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Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Épilogue/III

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Journal Le Cri du Peuple - Feuilleton du 16 juillet 1887 au 18 février 1888 (p. 770-789).

III

LES INNOMBRABLES

Quelques heures après — le jour n’était pas encore venu — il se fit un grand remue-ménage dans l’hôtel qu’occupait, place de l’Amirauté, Son Excellence le grand maître de la police.

D’abord un bruit violent de sonnette, à la porte d’entrée, avait réveillé les valets, les servantes et peut-être le maître aussi.

Puis, la porte ayant été ouverte, une jeune femme descendue d’un drojsky, était entrée avec une grande hâte, en criant aux domestiques stupéfaits :

— Eh bien, oui, c’est moi ! Qu’avez-vous à ouvrir de grands yeux et à faire les étonnés ? Allons, vite, avertissez le comte ; je veux le voir à l’instant !

Mais elle n’eut pas la patience d’attendre que l’on prévint de son arrivée le grand maître de la police. Elle se jeta dans l’escalier, monta rapidement — elle paraissait connaître parfaitement les êtres de la maison — et, poussant une porte, elle se trouva dans une chambre à demi éclairée par une lampe de nuit, où le comte Petroff, le chef suprême de tous les policiers de toutes les Russies, à demi-réveillé et se frottant les yeux, était en train de s’écrier : — Eh bon Dieu ! bon Dieu ! que se passe-t-il dans ma maison ?

Il s’interrompit tout-à-coup et poussa un cri d’étonnement.

— Hortensina !

— Moi-même, mon gros, dit la comédienne — car c’était elle qui avait fait tout ce vacarme dans l’hôtel du fonctionnaire — moi-même, et l’on peut dire que tu as de la chance de m’avoir pour amie.

— Je le sais, je le sais, dit galamment le fonctionnaire qui venait d’être appelé familièrement « mon gros ». Mais je ne comprends pas bien l’utilité de venir me le rappeler tout-à-coup, à pareille heure…

— Oh ! toi, d’abord, tu ne comprends jamais rien. Sache que je t’apporte une nouvelle.

— Une nouvelle ?

— Oui, une nouvelle incroyable, effrayante et vraie !

— Parle donc, Hortensina !

— Le tsar doit être assassiné après-demain jeudi, à neuf heures du matin, pendant la revue qu’il passera dans la forteresse de Kronstadt.

On conçoit l’effet que dut produire sur un honnête chef de police, à demi-réveillé, une parole aussi extraordinaire.

On allait assassiner le tsar, après-demain, dans la forteresse de Kronstadt.

Oui ?

Pourquoi ?

Comment ?

Allons donc, c’était impossible ! On n’assassine pas comme cela l’empereur de toutes les Russies ; et d’ailleurs, si quelque complot avait été tramé, est-ce qu’il n’en aurait pas été informé le premier, lui, le grand maître de la police impériale.

Le comte Petroff avait, nous devons le dire, la meilleure opinion de son habileté administrative, et, après quelques réflexions, il éclata de rire au nez de Mlle Hortensina Delrio.

— Eh ? ma chère, quelle folie me racontez-vous là ? Entre nous, vous ne savez ce que vous dites.

— Je sais, répliqua-t-elle en levant l’épaule, je sais que vous êtes un sot.

— Mademoiselle !

— Oui monsieur, et le plus maladroit des sots. Mais pour l’instant, ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Ouvrez toutes grandes vos oreilles et tâchez de comprendre ce que je vais vous dire. Ah ! continua la comédienne, faites-moi servir une volaille froide et une bouteille de Champagne, je parlerai tout en mangeant.

Elle ajouta plus bas, avec un soupir de regret :

— Car je n’ai pas soupé, ce soir !

Quelques instants après, Mlle Hortensina Delrio était installée devant un élégant couvert et l’on voyait sur un petit plat d’argent la rondeur dorée d’une perdrix cuite à point.

Le comte Pétroff, enveloppé d’une robe de chambre fourrée de renard bleu, était assis en face de la comédienne et la regardait d’un air étonné, un peu inquiet déjà.

