Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 1/II
II
L’HOMME À LA FIGURE MORTE
C’était le même soir, un peu avant minuit.
La Néva, charriant déjà des glaçons, coulait avec un bruit sinistre sous un brouillard très épais qui enveloppait la ville.
Sur les deux rives du fleuve il y avait un grand silence, troublé de temps en temps par le bruit des pas d’un passant qui ne tardait pas à disparaître dans la brume.
Une femme tout enveloppée d’un manteau qui paraissait être de la couleur du brouillard, suivait rapidement le quai dans la direction du pont Nicolas. Au moment de s’engager sur le pont, elle s’arrêta et regarda tout autour d’elle ; on aurait pu croire qu’elle craignait d’avoir été suivie.
Mais elle ne vit personne, et, probablement rassurée, elle continua de marcher.
Quand elle fut parvenue devant la petite chapelle qui se dresse au milieu du pont, elle s’arrêta encore.
Était-ce pour faire ses dévotions ? car jamais un Russe ne passe devant cette chapelle sans faire des signes de croix et sans s’agenouiller en frappant les dalles de son front.
En effet, elle se signa, se mit à genoux et poussa quelques soupirs d’un air plein de ferveur.
Ayant accompli cet indispensable devoir, elle se releva, tira de dessous son manteau un objet assez gros, d’une forme à peu près ronde, et qui paraissait pesant, puis elle se dirigea résolument vers le parapet du pont.
Elle vit au-dessous d’elle se heurter avec fracas contre les arches la noire et large rivière.
Elle murmura :
— C’est bien.
Puis, levant sur le vide l’une de ses mains (celle qui tenait l’objet rond et pesant), elle allait laisser tomber cet objet dans la Néva, lorsque tout à coup elle se sentit saisie par deux bras vigoureux, enlevée, emportée et ramenée au milieu du pont.
Ce devait être une femme énergique, car elle ne poussa pas un cri, et dès qu’elle sentit l’homme qui était derrière elle lui lâcher enfin les bras, elle se retourna d’un air de défi, en criant :
— Que me veut-on ?
Celui qui avait enlevé cette femme était enveloppé d’une pelisse d’officier, et son visage était caché presque entièrement, par le collet de la pelisse et par la visière d’une casquette militaire.
D’abord, il ne répondit pas. Silencieusement il retira sa pelisse, bien que cette nuit d’automne fût glaciale, et recouvrit soigneusement de l’épaisse fourrure l’objet que la femme avait voulu jeter dans la Néva, et qui maintenant était là, devant elle, sur les dalles du pont.
L’inconnu portait un uniforme qui étincela dans le brouillard.
C’était un vêtement de drap rouge tout reluisant d’insignes d’or, et le vent faisait sonner contre les boutons les aiguillettes de métal.
La femme, stupéfaite, recula.
— Qui êtes-vous ? dit-elle. Et que me voulez-vous ?
— Qui je suis ? Peu t’importe. Ce que je veux ? tu vas le savoir.
Il dit cela avec un petit rire, de l’air de quelqu’un qui n’a rien à craindre et qui se moque un peu.
Puis, ayant pris la femme par le bras, il voulut la conduire vers les marches de la chapelle, tout éclairées par la lumière des lampes qui brûlent incessamment devant les saintes images.
Elle résista.
— Non, dit-elle.
Et, par un mouvement brusque, elle tenta de se dégager.
Alors il éclata de rire, glissa vivement sa main droite entre les boutons de son uniforme et en retira un petit pistolet à deux coups, dont il appuya les deux canons sur le front de la femme enfin épouvantée.
— Grâce ! dit-elle avec un tremblement de peur et de colère.
— Soit, dit-il. Mais viens t’asseoir sur les marches de la chapelle, à côté de moi, et causons comme deux bons camarades.
Elle s’assit en effet ; il prit place à côté d’elle.
