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Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Épilogue/V

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Journal Le Cri du Peuple - Feuilleton du 16 juillet 1887 au 18 février 1888 (p. 798-810).

V

UNE FAMILLE DE PÊCHEURS

Au pied du fort Constantin qui termine, du côté du golfe de Finlande, l’immense forteresse de Kronstadt, en face du sinistre infini de la mer, apparaissent, de loin en loin, de petites maisonnettes cramponnées aux escarpements granitiques de l’île comme des nids d’alcyons suspendus à des roches.

Sous ces humbles toits, faits d’algues et de varechs qui resplendissent au soleil levant, habitent de laborieux pêcheurs.

Pendant que la femme attend dans l’étroit logis, l’homme hardi monte sur sa barque frêle et affronte les tempêtes, les brusques tourbillons, et lance ses filets dans l’abîme orageux.

Dans ces parages redoutables, les naufrages sont fréquents ; quelquefois, le soir, la femme et les enfants attendent vainement le retour du pêcheur.

Pourtant, malgré leurs transes continuelles, les habitants du bourg de Constantin ont la bonne humeur franche que donne le travail et le sentiment du devoir accompli.

Ils sont gais, ces braves gens, et, par les belles soirées de printemps, quand le mari a fait bonne pêche, on chante des chansons sur le seuil des chaumières pendant que le bruit de la mer bat sourdement les rocs.

Or, en ce temps-là, parmi les familles heureuses du rivage, il y en avait une qui était plus heureuse que les autres.

Famille peu nombreuse ; le mari et la femme, très jeunes tous les deux, un petit enfant âgé de deux ans à peine, et la mère de la jeune femme, grave, douce et elle-même jeune encore.

Ces quatre personnes étaient heureuses à cause de la tendresse profonde qui les unissait l’une à l’autre.

Bien que l’homme menât la rude vie des pêcheurs, bien que la mère et la fille se livrassent activement à leurs devoirs de ménagères pauvres, un observateur eût aisément deviné que ni cet homme, ni ces femmes n’étaient nés dans la condition où ils se trouvaient maintenant.

Le soin qu’ils prenaient de leurs habillements, la distinction de leurs traits, la douceur de leurs manières et la pureté de leur langage révélaient clairement une origine distinguée.

En effet, les marins de la bourgade se souvenaient d’une aventure qui s’était passée il y avait trois ans.

Ce fut au moment d’une débâcle de Pléva, — débâcle inattendue et qui avait eu lieu au commencement de l’automne, à cause d’un abaissement assez rare de la température.

Par innombrables groupes, d’énormes glaçons se ruaient vers la mer, battant les bords du fleuve, menaçant de rompre les lourdes assises de la forteresse de Kronstadt.

Et c’était des bruits profonds, des roulements effroyables, prolongés, venant de Saint-Pétersbourg vers le golfe, comme si la ville eut voulu ajouter des tonnerres aux tempêtes de l’Océan.

Les pêcheurs groupés sur les roches des rives, les soldats de marine rassemblés sur le rempart, considéraient l’effroyable débâcle, — l’un des plus terribles spectacles permis à l’œil de l’homme.

Tout à coup les visages pâlirent et des cris s’élevèrent.

On venait d’apercevoir, dans la clarté du matin, au milieu des glaces roulantes, une espèce de carcasse informe qui devait être une barque emportée.

Et sur cette barque, il y avait deux êtres humains, un homme et une femme semblait-il, qui levaient les bras et, bien qu’on n’entendît pas leurs voix, on devinait à leurs gestes qu’ils jetaient vers le bord des appels désespérés.

Chose plus affreuse encore, sur un étroit glaçon qui suivait le sillage de la barque comme un esquif suit un vaisseau, — et ce glaçon, de loin, paraissait tout rouge, mais c’était peut-être par le reflet du soleil levant — sur un étroit glaçon, disons-nous, gisait une forme qui semblait être un cadavre.

L’instant était redoutable.

Peu de temps s’écoulerait avant que la barque et le glaçon furieusement emportés eussent doublé la presqu’île, et alors l’immense mer, la mer qui ne rend pas sa proie, engloutirait à jamais les infortunés qui tendaient leurs mains vers un impossible salut !

Pêcheurs et marins, tout le monde sentait l’angoisse de cette effroyable minute.

Que se passa-t-il ?

Qui donna un ordre ?

Cela est demeuré ignoré ?

Mais voici ce qui eut lieu :

Peu de moments avant que la barque s’engageât, traînée par le courant, entre la forteresse même et le fortin de Cronslot, îlot qui s’élève au milieu de l’eau, à deux cents mètres environ de la rive, un coup de canon retentit.

