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Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Épilogue/I

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Journal Le Cri du Peuple - Feuilleton du 16 juillet 1887 au 18 février 1888 (p. 758-765).

I

MADEMOISELLE VIDOCQ

Quand Mlle Hortensina Delrio débuta à St-Pétersbourg sur le théâtre Michel, ce fut une furie générale d’enthousiasme ; les amateurs éclairés proclamèrent hautement qu’il n’y avait jamais eu plus parfaite comédienne.

La vérité, c’est que Mlle Hortensina Delrio était une assez médiocre cabotine.

Elle avait paru, à Paris, sur quelques scènes inférieures, s’y était fait remarquer par la beauté de ses épaules et par l’impertinence de ses œillades, et comme il se trouvait qu’elle avait des yeux noirs très longs, des yeux de Marseillaise — bien qu’elle fût née à Ménilmontant — elle avait jugé à propos de s’improviser Espagnole, et, d’Hortense Durieux qu’elle était, elle devint bel et bien Hortensina Delrio ; ce qui lui valut très bon air.

Et cet air qu’elle eut lui valut, à son tour, beaucoup d’autres choses.

Je veux dire l’amitié de plusieurs hauts personnages — celle du préfet de police d’alors, plus particulièrement, — un petit hôtel, avenue de Marigny, une écurie fort bien habitée, — corollaire logique du boudoir, — et un engagement au théâtre du Gymnase.

Comme elle s’habillait fort bien, elle joua la comédie à merveille et devint assez célèbre pour qu’un impresario étranger songeât à la faire engager par le théâtre Michel.

Ce qui étonna tout le monde, c’est qu’elle consentit à partir.

Que diable allait faire cette Parisienne sur les bords de la Néva ? la perspective de Nevsky ne vaut pas l’avenue des Champs-Élysées.

Lorsque je dis que tout le monde s’étonna de ce départ, je me trompe ; le préfet de police, dont il a été question plus haut, n’en fut pas surpris le moins du monde, et cela par l’excellente raison qu’il avait été forcé de l’ordonner.

Il paraît que l’élégante comédienne, que l’on appelait tantôt la petite Hortensina et tantôt la grande Delrio, bien qu’elle fût en réalité d’une taille moyenne — il paraît, dis-je, que la comédienne avait eu le tort de se mêler, par curiosité, ou par tout autre raison, dans mille intrigues où elle n’avait que faire.

Entre la répétition et le spectacle, elle n’avait pas de plus cher divertissement que de se tenir à la préfecture de police dans un cabinet que son ami avait fait disposer pour elle, et là, elle se faisait informer des mille scandales quotidiens de la vie parisienne.

Ce qui n’avait été d’abord que curiosité, dégénéra en manie.

Volontairement, Hortensina Delrio devint une espèce de policier ; elle crut reconnaître en elle je ne sais quel génie de magistrat instructeur, et, le soir, tout en donnant la réplique à quelque officier de marine des vaudevilles du temps, elle songeait aux moyens qu’on pourrait employer pour découvrir le vrai coupable de quelque crime ou de quelque vol mystérieux.

Si l’on cherchait bien dans les journaux de l’époque, on y trouverait relatée l’étonnante réponse qu’elle fit en scène, au père de la demoiselle à marier :

— Eh bien, es-tu heureuse ? lui demandait le digne homme au dénouement.

Elle répondit d’un air rêveur, et d’une voix assez haute pour être entendue de toute la salle :

— Sapristi, il faudra bien qu’on le pige !

L’aimable enfant songeait à un autre père de famille qui, après avoir assassiné sa femme et quelques-uns de ses enfants, se dérobait à toutes les recherches de la police.

Plus d’une fois même, Mlle Hortensina Delrio « opéra » personnellement.

Elle se déguisait, courait les bouges où l’on danse et les bals où l’on boit, captait la confiance des chenapans les plus avérés, s’abouchait avec leur chef, s’affiliait aux bandes de voleurs.

Elle allait — dans l’intérêt de la bonne police, bien entendu — jusqu’à leur proposer des coups à faire, afin de les faire surprendre en flagrant délit.

Elle eut un jour l’idée vraiment amusante de se faire voler elle-même.

