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Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Épilogue/II

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Journal Le Cri du Peuple - Feuilleton du 16 juillet 1887 au 18 février 1888 (p. 765-770).

II

UNE AVENTURE D’AMOUR

— Veuillez vous arrêter, jeune homme ; on a quelques mots à vous dire.

— Que me voulez-vous, vieille ?

— Oui, j’ai soixante-dix ans bien comptés. Mais toutes les femmes ne sont pas aussi vieilles que moi, ni aussi ratatinées. Et je le sais bien peut-être ; car j’en ai déshabillé et rhabillé plus d’une dans ma longue carrière ! Donc, jeune homme, voici de quoi il s’agit : Votre air a fait de l’impression sur une très belle personne qui vous a vu ce soir au théâtre, — c’était bien vous qui étiez au premier rang de la deuxième galerie ? — La personne en question n’a pas l’habitude de faire languir ses fantaisies, et elle m’a chargée, ma foi, de vous inviter à souper. En soupant, on fait connaissance.

Ces paroles étaient dites sur le quai de la Moïka, peu de minutes après la fin du spectacle au théâtre ; et celle qui parlait n’était autre que l’habilleuse de Mlle Hortensina Delrio.

Quant au passant qu’elle avait arrêté, elle avait tort de l’appeler « Jeune homme. » Il avait passé l’âge où cette appellation est de mise ; c’était un homme de quarante à quarante-cinq ans.

Il était d’une rare beauté.

Ses yeux, d’une profondeur étrange et troublante, rayonnaient comme des diamants noirs sur la blancheur mate de son visage, et il était peu extraordinaire que la comédienne du théâtre Michel eût été émue par ces yeux pleins de volonté et de passion.

Mais une grande tristesse était empreinte sur les traits de cet inconnu, une tristesse grave, réfléchie, presque austère.

Il était peu probable que cet homme — dont les vêtements simples et sombres écartaient toute idée de fatuité — fût d’humeur à s’occuper des comédiennes et de leurs folles fantaisies ; sans doute, il allait prier l’entremetteuse de passer son chemin.

C’est du moins ce qu’en le voyant tout le monde aurait supposé ; tout le monde se fût gravement mépris.

Le passant répondit :

— Bien. Vous venez de la part de Mlle Hortensina Delrio ? Très bien ; je vous suis.

Il prononça ces paroles d’un air très morose que n’ont pas d’ordinaire les gens qui acceptent un rendez-vous galant.

Mais l’habilleuse entendit les paroles sans prendre garde au ton, et elle reprit :

— Ah ! ah ! vous voulez bien ? Parbleu, vous n’êtes pas dégoûté. Hortensina, c’est la plus jolie des jolies. Des pieds à la tête je le sais bien, moi ! Parions que vous en êtes amoureux et que vous venez tous les soirs de spectacle lui « faire de l’œil » du haut de votre deuxième galerie ? Elle aura remarqué ça et ça l’aura touchée, parce que c’est une bonne fille.

— Oui, répliqua l’inconnu d’un ton encore plus morne, je suis amoureux de Mlle Delrio, depuis longtemps. Je l’admire au théâtre, je la suis dans les rues, je lui écris tous les jours. Enfin, elle consent à me recevoir, je suis profondément heureux. Marchez, je vous suis.

Un spectre qui eût parlé d’amour, ne l’eût pas fait d’une voix plus lugubre.

L’habilleuse passa devant ; l’inconnu marchait derrière elle.

Ils ne tardèrent pas à arriver dans la rue de la Liteinaïa.

La vieille femme fit halte devant un petit hôtel d’élégante apparence, et dit à son compagnon :

— Nous sommes arrivés.

Quelques instants après, l’inconnu, qui avait été reçu par une piquante camériste française, montait un escalier parfumé de fleurs et dont les marches étaient couvertes d’une épaisse moquette.

Il se trouva bientôt dans un boudoir tout tendu de soie d’un bleu pâle et imbu de cette odeur de Parisienne qui est la meilleure ou si l’on veut la pire des « odar di femina. »

Au milieu de la pièce, un guéridon de laque portait les apprêts d’un souper et, près de la table, il n’y avait qu’un seul siège, une espèce de fauteuil tournant, assez large à peine pour deux personnes.

Tout ceci témoignait évidemment des dispositions conciliantes ou se trouvait ce soir Mlle Hortensina Delrio, et sans doute, le cœur de l’inconnu devait battre fortement, plein d’une joie bien douce.

Tout à coup, la comédienne entra

Dans un peignoir de dentelle, qui aurait pu passer pour une chemise, tant il se permettait de transparence, les cheveux presque défaits et mal relevés par des rubans fous, elle entra toute rose, toute blanche, presque trop grasse, ayant aux lèvres un sourire qui était un commencement de baiser et dans les yeux une flamme endiablée.

— Hein, je suis gentille ? dit-elle dans un éclat de rire. Cherchez-en de plus folle et de plus compatissante.

Je voyais bien depuis quelque temps à qui vous en vouliez au théâtre, avec vos grands yeux qui me dévoraient.

Je me suis dit : « Pauvre garçon, » et je vous ai invité à souper, à cause de ces yeux-là. Allons, venez ici, asseyons-nous ; je meurs de faim, autant pour le moins que vous mourez d’amour.

Il se rapprocha d’elle et lui dit gravement :

— Je ne vous aime pas. Je ne sais pas même si vous êtes blonde ou brune. Au théâtre, je vous regardais, mais je ne vous voyais pas. Les paroles de tendresse que je vous ai écrites sont autant de mensonges ; et maintenant que je vous vois face à face, je ne vous trouve même pas désirable ; mais c’est sans doute, parce que je n’aime qu’une femme au monde.

Si habituée que fut Mlle Hortensina aux aventures singulières, celle-ci la plongea dans un étonnement profond. Même, elle fut si surprise qu’elle ne se sentit pas irritée.

Ouvrant toute grande sa petite bouche et laissant tomber ses bras nus, elle dit, en écarquillant des yeux stupéfaits :

— Mais alors, Monsieur, pourquoi êtes-vous venu ici ?

— Je vais vous l’expliquer, dit-il. J’ai voulu venir chez vous et j’y suis venu…

— Eh bien, pourquoi ?

— Pour perdre mes ennemis et pour la Russie.