Ce coup était parti du plus bas rempart du fort Alexandre et avait été dirigé vers le fortin.

Rare adresse d’un artilleur qui ne se nomma pas ; le boulet avait atteint le bloc de pierre, au milieu de l’eau, et s’était logé solidement dans une crevasse profonde.

Or, ce boulet était un de ceux dont on avait fait usage quelques jours auparavant pour une expérience d’artillerie, et il se trouvait percé d’un trou destiné, assurait l’inventeur, à diminuer l’effet de la résistance de l’air, c’est-à-dire à augmenter la vitesse et la force du projectile.

Dans ce trou, on avait introduit un fort cordage d’une longueur suffisante, de sorte que, maintenant, le boulet ayant atteint le fortin, une longue corde robuste — une chaîne de chanvre, pourrait-on dire, reliait la forteresse au fortin.

Alors, voyant la courbe de la corde pendre jusqu’aux glaçons, tous les assistants comprirent l’intention généreuse de celui qui avait tiré le coup de canon.

Dans le fortin, comme dans la forteresse, les soldats de la marine avaient attaché aux créneaux les bouts de la corde enroulée et tous les cœurs battaient d’une angoisse mêlée d’une espérance.

Un grand bloc de glace fut retenu, puis un autre ; enfin, la barque arriva à son tour.

Arrêtée par le dernier glaçon, elle décrivit une courbe du côté de la forteresse et vint se ranger lentement le long du cordage.

Sans perdre une seconde, l’homme qui était dans le bateau amarra solidement l’avant et l’arrière de l’embarcation à la corde qui barrait si heureusement le passage, et déjà quelques hardis pêcheurs allaient se porter au secours des infortunés, quand tout à coup le câble se rompit sous la poussée énorme des glaçons accumulés.

Un seul cri sortit de mille poitrines.

Cependant la corde ne s’était rompue que du côté du fortin de Cronslot, et, entraînée avec violence, mais toujours retenue par le bout du câble qui était attaché au fort Alexandre, la barque vint échouer enfin sur le rivage, entraînant avec elle le bloc flottant où gisait le corps inanimé d’une femme.

Avec des cris de joie, la foule se précipita vers le bateau, et, pendant qu’on recueillait les deux malheureux qui venaient d’échapper à un si grand péril, l’un des matelots qui étaient montés sur le pont harponna le cadavre qui se trouvait sur le glaçon au moment où celui-ci, glissant le long de la barque, allait disparaître pour toujours.

Aidé par quelques pêcheurs, le matelot descendit le corps sur la grève et l’étendit dans un manteau.

Alors il y eut un instant de douloureux silence.

La jeune fille qui venait d’être sauvée se jeta sur la femme inanimée, en criant désespérément :

— Ma mère ! ma mère !… Elle est morte, oh ! mon Dieu !

Cependant un chirurgien qui se trouvait dans la foule, s’étant approché, s’écria tout à coup, après une minute d’examen :

— Ne pleurez pas, mon enfant, je réponds de la vie de cette femme !

Ainsi que le lecteur l’a deviné, ces trois personnes qui venaient d’échapper à la mort d’une façon si miraculeuse n’étaient autres que Darius, Daria et Mme Ivanoff.

Recueillis par les pêcheurs du rivage, les soins les plus touchants leur avaient été prodigués.

Mme Ivanoff ne fut pas longtemps à se remettre de sa blessure, et bientôt elle put prendre part à leurs projets d’avenir.

Alors ils se dirent : Que ferons-nous, où irons-nous ? Des gens nous haïssent, des gens nous poursuivent. À Pétersbourg, nous retrouverions certainement les angoisses, le malheur. Restons ici, ignorés, inconnus, heureux.

En effet, que pouvaient-ils désirer encore, puisque Darius avait retrouvé sa fiancée, puisque Mme Ivanoff avait retrouvé sa fille ?

Grâce à l’aide et aux conseils des bonnes gens qui les avaient sauvés, Mme Ivanoff et sa fille furent installées dans une humble cabane et Darius devint assez habile pêcheur pour subvenir, par son travail, aux besoins des deux femmes.

Quelques mois après leur arrivée dans l’île, Darius et Daria, accompagnés de Mme Ivanoff et de plusieurs familles de pêcheurs, se rendirent à l’église de la forteresse, pour y être bénis par le pope.

Darius épousa Daria.

Après avoir subi tant d’épreuves, après avoir traversé tant de périls, ils allaient enfin goûter les douceurs de la vie.