Cependant l’idée qu’elle pût avoir à lui révéler quelque chose de vraiment important et qui lui fût inconnu, à lui ! ne pouvait lui entrer dans la tête, et il ébaucha un sourire de pitié condescendante.

— Eh bien, voyons ? dit-il après que sa maîtresse eût vidé un premier verre de champagne.

— Eh bien, dit-elle. Vous qui savez tout, savez-vous ce que c’est que les Innombrables ?

Le comte ouvrit de grands yeux.

— Les Innombrables ? répéta-t-il.

— Oui, dit-elle.

Et elle reprit :

— Pendant que vous vous occupiez à maintenir le bon ordre dans les fêtes publiques ; pendant que vous arrêtiez ça et là quelques voleurs ou quelques assassins, vous laissiez se former autour de vous, tout près de vous la plus immense, la plus redoutable des associations.

— Une association de conspirateurs ?

— Parfaitement.

— Bah ! vous voulez rire. Je connais toutes les sociétés secrètes qui pullulent en Russie, et j’ai des agents dévoués affiliés à chacune d’elles. Il y a la secte des vieux croyants qui adorent la sainte Vierge d’une façon particulière ; mais ce sont de braves gens qui ne sont point dangereux pour le repos de l’État.

Il y a la secte des Scoptsy qui se mutilent pour la plus grande gloire de Dieu ; ceux-là sont plus inquiétants à cause de leurs richesses et parce que l’humanité ne tarderait pas à disparaître ; mais il est difficile d’agir contre eux, parce qu’on ne peut pas empêcher un homme de se martyriser à son gré.

Il y a la secte des Sabbatnikï qui communient avec de la chair d’enfant ; ceux-là je les traque avec beaucoup de soin, bien qu’ils habitent communément dans des gouvernements du Nord les plus éloignés du Centre ; comme ils sont en petit nombre, ils ne nous menacent d’aucun péril sérieux.

— Il y a aussi les redoutables Nihilistes dont l’œuvre sombre s’agite dans les ténèbres, qui marchent obscurément, parlent au peuple, remuent ses pensées, le poussent à la conscience indépendante et à la révolte. Oh ! j’en conviens, ils sont terribles ceux-ci ! Mais je les suis pas à pas, et par Saint-Nicolas, je jure de les vaincre !

Il y a enfin une foule d’autres sociétés, les unes coupables, les autres simplement grotesques que je pourrais vous nommer et dont je pourrais vous décrire les rites, car je les connais toutes !

Mais je confesse, continua le comte Pétroff avec un gros rire, que je n’ai jamais entendu parler des Innombrables.

— C’est que vous avez mal écouté, répondit gravement Hortensina Delrio.

— Et qui donc fait partie de cette étrange association ?

— Tout le monde, dit la comédienne ?

— Bon, dit l’autre, je crois que vous êtes folle.

— Je dis : tout le monde.

— Vous n’exceptez personne ?

— Personne.

— Pas même vous ?

— Pas même moi.

— Pas même le comte Pétroff, c’est-à-dire moi-même ?

— Pas même le comte Pétroff, grand maître de la police.

— Pas même le Tsar, peut-être ?

— Pas même le tsar.

— De sorte, dit le comte Pétroff en éclatant de rire, que l’empereur est l’allié de ceux qui veulent l’assassiner ?

— Oui, dit-elle.

À ce moment, la gaîté du maître de police redoubla ; il se tordait vraiment de rire dans sa robe de chambre fourrée.

Mais la comédienne reprit gravement :

— Je ne plaisante pas ; écoutez-moi, et je vous assure que vous ne rirez pas tout à l’heure.

Ces paroles dites avec tout le sérieux que pouvait montrer la jolie comédienne, elle vida un dernier verre de champagne, se renversa en arrière et, croisant les genoux, elle poursuivit :

— Oh ! c’est très grave ! La Russie n’est pas seulement divisée en gouvernements, en districts ; elle est divisée en sections, en sous-sections, en groupes, en centuries, etc., etc., et ces diverses divisions, multipliées à l’infini forment la société des Innombrables.

