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Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Épilogue/IV

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Journal Le Cri du Peuple - Feuilleton du 16 juillet 1887 au 18 février 1888 (p. 789-797).

IV

LA CONSCIENCE DU GRAND MAÎTRE DE LA POLICE

La dernière parole de Mlle Hortensina Delrio plongea dans une stupéfaction inexprimable le maître de la police.

— Hein, quoi ? dit-il. Son fils ? Le fils de qui ? Le fils du tsar ? Ah ! imprudente, quelle parole avez-vous osé prononcer ?

— J’ai dit le fils du tsar, répondit d’un ton très calme la comédienne du Théâtre-Michel. Non pas son fils légitime, mais son enfant naturel. Pour être presque un Dieu, l’empereur n’en est pas moins un homme, et cet homme a un bâtard.

— Taisez-vous, taisez-vous !

— Je continue. Ce bâtard, ou ce fils naturel, si vous préférez, l’empereur l’a eu, n’étant encore que tsarevitch, d’une belle femme étrangère qu’il a tendrement aimée, il fut sur le point, n’ayant pas d’enfants encore, de le reconnaître pour héritier légitime. De cette intention paternelle, il reste des preuves, — des lettres. Ceci, vous le comprenez, donne une singulière force aux revendications de l’enfant qui est illégitime, mais qui est l’aîné.

— Bon Dieu, bon Dieu ! répétait le maître de la police.

— Le fils du tsar a longtemps vécu à l’étranger sous le nom du « Chevalier Philippe du Quesnoy ». Il a eu des aventures, à ce que l’on raconte. C’est un homme fort étrange. Quelques-uns même — et entre autres l’homme qui m’a tout révélé — vont jusqu’à insinuer que le chevalier Philippe du Quesnoy actuel ne serait pas le véritable, que celui-ci serait mort autrefois et qu’un habile imposteur se serait substitué à lui. Mais cela me paraît peu vraisemblable.

Quoi qu’il en soit, d’ailleurs, le chef des Innombrables possède tous les papiers qui prouvent son origine impériale, et tous ses affiliés l’acceptent pour ce qu’il prétend être.

En ce moment le comte Pétroff se leva.

Il avait l’air d’un homme qui vient de prendre une résolution.

— C’est tout ce que vous savez ? demanda-t-il.

— Oui.

— Fort bien.

Il sonna, ordonna d’apporter son habit de cérémonie et d’atteler son carrosse.

— Eh ! où allez-vous donc ? demanda la comédienne dès que le valet fut sorti.

— Au Palais d’Hiver.

— À pareille heure ?

— Toutes les heures sont bonnes pour les porteurs de certaines nouvelles.

— Ainsi vous verrez le tsar ?

— Certes !

— Vous lui révélerez l’existence des Innombrables ?

— Parbleu.

— Vous direz à l’empereur qu’il est menacé de la mort par son propre fils ?

— Sans doute.

— Que l’attentat doit avoir lieu, après-demain, dans la forteresse de Kronschtad ?

— Évidemment.

— Eh bien, mon cher maître de la police, je regrette d’avoir à constater que vous êtes le plus niais des hommes et le plus chétif des diplomates.

— Mademoiselle ! s’écria le comte en prenant l’air piqué.

— Allons, venez ici, congédiez ce valet qui entre avec votre habit de cérémonie, — une livrée apportant une livrée, — puis rasseyez-vous à côté de moi, et causons. Rien ne vous presse, que diable !

— Comment rien ne me presse, lorsque mon devoir…

— Eh ! qui vous parle de votre devoir ? Il s’agit bien de votre devoir. Renvoyez ce valet, vous dis-je, et tâchez de comprendre ce qu’on va vous dire.

Le comte Pétroff s’assit près de la comédienne, et celle-ci reprit d’une voix un peu lente :

— Il s’agit de savoir si vos intérêts et les miens, par conséquent, exigent que vous révéliez le complot.

— Oh ! Hortensina, ma conscience !…

— Laissons cela, je parle sérieusement. Je raisonne ; tâchez d’en faire autant. On peut se demander d’abord, si la conspiration des Innombrables a des chances de réussite.

— Elle n’en a aucune !

— Elle les a toutes : l’or, le nombre, la volonté et le mystère.

— Pardon, elle n’a plus de mystère !

— Oui, si vous révélez les secrets que je vous ai confiés, mais si vous gardez le silence…

— Je ne le garderai pas.

— C’est ce que nous verrons. Je reprends ; si vous vous taisez, le complot, merveilleusement combiné et puissamment soutenu, ne peut manquer de réussir. Et qui sait si nous ne tirerons pas, vous et moi, de cette réussite les plus considérables avantages ?

— Bah ! l’on me ferait des promesses, voilà tout ; et les conspirateurs ont mauvaise mémoire après le succès.

