Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Épilogue/VIII
VIII
L’ÉVASION
Cet hymen sans union dura de longues années.
Tout ce que le désespoir peut permettre de bonheur, tout ce que l’horreur d’être séparés peut laisser de contentement de se sentir si près, charma, pendant les tristes jours, les âmes des deux captifs.
L’amour, c’est comme le soleil, il rassérène, il dore, il embellit tout ce qu’il éclaire,
Oh ! comme ils s’aimaient ces deux êtres séparés de tous, ces deux êtres exilés de la vie et des hommes !
Certainement, si on leur eût donné à choisir entre la liberté avec l’éloignement l’un de l’autre, et cette captivité où leurs mains pouvaient se toucher, ils n’auraient pas hésité, ils auraient préféré rester dans leurs cellules si rapprochées.
Souvent le soir, en s’endormant, ils se disaient tout bas : « Aujourd’hui, nous avons été heureux. »
Hélas ! cette félicité, si peu complète qu’elle fût, devait un jour cesser.
Il arriva un matin — Véra était alors prisonnière depuis dix années — il arriva qu’en se dressant sur le bois de son lit et en tendant la main pour donner à Bogdanoff le bonjour du réveil, Véra demeura tout étonnée de ne pas voir le visage de son ami en face du sien.
D’ordinaire, le prisonnier était plus empressé que cela, et il était toujours le premier au poste convenu :
Inquiète, elle appela :
— Bogdanoff !… Bogdanoff !…
Pas de réponse.
Un morne silence.
Oh ! qu’était-il donc arrivé ?
Qu’avait-on fait de Bogdanoff ?
Où l’avait-on conduit ? Où était-il ?
Véra se posait vainement toutes ces questions.
L’idée qu’il fût malade lui traversa un instant l’esprit.
Mais la veille il était bien portant, et d’ailleurs, s’il avait eu quelque souffrance physique, il n’aurait pas manqué d’appeler Véra.
Grand Dieu ! si on l’avait transféré dans quelque autre prison ?
Mais non.
L’arrêt qui avait condamné Bogdanoff était formel, c’était dans la forteresse de Pétersbourg qu’il devait faire son temps.
Qu’est-ce donc qui avait pu se passer ?
Ce qui était certain, c’est que, privée du voisinage de son mari, Véra serait morte de douleur.
Quoi, le destin leur avait-il envié la consolation sacrée de s’entendre et de s’apercevoir ?
Une pensée moins amère apparut à Véra.
Une fois par an on passait, dans la cour de la forteresse, la revue des prisonniers et huit jours plus tard, la revue des prisonnières.
Qui passait cette revue ?
Le comte Pétroff, le grand-maître de la police impériale.
Cette revue avait pour but de s’assurer de l’état de santé des captifs, de recevoir leurs plaintes s’ils avaient à en faire et, naturellement, de n’en tenir aucun compte.
Véra se souvint que bien des mois s’étaient écoulés depuis le dernier examen réglementaire, et, comptant sur ses doigts, comme l’on compte en prison, elle conclut que le jour de la revue était arrivé.
Sans doute elle avait dormi plus tard que d’ordinaire et les gardiens étaient venus prendre Bogdanoff pendant qu’elle dormait encore.
Cela expliquait tout et Véra se dit :
— Dans un instant il sera de retour, il me parlera, il me serrera les mains.
Elle perdit toute inquiétude, elle se sentait presque joyeuse lorsque soudain, un cri aigu, formidable, plus terrible que tous les cris que l’on pourrait entendre dans un cauchemar de supplice, traversa les murs de la prison, et vint mourir près d’elle comme une horrible plainte.
Elle ne reconnut pas la voix, non elle ne la reconnut pas, car cette voix était trop lointaine.
Mais son cœur battit à se rompre, car elle devinait que c’était la voix de Bogdanoff.
Rien ne le prouvait, rien ne l’indiquait ; mais elle en était sûre.
Qu’avait-on fait à son ami, à son amant, à son époux ?
Et, chose affreuse, ce cri n’avait été suivi d’aucun autre cri.
La bouche qui l’avait proféré devait être maintenant la bouche d’un cadavre.
Éperdue d’épouvante, Véra se mit à rôder violemment dans sa cellule, comme une bête en cage, et c’est ainsi qu’elle nous est apparue lorsque nous l’avons vue pour la première fois.
Elle allait, venait, ne pouvait tenir en place.
Elle n’avait qu’une espérance : l’arrivée quotidienne du geôlier chargé d’apporter le pain et l’eau de la prisonnière.
