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Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Épilogue/VII

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Journal Le Cri du Peuple - Feuilleton du 16 juillet 1887 au 18 février 1888 (p. 828-837).

VII

UNE NIHILISTE

À Saint-Pétersbourg, sur la rive droite de la Néva, presque en face du Palais d’Hiver, se dresse un monument grandiose, d’un aspect formidable, et cependant élégant dans sa forme, d’où s’élève, gracieuse et menue, une flèche dorée d’une hauteur prodigieuse.

C’est la forteresse.

Bâtie avant la ville et destinée à la protéger, cette merveille d’architecture inspire tout à la fois l’admiration, le respect et la terreur ; car elle est non seulement un édifice militaire, une sépulture impériale, mais encore une prison d’État.

Prison terrible qui fait pâlir les plus braves.

Au-dessous des remparts, au-dessous des canons, se trouvent, côte à côte, les caveaux des tsars et les cachots des prisonniers, les morts et ceux qui ne doivent plus vivre ; ici, le ver qui ronge le cadavre, là le malheureux, qui mord sa chaîne ; celui qu’on oublie et celui qui est oublié.

Et tous, ils sont hors la vie.

Linceul de pierre, digne instrument des colères du maître suprême, la forteresse de Saint-Pétersbourg est bien le monument monstrueusement gigantesque que devait enfanter le despotisme de l’autocratie absolue.

Quelque temps avant les événements que nous avons racontés, dans les premiers chapitres de l’épilogue, dans l’un des cachots les plus sombres et les plus profonds ou, plutôt, dans l’une de ces tombes où, de temps à autre, le bruissement d’une chaîne pouvait seul révéler qu’il y avait là des êtres vivants, une femme en proie à une exaltation singulière, allait et venait avec cette allure saccadée qui est particulière aux tigres encagés.

Avec une vigueur qui dénotait des forces longtemps contenues, elle parcourait l’étroit espace, frôlant les murs énormes où tant de fois ses ongles s’étaient déchirés.

Par instants, elle s’arrêtait devant la porte bardée de fer, collait son oreille au guichet, retenait son haleine, écoutait, puis reprenait sa marche en étouffant un rugissement qui lui déchirait la gorge.

Si les bourreaux de cette femme avaient pu voir le blêmissement de son visage farouche, le rictus de ses lèvres tordues et les éclairs terribles qui jaillissaient de ses yeux noirs démesurément agrandis, ils eussent été épouvantés ; et peut-être, s’ils avaient pu mesurer l’intensité des douleurs atroces qui torturaient leur victime, ils auraient eu pitié d’elle, ils lui auraient demandé pardon avec des larmes et des cris.

Cette femme était là depuis dix ans. Elle portait un nom très connu en Russie : Véra.

C’était la fille d’un gentilhomme de Voronège qui avait été dépouillé de ses biens et envoyé au Caucase à cause de ses idées libérales.

Il y avait onze ans de cela.

C’était à l’époque où les francs-maçons avaient conçu le généreux projet d’éclairer le peuple en ouvrant une voie grandiose à la littérature russe.

Ils venaient de fonder, à Moscou, la Société typographique.

Là, tout travail avait sa récompense, tous les littérateurs étaient accueillis, tous les efforts étaient encouragés, tous les manuscrits étaient reçus et payés, — les bons et les mauvais.

Les ouvrages qui avaient quelque valeur étaient publiés ; les autres étaient brûlés.

Institution admirable qui aurait vivifié l’intelligence d’un peuple ensommeillé, foyer ardent où se fût réchauffée toute une légion d’écrivains, de penseurs, d’hommes enfin qui n’attendaient pour éclore qu’un rayon chaud, qu’une heure de paix.

Mais, en voyant cette étincelle où il pressentit une aurore possible, l’autocrate eut un froncement de sourcils, et, comme devant, dans ce pays géant et taciturne où l’oppression glace la pensée comme le froid glace la nature, tous sont restés muets, courbés, stériles.

Tous, non.

Il y eut des âmes indignées qui ne voulurent pas se courber, il y eut des bouches qui ne voulurent point du bâillon.

Véra, qui, au moment de la condamnation de son père, n’avait que dix-neuf ans, mais qui joignait à un caractère énergique et à un savoir d’encyclopédiste une soif ardente de liberté, Véra fut du petit nombre qui lutta.

Aidée par l’un des chefs de la Société typographique de Moscou, nommé Bogdanoff, elle fit paraître un livre plein de vérités terribles qui eût brillé sur la sombre nation comme un flambeau lumineux.

Mais cette lumière était du feu.

Mais ce flambeau était une torche capable d’allumer d’immenses incendies.

Le tsar étendit sa main de fer.

Le livre fut détruit, la lueur éteinte.

Véra fut jetée au fond de la forteresse, et avec elle, plusieurs autres libres-penseurs, Bogdanoff entre autres.

Enfouie dans un trou obscur, ayant au-dessus d’elle une montagne de granit que ne peuvent percer ni la colère, ni le désespoir, ni les cris, ni les plaintes, Véra, la pâle et frêle jeune fille, au cœur de lionne fut oubliée.

Malheur à ceux qui pensent !

Telle est la devise de tout pouvoir arbitraire.

