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Les Mystères de Marseille/Deuxième partie/Chapitre XX

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Charpentier (p. 266-272).

XX

L’évasion


Le lendemain, vers sept heures, Marius alla louer un cabriolet. Il ne voulait pas prendre la diligence. Il avait besoin d’une voiture pour la fuite, et il préférait se procurer à Marseille cette voiture qui le conduirait à Aix et qui ramènerait ensuite son frère. La veille, il s’était entendu avec un capitaine marin, qui devait conduire Philippe à Gênes.

Marius et Fine partirent à neuf heures. Le jeune homme conduisait. Ce fut une véritable partie de plaisir pour les deux amoureux. À là montée de la Viste, ils descendirent et coururent sur la grande route comme des enfants, laissant le cheval marcher lentement. Ils déjeunèrent à Septèmes, dans une petite chambre d’auberge et, au dessert, ils firent mille projets d’avenir. Maintenant que Philippe allait être libre, ils pouvaient songer à leur mariage. Ils s’attendrissaient, ils voyaient venir l’heure où ils s’aimeraient en paix.

Le reste du voyage fut également très gai. Vers midi, ils passèrent devant la propriété d’Albertas, ils s’arrêtèrent de nouveau pour laisser souffler le cheval et se reposer eux-mêmes sous les arbres, à droite de la route. Ils entrèrent enfin à Aix à trois heures. Malgré tous leurs retards, ils arrivaient encore bien trop tôt. Pour ne pas éveiller les soupçons, ils voulaient ne se rendre à la prison qu’à la tombée du jour. Le jeune homme laissa le cabriolet à la garde de sa compagne, dans une rue déserte, et alla frapper chez son parent Isnard. Celui-ci fit remiser la voiture en s’engageant à se trouver avec elle, à minuit précis, au haut de la montée de l’Arc. Les deux jeunes gens, quand ces diverses précautions furent prises, se cachèrent jusqu’au soir.

Comme Marius regagnait avec Fine la boutique d’Isnard, où ils devaient attendre la nuit, il se heurta presque dans M. de Cazalis, au détour d’une rue. Il baissa la tête et marcha rapidement. Le député ne le vit pas. Mais le jeune homme se désespéra de cette rencontre, il lui vint de sourdes inquiétudes, il craignit que quelque nouveau malheur n’empêchât, au dernier moment, l’accomplissement de sa tâche. Sans doute, M. de Cazalis était à Aix pour hâter sa vengeance, et peut-être avait-il réussi.

Jusqu’au soir, Marius fut fiévreux. Les idées les plus bizarres lui venaient à l’esprit. Maintenant qu’il avait l’argent, il redoutait de rencontrer d’autres obstacles. Enfin, il se rendit à la prison accompagné de Fine. Il était neuf heures. Les deux jeunes gens frappèrent à la porte massive. Un pas lourd se fit entendre, et une voix grondeuse leur demanda ce qu’ils voulaient :

« C’est nous, mon oncle, dit Fine. Ouvrez-nous.

– Ouvrez-nous vite, M. Revertégat », murmura Marius à son tour.

La voix grogna et répondit sourdement : « M. Revertégat n’est plus ici, il est malade. »

Le guichet se ferma. Marius et Fine restèrent muets et accablés devant la porte close.

Depuis quatre mois, la bouquetière n’avait pas jugé nécessaire d’écrire à son oncle. Elle avait sa promesse, et cela suffisait. Aussi la nouvelle de cette maladie fut-elle un coup de foudre pour elle et son compagnon. Jamais la pensée ne leur était venue que le bonhomme pût être malade. Et voilà que tous leurs efforts se brisaient contre un obstacle imprévu. Ils avaient la rançon de Philippe, et ils ne pouvaient le délivrer.

Quand leur stupeur douloureuse fut un peu dissipée, Fine se redressa.

« Allons voir mon oncle, dit-elle, il doit être chez une de ses cousines, rue de la Glacière.

– À quoi bon ? répondit Marius, tout est perdu.

– Non, non, venez toujours. »

Il la suivit, comme écrasé sous le désespoir. Elle marchait gaillardement ne pouvant croire que le hasard fût si cruel.

