Aller au contenu

Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 1/I

La bibliothèque libre.
Journal Le Cri du Peuple - Feuilleton du 16 juillet 1887 au 18 février 1888 (p. 7-12).

I

EN ROBE DE BAL, MAIS PAS AU BAL

Deux femmes marchaient le long des maisons, dans l’un des plus pauvres quartiers de Saint-Pétersbourg.

C’était par une brumeuse soirée d’automne, en l’année 1838. Ces deux femmes paraissaient jeunes, très jeunes toutes les deux.

L’une, enveloppée d’une riche pelisse de renard bleu, avait au doigt des perles et aux oreilles des diamants qui scintillaient par instants dans la pénombre, et quand sa pelisse s’écartait, on pouvait voir une toilette de bal en soie lilas et en mousseline, toute fleurie de touffes de roses blanches.

Cette jeune femme appartenait évidemment aux classes les plus élevées de la société russe, et, sans doute, elle sortait de quelque fête. Que venait-elle faire dans cette partie de la ville où ne logent guère que des marchands fripiers, des juifs prêteurs sur gages et des filles de mauvaise vie ?

Tout à coup, défaillante, elle s’arrêta et s’appuya contre la devanture d’une boutique.

— Oh ! que je souffre ! que je souffre ! dit-elle. Soutiens-moi, Natache, ma bonne Natache ! Je sens que je ne pourrai pas aller plus loin, et que je m’en vais mourir ici.

Sa compagne, qui avait le costume et l’apparence d’une femme de chambre de riche maison, la prit entre ses bras d’un air plein de tendresse.

— De grâce, mademoiselle, ne perdez pas courage. Tâchez de marcher encore, nous serons bientôt arrivées. Votre douleur me désole.

Natache parlait avec une voix très douce où perçait cependant je ne sais quelle ironie méchante.

La jeune demoiselle fit un violent effort sur elle-même et, portée à demi par sa femme de chambre, elle poursuivit son chemin en trébuchant à chaque pas.

— Mon Dieu ! je me sens déchirée ! et cette robe me serre, m’étouffe. Pourquoi m’as-tu forcée à la mettre ?

— Ne fallait-il pas persuader à votre mère que vous alliez au bal, chez la princesse Zina ?

— C’est vrai, tu as raison, toujours raison. Mais, au moins, nous aurions pu prendre une voiture. Une si longue marche, vraiment, est au-dessus de mes forces !

— Une voiture ? à l’heure qu’il est, on n’en rencontre plus. D’ailleurs, le cocher aurait pu vous reconnaître, et, reconnue, vous seriez perdue.

— Oui, oui, c’est juste, je ne sais ce que je dis. Tu raisonnes mieux que moi. Ah ! vois-tu ! c’est que j’ai le corps meurtri et l’âme désespérée.

Elles se turent en continuant de marcher. La jeune demoiselle avait l’air si accablé et poussait par instants de si profonds soupirs, que les passants, déjà rares à cette heure, s’arrêtaient pour la voir passer et la plaindre.

Enfin elles firent halte dans la petite rue de la Clarté, devant une sale maisonnette en bois.

— C’est ici, venez, dit Natache.

Et toutes deux, — l’une soutenant l’autre, — poussèrent la porte basse de la sordide maison.

Ensuite elles traversèrent une cour étroite et fangeuse sur de longues planches que l’on avait étendues là pour protéger de la boue les pieds des visiteurs ; et elles s’arrêtèrent devant un vestibule à l’entrée duquel était clouée une enseigne de cuivre, si vieille, si tachée de vert-de-gris, qu’il était impossible de déchiffrer les mots qui étaient écrits dessus.

Natache tira vivement la corde graisseuse d’une clochette.

La porte ne tarda pas à s’ouvrir, et les visiteuses virent apparaître une sale et laide vieille, obèse, aux chairs pendantes, presque en haillons. Elle avait une grosse figure mollasse, toute rouge, qui avait l’air de suer du sang ; et d’horribles mèches de poils gris sortaient de dessous son bonnet de linge qui avait la couleur de la boue où il avait dû être ramassé.

— Est-ce là la personne dont vous m’avez parlé ? dit la vieille à la servante, avec un accent qui révélait clairement son origine allemande.

La femme de chambre répondit :

— Oui, ma chère, c’est elle…

— Ah ! très bien ! très bien ! reprit la vieille en saluant quatre ou cinq fois de suite et en s’efforçant de donner à son ignoble figure un air tout à fait gracieux. Soyez la bienvenue chez votre humble servante, ma belle petite dame ! Allons, entrez, n’ayez pas peur. Vous ne vous repentirez pas d’être venue chez moi, car je suis connue pour soigner les personnes qui m’accordent leur confiance, comme si elles étaient mes propres filles !

La jeune demoiselle était à bout de forces. Il fallut la soulever de marche en marche jusqu’au premier étage.

