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Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Épilogue/XIV

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Journal Le Cri du Peuple - Feuilleton du 16 juillet 1887 au 18 février 1888 (p. 889-897).

XIV

CONCLUSION

Peu de temps après, il se passa à Saint-Pétersbourg un fait inouï.

Véra, l’ardente nihiliste qui avait tué le comte Pétroff pour venger la mort de Bogdanoff, Véra comparaissait devant ses juges et était acquittée.

Une énorme affluence de curieux se pressait aux abords du tribunal.

La nouvelle de l’acquittement de Véra fut reçue avec des cris d’enthousiasme.

Cette fois, enfin, la justice triomphait. Quand la jeune femme parut, la joie devint du délire ; on criait, on lui baisait ses vêtements.

Tout à coup, comme Véra montait en voiture, plusieurs coups de feu retentirent.

Mortellement frappée, la nihiliste tomba ainsi qu’un jeune étudiant qui se trouvait à côté d’elle.

Des cris de rage succédèrent à la joie.

L’assassin fut mis en pièces.

Puis la foule dut se disperser devant les troupes qui étaient arrivées.

D’où venait le coup :

Chacun le devina ; mais personne n’osa le dire.

Il est encore des peuples chez qui la crainte est une institution.

Véra était morte ; mais son sang ne fut point stérile.

Les innombrables étaient dispersés depuis la mort de leur chef ; mais plus patiente, plus pure, plus juste aussi, la redoutable société des Nihilistes progressa avec des proportions effrayantes.

Penseurs calmes, altérés de justice et de liberté, qui souffrent en silence, qui brillent dans l’ombre et dont l’œuvre persistante recouvrera un jour tous les oppresseurs, toutes les tyrannies innombrables.

Il nous reste maintenant à apprendre à nos lecteurs de quelle façon étrange mourut le comte Markoff.

Enfermé à l’hôpital d’Aboukoff, dans la section des aliénés, il avait rencontré là une de nos anciennes connaissances, la générale Amalie Von Chpilitz, que l’abus des liqueurs fortes avait fini par envoyer dans ce lieu sinistre.

Soit à cause de leurs anciennes relations, soit à cause de la conformité de leur caractère vicieux, le fou et la folle s’étaient pris d’amitié et passaient ensemble les heures de la promenade, seul moment où ils pouvaient se rencontrer.

Un jour, ils ne rentrèrent pas à l’heure accoutumée.

Les gardiens les retrouvèrent au fond du jardin étendus sur le sable, rigides, déjà morts.

Auprès d’eux, on ramassa une fiole de laudanum que la Chpilitz avait dérobée à la pharmacie, et qu’elle avait partagée avec son ami.

Les deux misérables s’étaient empoisonnés par gourmandise.

Est-il nécessaire de dire que, fidèle au démon qui la possédait, Hortensia Delrio devint la maîtresse du grand maître de la police de Moscou, et que l’incorrigible policière fut pendant longtemps la terreur des voleurs et des assassins de cette ville.

Une circonstance, entre autres, lui donna l’occasion d’exercer particulièrement la perspicacité de son esprit.

Pendant une année, la population de Moscou fut mise en émoi par une série de crimes commis avec une audace inouïe et entourés de circonstances atroces, tout à fait extraordinaires.

Les victimes étaient généralement de jeunes femmes. Mais, chose étrange, les cadavres qu’on retrouvait étaient toujours mutilés d’une façon horrible, et jamais on n’avait pu en réunir tous les membres.

Malgré tous ses efforts, la police n’était pas parvenue à mettre la main sur les assassins ; toutes les recherches étaient restées infructueuses. On n’avait aucun indice.

Les plus fins limiers y avaient renoncé. Seule, Hortensia Delrio ne désespérait pas de trouver les coupables.

Nuit et jour elle songeait à cette affaire ; une espèce de fièvre s’était emparée d’elle et lui faisait perdre le sommeil et l’appétit.

Enfin, un soir qu’elle examinait les rapports adressés au grand-maître de la police, elle poussa un cri de joie

— J’ai trouvé ! s’écria-t-elle.

Et, courant retrouver son amant, elle lui montra le rapport d’un agent, qui dénonçait l’existence, dans la ville même, d’une société de sabbatnikis, secte heureusement peu nombreuse qui communie avec de la chair humaine.