Revertégat se trouvait en effet, chez sa cousine de la rue de la Glacière. Il y était alité depuis quinze jours. Quand il vit entrer les deux jeunes gens, il comprit ce qu’ils venaient réclamer de lui. Il se souleva, baisa sa nièce au front, et lui dit avec un sourire :

« Eh bien ! l’heure est donc venue ?

– Nous sommes allés à la prison, répondit la jeune fille. On nous a dit que vous étiez malade.

– Mon Dieu ! pourquoi ne nous avez-vous pas prévenus ? s’écria douloureusement Marius. Nous nous serions hâtés.

– Oui, reprit la bouquetière, maintenant que vous n’êtes plus geôlier, comment allons-nous faire ? »

Revertégat les regardait, surpris de ce désespoir.

« Pourquoi vous désolez-vous ? demanda-t-il enfin. Je suis un peu souffrant, c’est vrai, j’ai demandé un congé, mais j’occupe toujours ma place ; je me mets à vos ordres pour demain soir, si vous le voulez. »

Marius et Fine poussèrent un cri de joie.

« L’homme qui vous a répondu, continua Revertégat, a été chargé de me remplacer pour quelques jours. Demain matin, j’irai reprendre mon emploi, je n’ai plus qu’un peu de fièvre, je puis sortir sans danger. D’ailleurs, le cas est pressant.

– Je savais bien qu’il ne fallait pas désespérer ! » cria triomphalement la bouquetière.

Marius était tout tremblant d’émotion.

« Vous avez eu raison de venir me voir aujourd’hui, reprit le geôlier après un court silence. J’ai appris ce matin que M. de Cazalis était à Aix et qu’il faisait tous ses efforts pour hâter le jour de l’exposition publique... Il a obtenu, m’a-t-on dit, que cette exposition aurait lieu dans trois jours. Si M. Philippe ne se sauve pas demain soir, je ne pourrai plus vous servir, car après-demain le prisonnier sera transféré à la prison de Marseille. »

Marius frissonna. Il était arrivé à temps. Il s’entendit avec le geôlier et prit rendez-vous pour le lendemain soir. Il courut ensuite prévenir Isnard que la fuite était retardée d’un jour.

Le lendemain, les deux jeunes gens restèrent cachés pendant toute la journée. D’ailleurs, ils étaient plus calmes, ils avaient une certitude. L’évasion devait avoir lieu à onze heures. Vers dix heures ils se rendirent à la prison. Revertégat, qui était à son poste, leur ouvrit doucement et les introduisit dans la geôle.

« Tout est prêt, leur dit-il.

– Mon frère est-il prévenu ? demanda Marius.

– Oui... J’ai dû prendre quelques précautions. Pour mettre ma responsabilité à couvert autant que possible, je désire que le prisonnier ait l’air de s’être sauvé par la fenêtre de son cachot.

– C’est un excellent désir, mon oncle, interrompit Fine avec gaieté.

– Voici ce que j’ai fait, continua Revertégat. Cette après-midi, je me suis rendu dans la cellule de M. Philippe et j’ai scié moi-même un des barreaux de sa fenêtre.

– Est-ce qu’il est nécessaire que mon frère passe par la fenêtre ? demanda Marius avec inquiétude.

– Pas le moins du monde ; nous allons aller le chercher, il sortira avec vous par la porte... Seulement, je détacherai le barreau et j’attacherai à la grille un bout de corde. Demain, on croira que le prisonnier s’est enfui par là... Je n’en donnerai pas moins ma démission, mais j’éviterai ainsi de grands ennuis. »

Revertégat alluma une lanterne sourde, et tous trois se dirigèrent vers la cellule de Philippe. Ils le trouvèrent debout, prêt à partir. Marius put à peine le reconnaître, tant il avait pâli et maigri. Ils s’embrassèrent silencieusement, évitant de parler pour ne point faire de bruit. Le geôlier alla à la fenêtre, détacha le barreau, noua le bout de la corde. Fine était restée dans le couloir pour faire le guet. Et ils revinrent tous quatre par les corridors étroits, se glissant lentement le long des murs, redoutant de se heurter dans l’ombre.