Derrière eux, dans la chapelle, resplendissaient les ors et les pierreries des images byzantines dont le reflet les enveloppait tous deux d’une lumineuse buée.
Alors la femme ne put retenir un cri, parce qu’elle avait vu le visage de celui qui était en face d’elle.
Était-ce bien le visage d’un vivant, en effet ? On eût dit une figure peinte, tant les joues très lisses et très pâles, où la saillie des pommettes était cependant d’un rouge vif, paraissaient dénuées de vie ; ou plutôt une figure de mort que l’on aurait fardée par quelque sinistre facétie.
Cependant ce visage vivait, car un rayon clair comme une lueur d’acier sortait des deux yeux bleus, et les lèvres étaient rouges de jeunesse et de santé.
L’étrange inconnu sourit, peut-être de l’effroi qu’il inspirait, et dit d’un ton léger :
— Tu ne me connais donc pas ? Ceci m’humilie. Je croyais ma réputation plus générale, et je pensais qu’il n’existait pas dans tout Pétersbourg une personne qui pût voir mon visage sans que mon nom lui vînt aux lèvres.
Il y eut un silence, il reprit :
— Mais si tu ne me connais pas, moi je te connais.
— Vous me connaissez ? dit-elle.
— Parfaitement. Écoute.
Il se rapprocha, et d’une voix plus rapide et plus basse :
— Tu t’appelles Natache. Tu as dix-sept ans. Ta mère était la servante du seigneur Béroeff — sa servante et sa maîtresse. Il est mort, mais tu es devenue la femme de chambre de Catherine Palkine, sœur du seigneur Béroeff, et la confidente de Marie Palkine, nièce du même seigneur. Suis-je bien informé ? réponds.
— Oui ! dit Natache pleine d’étonnement et sans doute d’épouvante.
— Je continue. Pourquoi es-tu dans cette famille ? Pour y faire le mal. L’intérêt qui te pousse, je le connais peut-être. Mais les choses qui te sont purement personnelles m’intéressent fort peu, et je passe là-dessus. Ce qui m’importe, c’est ta résolution de nuire à la jeune princesse Marie Palkine. Déjà tu as failli commettre un crime que j’ai pu empêcher ; tu en médites d’autres, et tu réussirais peut-être, car tu es intelligente, énergique, terrible. Mais maintenant, je suis là. Pour des raisons que je n’ai pas à te faire savoir, je veux défendre contre toi et contre tous la princesse Marie Palkine ; et quoi qu’il arrive et quoi que tu tentes, je la sauverai.
Natache se dressa, ses yeux étincelèrent dans son visage pâle, et elle cria :
— Non, non. Personne ne m’arrachera ma vengeance !
— Oui, je sais que tu te venges, et peut-être les mauvaises actions que tu as commises et celles que tu veux entreprendre ont-elles quelque excuse dans le mal qu’on t’a fait ! Mais, je te l’ai dit, ce qui n’intéresse que toi ne m’importe nullement. Natache, je t’obligerai à la vertu et au pardon.
— Jamais ! dit-elle.
— Tu oublies qu’il est nuit, que nous sommes seuls, que la rivière coule à quelques pieds de nous, que je puis t’y jeter et jamais on ne retrouverait ton cadavre ! Naturellement, avant de te lancer au fleuve, je n’omettrais pas, pour plus de précaution, de te loger une balle dans la tête.
Natache baissa le front.
— Enfin, que veux-tu ? dit-elle.
— Que tu m’obéisses.
— En quoi ?
— En tout. Si tu renonces à tes projets diaboliques, — que je connais, Natache, — si tu exécutes mes ordres, je te ferai riche et heureuse, car nul n’est plus puissant que moi. Si tu me désobéis, où que tu sois et quels que soient tes défenseurs, je t’atteindrai et tu mourras.
Natache dit :
— Soit. Ordonne.
— Écoute donc. Ce soir tu voulais te venger par un crime ?
— C’est vrai.
