Les Muses françaises (Gérard)/Comtesse de Genlis
COMTESSE DE GENLIS
née Félicité Ducrest de Saint-Aubin
Vous aviez un rire enchanté
Au-dessous d’un regard qui brille…
Pourtant, si je n’avais été
Votre arrière-petite-fille,
Malgré, près de vos yeux lilas,
Vos cheveux aux reflets de cuivre,
Sans doute que je n’aurais pas
Écrit votre nom dans ce livre.
Mais… votre grand portrait doré
Éclairait de mille lumières
Mes jeux d’enfance, vous étiez
La grand’mère de ma grand’mère ;
Mon père, encor très fier de vous,
Parlait souvent de vos ouvrages ;
De vos livres pédants et doux
Il feuilletait souvent les pages ;
Ouvrant les Veillées du Château,
Et même vos Œuvres Complètes,
Il lisait quelquefois tout haut ;
Moi, j’écoutais, un peu distraite…
Ah ! comme on saurait mieux parfois
Écouter la voix qui palpite,
Si l’on savait comme les voix,
Sur la terre, se taisent vite !…
Lorsque j’ai voulu réunir
Les plus fameuses poétesses,
J’ai trouvé, dans mon souvenir,
Entre la joie et la tristesse,
Parmi le familier décor
Que vit ma première existence,
Votre nom, que j’entoure encor
D’une étrange reconnaissance…
Car, autour de ce nom fameux,
On sentait flotter tant d’écharpes,
Tant de bouquets, de rubans bleus,
Tant d’accompagnement de harpes,
Tant de vieux jardins disparus,
Tant de souvenirs sans mémoire,
Tant de cœurs trouvés et perdus,
Tant de misère et tant de gloire,
Qu’il a bien fallu qu’à la fin
Je comprenne et je considère
Qu’avec cet air de n’être rien
Qu’un joli portrait de grand’mère,
C’était ce regard insensé,
Plein d’éternelle fantaisie,
Qui m’avait à jamais passé
Le frisson de la poésie !
TROIS FABLES
I
LES ARBUSTES TRANSPLANTÉS
Deux beaux arbustes d’Italie,
Le jasmin odorant et l’utile oranger,
Pour toujours arrachés de leur terre chérie,
Transplantés dans le Nord sous un ciel étranger,
Et réunis tous deux dans le même verger,
S’entretenaient de leur patrie.
Quoi ! disait le jasmin, n’oublieras-tu jamais
Les champs si fortunés de la douce Ausonie ?
Ami, pourquoi ces vains regrets ?
À quoi sert ta mélancolie ?
Beaucoup moins vieux que toi, je n’ai pas la folie
De me livrer à ce profond chagrin,
Je sais me résigner. Quoi ! faut-il qu’un jasmin
Te surpasse en philosophie ?
Ah ! reprit l’oranger, tu peux sans nul effort
Et même sans raison te soumettre à ton sort ;
Tandis que je gémis, tu parles comme un sage,
Mais tu ne souffres pas ; car à ton heureux âge
Le passé n’a laissé qu’un léger souvenir,
Le présent se confond dans un long avenir
Embelli des erreurs de la douce espérance :
Ce tems n’est plus pour moi, la triste expérience
Ne sait plus espérer et ne peut que prévoir !
Crois-moi, c’est un malheur plus grand que l’on ne pense,
Le clairvoyant voit tout en noir.
Ô ! quand perdrai-je la mémoire
De ces paisibles jours de bonheur et de gloire
Écoulés pour moi sans retour !
Alors d’un fortuné bocage,
L’utile ornement de l’amour,
J’attirais près de moi les oiseaux d’alentour ;
Pour eux de mes rameaux étendant le feuillage,
Je leur prodiguois mon ombrage,
Je leur offrois et des fruits et des fleurs.
Combien je trouvois de douceurs
Dans leur tendre et brillant ramage !…
Aujourd’hui, loin de mon pays,
Privé de sève, je languis ;
Tout arbre transplanté sèche ou devient stérile.
Je ne murmure point de l’état où je suis ;
Mais du moins qu’il me soit permis
De m’affliger d’être inutile.