Je vois votre étonnement, mon cher.

Vous vous demandez comment une société divisée en tant de groupes particuliers a pu échapper à votre sagacité.

Je vais vous dire pourquoi :

C’est qu’elle ne se cache pas.

C’est qu’elle se montre à tous, c’est qu’elle s’étale en plein jour.

On la voit, mais on ne l’observe pas.

Elle s’offre à la curiosité avec tant de négligence qu’on est porté à la croire innocente.

N’y a-t-il pas, dans chaque ville un peu importante, quelque cercle financier, musical, artistique ou littéraire ?

Qui donc s’aviserait de soupçonner des hommes qui se réunissent de temps en temps pour causer entre eux, non pas de politique — remarquez bien cela, ils ne parlent jamais politique — mais de leurs affaires commerciales ou de leurs artistes préférés, et qui, en outre, admettent dans leur cercle, avec bienveillance, tous ceux qui veulent y entrer, — après leur avoir fait subir, cependant, une sévère enquête.

Le gouvernement impérial n’a aucune raison de se défier de ces réunions toutes pacifiques ; il les encourage au contraire pour la plus grande prospérité de l’empire !

Le tsar lui-même n’a-t-il pas accepté la présidence honoraire du club de la noblesse à Saint-Pétersbourg ? Et vous-même, mon cher maître de la police, n’êtes-vous pas membre correspondant du Club des marchands à Moscou ?

— Eh bien, interrompit le comte Pétroff, quel mal y a-t-il à cela ? Ces divers clubs, vous le reconnaissez vous-même, ma chère Hortensina, sont les réunions les plus innocentes du monde.

— Attendez, attendez, reprit la comédienne.

— Vous voyez nettement ce que fait et ce que paraît vouloir chaque cercle en particulier ; mais vous n’avez aucune idée de la loi secrète qui les relie l’un à l’autre, à l’insu même de la plupart des personnes qui composent chaque groupe ; et vous ne savez pas le moins du monde quelle est la volonté qui préside à cet immense ensemble.

Je vais m’expliquer très clairement :

Les divers cercles qui forment la gigantesque association des Innombrables sont comme les degrés d’un colossal escalier qui, des bas-fonds de la société russe, s’élèvent jusqu’à ses plus hauts sommets.

Oui, il y a entre tel groupe immonde de voleurs, d’assassins qui grouillent dans le plus sale bouge de la ville et telle réunion élégante de gentilshommes et de fonctionnaires, un lien étrange, formé de mille groupes intermédiaires et successifs, qui sont les marches de l’escalier.

Suivez-moi bien.

Je vous parlais tout à l’heure du club de la noblesse à Saint-Pétersbourg ? Prenons-le pour exemple.

Il est fort glorieux et fort noble, n’est-ce pas ? et l’empereur lui-même a daigné le présider. Mais dans ce groupe, se sont glissés quelques hommes qui, quoique appartenant à la noblesse, sont imbus cependant d’étranges idées révolutionnaires.

Ces hommes à qui, peut-être, le but secret de leur action n’est pas encore entièrement révélé, communiquent avec la plupart des membres de quelque autre cercle placé immédiatement au-dessous, que nous supposerons formé, si vous le voulez, de fonctionnaires et de propriétaires, plus libéraux naturellement que la généralité de la noblesse.

À son tour, ce second cercle contient un petit nombre, mais en nombre suffisant, quelques hommes plus hardis qui entretiennent des relations suivies avec la masse d’un groupe subséquent — avec le groupe des marchands, par exemple — lequel naturellement aussi, à des idées plus développées encore d’indépendance et d’égalité.

Puis par ses membres les plus osés, le cercle des marchands communique à son tour avec le cercle des artistes qui se relie au cercle des commis… etc., etc…

De sorte que tous ces tronçons, qui chacun par son bord inférieur, se rattache au bord supérieur du suivant, forment comme un immense reptile dont la tête mord les degrés du trône, dont la queue se souille de boue dans le ruisseau des cités.