Et serrant sa fille dans ses bras, Mme Ivanoff jetait au ciel un regard radieux ; la pauvre Marie Palkine oubliait toutes les amertumes, toutes les souffrances passées à cause des joies présentes.

Désormais, l’existence de ces trois personnes fut celle des pauvres gens qui les avaient reçues. Darius, qui fut bientôt renommé sur les côtes de Finlande pour son habileté à jeter le filet, passait les journées en mer, et, le soir, les deux femmes venaient sur la jetée et agitaient leurs mouchoirs dans l’air comme pour augmenter la brise qui leur ramenait le pêcheur.

Quand une année se fut écoulée, elles ne vinrent plus seules attendre le retour quotidien.

Le ciel avait béni l’union de Darius et de Daria ; un enfant leur était né.

Ils le nommaient Ivan, en souvenir du père de Marie Palkine, et il eut bientôt de petites boucles blondes qui frisottaient au-dessus de ses yeux bleus comme le ciel.

Entre Daria et Marie Palkine, il n’y eut jamais qu’un sujet de querelle.

C’était quand il s’agissait de porter l’enfant.

Daria insistait sur ses droits de mère ;

Marie Palkine revendiquait ses droits de grand’maman.

D’ordinaire la querelle se terminait ainsi :

Daria prenait son fils dans ses bras, et Marie Palkine le baisait au front tout le long du chemin.

Heureuse dans le présent, tranquille dans l’avenir, la petite famille s’endormait chaque soir avec la certitude de retrouver au matin, les douces joies de la veille.

Or, une nuit, Marie Palkine dont la chambre était voisine de celle où couchaient ses enfants, eut un rêve affreux.

Il lui semblait qu’un grand nombre de gens étaient venus tout près d’elle.

Quels étaient ces gens ? D’où venaient-ils. Quel était leur dessein ?

Elle ne comprenait pas.

Elle sentait cependant qu’ils se rapprochaient de plus en plus, et elle les entendait.

Oh ! certainement elle entendait comme un bourdonnement de voix, et, aussi un bruit singulier.

Il y avait là, dans l’ombre, des êtres qui parlaient et qui se mouvaient.

Seulement, dans son rêve, Marie Palkine ne voyait pas où étaient ces êtres. Bien qu’ils fussent tout proche, elle ne pouvait se rendre compte de l’endroit où ils se trouvaient.

Et cette invisibilité même rendait plus effrayant encore le voisinage de cette troupe remuante, indéfinie.

Une chose cependant, devenait de plus en plus distincte ; c’était le bruit singulier qui se faisait entendre depuis le commencement du rêve.

Ce bruit était sourd et incessant comme les coups de pioche d’une troupe de mineurs.

Tout à coup Marie Palkine eut le corps secoué par un affreux tressaillement, et son cœur se mit à battre avec une violence inouïe.

Par leur sonorité, les coups paraissaient maintenant être frappés sur la boiserie de la chambre.

Surchargée d’épouvante, la pauvre femme essaya de se soulever, et lourdement elle resta clouée sur son lit.

Elle ouvrit les yeux dans la nuit ; et elle ne vit rien, que l’ombre.

Elle essaya de comprendre ; et tout resta noir et confus dans son esprit.

Était-ce possible cela ?

Ce qui se passait n’était-il pas trop extraordinaire pour que ce ne fût pas dans un rêve ?

Pourtant les coups qui résonnaient à son oreille étaient trop éclatants pour qu’ils ne fussent pas réels.

Non, non, elle ne rêvait pas.

Une chose terrible allait s’accomplir. Oui, vraiment, là sous le lit, — directement au-dessous — on entamait la boiserie du plancher.

Les coups de hache se succédaient, rapides, violents.

Soudain, un horrible craquement se fit entendre, et l’un des pieds du lit s’enfonça brusquement dans le sol.

Marie Palkine faillit rouler au milieu de la chambre.

Elle poussa un cri terrible et, affolée par la terreur, elle se précipita dans la pièce voisine en criant.

— Darius ! Daria ! Mes enfants !…

En une seconde, les jeunes époux effrayés furent sur pied, et Darius, qui avait allumé une lanterne, se dirigea sur un geste de Marie Palkine vers la chambre de cette dernière.

Mais le fantastique spectacle qui s’offrit à ses yeux le cloua sur le seuil.

Au moment où il arrivait, le lit s’abîmait dans le sol ; et, par le trou béant qui s’était formé dans le plancher déchiqueté, quatre ou cinq têtes étrangement farouches, surgirent de l’ombre, et des hommes bondirent dans la chambre comme des démons vomis par un trou de l’enfer.