II
L’ENFANT, LE PÉDAGOGUE ET LA FIGUE
Dans une rue un jeune enfant,
Suivi de près par son pédant,
S’arrête tout à coup et tressaille de joie !
Une figue à ses pieds !… ô quelle douce proie !
Une figue bien grosse et bien mûre… l’enfant
S’en saisit précipitamment ;
Lors le mentor avec sagesse
Lui tint ce discours éloquent :
Que faites-vous, quelle bassesse !
Quoi ! ne vous souvenez-vous plus
Qu’une des plus belles vertus
Est la prudente tempérance,
Et que pour tout être qui pense,
La gourmandise est un vice honteux,
Aussi plat qu’il est odieux !
Quoi ! pour vous corriger, vainement je travaille !…
Après ce beau sermon le pédant arracha
À ce pauvre enfant sa trouvaille,
Et tout aussitôt la mangea.
Combien d’instituteurs, pareils à celui-là !
Ce trait falot nous fournit matière ample
À réfléchir comme Élien le dit.
Un très grand sens se trouve en ce récit :
Que fait la leçon sans l’exemple ?
III
L’OISEAU, LE PRUNIER ET L’AMANDIER
Un jeune oiseau perché sur un prunier
Vit tout à coup un amandier :
Le bel arbre ! dit-il ; et quel charmant feuillage !
Allons goûter ses fruits, je gage
Qu’ils sont mûrs et délicieux.
À ces mots, fendant l’air d’un vol impétueux,
L’oiseau bientôt, ainsi qu’il le désire,
Se trouve transporté sur l’arbre qu’il admire,
Lors aux amandes s’attachant,
Il veut les entamer, mais inutilement,
Et de son bec en vain il épuise la force.
Ce fruit, dit-il, est sec, amer et dégoûtant.
Ne nous étonnons pas de son raisonnement,
Il ne jugeait que sur l’écorce.
ROMANCE
en lui envoyant une miniature représentant
un emblème de l’espérance
De ma sévère patrie
Je respecte les décrets,
Ainsi que ma Pulchérie,
Je souscris à ses arrêts.
Obéissante victime
Sans plainte et non sans regrets,
Puisqu’une lettre est un crime,
Je n’en écrirai jamais.
Mais les arts chers à la France
N’ont point de nouvelles lois ;
Grâce au ciel, nulle sentence
Ne les prive de leurs droits.
Et l’aimable poésie,
L’art d’Apelle et de Zeuxis,
Les doux sons de l’harmonie
Ne peuvent être proscrits.
Quoi ! le chantre de la Thrace
Sut pénétrer chez les morts,
Pluton même lui fit grâce
En faveur de ses accords.
Son audace fut extrême,
Elle ne m’étonne pas ;
Car pour revoir ce que j’aime,
Je braverais le trépas.
Ah ! d’un destin si propice,
Puis-je espérer la douceur ?
Non, de l’époux d’Eurydice
Je n’ai point l’art enchanteur.
Mais il dut gagner Cerbère
Et l’inflexible nocher…
Français, est-on téméraire
Lorsqu’on cherche à vous toucher ?
Ô toi, chère Pulchérie,
Reçois cet emblème heureux,
Et que ton âme attendrie
S’unisse à moi par ses vœux.
Malgré la dure défense,
Dont mon cœur est si blessé,
Je puis t’offrir l’espérance,
Le seul bien qu’on m’ait laissé !
Fais-moi rendre la patrie
Où je te donnai le jour,
Dans cette terre chérie,
Presse mon heureux retour :
C’est là que je te vis naître,
J’y veux avoir mon tombeau ;
Ô mon enfant ! il doit être
Aux lieux où fut ton berceau !
ÉPITAPHE
Je fus victime de l’envie
Et de l’affreuse calomnie ;
Et cependant sans fiel, sans haine et sans courroux,
J’ai souffert l’injustice et terminé ma vie…
De mes travaux, objets si doux,
Vous, dont je dépeignis les jeux et l’innocence,
Vous, dont j’ose espérer de la reconnaissance,
Sur cette tombe, Enfans, arrêtez-vous ;
À vos cœurs ingénus elle doit être chère,
Jetez-y quelques fleurs, et gravez sur la pierre
Ces mots : Elle a su sans effort
Aimer et pardonner, et se soumettre au sort.