Elle interrogerait cet homme, et il faudrait bien qu’il lui dise la vérité.
Le geôlier vint.
Elle lui parla.
Elle lui demanda où était Bogdanoff, si c’était lui qui avait crié.
Il déposa le pain et l’eau dans un coin de la cellule, sans répondre.
Elle le pria, le supplia, se traîna à ses genoux.
Il parut ne point prendre garde à cette douleur et se dirigea vers la porte.
Alors elle se dressa menaçante, et, trouvant dans sa fureur des forces supérieures à celle de son sexe, elle se jeta sur l’impassible gardien.
Celui-ci sans prononcer une parole la repoussa et sortit de la cellule.
Ainsi, elle ne saurait rien.
Elle en était réduite aux conjectures de son désespoir.
Quoi, était-ce vrai ?
Ne reverrait-elle plus Bogdanoff ?
Était-elle veuve de sa seule consolation, de son unique bonheur ?
Et lui, était-il mort ?
L’avait-on fait périr dans quelque abominable supplice ?
Ah, Dieu !
Après quelques heures passées dans des angoisses jusqu’alors inéprouvées, une fièvre terrible s’empara de la jeune femme.
Elle suffoquait, elle haletait.
Un tremblement secouait tous ses membres, ses dents claquaient et une sueur, tour à tour chaude et froide, lui coulait sur tout le corps.
En même temps, elle se sentait prise d’une immense lassitude, et, ne pouvant plus se tenir, elle se laissa choir sur son grabat de prisonnière, évanouie ou endormie, morte peut-être.
Quand elle sortit de cette léthargie, elle vit de ses yeux hagards, un homme inconnu qui était debout à côté de son grabat.
Il lui dit :
— Je suis le médecin de la prison. Vous avez été très malade, mais vous allez mieux, quelques jours de repos vous remettront tout à fait.
— Du repos, jamais, cria-t-elle, où est Bogdanoff, où est-il ?
— Vous tenez beaucoup à le suivre ? demanda le médecin.
— Oh ! dit-elle.
— Eh bien, je vais vous le dire.
Le médecin avait dit ces mots d’un air étrange en regardant Véra fixement dans les yeux.
Et, je ne sais pourquoi, cette pensée vint à Véra que cet homme n’était pas ce qu’il disait être et qu’il éprouvait pour elle une sorte d’intérêt différent de celui que les médecins témoignent d’ordinaire à leurs malades.
Il s’assit à côté du lit, et parla en ces termes, gravement :
— C’était jour de revue. Les prisonniers, sur un seul rang, étaient debout dans la cour de la forteresse.
Le comte Pétroff, grand-maître de la police, allait de l’un à l’autre, insolent, dur, ironique.
Il interrogeait, n’attendait pas les réponses, passait.
Quand il fut devant Bogdanoff, il lui dit :
— Ah ! ah ! c’est toi ; je t’ai déjà vu l’an dernier. Je sais qui tu es : un homme dangereux, un nihiliste. Un de ceux qui ne croient ni à Dieu, ni au tsar. Tu es ici pour longtemps, je pense, enfant de chien. Mais, qu’est-ce donc ? Tu oses lever la tête ? Allons, courbe le front, loup galeux !
Mais Bogdanoff, conservant une fière attitude, considérait le comte Pétroff d’un regard impassible.
— Oh ! mon frère, oh, mon brave frère ! interrompit Véra, haletante.
Le médecin continua :
— Le comte Pétroff frémit visiblement de colère, et, s’approchant du prisonnier, il le frappa au visage.
— Lâche ! cria Véra.
— Alors Bogdanoff bondit. Et, avant qu’on eût pu le retenir, il avait saisi au cou le grand maître de la police, et il allait l’étrangler.
— Bien, bien, dit Véra.
— Ce fut un tumulte, des cris.
Les gardiens se jetèrent sur Bogdanoff et le maintinrent enfin.
Alors le comte ordonna de donner au coupable trois mille coups de battogue (sorte de verge usitée pour la punition des prisonniers et même des soldats).
— Trois mille coups, sanglota Véra, trois mille, c’est la mort !
— C’est la mort, en effet, répliqua froidement le médecin.
Il poursuivit :
— Le tambour battit, les soldats de la garnison furent placés sur deux rangs, et Bogdanoff, nu jusqu’à la ceinture, dut passer entre cette double haie d’où pleuvaient incessamment sur lui les coups des terribles verges.
— Hélas, hélas ! disait Véra.