Marius n’avait pas quitté la main de Philippe. Quand ils furent revenus à la geôle, il jeta un caban sur le dos de son frère, lui cacha la tête dans le capuchon, et voulut s’éloigner tout de suite. Maintenant qu’il touchait au but de ses efforts, il craignait d’échouer. Au moindre bruit, il frissonnait. Revertégat eut beaucoup de peine à le faire patienter pendant dix minutes, craignant que le bruit de leur marche dans les corridors n’eût donné l’éveil ; et il voulait n’ouvrir la porte qu’à coup sûr. Un silence profond régnait dans la prison. Alors, il se décida à tirer les verroux.

Les deux frères s’échappèrent vivement et se dirigèrent, la tête baissée, vers la place des Prêcheurs. Fine resta un instant en arrière, pour remettre les quinze mille francs à son oncle. Elle rejoignit ses compagnons au moment où ils allaient s’engager dans la petite rue Saint-Jean.

Ils prirent ensuite le Cours, où ils marchèrent dans l’ombre noire des arbres. Une seule crainte leur restait : il leur fallait sortir de la ville, alors fermée de portes que des gardiens étaient chargés d’ouvrir aux gens attardés ; et ils redoutaient d’être arrêtés là misérablement. Ils marchaient toujours, guettant autour d’eux, se défiant des rares passants qu’ils rencontraient. À la hauteur de la rue des Carmes, ils aperçurent un homme qui se mit à les suivre. Leur cœur battit à se rompre.

Brusquement, l’inconnu hâta le pas et vint gaillardement frapper sur l’épaule de Marius.

« Eh ! je ne me trompe point, dit-il, c’est vous, mon jeune ami. Que diable faites-vous à cette heure sur le Cours ? »

Marius, pris d’une rage sourde, serrait déjà les poings, lorsqu’il reconnut la voix de M. de Girousse.

« Vous voyez, je me promène, répondit-il en balbutiant.

– Ah ! vous vous promenez », reprit le comte d’un ton narquois.

Il regarda Fine, il regarda surtout Philippe enveloppé dans le caban.

« Voilà une tournure que je connais », murmura-t-il.

Et il ajouta avec sa brusquerie amicale :

« Voulez-vous que je vous accompagne ? Vous désirez sortir d’Aix, n’est-ce pas ?... On n’ouvre pas la porte à tout le monde. Je connais un garde. Venez. »

Marius accepta avec reconnaissance. M. de Girousse fit ouvrir la porte sans difficulté. Il n’avait plus adressé une seule parole aux jeunes gens. Quand il fut sur la place de la Rotonde, il donna une poignée de main à Marius.

« Je vais rentrer par la porte d’Orbitelle, lui dit-il. Bon voyage. »

Et il reprit à voix plus basse, en se penchant :

« C’est moi qui rirai bien demain, en voyant la mine que fera Cazalis. » Marius regarda avec émotion s’éloigner cet homme généreux qui cachait la bonté de son cœur sous des allures de bourru bienfaisant.

Isnard attendait les fugitifs avec le cabriolet. Philippe voulut conduire, pour recevoir tout l’air de la nuit au visage. Il éprouvait une volupté à sentir la légère voiture l’emporter dans l’ombre. Cette course rapide lui faisait mieux goûter les délices de la liberté.

Puis vinrent les effusions, les confidences, pendant que le cheval montait lentement les côtes. Fine et Marius avouèrent leur amour à Philippe, et lorsque celui-ci apprit qu’ils se marieraient prochainement, il devint triste. Il songeait à Blanche. Marius comprit, lui donna des nouvelles de son enfant, s’entretint gravement, à demi-voix, en lui promettant de veiller pendant son absence. Il allait d’ailleurs s’occuper activement d’obtenir sa grâce. Lui et Fine songeraient à l’exilé. Et, le lendemain matin, Philippe, accoudé sur le pont du petit navire qui le conduisait à Gênes, regarda longuement la côte de Saint-Henri. Là-bas, au-dessus des flots bleus, il apercevait une tache grise, la maison où la pauvre Blanche pleurait toutes les larmes de son cœur.