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Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Épilogue/XII

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Journal Le Cri du Peuple - Feuilleton du 16 juillet 1887 au 18 février 1888 (p. 873-879).

XII

LA VENGEANCE DE VÉRA

Alexandre Palkine avait-il en effet donné le signal convenu pour faire sauter le fort ?

Mais à quoi bon, puisqu’on avait distinctement entendu les deux coups de feu qui avaient dû être tirés sur l’empereur ?

Or, voici ce qui était arrivé.

En débarquant à Kronstadt, le médecin de la prison d’État de Saint-Pétersbourg avait conduit Véra jusqu’au fort Constantin.

Là, grâce à la considération dont il était l’objet, il avait pénétré librement dans la cour d’honneur et s’était immédiatement dirigé vers un bureau dont la porte donnait sur le couloir principal.

La porte était ouverte, le bureau était désert.

Comme on le voit, les Innombrables étaient fidèlement servis.

Une fois là, le médecin dit à Véra :

— Personne ne viendra nous déranger ici.

Avant une heure l’empereur sera arrivé. En soulevant le rideau de cette fenêtre, vous le verrez entrer dans la cour d’honneur, suivi de tout son état-major. Pour visiter le fort, il sera obligé de passer par le long couloir qui se trouve là ; en ouvrant la porte, à ce moment, vous vous trouverez en face de lui. Il y a là, sous ce livre, un pistolet à deux coups, chargé.

— Bien dit Véra.

— Le reste ne dépend plus que de vous, reprit le médecin, aurez-vous le courage d’agir ?

— Oui.

— Votre main ne tremblera pas ?

— Non.

— Le cœur des femmes est sensible.

Véra eut un sourire atroce.

— Je n’en ai plus, dit-elle.

— Dès que l’empereur sera mort, les Innombrables seront là pour vous défendre.

— Que m’importe ?

— C’est bien, reprit le docteur, qui ne put s’empêcher d’admirer le courage de cette femme, je vais prévenir le maître et je reviens.

— Allez, dit-elle.

Véra resta seule.

Le médecin se rendit auprès d’Alexandre Palkine auquel, ainsi que nous l’avons vu, il rendit compte de sa mission.

Après quoi, il alla surveiller de plus près le débarquement du tsar et de sa suite.

Le navire impérial, salué par le canon de la citadelle qui tonnait sans relâche, s’était arrêté devant le fort de Pierre-le-Grand.

Le gouverneur de l’île, suivi de tous les officiers supérieurs de la forteresse, s’avança au-devant de l’empereur et de son brillant cortège.

Parmi les principaux dignitaires de l’empire qui entouraient le tsar, on pouvait remarquer le grand-duc Michel, l’illustre Menschikoff, le ministre Kisseleff, l’homme réputé le plus spirituel de la cour de Russie, le prince Dolgorouski, et enfin le comte Pétroff, grand-maître de la police, que le tsar honorait d’une façon toute particulière, ce jour-là, en se complaisant à écouter l’histoire d’un certain prisonnier, nommé Bogdanoff, que le comte Pétroff se vantait d’avoir fait mourir sous les battogues.

Après avoir visité le fort de Pierre, le fort Nicolas et le fort Alexandre, l’empereur se dirigea enfin vers le fort Constantin, d’où il devait se rembarquer pour passer en revue la flotte qui se trouvait à l’ancre à un mille de là.

Ce fut à cette occasion qu’eut lieu entre le tsar et un amiral anglais, qui se trouvait de passage à Saint-Pétersbourg, le dialogue suivant :

— Eh bien, amiral, demanda l’empereur, ne trouvez-vous pas que Kronstadt est impossible à prendre ?

— Oh ! sire, répondit l’Anglais, avec quinze vaisseaux on n’y parviendrait pas.

— Avec vingt ?

— Ce serait difficile.

— Avec vingt-cinq ?

— Il faudrait bien un mois.

— Avec trente ?

— Quinze heures.

Cette forfanterie britannique fit froncer le sourcil à l’autocrate.

Cependant le cortège impérial approchait du fort Constantin.

Le médecin courut précipitamment retrouver Véra.

— Le voici, dit-il.

— Bien.

— Êtes-vous prête ?

— Oui.

— Ne voulez-vous pas boire un peu d’eau-de-vie ? lui demanda-t-il en voyant la pâleur qui couvrait les joues de la jeune femme.

— Non, répondit Véra. Laissez-moi, ne me parlez plus.

En ce moment le cortège pénétrait dans la cour d’honneur.

La nihiliste courut au livre, le souleva, prit le pistolet et revint à la fenêtre.

Tout à coup elle tressaillit.

— Qui se tient donc auprès de l’empereur ? demanda-t-elle.

— C’est le comte Pétroff, répondit le médecin.

Un éclair terrible jaillit des yeux de la jeune femme, ses dents grincèrent dans un affreux serrement, et, se repliant sur elle-même comme une tigresse qui va bondir sur sa proie, elle répéta plusieurs fois avec une voix qui était un rugissement :

— Le comte Pétroff ! Le comte Pétroff !

Effrayé à la vue de l’exaltation inouïe qui s’était emparé de Véra, le médecin s’approcha d’elle pour lui parler.

Mais elle repoussa violemment, courut à la porte, l’ouvrit, et hurlante et sauvage, elle bondit dans la cour et tomba comme la foudre au milieu des officiers stupéfaits.

Avant qu’on ait eu le temps de faire un geste, Véra, l’œil en feu, parvint au comte Pétroff et cria :

— Lâche, tueur d’innocents, que Bogdanoff soit vengé !

Au même instant elle lui déchargea les deux coups de son pistolet en pleine poitrine.

Le comte Pétroff tomba mortellement blessé.

Presqu’aussitôt Véra fut renversée et réduite à l’impuissance.

Tout ceci s’était passé avec la rapidité de l’éclair.

Hors de lui, le médecin profita du tumulte pour s’esquiver.

À la porte, il rencontra Tiépolo.

— Eh bien ? dit-il précipitamment.

— Le coup est manqué

— Comment ?

— La femme a tiré sur le comte Pétroff.

— Grand Dieu ! Mais le tsar ?…

— Vivant, je cours prévenir le maître.

— Mais il va donner le signal ! s’écria Tiépolo.

— Parbleu ! Il n’y a pas une minute à perdre ! dit le docteur en s’éloignant rapidement.

Alors Nadèje est perdue ! pensa le jeune homme. Et, bondissant avec une agilité surprenante, il parvint en une seconde au renfoncement de la muraille où se trouvait le soupirail, et disparut.