Là, les trois femmes, après avoir traversé une pièce qui devait être le salon de réception, entrèrent dans une pauvre chambre, où l’on ne voyait que quelques chaises en bois de sapin et un lit de fer aux rideaux blancs.

— Eh bien ! madame, eh bien ! il faut vous déshabiller et vous coucher, dit l’Allemande à la face vineuse, en conduisant vers le lit la pauvre jeune malade. Ah ! mon Dieu ! vous avez un corset ! ajouta-t-elle, en étouffant un cri de stupéfaction.

— Il fallait tromper les regards, dit la femme de chambre. J’ai passé bien des nuits à élargir les robes de mademoiselle.

— Un corset ! quelle imprudence ! un corset ! a-t-on idée d’une chose pareille ! marmotta l’Allemande avec l’air d’une commisération profonde.

Mais la malade l’interrompit d’un geste et dit rapidement :

— J’ai fait ce que j’ai dû faire. Ne vous occupez pas de cela, et répondez-moi, je vous prie. Tout peut-il être terminé avant minuit ?

— Ce soir ? Ah ! dame, je n’en sais rien. Ces choses-là, voyez-vous, sont à la volonté de Dieu.

— Oh ! reprit la jeune femme, je ne puis me dispenser de rentrer chez moi, cette nuit !

— Ah ! par exemple, ça, c’est impossible.

— Il le faut, vous dis-je ! dit la malade avec une soudaine violence.

— Là, là, calmez-vous, ma petite dame. Je ne veux vous contrarier en rien. Nous verrons. Quelquefois ces imprudences-là réussissent. Vous aurez peut-être la force. Je ne puis rien dire en ce moment. Seulement, vous risquerez beaucoup, ça c’est sûr. Votre corset n’a rien fait de bon dans tout ceci. Au moins, ce n’est pas la première fois ? ajouta-t-elle.

— Pardon, ma chère, dit la femme de chambre, c’est la première fois.

— Oh ! dans ce cas, madame ne pourra pas sortir de cette chambre, ni même se lever de ce lit avant trois ou quatre jours ! Croyez en ma vieille expérience.

La malade, pâlit horriblement.

— Que faire, mon Dieu ! Que faire ? s’écria-t-elle. Mon absence prolongée révélera ma honte et ma mère mourra de douleur.

En même temps, elle grinçait des dents et se tordait les mains, se sentant déjà prise des premières douleurs de l’enfantement, qui ajoutaient à l’excès de ses souffrances morales.

Quelques larmes brillèrent dans les yeux de l’Allemande, qui leva les yeux au ciel avec componction et commença de déshabiller la malade.

— Ah ! oui, votre vieille mère sera bien tourmentée en ne vous voyant pas rentrer ce soir ! dit la femme de chambre d’un air profondément émotionné.

— Allons ! J’ai commis la faute, il est juste que je l’expie. Je sais ce qu’il me reste à faire. Avez-vous de l’encre et du papier ?

L’Allemande plaça un buvard sur le lit et présenta une plume à la jeune femme qui, d’une main tremblante, écrivit deux billets.

Après avoir fermé ces lettres, elle les donna à sa suivante en disant :

— Tu les porteras à la poste, tout de suite.

Puis, brisée par ce dernier effort, et les flancs torturés, elle se laissa retomber sur le lit. Quelqu’un qui aurait été tout près d’elle aurait pu l’entendre murmurer :

— Si seulement il m’avait aimée !… le reste ne serait rien… Ah ! que Dieu soit avec lui !… Je lui pardonne, moi !…

Deux heures après, dans la pauvre chambre, plutôt rougie qu’éclairée par une petite lampe fumeuse, se firent entendre les premiers cris d’un nouveau-né.

— Eh bien ? demanda Natache.

La sage-femme répondit à voix basse :

— Une fille, et, bâtie pour vivre cent ans !

Alors un autre cri plus faible s’éleva.

Bourrelée de souffrances, d’émotions et d’angoisses, la jeune mère avait eu un éclair de joie, en entendant la voix de son enfant ! elle tendit les bras, voulut parler, mais elle s’affaissa sur le lit, évanouie.

Quand elle revint de son évanouissement, elle vit la vieille Allemande, debout, devant le lit.

— Oh ! madame, dit-elle, mon enfant ? je veux voir mon enfant !

La vieille ne répondit pas d’abord.

— Parlez ! parlez ! Est-ce un garçon ?

— C’est une fille.

— Eh bien, montrez-la-moi, je veux embrasser ma fille.

— Vous ne pouvez pas l’embrasser, dit l’Allemande.

— Oh ! que dites-vous-là ? Je ne peux pas l’embrasser ! Pourquoi ? Êtes-vous folle ? Mais répondez donc ! Pourquoi ?

— Parce que votre fille est morte ! dit la vieille Allemande.