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Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Épilogue/XI

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Journal Le Cri du Peuple - Feuilleton du 16 juillet 1887 au 18 février 1888 (p. 866-872).

XI

LA POUDRIÈRE

Le lecteur se souvient que nous avons laissé Darius au moment où lui et sa famille furent entraînés dans le souterrain, par les ordres du frère Jean.

Le pêcheur avait un quart d’heure pour prendre une détermination.

Il avait à choisir entre la trahison et la mort.

Un terrible combat se livrait dans son âme.

Avait-il le droit de sacrifier sa femme, son enfant, tous ceux qu’il aimait, enfin, à l’accomplissement de ce qu’il croyait être son devoir.

D’un autre côté, Mme Ivanoff, suppliante et éloquente comme l’est une mère qui voit ses enfants en danger, ébranlait fortement l’énergique résolution qu’il avait prise.

Daria ne disait rien.

Ses yeux ne quittaient pas son mari, ses lèvres ne quittaient pas son enfant.

Cependant un quart d’heure se passa.

Puis une heure.

Puis une partie de la nuit.

Les avait-on oubliés.

Leur avait-on fait grâce de la vie ?

En effet, comme le jour commençait à poindre, Nadèje parut tout à coup au milieu d’eux, et leur fit comprendre, par signes, qu’il ne leur serait fait aucun mal mais qu’ils resteraient prisonniers pendant quelque temps encore.

Tiépolo avait enfin attendri le cœur du frère Jean, avant de se rendre auprès d’Alexandre Palkine.

Du reste, entièrement convaincus de l’impuissance de leurs prisonniers, les hommes qui obéissaient au moine étaient tous remontés dans la cabane, attendant le signal convenu pour faire sauter le fort.

La famille du pêcheur, jugée inoffensive, était donc restée seule au fond du sombre souterrain.

À la lueur d’une torche plantée dans la terre, les pauvres gens pouvaient se voir, se sourire, se rassurer.

Timide, résignée, Nadèje était rapprochée de Daria dont elle caressait l’enfant, tout en jetant à la dérobée, de furtifs regards sur Daria.

Quelques heures encore s’écoulèrent ainsi.

Cependant Darius, inquiet sur le sort de ceux qui lui étaient si chers, allait et venait, en proie à une agitation extrême, cherchant dans sa tête, les moyens de sortir de ce lieu sombre.

Il jetait surtout de fréquents regards vers les profondeurs noires de la galerie qui s’ouvrait comme un trou mystérieux, dans la direction du fort.

Subitement, il s’arrêta devant Nadèje.

— N’y a-t-il pas une autre issue à ce souterrain, demanda-t-il, ne peut-on fuir par là ?

— Non, fit comprendre Nadèje après une seconde d’hésitation.

Quel sentiment avait donc dicté ce mensonge à la jeune fille ?

Dévorée par la jalousie, avait-elle résolu la perte de ceux dont elle enviait le bonheur ?

Éloignait-elle, à dessein, le moment de leur délivrance, dans la crainte d’être séparée à tout jamais de celui qu’elle adorait ?

Quoi qu’il en fût, la pauvre muette ne jugea pas à propos de dévoiler à ses amis l’existence du soupirail qui s’ouvrait de l’autre côté du fort.

Heureuse des caresses qu’on lui rendait, la jeune fille se joignait tout contre Daria et Marie Palkine, et souriait à Darius.

Oh ! que n’eût-elle fait pour prolonger ce moment plein de douceur ?

Tout à coup une rougeur, faible d’abord, puis plus éclatante, apparut au fond de la longue galerie.

On entendit distinctement une voix qui criait :

— Nadèje ! Nadèje !

C’était la voix de Tiépolo qui se rapprochait rapidement.

Bientôt on put le distinguer, portant une torche qui l’enveloppait de lueurs rougeâtres.

Il avait les cheveux épars et ses vêtements en désordre, ainsi que sa respiration haletante, témoignaient de la rapidité avec laquelle il avait dû courir.

Lorsqu’il fut arrivé auprès de Nadèje, Tiépolo s’élança sur elle, lui prit le bras et voulut l’entraîner en criant :

— Viens, viens, hâte-toi ; le fort va sauter !

Marie Palkine et Daria poussèrent un cri d’épouvante.

Mais Nadèje, résistant aux efforts que faisait Tiépolo pour l’emmener, lui montra Darius et les deux femmes.

Ses yeux disaient clairement :

— Et lui, et elles ?

Le jeune Italien frappa du pied avec rage.

— Non, dit-il, non, je ne veux pas continuer à sauver un homme que tu aimes et qui est mon rival. Qu’il périsse, lui, et toute sa famille. Allons, viens, te dis-je ; mais viens donc !

Cependant Nadèje parvint à se délivrer de sa furieuse étreinte, et courant à Darius et à Daria qu’elle prit par la main, elle fit signe qu’elle préférait mourir avec eux plutôt que d’être délivrée seule.

— Oh ! fit Tiépolo en se déchirant la poitrine avec ses ongles, c’est une torture infernale que tu me fais endurer. Prends garde, Nadèje, la patience a des bornes, vois-tu, et je suis las d’attendre !

Et, en prononçant ces paroles, le jeune homme, effrayant de pâleur, les yeux hagards, tira son poignard et fit un pas vers la jeune fille.

Le visage empreint d’une douce sérénité, Nadèje ne daigna pas faire un mouvement.

Le silence était effrayant.

Personne n’osait respirer.

Enfin Tiépolo dit brusquement :

— C’est bien, venez ; venez tous. Mais si vous tenez à votre vie, hâtez-vous ! Il n’y a pas une minute à perdre. Il est peut-être trop tard déjà ; dans un instant, l’explosion aura lieu. Suivez-moi.

Les pauvres gens s’élancèrent sur les pas du jeune homme.

Ils allaient à pas pressés, effarés, plus morts que vifs, s’attendant, à tout moment, à être pulvérisés.

Soudain, Nadèje les arrêta d’un geste.

Douée d’une très grande sensibilité de l’ouïe, elle avait entendu derrière elle un imperceptible crépitement.

Terrible, effroyablement pâle, elle s’était retournée.

— Quoi ? qu’y a-t-il ? demandèrent les deux femmes.

Nadèje leva lentement le bras, et indiqua du doigt les profondeurs qu’on venait d’abandonner.

Là-bas, dans l’ombre, les fugitifs épouvantés aperçurent une petite ligne de feu qui allait, rampant en zig-zag au ras du sol, se tordant comme un serpent phosphorescent et s’approchant avec une terrifiante rapidité.

— La mèche est allumée ! cria Tiépolo. Nous sommes perdus !

Dans le paroxysme d’une terreur suprême, les malheureux sentirent leurs cheveux se dresser sur leur tête.

Désespérément, ils tombèrent à genoux, se cachant la figure dans leurs mains, attendant l’horrible mort.