Comprenez-vous, maintenant, mon cher comte ? ajouta la comédienne.

— Je comprends que vous rêvez, dit le grand maître de la police. Quand même il serait vrai que tous les cercles nobles, financiers et autres de la Russie eussent entre-eux des points de contact, il n’en résulterait pas que tous les membres des divers groupes soient unis dans une même pensée et obéissent à une volonté unique. Cela est même tout à fait impossible ! Et comme l’union seule peut faire la force, vos Innombrables ne sont pas dangereux le moins du monde.

— Pas mal raisonné, dit la comédienne mais je ne vous ai pas tout dit.

Ah ! certes, tel grand seigneur qui joue vingt mille roubles au remps dans les soirées du cercle des nobles ne se croit pas le frère ni l’allié de quelque mendiant qui joue un copek au « jeu de la bête » dans un kabake de la ville.

Cependant il l’est ou du moins il agira comme tel quand le jour sera venu.

Et voici pourquoi :

Je vous ai parlé des hommes appartenant aux plus hautes, aux moyennes et aux plus basses classes de la société qui forment le point de jonction entre chaque cercle, qui sont comme des paliers entre les différents étages de l’immense organisation.

Eh bien, ces hommes-là qui, selon leur degré d’irritation, sont plus ou moins instruits du but poursuivi par un chef suprême. Ces hommes-là, dis-je, chacun dans sa sphère d’action, font une étrange propagande.

D’une façon un peu différente, selon le milieu où ils opèrent, ils répandent des idées analogues, éveillent les colères, attisent les mécontentements.

— Ils laissent, de temps à autre, entrevoir dans le plus grand mystère, et à quelques-uns seulement, l’existence des rapports secrets entre tous les groupes. Ils s’efforcent d’attirer à eux les personnes les mieux prédisposées par leur nature aux nouveautés révolutionnaires.

Dans les cercles infimes, ou seulement moyens, rien de plus aisé ; car parmi les faibles et les besogneux on surexcite facilement l’instinct de révolte.

Dans les groupes élevés, les difficultés sont très grandes ; on se trouve quelquefois placé en face de l’impossibilité.

Car le moyen de faire rêver l’abolition des titres, l’égalisation des fortunes, à ceux qui portent ces titres, à ceux qui possèdent ces fortunes ?

Mais dans ces cas, on procède d’une autre façon ; on spécule sur les faiblesses de ceux que leur situation dans le monde paraît rendre inattaquables.

Les affiliés pénétrent dans les familles, usurpent des amitiés, ne négligent aucuns moyens, même les plus infâmes, de découvrir les hontes secrètes, les blessures anciennes, les secrets de la maison, en un mot.

N’y a-t-il pas, dans la société russe, un grand nombre de familles ayant quelque tare ?

Savoir que cette tare existe et savoir ce qu’elle est, constitue un moyen d’influence énorme.

Et plus d’un fier gentilhomme, s’il recevait quelque jour un ordre accompagné de certaines paroles menaçantes, obéirait à cet ordre pour se dérober à la menace.

Quant aux grands personnages que la menace de quelque révélation ne saurait atteindre, les affiliés les enveloppent par d’autres ruses.

Grâce à un fonds social inépuisable et qui fait penser aux richesses fabuleuses des contes orientaux, les véritables initiés peuvent, quand l’occasion s’en présente, prêter des sommes considérables.

Beaucoup de nobles, beaucoup de fonctionnaires, et, plus bas, beaucoup d’artistes, beaucoup de marchands, beaucoup de commis sont obligés de recourir à ces emprunts et des prêts leur sont faits avec une telle largesse qu’ils perdent bientôt l’espoir de s’acquitter jamais.

Or le débiteur, jusqu’à un certain point, a pour maître son créancier.

— Ainsi ceux-là mêmes qui sont le plus opposés aux espérances de la société secrète que je vous révèle, ceux-là mêmes sont liés, attachés, sans s’en douter eux-mêmes, et le jour de l’action même, le chef pourra compter sur l’aide des uns et sur la neutralité des autres.

