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Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Épilogue/XIII

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Journal Le Cri du Peuple - Feuilleton du 16 juillet 1887 au 18 février 1888 (p. 879-889).

XIII

LE SIGNAL

Quelques minutes après, le médecin était parvenu à la maison de chasse, et se présentait devant Alexandre Palkine.

— Eh bien, demanda vivement ce dernier, l’empereur ?

— Il est sain et sauf…

— Maladroit !

— Oh ! maître qui aurait pu prévoir ?

— Cette femme, cette Véra, elle a donc eu peur ?

— Non.

— Elle n’a pas osé ?

— Si mais…

— Les coups de feu que nous venons d’entendre ?

— C’est elle qui les a tirés.

— Eh bien ?

— Seulement, au lieu de tirer sur l’empereur, ainsi qu’il avait été convenu, c’est sur le comte Pétroff qu’elle a tourné sa colère, le grand maître de la police ayant été plus directement cause de la mort de son amant.

— C’est à devenir fou ! murmura Alexandre Palkine.

— Ah ! dit le père Villemain, je l’avais bien dit. C’est absurde de se confier aux femmes.

— Eh ! qu’importe, après tout, fit Natache, puisque nous pouvons faire sauter le fort.

— C’est vrai, reprit le père Villemain. Donnez le signal.

— Mon Dieu, mon Dieu ! répétait à demi voix le chef des Innombrables.

— Allons donc ! cria Natache.

— Que faites-vous ? Qu’attendez-vous ? demanda le père Villemain.

— Dans cinq minutes, il ne sera plus temps ! reprit fougueusement Natache. À quoi pensez-vous donc ?

Blême, tremblant, les yeux vagues et remplis d’horreur, Alexandre Palkine succombait à une émotion atroce.

Il voyait l’explosion terrible ; la citadelle, pleine d’hommes, se déchirant tout à coup, l’éparpillement des murs formidables, la terre s’entr’ouvrant pour vomir le feu et la mort ; il calculait le nombre des victimes qu’il allait faire d’un geste ; — et, pour la première fois de sa vie, cet homme au cœur de bronze, énergique entre tous, devenait faible et reculait avec épouvante devant l’immensité de son crime.

— Non, non, je ne peux pas, murmura-t-il enfin.

Les autres le regardaient avec stupeur.

Mais, soudain, Natache poussa un ricanement féroce.

— Je pourrai, moi, dit-elle.

Et brusquement, repoussant Alexandre Palkine, elle s’approcha de la fenêtre et déploya l’étendard en soie jaune où se noyait l’aigle noire impériale, qui flotta bientôt au faîte de la perche qui avait été préparée à cet effet.

Le chef des Innombrables se cacha la tête dans ses mains.

Les autres personnages attachèrent obstinément leurs yeux sur les remparts du fort Constantin, avec cette oppression particulière que donne l’attente d’un événement terrible, prochain, immédiat.

Ils étaient tellement sous l’empire de cette angoisse suprême, que pas un d’eux ne remarqua le fait étrange qui se produisit derrière eux.

Une masse sombre, rampante, silencieuse, où brillaient deux yeux effrayants se glissa par l’entrebâillement de la porte.

Avec ce pelotonnement et cette allure oblique et fuyante de la bête fauve qui convoite sans oser attaquer, la forme sombre glissa sans bruit sur les fourrures qui couvraient le sol, laissant sur son passage une large trace de sang.

Au bout d’un instant, cette masse vivante était devenue invisible.

Tapie sous une table, confondue avec l’ombre, rien ne décelait sa présence extraordinaire.

Cependant une minute s’écoula

Puis une autre.

Puis un temps qui parut très long.

Rien ne survenait dans le fort.

Les grands murs gris des remparts étaient baignés de lumière, les canons brillaient au soleil, de longues files de soldats manœuvraient dans les cours, le vent apportait des éclats de trompettes, des lambeaux de fanfares militaires ; évidemment le tsar allait bientôt quitter la citadelle.

Le temps passait.

Le fort ne sautait pas.

Les personnages qui se tenaient à la fenêtre de la maison de chasse, guettant anxieusement l’explosion formidable, se sentirent envahis par une indicible appréhension.

La tension excessive de toutes leurs facultés sur le spectacle d’un évènement qui ne se produisait pas leur devint une torture intolérable.

Ils se regardèrent stupéfiés, consternés.

— Qu’est-ce que cela signifie ? dirent-ils.

— Attendons encore, ajouta le père Villemain.

— Nous aurait-on trahis ? dit Natache

— Non, c’est impossible, reprit le père Villemain, je réponds du frère Jean.

Il aura pris des précautions pour avoir le temps de s’éloigner, dit le petit employé du comte Pétroff.

— Il y a pourtant plus de dix minutes que le signal est donné ! s’écria Alexandre Palkine.

Et se tournant vers le Père Villemain, il ajouta :

— Allez donc voir ce qui se passe, je crains qu’il n’y ait un malentendu.

— Oui, vous avez raison, dit le jésuite, j’y cours !

Et, ayant fait un signe au petit employé du comte Pétroff, il sortit en l’emmenant avec lui.

Alexandre Palkine resta seul avec Natache.

— Oh ! mon Dieu ! dit celle-ci, pourvu que tant d’efforts ne soient pas perdus.

— Sois tranquille, Natache, nous réussirons…

Ils furent interrompus par un bruit étrange qui semblait devenir de dessous leurs pieds.

C’était comme une plainte prolongée ; un râle ou un grognement.

