Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 1/III
III
UN PRÉSENT DU BON DIEU
Pendant que cette scène se passait sur le pont Nicolas, le comte Markoff, un des seigneurs les plus élégants de la cour de Russie, rentrait dans son hôtel qui s’élevait sur le quai Gagarine.
Le comte était d’assez méchante humeur, bien qu’il eût soupé chez Dorotte, le roi des restaurateurs de Saint-Pétersbourg, en compagnie de jolies filles et de mauvais sujets.
— Qu’on me fasse venir Mordesko ! cria le comte en s’étendant sur l’un des divans de son fumoir.
Mordesko ne tarda pas à paraître ; c’était l’intendant du Markoff.
Il avait trente ans à peine. Robuste et d’une haute stature avec une face un peu grasse et haute en couleur, il pouvait passer pour un bel homme ; mais il avait dans les yeux une mauvaise lueur qui lui gâtait tout le visage.
— Vous m’avez fait appeler, petit père ? demanda Mordesko, en s’inclinant obséquieusement.
On sait qu’en Russie les domestiques et les serfs donnent, à leur seigneur le titre de « batouchka », qui signifie « petit père », en effet.
— Mordesko, dit le comte, tout m’accable !
— Est-ce possible, excellence !
— C’est certain, Mordesko. Tu vois en moi l’homme le plus malheureux du monde.
— Vous me permettrez d’en douter, petit père. Vous êtes l’un des plus riches propriétaires de l’empire ; vous comptez par centaines vos villages et vos châteaux, et vos esclaves par milliers. En outre, vous êtes élégant comme un Français et spirituel comme un diable. Vous êtes le mari de la comtesse Markoff qui est certainement la plus belle femme de toutes les Russies, et elle vous a donné un fils, le comte Michel, qui perpétuera votre nom. Que pourriez-vous désirer de plus ? Des plaisirs ? Des aventures ? Si mon respect pour Votre Excellence me permettait de répéter ce que les gens racontent, je dirais à monseigneur que de toutes parts on lui attribue des intrigues bien faites pour flatter sa vanité.
— Oui, oui, dit le comte avec un sourire complaisant, j’ai l’air, au premier abord, d’un homme très heureux, mais, au fond, je suis tout à fait à plaindre. J’ai appris ce soir de bien mauvaises nouvelles, Mordesko !
— Lesquelles, petit père ?
— Trois de mes villages en Finlande ont été incendiés.
— J’en suis informé ; mais qu’importe ? il vous en reste douze dans la même province.
— Mes serfs de l’Ukraine ont été décimés par une fièvre maligne.
— Vous en rachèterez d’autres.
— Deux de mes forêts aux environs de Novogorod ont été brûlées comme mes villages de Finlande.
— Le beau malheur ! Nous les replanterons.
— Soit, mais je suis inquiet, mon cher. Ces incendies, ces maladies d’esclaves, ne me paraissent pas des événements naturels. Qui sait si je ne suis pas poursuivi par quelque ennemi redoutable, qui conspire ma ruine ?
— Oh ! vous vous trompez, excellence !
— Il se peut que je me trompe, mais conviens que j’ai du malheur en tout. Ce soir, chez Dorotte, un seigneur arménien qui, je ne sais comment, était de notre souper, et que je voyais pour la première fois, m’a gagné cinquante mille roubles au lansquenet.
— Une misère.
— La veille, au raout masqué du consul de Belgique, j’avais perdu cent mille roubles en jouant contre un domino rouge, un fort beau joueur, du reste ! mais qui n’a pas quitté son loup de toute la soirée.
— Je sais, je sais, puisque vous m’avez donné l’ordre d’hypothéquer votre palais de Moscou. Bah ! les pertes au jeu se réparent facilement, et je suis persuadé que vous gagnerez demain.
— Il y a autre chose, Mordesko ! reprit le comte d’une voix basse. Approche-toi ; ce qui m’arrive, je ne veux le révéler qu’à toi, à toi que j’ai fait libre, que j’ai fait riche et qui certainement me dois trop pour oser jamais me trahir.
— Corps et âme j’appartiens à monseigneur ! s’écria Mordesko passionnément.
— Je n’en doute pas. Eh bien ! écoute, Mordesko, ma femme me trompe !
— Oh ! dit Mordesko, cela ne peut pas être.
— Cela est, mon cher : la comtesse Markoff me rend la fable de la ville et de la cour. Tu comprends que si elle se contentait d’avoir quelque intrigue bien prudente, bien ignorée, je n’aurais, lieu de me plaindre. Nous ne nous aimons guère, la comtesse et moi ; et depuis qu’elle m’a donné un héritier, je l’ai laissée assez libre de ses actions. Mais il paraît que son aventure est publique ! J’ai surpris ce soir, à souper des conversations qui ne me laissent aucun doute à cet égard, et je suis peut-être le seul à ignorer le nom de son amant et les détails de leur amour !
— Que compte faire monseigneur ?
— D’abord, apprendre la vérité, et, pour cela j’ai compté sur toi.
Mordesko s’inclina d’un air reconnaissant.
— Une fois instruit, reprit le comte, je vengerai mon honneur. Donc, surveille la comtesse, ne la perds pas des yeux, suis-la, fais-la suivre, et, qu’avant deux jours, je sache tout.
— Vous saurez tout, monseigneur, répondit Mordesko,
Au bout d’un instant, le comte Markoff tourna la tête vers son intendant, et reprit d’un air piteux :
— Mais tu crois peut-être que mes pertes d’argent et la trahison de la comtesse sont mes seuls soucis ? Tu te trompes : depuis ce soir, j’ai un autre tourment.
— Qu’y a-t-il encore, bon Dieu ?
— Il y a que tout le monde parle d’un malheur qui est arrivé à la princesse Marie Palkine.