Tels sont les Innombrables, mon cher maître de police. Et si peu perspicace que vous soyez, vous comprenez maintenant, je pense, quelle arme sinistre peut être cette association entre les mains d’un révolutionnaire de génie !

Le comte Pétroff avait cessé de rire ainsi que le lui avait prédit Mlle Hortensina Delrio.

Il songeait profondément.

À défaut d’intelligence réelle, il était doué de quelque flair.

Il se sentit très effrayé.

Si ce que la comédienne disait était vrai, si l’association des Innombrables était organisée, en effet, il serait singulièrement difficile de lutter contre elle et d’en délivrer le pays.

Que d’obstacles on rencontrerait à chaque pas au milieu de tant de complicités !

En tous cas, ce qui importait d’abord, c’était de connaître avec précision le but des conspirateurs et, surtout, le nom de leur chef, de ce chef suprême auquel Hortensina Delrio avait fait plusieurs fois allusion.

Le maître de la police regarda bien en face la comédienne et lui dit :

— Eh bien, soit, je vous crois. Vous exagérez, mais il y a du vrai dans ce que vous dites. Déjà quelques indices m’avaient frappé. Achevez, instruisez-moi autant qu’il vous sera possible.

Voyons, dites, de qui tenez-vous cette nouvelle étrange ?

— D’un homme qui est venu chez moi cette nuit.

— D’un homme qui est affilié aux Innombrables ?

— Je ne sais pas s’il est des leurs ou s’il en était ; mais je sais qu’il connaît tous leurs secrets.

— Dans quel intérêt cet homme livre-t-il ses complices ?

— Il se venge, m’a-t-il dit, à cause d’une femme qu’il aimait et qu’on lui a prise.

— Voilà qui est bien romanesque !

— Comme la vérité.

— Savez-vous le nom de cet homme ?

— Il a refusé de me le dire.

— Où est-il en ce moment ?

— Chez moi.

— Chez vous ? Voilà qui est singulier. Pourquoi, voulant livrer les conspirateurs, s’est-il adressé à vous, au lieu de venir à moi d’abord ?

— On pénètre difficilement jusqu’à vous, et l’homme ne se souciait pas de dire son secret à l’un de vos secrétaires.

Il vous a demandé audience par lettre, vous ne lui avez pas répondu. Alors, il s’est informé de vos habitudes, des lieux où l’on vous rencontre ; il a appris que vous aviez quelque tendresse pour une comédienne du Théâtre-Michel, appelée Hortensina Delrio. Il a pensé que, grâce à la comédienne, il pourrait parvenir jusqu’au grand maître de la police ; et il s’est rapproché d’elle par un moyen fort ingénieux, ma foi, mais un peu impertinent.

— Lequel ?

— Cela ne vous regarde pas, mon cher ! Revenons au principal, et rappelez-vous que l’attentat contre le tsar doit avoir lieu après-demain.

— C’est certain, cela ?

— Certain. Je pourrai vous fournir tous les détails du guet-apens prémédité.

— Et moi je saurai bien empêcher qu’il ne réussisse ! Mais puisque vous n’ignorez rien, vous savez dans quel intérêt les Innombrables en veulent à la vie du tsar ?

— Je le sais.

— Ils exercent quelque vengeance, peut-être ?

— Non, ils tuent dans un but politique, voilà tout.

— Quoi ! Ils rêvent que l’empereur disparu, l’empire disparaîtra ! Ils veulent établir en Russie quelque monstrueuse monarchie, quelque sanglante république ?

— Ils disent qu’ils le veulent pour surexciter les passions des pauvres et des humbles ; mais ils mentent. Leur but véritable est de renverser, mais de réédifier quelque chose d’analogue à ce qu’ils auront détruit. Ils ensanglanteront le trône, mais ils le laisseront subsister. Après l’empereur, un autre empereur.

Le maître de police se leva, les yeux pleins d’une surprise épouvantée.

— Un autre empereur ?

— Oui.

— Et qui donc, qui donc a conçu cette sinistre chimère de succéder au tsar assassiné ?

— Son fils, dit la comédienne.