— As-tu entendu ? demanda Alexandre Palkine, tressaillant malgré lui.

— Oui, dit Natache, on dirait quelqu’un qui se meurt, là, au bas de la maison.

Mais pendant qu’ils se penchaient sur l’appui du balcon, l’être qui n’avait pu retenir ce râle était derrière eux.

Quelque chose d’informe se débattait au milieu de la chambre, parmi les fourrures.

Cette chose horrible, sanglante, c’était un homme, c’était Stéphane.

Tenant son poignard d’une main, il comprimait de l’autre l’horrible blessure par où s’échappait sa vie.

Enfin les deux êtres qu’il haïssait étaient restés seuls.

Il n’avait plus qu’à frapper.

Et voilà que la mort l’étreignait.

Oh ! non, pensa-t-il, plus qu’une minute, plus qu’un effort !

Un instant il resta immobile, rassemblant ses forces, serrant son poignard dans sa main.

En ce moment, Alexandre Palkine indiquait à Natache une petite barque où se trouvaient cinq personnes, et qui s’éloignait rapidement de la forteresse.

— Ne dirait-on pas que c’est Tiépolo qui se tient à l’arrière de la barque.

— En effet, c’est lui, dit Natache, quels sont donc les autres ?

— Oh ! mon Dieu ! cette femme… la grande… c’est…

— Oui, oui, c’est Marie Palkine !

— Qu’est-ce que tout cela veut dire ?

— Cela veut dire que Tiépolo est un traître, et que le fort ne sautera pas. Tiens, vois : le navire impérial s’éloigne, tu ne seras pas empereur !

— Malédiction ! cria le chef des Innombrables.

Mais le cri expira dans sa bouche

Vomissant un flot de sang, il roula sur le sol à côté de Stéphane qui, dans un effort suprême, lui avait enfoncé entièrement son poignard entre les deux épaules.

Alexandre Palkine ne remua plus.

La mort avait été instantanée.

Quant à Stéphane, qui se tordait à côté de sa victime, il souriait hideusement.

Regardant Natache, il eut encore la force de dire :

— Adieu, Natache… fais dire des prières… pour deux…

Il n’en put dire davantage.

Il expira dans une dernière convulsion.

Quant à Natache, sanglante, éclaboussée du sang de ses deux amants, elle resta un moment comme pétrifiée devant tant d’horreur.

Mais aussi n’était-ce pas un spectacle inoubliable ?

Ces deux cadavres, qu’elle considérait d’un œil hagard, ne lui rappelaient-ils pas toute sa vie, à elle ?

Comment se serait-elle dérobée à l’épouvantable émotion qui l’accablait, elle, dont l’existence et la fortune avaient été si étroitement liées à l’existence et à la fortune de ces deux hommes ?

Elle revoyait Stéphane vingt ans auparavant, alors qu’il était graveur et qu’il passait ses nuits au travail pour faire vivre sa vieille mère ; elle le revoyait jeune, dévoué, ardent tout brûlé par l’amour qu’elle lui avait inspiré, renonçant peu à peu à ses principes d’honnêteté, délaissant sa mère, fabriquant de faux roubles, commandant à des brigands dans le repaire des Goujons ; elle regardait le jeune homme au cœur loyal qui s’était donné à elle comme on se donne à l’enfer, qui faisait taire sa conscience torturée, qui devenait graduellement voleur, assassin et forçat, et qui se trouvait assez payé par un regard, par un sourire, par une caresse.

Pendant les dix-sept années qu’ils étaient demeurés au bagne, Stéphane n’avait pas proféré une plainte.

Oh ! de tels hommes sont rares, qui savent aimer ainsi !

Natache aurait dû être fière d’avoir inspiré un amour si extraordinaire.

— Pauvre Stéphane ! murmura Natache, devais-je donc le tuer ?

Et ses yeux se remplirent de larmes. Mais pourquoi était-il venu entraver ses desseins ? Pourquoi s’était-il dressé comme un obstacle à ses projets ambitieux ? Pourquoi ne l’avait-il pas oubliée ?

L’autre aussi était mort.

Pour celui-ci, elle n’avait eu que de la haine mêlée de crainte et d’admiration ; et la tendresse qui les avait unis pendant les trois dernières années avait été plutôt l’association de deux âmes orgueilleuses, que l’union de deux cœurs.

L’un comme l’autre, ils étaient peu faits pour goûter les douceurs de l’amour.

Il fallait des passions plus terribles à ces êtres formés par la souffrance et la révolte ; ils ne connaissaient qu’une volupté, la vengeance… qu’une aspiration, la puissance.

La vengeance, ils l’avaient eue.

La puissance, ils avaient été sur le point de l’atteindre.

Jamais rêve plus prodigieux, plus inouï, plus éblouissant, n’avait été si près de se réaliser.

Et l’homme qui avait osé concevoir ce gigantesque projet, le bâtard obscur qui n’avait pas craint d’étendre sa main vers la couronne des tsars, était là inanimé, un poignard entre les deux épaules.

Ainsi était mort cet homme extraordinaire au cœur d’acier, au génie audacieux, brigand légendaire qui faillit usurper un trône d’empereur, et qui, jeté dans une carrière plus vaste, aurait pu devenir un de ces héros superbes qui suffisent à l’illustration et à la gloire d’un peuple.

Ne pouvant résister plus longtemps à l’horreur que lui causait la vue de ces deux cadavres, Natache poussa une longue et déchirante plainte, se précipita hors de la chambre avec affolement et disparut dans la montagne.