— Ce crime, je suis arrivé à temps pour l’empêcher. N’en parlons plus.
— N’en parlons plus.
— Demain, tu dois t’enrichir par un vol ?
— C’est vrai.
— Quant à ce vol, tu agiras à ta guise ; je ne suis pas un personnage extraordinairement vertueux, je n’en veux pas aux gens pour de menues peccadilles, et je trouve naturel que l’on songe, quand on n’a pas le sou, à s’approprier l’argent des autres.
— Donc, dit Natache, je volerai ?
— Si tu peux. Mais tu ne tueras pas. Oh ! ce n’est pas que le meurtre en général me paraisse tout à fait condamnable ; mais celui que tu voulais commettre ce soir, ceux que tu préméditais de commettre prochainement, choquent certaines de mes idées, et cela pour des raisons tout à fait particulières.
— Donc, je ne tuerai pas ?
— Non. En outre, tu ne quitteras pas Saint-Pétersbourg.
— Pourquoi ?
— Curieuse ! Mais je suis bon enfant, et je veux bien t’expliquer les choses. Éloignée de Saint-Pétersbourg, tu échapperais à ma surveillance et, même de loin, tu es assez intelligente pour faire le mal.
— À qui ?
— À celle que je protège et que tu détestes toi.
— À la princesse Marie Palkine ?
— Oui.
— Eh bien, je ne quitterai pas St-Pétersbourg.
— Souviens-toi de tes promesses, et malheur à toi si tu y manques !
— Oui, malheur à moi. M’as-tu donné tous tes ordres ?
— À peu près.
— Me diras-tu qui tu es ?
— Non.
— Cependant, je peux me retirer ?
— Tu le peux.
Natache se leva, fit quelques pas en avant et se pencha pour ramasser l’objet sur lequel l’inconnu avait étendu sa pelisse.
— À propos, Natache, nous n’avons pas parlé de la corbeille qui est là sous mon manteau et que tout à l’heure tu voulais jeter à la rivière.
— À quoi bon ? Tu ne veux pas que je la jette : j’obéis, je la remporte.
— Oh ! oh ! mademoiselle Natache, j’ai peu de confiance en vous. Il ne suffit pas que vous emportiez cette corbeille. Une fois délivrée de moi, le diable seul sait ce que vous en feriez. J’entends que vous la portiez où il me convient qu’elle soit remise.
— Ah ! dit Natache, avec un mouvement de colère.
— Tu sais où demeure le comte Markoff ?
— Je le sais.
— Tu vas te rendre à son hôtel. Tu marcheras seule ; mais, prends garde, je te suivrai ! Tu sonneras, et sans dire une parole, tu remettras la corbeille au suisse qui viendra t’ouvrir.
— Moi ?
— Toi.
— Eh bien ! non, non ! Tue-moi, jette-moi par dessus le parapet du pont, mais rien, rien au monde, sinon la mort, ne me séparera…
— De l’objet sur lequel tu voulais exercer ta vengeance, n’est-ce pas ?
— Eh bien, oui ! cria Natache, farouche.
Il bondit sur elle, la saisit par les épaules, et lui dit d’une voix très basse, avec un grincement de dents :
— Folle, folle, qui oses me résister !
les plus forts tremblent rien qu’à voir mon ombre marcher à côté de la leur, et toi, chétive, tu me braves !… mais je comprends, c’est que tu ne me connais pas. — Ah ! tu me demandais mon nom tout à l’heure ! Eh bien ! sache-le, ce nom !
Alors il pencha vers elle sa face lisse et blême aux pommettes rouges, sa face de mort fardé ; et, tout bas, comme s’il eût craint que le vent ne surprît et n’emportât ses paroles, il lui murmura quelques mots à l’oreille.
Elle ne répondit que par un long cri d’épouvante, et se faisant petite, presque agenouillée devant lui :
— Oh ! maître, maître, j’obéirai, dit-elle.