— Me prenez-vous pour une petite fille sans expérience ? Soyez sûr qu’on vous donnera des gages et, tout d’abord, je pense, on vous remettrait, si cela vous convenait, une somme d’argent qui vous enrichirait à jamais.

Le comte Pétroff se grattait le bout du nez d’un air passablement indécis.

— Choisissez, reprit Hortensina Delrio sachez prendre une résolution. Voulez-vous sauver le tsar actuel dans l’espérance unique d’un vain remerciement, ou bien, voulez-vous servir le tsar futur dans la certitude d’être enrichi dès à présent, au delà de tous vos rêves, et d’être quelque jour chancelier de l’Empire, peut-être ?

— Ma foi, dit le comte Pétroff, le choix est grave à faire. À trahir le gouvernement, je risque d’être pendu.

— Bon, dit la comédienne, qui ne risque rien n’a rien. Et puis, qui vous parle de trahir ? Neutralité n’est pas trahison. Si les conspirateurs échouent vous feindrez d’avoir ignoré, voilà tout, ce qu’en effet vous n’auriez pas su si je n’en avais été instruite par un hasard, et l’on vous tiendra, tout au plus, pour un maître de police maladroit, ce qui ne changera rien à l’opinion générale.

Le comte Pétroff s’écria :

— Vous êtes le diable, et ma foi, la tentation est trop forte pour y résister. Le sort en est jeté ! Je ne sais rien, je laisse faire, à la condition que le chef des Innombrables me promette formellement…

En ce moment la porte de la chambre s’ouvrit ; un homme entra.

C’était un petit vieux, humble, chétif, en redingote râpée, qui occupait un très minime emploi dans les bureaux particuliers du maître de la police, et logeait à l’hôtel pour les besoins du service.

Une sorte de domestique plutôt qu’un employé.

Il s’approcha du comte étonné et lui dit après un salut profond :

— Veuillez indiquer avec précision, monsieur le comte, ce que vous voulez qu’on vous promette ?

— Hein ? dit l’autre. Que dis-tu ? Que me veux-tu, tu es fou, je pense !

— Non, Excellence, non. Depuis une heure je vous écoute et j’ai fait approuver les conseils que vous donnait Mlle Delrio. Allons, demandez, parlez, à quel prix consentez-vous à nous servir ?

— À vous servir ? répéta le comte stupéfait.

— Oui. Les Innombrables méritent leur nom. Ils sont partout et ils peuvent tout. Fixez Une somme, monsieur le comte.

Cela était-il possible ? Ce misérable bureaucrate était un émissaire, un espion des conspirateurs ? et il pouvait s’engager en leur nom ?

— Eh bien, un million de roubles ! cria le chef de la police.

— Pour vous ! interrompit Mlle Hortensina Delrio. Et un autre million de roubles pour moi.

Le vieux salua le comte et salua ensuite la comédienne.

Il s’approcha d’une table où se trouvait tout ce qu’il faut pour écrire, et traça rapidement quelques lignes, sur deux feuilles.

— Voici un bon d’un million de roubles payable à vue, par le banquier Jonas, dit-il au maître de la police.

Puis se tournant vers Hortensina Delrio :

— Voici un bon de la même somme, payable à vue également, dit-il à la comédienne.

Et il continua en parlant au comte.

— Vous ne m’avez pas dit le poste que vous désirez.

— Je veux, répondit le maître de la police émerveillé, je veux être le gouverneur de la Crimée.

— Vous l’êtes, dit le pauvre employé.

Il tira de sa poche un parchemin qu’il déploya sur la table.

On voyait au coin de cette feuille le sceau impérial et, tout au bas, une signature tracée avec fermeté.

Entre le sceau et la signature, le petit vieux écrivit ces mots :

« À partir du jour de notre avènement le comte Pétroff, ancien grand-maître de la police, est nommé gouverneur de la Crimée. »

Cela fait, il remit le parchemin au comte qui le parcourut avec des yeux ravis.

— Allons, allons, bien, c’est bien, dit-il, je suis à vous ; que faut-il que je fasse ?

— Vous laisserez faire, voilà tout. Et vous oublierez d’envoyer à Kronstadt, après demain, jour de revue, les hommes de police qui, d’ordinaire, se mêlent à la foule pour veiller sur l’empereur.

— C’est convenu, et même je ferai en sorte…

Mais le comte Pétroff s’interrompit brusquement.

— Non, non, tout cela est impossible ! reprit-il violemment. Je ne peux pas me mêler de ce complot puisqu’il ne réussira pas.

— Et pourquoi donc ne réussira-t-il pas ? demanda tranquillement le chétif employé.

— Parce que votre secret n’en est plus un, parce que l’homme qui a révélé vos projets à Hortensina Delrio les révélera à d’autres.

— En effet, dit la comédienne en rêvant, cet homme peut parler. Mais il m’attend chez moi et il serait possible…

L’employé dit :

— Ce traître ne parlera pas.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il est mort.