— Il ne poussait pas un cri. Il allait d’un pas ferme, le front haut, s’offrant aux coups. Bientôt son corps fut rayé de raies violettes, puis bleues, puis rouges enfin. L’épiderme se déchira, le sang jaillit.
Dès lors, les verges déchiquetaient la chair vive et de chaudes éclaboussures marquaient de rouge le visage des bourreaux.
La douleur devait être atroce.
Le malheureux Bogdanoff était toujours muet. Seulement son visage était devenu d’une pâleur livide, ses yeux, pleins de lueurs effrayantes, semblaient lui sortir de la tête, et sa large poitrine s’élevait en gonflements horribles qui témoignaient des prodigieux efforts qu’il faisait pour garder le silence.
Soudain, il ouvrit la bouche et poussa un cri épouvantable, un cri où se résumaient toutes les souffrances, toutes les indignations, un cri qui retentira toujours comme un remords dans la conscience de ceux qui l’ont entendu.
Puis il tomba.
Il était mort.
Le médecin se tut.
Il regarda la prisonnière avec un étonnement mêlé d’effroi.
Pendant ces dernières paroles, Véra n’avait pas soufflé mot ; elle n’avait pas fait un geste.
Aucun cri, aucune exclamation, aucun sanglot ne pouvait soulager l’effrayant désespoir qui emplissait son âme.
Vierge et veuve, elle avait à venger le supplice de son fiancé, la mort de son époux.
Désormais, une implacable haine était le seul motif qui la forçât à vivre encore.
Lentement comme dans un rêve, elle se dressa.
Elle avança les mains, saisit les poignets du médecin et les serra comme dans un étau.
Jamais on n’aurait pu croire une femme capable d’une force aussi extraordinaire.
Un instant, le docteur de la prison craignit qu’elle ne devînt folle.
— Que voulez-vous ? dit-il.
— Je veux sortir d’ici, répondit Véra.
— Dans quel but ?
— Il faut que je venge Bogdanoff.
— Comment ?
— En tuant le comte Pétroff et l’empereur.
— C’est bien, dit le médecin.
Et comme Véra, étonnée, lui avait lâché les poignets, il prit un paquet qui se trouvait près de la porte, et, l’ayant dénoué, il en sortit un costume d’officier qu’il tendit à la prisonnière.
— Habillez-vous, dit-il.
Véra regarda un moment cet homme qui avait tout prévu pour sa fuite, avant même qu’elle eût l’idée de fuir.
— Qui êtes-vous ? lui demanda-t-elle.
— Quelqu’un qui a pour mission de vous aider.
— Qui vous envoie ?
— Les Innombrables.
— Qu’est-ce ?
— Des gens qui veulent ce que vous voulez.
Sans ajouter un mot, Véra endossa l’uniforme, s’enveloppa d’un grand manteau d’officier et, quelques minutes après, précédée du médecin, elle franchit les longs couloirs souterrains, monta un escalier humide et se trouva dans la cour.
Un instant, elle se frotta les yeux, éblouie par le soleil, dont elle avait été privée pendant si longtemps, puis donnant le bras à son conducteur, ils se dirigèrent à pas lents vers la sortie.
Quand ils furent parvenus au milieu de la cour, Véra s’arrêta tout à coup.
Indiquant du doigt sur les pavés des taches sombres qui avaient l’air d’être du sang, elle regarda le médecin d’un œil interrogateur.
Celui-ci répondit en inclinant la tête affirmativement.
Alors Véra, se baissant vivement, posa la main sur les pierres ensanglantées, et se l’appliqua sur le front en disant :
— Tu seras vengé, je le jure !
Lorsqu’ils passèrent sous la voûte, la sentinelle présenta les armes et quelques officiers saluèrent.
La porte s’ouvrit.
Véra était libre.
Elle regarda le ciel, les arbres, les maisons, les gens qui passaient.
Elle ne se réjouit pas.
Son œil resta indifférent.
N’était-elle pas morte déjà, puisqu’il était mort, lui ?
La haine étouffe toute joie.
Morne, impassible, elle marchait, regardant tout, ne voyant rien.
Tout à coup son conducteur l’arrêta.
Ils étaient sur le quai de la Douane, la Néva coulait devant eux, un petit bateau à vapeur allait partir.
— Montez, dit le médecin.
— Où me conduisez-vous ? demanda Véra.
— À Kronstadt.
— Oh ! vite, vite, je veux tuer, dit-elle.
— Vous tuerez.
— Quand ?
— Demain.