— Eh bien, demanda le maître de la police, en quoi ce rapport concerne-t-il les assassins que nous cherchons ?

— Comment, vous ne comprenez pas ?

— Pas du tout.

— Voyons, réfléchissez un peu ; souvenez-vous de l’horrible état où étaient les cadavres qu’on a retrouvés, des membres absents, des longues entailles dans les endroits charnus, de la jeunesse des victimes. Sont-ce là des crimes ordinaires ? Est-ce ainsi que se conduisent les assassins vulgaires ? Prennent-ils le temps de déshabiller les gens qu’ils tuent ?

Choisissent-ils, de préférence, une proie appétissante de corps, quoique pauvre d’argent, plutôt que les riches marchands dont ils pourraient espérer un butin plus considérable ?

— Comment, vous supposez ?…

— Je ne suppose pas, j’affirme ; les assassins que vous cherchez sont anthropophages et tuent, surtout, afin de satisfaire leur hideuse passion pour la chair humaine.

— Mais les sabbatnikis ?…

— Je sais que les sabbatnikis ne communient qu’avec de la chair d’enfant nouveau-né et encore une fois l’an seulement ; mais il est tout naturel de supposer que cette horrible coutume puisse développer, chez quelques-uns, ce goût monstrueux, au point de leur faire assassiner leurs semblables sur les routes.

— C’est horrible !

— Donnez-moi des hommes, et je réponds de tout.

— Faites, dit le grand maître de la police, vous avez carte blanche.

Le lendemain, de grand matin, Une troupe de policiers, dirigée par Hortensina Delrio, pénétrait dans une misérable izba qui s’élevait à quelques pas de la ville, sur la route de Serpoukhoff et s’emparait de deux hommes et d’une femme qui s’y trouvaient.

Lorsqu’on les eut garrottés, la maison fut minutieusement fouillée.

Cette perquisition amena la découverte d’une certaine quantité d’ossements humains.

Hortensina Delrio ne s’était pas trompée.

Les preuves étaient si évidentes que les monstres ne purent nier leurs crimes.

Gog, le géant, Magog, le nain, et Mlle Rosalie, dite Nez-de-Rubis, furent condamnés aux travaux forcés à perpétuité, dans les mines de cuivre de la Sibérie.

Quant à Hortensina Delrio, elle reçut les éloges les plus flatteurs et ne cessa depuis d’être l’objet d’une considération sans égale.

D’ailleurs, elle ne borna pas là ses exploits ; son génie inquisiteur la poussa en des aventures singulièrement étonnantes, que nous raconterons peut-être un jour.


Le beau ciel de Naples était d’un bleu intense, la mer, calme et unie comme un miroir, était parsemée de petites voiles blanches.

C’était l’heure où les pêcheurs regagnaient le rivage.

Sous un berceau de pampres et de chêvrefeuilles qui décorait joyeusement l’une des plus jolies cabanes qui bordent la plage, une jeune fille allaitait son enfant.

Soulevant le voile qui recouvrait le petit être au visage vermeil, la jeune mère paraissait toute radieuse des éloges qu’en faisaient deux autres femmes assises auprès d’elle.

Un peu plus loin, un petit garçon jouait avec du sable.

Tout à coup, elles relevèrent la tête, et, souriantes, elles suivirent l’enfant qui s’était élancé à la rencontre de deux pêcheurs dont la barque venait de toucher au rivage.

Pendant un instant, on n’entendit que le bruit des baisers et des douces paroles échangées.

Toute entière à son bonheur, l’heureuse famille n’avait pas remarqué une femme richement vêtue qui, arrêtée à quelques pas, les contemplait avec une étrange curiosité.

Comme le petit garçon allait entrer dans la maison, à la suite de ses parents, la grande dame l’appela auprès d’elle.

— Comment t’appelles-tu, mon petit ?

— Ivan.

— Quels sont ces gens qui viennent d’entrer ?

— C’est papa Darius, et puis Tiépolo, qui est le mari de Nadèje, et puis grand’maman Palkine, voilà.

Natache — car c’était elle, détacha un riche collier de perles qu’elle portait au cou, le mit au cou de l’enfant qu’elle embrassa et s’éloigna toute pensive.


FIN