Elle introduisit sept ou huit « grinches » dans son propre appartement, et là, des agents prévenus, les saisirent au collet, pendant que le préfet de police, caché dans le cabinet de toilette, riait à se tordre de cette aimable équipée.

C’est ainsi qu’elle rendait des services à la société.

Et, plus d’une fois, elle reçut des compliments qui venaient de haut lieu.

Mais voilà, elle ne sut pas se borner.

Elle s’avisa d’espionner certaines personnes qui n’aimaient pas qu’on s’occupât de leurs affaires, et qui étaient assez puissantes pour l’empêcher.

Elle fut sur le point de découvrir un secret d’État, et cela faillit faire un grand scandale.

Vous pensez qu’on ne put pas tolérer une pareille impertinence ; la curieuse fut priée — sans politesse — d’aller voir ce qui se passait de l’autre côté des frontières.

Le préfet de police essaya bien de batailler en sa faveur, car il perdait en elle l’un de ses meilleurs agents, en même temps qu’une amie fort tendre ; mais il craignit d’être enveloppé dans cette disgrâce et jugea bon de se tenir coi.

D’ailleurs, si elle était tendre avec lui, il avait quelques raisons de supposer qu’elle ne l’était pas moins avec d’autres, et même le bruit lui était venu aux oreilles, qu’elle se laissait entraîner à d’étranges caprices — tout à fait indignes d’une personne bien née ; — que plus d’un voleur ou d’un joli escroc avait eu, la veille d’être arrêté, d’assez longues conférences, trop intimes, avec la jolie policière ; enfin un agent affirmait qu’au moment d’empoigner un filou avéré, qui faisait le cavalier seul dans une guinguette de la barrière du Trône, il en avait été empêché par Mlle Delrio, qui était là déguisée en grisette et qui lui avait dit :

— Non, demain matin seulement.

Si bien que le préfet de police vit s’éloigner son amie sans de trop grands regrets, et il ne tarda pas à l’oublier tandis qu’elle remportait les triomphes dont nous avons parlé, sur le Théâtre-Michel, à Saint-Pétersbourg.

L’élégance parisienne peut, jusqu’à un certain point, tenir lieu de talent parmi les étrangers ; de là le succès de Mlle Hortensina Delrio.

Chose singulière, parmi les mille adorateurs que lui valurent sa grâce et sa renommée, celui qu’elle distingua, ce fut le grand’-maître de la police.

C’était une vocation, décidément.

— J’entends celui qu’elle distingua officiellement ; car, si l’on en voulait croire la chronique scandaleuse du Théâtre-Michel, la comédienne française avait fréquemment montré des tendresses passagères pour beaucoup d’autres personnes, et même pour des gens du rang le plus humble.

Les moujiks après les « voyous ».

Quoi qu’il en fût, et telle qu’elle était, elle tournait toutes les têtes.

Mais jamais elle n’avait eu autant de succès que le soir de sa représentation à bénéfice.

Ce soir-là, des bouquets sans nombre jonchèrent la scène — des bouquets tombés des loges les plus princières — et plus d’une fleurette avait pour cœur un diamant ou une perle.

Eh bien, Mlle Hortensia Delrio ne parut guère satisfaite de cette magnifique ovation.

Dès que le rideau fut tombé après le troisième acte, elle courut à sa loge.

Elle avait les yeux pleins d’une flamme étrange et en parlant d’une voix saccadée, elle dit à son habilleuse :

— Viens, viens vite.

Suivie de cette femme, elle rentra en scène, s’approcha du trou rond de la toile, qui permet aux acteurs de regarder le public et reprit :

— Tiens, là, regarde au premier rang des secondes galeries.

— Un jeune homme brun ? demanda l’habilleuse.

— Oui, très beau.

— Qui a des cheveux courts, presque plats ?

— Oui.

— Eh bien ?

— Eh bien, continua la comédienne…

Mais elle s’interrompit, et baissant la tête vers l’oreille de la vieille femme elle lui parla longuement à voix basse.

— Compris, dit l’habilleuse.

Et la comédienne rentra dans sa loge pendant que le régisseur criait « Place au théâtre ! »