coup et le lui enleva…

Le jour se faisoit déjà voir, dans le temps que la sultane Scheherazade en étoit à ces dernières paroles. Elle s’en aperçut et cessa de parler. Elle reprit le même conte la nuit suivante, et dit au sultan Schahriar :


fin du tome troisième.

  1. Géomance ou géomancie. C’est l’art de deviner par des points que l’on marque au hasard sur la terre ou sur du papier, dont on forme des lignes, et dont on observe ensuite le nombre ou la situation, pour en tirer de certaines conséquences.
  2. Il y a, dans le romans de Pierre de Provence et de la belle Maguelone, une aventure semblable, qui a été prise de celle-ci.