Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Épilogue/IX
IX
AVANT L’HEURE SUPRÊME
Vingt-quatre heures après les événements que nous venons de raconter, trois personnes étaient réunies sous le toit d’une maison de chasse, dans les monts de Finlande dont la mer vient baigner la base.
Grâce à l’élévation du mont sur lequel était bâtie cette maison de chasse, on pouvait, en écartant les rideaux de la fenêtre, dominer du regard la citadelle de Kronstadt, et peut-être cette maison, en cas de conspiration, eût-elle été fort bien située pour permettre des échanges de signaux entre la montagne et le fort.
Trois personnes étaient réunies, avons-nous dit : deux hommes et une femme.
Les deux hommes, c’étaient Alexandre Palkine et le père Villemain ; la femme, c’était Natache.
De grands changements s’étaient produits en eux pendant les trois années qui venaient de s’écouler.
L’attitude d’Alexandre Palkine, jadis élégante et dominatrice déjà, avait pris je ne sais quelle rudesse plus hautaine, comme par l’habitude de la puissance et du commandement incontesté.
Le père Villemain avait quitté ses airs de fouine inquiète, et ce jésuite, naguère indécis et tremblant, affectait le vaste regard et le geste ample d’un pape.
Somptueusement vêtue des plus rares étoffes orientales, Natache, était couchée sur de magnifiques fourrures.
Elle fermait les yeux à demi, comme indifférente à toute chose ; car c’est avec l’apparence du dédain que la femme aime à jouir du triomphe et de la puissance.
Ah ! c’est qu’ils étaient en effet triomphants et bien puissants, les trois êtres réunis dans cette maison de chasse.
En trois années, ils avaient monnayé, aidés par les moines de Saint-Séverin, le fabuleux trésor de la mine de platine. Ils avaient, grâce à leur incommensurable richesse, étendu sur toute la Russie les réseaux de cet immense filet à prendre un empire, qu’on appelait la société des Innombrables ; tout leur avait réussi, et l’instant n’était plus éloigné où celui qu’on appelait le Bâtard d’un Dieu — car le tsar, n’est-ce pas la divinité elle-même ? — se dresserait aux yeux des peuples, la couronne impériale au front, sur un piédestal de sang et d’or.
Cependant, que faisaient Alexandre Palkine, le père Villemain et Natache dans les monts de Finlande ?
N’était-il pas imprudent à eux d’être seuls entre ces murailles de bois que rien n’avait l’air de défendre ?
Non.
Ils avaient pris leurs précautions.
Dans les ravines prochaines, dans les cols des montagnes, des troupes bien armées veillaient de près sur les chefs, et aucun étranger n’aurait pu se diriger vers la maison de chasse sans être arrêté et même passé par les armes.
Alexandre Palkine s’avança vers la fenêtre, l’ouvrit et dit :
— Enfin, enfin, l’heure est venue ! Dans quelques instants, vogueront sur les eaux du golfe les navires impériaux, et, sur le plus magnifique de ces navires, apparaîtra celui que les hommes adorent de loin, à genoux, et dont on ne prononce le nom qu’avec un tremblement. Il viendra sans défiance, il entrera dans cette citadelle pour passer la revue de ses troupes ; mais ce n’est pas dans une citadelle, c’est dans une tombe qu’il entrera. À peine aura-t-il franchi le seuil, qu’il sera frappé, frappé par mon ordre. Et peu de jours après, moi, que l’on croit son fils, je m’assoirai sur son trône.
— Et moi, dit le père Villemain, je serai l’évêque suprême d’une nouvelle église !
— Et moi, dit Natache sans ouvrir tout à fait les yeux, je serai l’impératrice Augusta, ayant sous mon talon l’admiration extasiée des hommes et la beauté jalouse des femmes.
Ainsi rêvaient à voix haute ces terribles âmes.
La porte s’ouvrit.
Des messagers entrèrent.
Ils étaient au nombre de trois.
Dans l’un, on aurait pu reconnaître, bien qu’il eût changé de vêtements, le médecin qui avait fait s’échapper Véra de la prison de Pétersbourg.
Le second était ce petit employé qui avait parlé au comte Pétroff en présence de Mlle Hortensia Delrio.
Le troisième, c’était Tiépolo.
— Eh bien ? demanda Alexandre Palkine.
Le médecin parla le premier.
— Voici, dit-il. Quelqu’un frappera, quelqu’un d’inconnu, quelqu’un qui n’est pas des nôtres et dont, en cas d’insuccès, le nom ne saurait nous compromettre.
— Qui donc ? demanda celui qu’on nommait à présent le bâtard d’un Dieu.
— Une femme.
— Y pensez-vous ? cria le père Villemain. Les femmes ont le cœur et le bras faibles ; les femmes ne savent pas tuer.
— Croyez-vous ? dit Natache avec un ricanement. Quand une femme aime ou déteste, elle a dans le bras et dans le cœur plus de force que l’homme.
— Soit, dit Alexandre Palkine. Mais quelle est cette femme ?
— Elle se nomme Véra, répondit le médecin. Elle poursuit une vengeance ; elle l’accomplira. Je viens de l’introduire sous un habit d’officier, dans le fort Constantin. Elle attend, cachée derrière un pan de muraille, et quand celui qui doit mourir paraîtra, elle déchargera sur lui un pistolet à deux coups dont je l’ai armée, et si l’arme à feu ne tue pas, Véra se servira du poignard.
