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Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Épilogue/X

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Journal Le Cri du Peuple - Feuilleton du 16 juillet 1887 au 18 février 1888 (p. 860-866).

X

LES CARESSES DE NATACHE

Natache était restée seule.

En la voyant ainsi, mollement étendue sur un amas de fourrures et de coussins, les membres à l’abandon et le regard ensommeillé, personne n’eût soupçonné un instant que le sort de cette femme fût en jeu dans le terrible évènement qui se préparait.

Natache était-elle donc indifférente, en effet, aux résultats de cette partie suprême ; ou bien était-elle si certaine du succès que la lutte ne pouvait l’émouvoir ?

Non.

Cette sérénité n’était qu’apparente. Intérieurement, elle tremblait. Inconsciemment, avec des crispations nerveuses, elle déchiquetait un superbe éventail, et, par instant, de petits tressaillements lui parcouraient tout le corps.

Au moment de toucher à son rêve éblouissant, elle se reporta malgré elle en arrière ; en quelques minutes, elle revécut en imagination sa vie passée ; elle revit la Natache d’autrefois, la serve des Beroëff, l’humble servante des Palkine, la Colombe-Rouge des Goujons, la condamnée de Sibérie, enfin l’associée du chef des Innombrables, et, bientôt l’impératrice de toutes les Russies.

Qu’elle était longue et extraordinaire l’échelle de cette vie dont la base s’enfonçait dans l’ombre et l’esclavage et dont le faite était rayonnant de clartés glorieuses !

Non, non, elle ne rêvait pas ; tout allait s’accomplir.

Il fallait attendre ; plus qu’un jour, plus qu’une heure.

Ah ! que lui importaient maintenant les souffrances endurées, les vengeances assouvies, les joies, les amours, Stéphane ?…

Stéphane !

Au souvenir de cet homme qui s’était donné à elle d’une façon si absolue, elle eut froid au cœur.

Qu’était-il devenu ?

Était-il mort de chagrin ?

Vivait-il pour se venger ?

Soudain Natache se dressa violemment sur un bras.

Elle cessa de penser.

Là, devant elle, à la croisée, au-dessus du balcon, une tête d’homme lui apparaissait.

Vision ou réalité, cette apparition était, en ce moment, plus terrible, plus épouvantable que tout ce qu’on peut s’imaginer.

Cet homme, c’était Stéphane. Avant que Natache eût le temps de pousser un cri, l’homme avait bondi jusqu’à elle.

Deux mains de fer lui étreignaient le cou.

Cependant la farouche femme éprouva ce qui arrive aux âmes fortement trempées.

La vision, le saisissement l’avaient complètement paralysée.

Le contact brutal des mains, le danger immédiat lui rendirent toute sa présence d’esprit.

Sans opposer la moindre résistance à l’ardente colère de son ancien amant, elle le regarda dans les yeux.

Les doigts de Stéphane se détendirent lentement.

— Si tu appelles, tu es morte, dit-il.

— Je n’appellerai pas, répondit Natache.

Et comme Stéphane restait à genoux penché sur elle, la couvant d’un regard avide qui se rassasie enfin sans pouvoir prononcer une parole, elle reprit :

— Parle, que veux-tu ?

— Je veux te tuer.

— Tue-moi.

— À moins que tu ne me suives à l’instant car c’est toi que je veux, c’est toi, entends-tu ?

— Pas encore, dit Natache.

— Que veux-tu dire.

— Je veux dire qu’il faut d’abord que j’atteigne le but auquel j’ai tout sacrifié, ma vie, mon amour, toi enfin, toi que j’aime toujours…

— Mensonge !

— Tu le verras bientôt.

— Me crois-tu fou ? Tenteras-tu de me persuader que c’est par amour pour moi que tu t’es donnée à un autre ?

— Un autre que je hais moi-même…

— Que dis-tu ?…

— Et qui jusqu’à ce jour n’a été qu’un instrument propre à servir mon ambition…

— Tu mens ! c’est impossible.

— Et que je briserai le jour où il me sera inutile.

— Mais pourquoi ?…

— Je veux être impératrice, interrompit Natache en se redressant.

Et, entourant Stéphane de ses bras, elle le fascina de ses grands yeux pleins de flammes et de caresses.

Puis, se penchant à son oreille, elle murmura :

— Oh ! mon Stéphane, mon amant, attends encore un peu, et bientôt tu n’auras plus à te plaindre.

Le pauvre amant sentait que Natache le trompait, que tout ce qu’elle disait était faux, et cependant, jamais ses yeux ne l’avaient trouvée plus belle, jamais son cœur n’avait battu plus délicieusement sous ses caresses.

Natache l’attirait loin de la fenêtre, dans la crainte d’être vue, sans doute, et il ne résistait pas.

Cependant il dit d’une voix ferme :

— Écoute bien, Natache, tu n’arrives pas à me tromper. J’ai trop souffert. Il y a trois ans que je t’attends, avec l’enfer dans le cœur ; je te veux tout de suite. Je ne me sens plus le courage de te tuer moi-même.

J’ai d’autres moyens. Déjà, je vous ai tous dénoncés au grand-maître de la police, j’ai échoué, et c’est par miracle que j’ai pu échapper aux poignards des Innombrables. Mais aujourd’hui, entends-moi bien, aujourd’hui si tu ne me suis pas à l’instant, c’est à l’empereur, personnellement, que je vais tout apprendre. Et je jure que pas un de vous n’échappera a la mort.

Comme il achevait ces mots, Natache, qui depuis un moment avait glissé son bras sur un meuble qui était derrière elle, s’arracha tout à coup des bras de Stéphane et bondit au milieu de la chambre, un pistolet à la main, en criant :

— Meurs, donc le premier, traître !

Et elle fit feu doux fois.

— Vipère ! hurla Stéphane en roulant sur le sol.

Alors Natache s’élança dehors en criant :

— À moi ! à moi !

Un instant après, Alexandre Palkine, le père Villemain et Tiépolo faisaient irruption dans la maison de chasse, suivis de près par Natache.

La chambre était vide.

— Je dois pourtant l’avoir tué, dit Natache cherchant des yeux, ah ! tenez, voyez tout ce sang ! Il s’est enfui par la petite porte.

— Courez, cria Alexandre Palkine, à plusieurs hommes qui étaient arrivés au bruit, fouillez les buissons et les ravins, il ne doit pas être loin !

Les hommes s’éloignèrent dans différentes directions.

En ce moment deux coups de feu se firent entendre du côté du fort Constantin.

Alexandre Palkine devint très pâle.

— Ah ! dit-il, on vient de tirer sur l’empereur !