Entourée d’ombre, chargée de fers, étouffée par des murs qui étaient des blocs de rochers, sentant sur elle, comme un amoncellement de remparts, de canons, de soldats, privée à jamais de l’air du soleil, de la nature, de tout ce qui luit, de tout ce qui chante, de tout de qui aime, la jeune nihiliste s’affaissa d’abord sous cet écrasement.

Lasse de se heurter à de l’ombre, à de la pierre, l’âme de Véra laissa pendre ses ailes.

Après quelques jours d’emprisonnement, la prisonnière résolut de se laisser mourir de faim.

Être morte, c’était peut-être vivre ailleurs.

Être captive, c’était la souffrance inutile à tous.

Et cette souffrance, celui-là seul qui l’a endurée, peut en concevoir l’intensité.

Oh ! l’étouffement continu, l’oppression intolérable, l’atroce serrement du cœur la tête qui éclate, la poitrine qui râle, puis le délire, les larmes, la bouche qui devient lâche, qui supplie et s’humilie en dépit de l’orgueil qui succombe, puis la fatigue et la honte d’avoir crie grâce, puis la haine, éternellement la haine.

Non, l’homme ne devrait pas disposer du pouvoir de faire tant de mal.

Depuis trois jours déjà, Véra n’avait pas goûté aux aliments de la prison.

Chaque matin, après la visite du geôlier, elle renversait l’eau de sa cruche et elle jetait le pain par l’étroite ouverture qui donnait sur un fossé très profond de la forteresse.

Elle était dévorée par la fièvre, et, étendue sur sa couchette de bois, elle rêvait.

Soudain, elle leva la tête.

Elle entendait des sanglots.

Un homme pleurait dans le cachot voisin.

Comment pouvait-il se faire qu’elle entendît si distinctement ce qui se passait derrière l’épaisse muraille ?

Elle comprit bientôt.

L’ouverture par où elle recevait un peu d’air et de jour était partagée au milieu par d’épais barreaux de fer et devait être disposée de façon à éclairer deux cachots en même temps.

Elle ne se demanda pas quel pouvait être cet homme.

Il était prisonnier comme elle, il pleurait, elle voulut le connaître.

Elle poussa son lit contre mur, grimpa sur l’un des montants et enfonça sa tête dans l’ouverture.

— Monsieur, monsieur ! dit-elle de plus en plus fort.

Les sanglots s’arrêtèrent.

— Répondez-moi, monsieur, reprit-elle.

— Hein ! qui me parle ? demanda le prisonnier.

— Comment vous appelez-vous ? Qui êtes-vous ?

— Je me nomme Bogdanoff.

La pauvre jeune fille faillit tomber à la renverse.

— Bogdanoff ! cria-t-elle. Bogdanoff ! Oh ! mon Dieu, merci !

— Qu’y a-t-il ? reprit l’homme, vous me connaissez ?

— Mon ami, mon frère… C’est moi, Véra, Véra… Oh ! je veux vivre, maintenant.

Quelques minutes après, la tête d’un jeune homme apparaissait derrière la grille et, dans un sublime éclair de joie qui jaillit de leurs yeux, les deux désespérés se sourirent.

Oui, elle l’avait dit, désormais ils pouvaient vivre.

Ils étaient deux, pleins de jeunesse et de force, unis par leur ancienne et pure amitié, par leurs malheurs communs, par leurs idées, par leurs aspirations.

Jamais âmes plus grandes ne s’étaient rencontrées, jamais cœurs plus tendres n’avaient battu l’un pour l’autre.

Que leur importait le monde, à présent ? Et les chaînes, et les murs, et les barreaux. L’univers, c’était eux.

Qu’elles furent douces, les causeries de ces deux malheureux !

Instruits et pleins d’imagination, il leur devint facile d’oublier leur affreuse situation.

Avec quelle joie les deux captifs se revoyaient le matin, quelle bonne chaleur passait de l’un à l’autre pendant que leurs mains se rencontraient dans une ardente étreinte à travers les barreaux ! Qui pourra dire l’ivresse qui les envahissait lorsque, après être restés de longues heures les yeux dans les yeux, les voix devenaient plus faibles, plus douces, plus caressantes, tandis que, tout remplis d’une émotion qui soulevait leur sein, leur haleine se confondait délicieusement.

Comment aurait-il pu en être autrement.

Ils s’aimèrent.

Ils s’adorèrent avec une frénésie que la vie qui leur était faite peut seule faire comprendre.

Le jour où ils s’avouèrent leur amour, ils se lièrent par serment, ils se marièrent devant Dieu.

Or, c’était un dimanche ; ils mélangèrent les petites rations de vin qu’on leur donnait ce jour-là, et ils burent dans le même gobelet.

Et les époux très purs, les amants très chastes, ne pouvant joindre leurs lèvres enfiévrées au travers de la grille nuptiale, l’un après l’autre, ils se baisèrent les mains mille fois, et mille fois ils se caressèrent le visage.

Heureux et inassouvis, ils retournèrent enfin à leur couchette solitaire, et, en dépit de l’ombre, du froid et de l’horreur qui les entouraient, ils firent cette nuit-là des rêves d’or et de flammes.