— Bien, dit Alexandre Palkine, non sans une tristesse dans les yeux.
Puis il se tourna vers le second messager qui était le petit employé du comte Pétroff.
— Et vous, qu’avez-vous à nous dire ?
— Que tout a failli être perdu ! répondit l’émissaire, un homme nous a trahis.
À ce mot, les conspirateurs frissonnèrent.
— Qui nous a trahis ? cria le père Villemain.
— Je ne sais pas son nom. Voici ce qui s’est passé : une comédienne qui est la maîtresse du comte Pétroff, grand maître de la police, a été instruite de notre complot par cet homme inconnu et elle a tout révélé à son amant.
— Grand Dieu ! dit Alexandre Palkine.
— Rassurez-vous. J’étais là, caché derrière une porte, et j’écoutais.
Puisque le comte Pétroff connaissait nos desseins et pouvait les dévoiler, il n’y avait pour nous qu’un moyen de salut, c’était d’acheter le grand-maître de la police et de l’attacher à nos intérêts.
— C’est ce que vous avez fait ?
— C’est ce que j’ai fait. J’ai donné deux chèques d’un million de roubles chacun, payables chez notre banquier Jonas, l’un pour le comte Pétroff, l’autre pour sa maîtresse. Et en outre, usant d’un des blancs-seings que vous m’avez confiés, j’ai nommé, au nom de votre majesté, le grand-maître de la police gouverneur de la Crimée.
— De sorte que ?…
— De sorte que maintenant, il nous appartient. Et c’est sans être escorté de ses défenseurs ordinaires qu’entrera dans la citadelle celui qui, dans une heure, ne sera plus le tsar.
— Vous êtes adroit et fidèle, dit Alexandre Palkine, vous serez récompensé.
— Mais, demanda Natache, l’homme inconnu qui nous a trahis, qui est-il ? Qu’est-il devenu ?
Il faut que sa bouche soit à jamais muette.
Le second émissaire s’inclina et poursuivit :
— J’ai donné des ordres en conséquence. Dès que j’ai été instruit de la trahison, j’ai résolu que le traître serait puni et mis hors d’état de nuire. Je savais qu’il était resté chez la comédienne : J’ai envoyé vers lui quelques hommes à nous, résolus et intrépides, et certainement, à l’heure où je vous parle, il est mort.
Les conspirateurs se rassurèrent tout à fait. Le danger qu’ils avaient couru avait été déjoué, et ils avaient gagné dans le comte Pétroff un complice de plus.
— Et toi, Tiépolo, demanda Alexandre Palkine en se tournant vers le jeune Italien, que viens-tu nous apprendre ?
— Hélas ! ce sera terrible, dit Tiépolo, mais tout va bien, puisque vous voulez que la chose soit terrible en effet.
— Parle.
— J’ai introduit nos amis dans la galerie sous le fort. Ils occupent le magasin des poudres, et de plus, selon vos ordres, nous avons creusé une voie souterraine sous la partie du rivage que doivent traverser, en sortant de la forteresse, l’empereur et son état-major. Dans cet étroit souterrain, nous avons roulé des barils de poudre qui communiquent par une mèche à une maison de pêcheurs près de la rive où sont postés des hommes fidèles. Dès que vous donnerez le signal, c’est-à-dire dès que vous hisserez à cette fenêtre l’étendard impérial qui est le vôtre, mon maître, ils mettront le feu à la mèche, et quelques instants après, le fort Constantin sautera comme une motte de terre soulevée par une taupe.
Pourquoi Tiépolo, en rendant compte de ce qu’il avait fait, ne parla-t-il ni de Darius ni des deux femmes et de l’enfant qui étaient avec lui ?
Peut-être parce qu’il craignait d’être réprimandé pour avoir aidé à les faire épargner ; peut-être parce que Nadèje, craignant quelque danger pour eux, l’avait prié de garder le secret.
Alexandre Palkine reprit, l’œil plein d’une fière rêverie :
— Donc, le succès est certain ! Quand le tsar entrera dans la citadelle, une femme le frappera, et si cette première tentative ne réussit pas, n’importe, car je verrai d’ici le groupe impérial sortir du fort Constantin, et alors je donnerai le signal et nos ennemis seront engloutis dans l’immense ruine.
— Oui, oui, dit le père Villemain.
— Oui ! dit Natache.
En ce moment un coup de canon traversa l’air.
Puis un autre.
Puis un autre.
L’artillerie du fort saluait l’apparition dans le golfe des navires impériaux.
Le moment sinistre était arrivé.
Une espèce de fièvre s’était emparée de tous ces hommes.
Chacun respirait avec effort.
Le père Villemain était blême.
Alexandre Palkine, lui-même, s’était départi de son impassibilité superbe.
En proie à une agitation fébrile dont il ne pouvait se rendre maître, le chef des Innombrables s’était rapproché de la fenêtre, et braquant une longue-vue sur la partie du golfe qui se trouve entre Saint-Pétersbourg et Kronstadt, il suivait anxieusement la marche du navire impérial.
Tout à coup, il frappa du pied avec colère.
— Je ne vois plus rien, dit-il, la flottille est derrière la citadelle.
— Maître, dit Tiépolo, en indiquant le sommet de la montagne, du haut de ce grand rocher, on domine toute la forteresse.
— Il a raison. Venez, s’écria Alexandre Palkine.
Tout le monde le suivit.