— La princesse Marie Palkine ?
— Oui.
— La fille de la vieille princesse Catherine Palkine ?
— Elle-même.
— Eh bien, que vous importe, petit père ?
— Hé ! hé ! il m’importe plus que tu ne penses. Il y aura bientôt un an, j’ai connu la princesse Marie, à la campagne, chez son père.
— Vous l’avez connue… beaucoup ?
— Beaucoup !
— Ah ! ah ! Excellence !
— Il n’est plus temps de rire, Mordesko ! Sais-tu ce qu’on disait ce soir chez Dorotte ? On disait que la princesse Marie, au dernier bal des dames Chiponine, était bien pâle pour une jeune fille, et portait une robe de soie lilas qui lui allait singulièrement mal, — vers la taille, surtout.
— Ah ! mon doux seigneur !
— Conçois-tu le scandale, Mordesko ? si le bruit venait à se répandre que j’ai été reçu, il y a justement six mois, chez le père de la princesse, que je me suis montré très empressé auprès d’elle, que j’ai…
Le comte allait achever sa pensée lorsque trois coups furent frappés discrètement à la porte du fumoir.
— Hein ! Quoi ! que me veut-on ? demanda le comte.
— Votre Excellence, un présent du bon Dieu ! répondit une voix tremblante.
Puis la porte s’ouvrit, et le suisse de l’hôtel entra.
— Un présent du bon Dieu ! répéta le serviteur.
— Quel présent ?
— Une corbeille, petit père.
— Que me chantes-tu là ? Quelle corbeille ?
— La voilà, dit le suisse.
Et il déposa à terre, non loin du divan où le comte était couché, une corbeille oblongue, qui paraissait toute remplie de linge et d’où pendaient des dentelles.
— Qu’est-ce que cela ?
— Je vous l’ai dit, petit père, une corbeille…, un présent…, balbutia le valet qui n’osait achever.
— Explique-toi mieux, animal ! ou je te fais donner cinquante coups de knout.
— Eh bien ! Votre excellence, c’est un petit enfant !
— Un enfant !
— Qui est dans la corbeille… Je dormais déjà. On a sonné. J’ai ouvert la porte. Une femme qui paraissait très pressée, m’a remis le panier en me disant seulement : « Pour le comte Markoff » et s’est enfuie sans se retourner.
— Dieu ! fit le comte.
Et les muscles de son visage se contractèrent avec une expression de mécontentement farouche.
— Va-t’en, fils de chien ! cria-t-il au suisse qui se retira tremblant de tous ses membres.
Dès que le comte fut seul avec Mordesko, il se précipita vers la corbeille, écarta vivement les linges et les dentelles et vit une petite fille qui ne paraissait pas âgée de plus de deux ou trois heures. Elle avait une chemise de la plus fine batiste, et son petit bonnet était garni de guipure. Près d’elle, sur la ouate qui l’entourait, il y avait un papier plié en quatre. C’était un billet dont le comte s’empara, et où il lut ces mots en écarquillant les yeux :
Née le deux septembre, — pas encore baptisée.
C’était tout. Le prince, immobile, considérait l’enfant, relisait le billet.
— Que pensez-vous de ceci, petit père ? dit enfin Mordesko.
— Eh ! parbleu, je pense que cette fille est l’enfant de la princesse Marie.
— Et la vôtre ?
— Sans nul doute, la princesse s’en délivre en me la confiant.
— Le cas est grave, monseigneur.
— Dis que je suis perdu, si l’aventure s’ébruite ! Avant de me connaître, la princesse Marie était une honnête fille, un ange, comme on dit, et sa famille est très puissante ! Je puis, pour une peccadille, être exilé, et voir tous mes biens confisqués.
— En effet, en effet, répétait Mordesko.
Tous deux se turent. Ils paraissaient réfléchir profondément.
Brusquement, le comte reprit, à voix basse :
— Écoute, Mordesko. Il faut prendre une résolution ; j’ai un projet, un projet terrible, mais qui peut réussir !
— Je suis tout oreilles, Excellence.
— Cette enfant, n’est-ce pas, est la seule preuve de mes relations avec la princesse Marie ? Si cette enfant disparaissait, ce soir, ne reparaissait plus jamais, nul ne pourrait m’accuser avec certitude ?
— Sans doute ! Mais…
— Eh bien ! il faut qu’elle disparaisse.
Pendant ce temps, la petite fille, un peu pâle, mais jolie, dormait sur son oreiller de dentelles.
— Qu’elle disparaisse ? reprit Mordesko, avec un frisson.
— Oui. Deux hommes seuls savent que cette corbeille a été apportée, ce soir, à l’hôtel Markoff : toi et le suisse de l’hôtel. Je suis sûr de toi, et quant au suisse, il partira demain, avant le jour, pour les mines de Sibérie.
— Rien de plus facile, répondit l’intendant ; mais la petite fille ?
— Dans une heure, la petite ne sera plus, et la Néva ne rend pas les cadavres qu’on lui jette.
Mordesko baissa le front. Les paupières de ses yeux mauvais clignaient rapidement. Après un long silence, il dit :
— C’est un crime, petit père.
— Un crime indispensable pour sauver l’honneur de mon nom et l’héritage du comte Michel, mon fils légitime !
— N’importe ! Un très grand crime, répéta Mordesko.
Puis violemment :
— Combien le paierez-vous ?
— Vingt mille roubles.
— C’est trop peu.
— Cinquante mille.
— J’accepte.
Et alors, comme un homme qui a déjà formé son plan, Mordesko se pencha vers la corbeille où l’enfant dormait toujours dans sa tranquille innocence.
Mais en ce moment la double vitre de l’unique fenêtre du fumoir, — cette fenêtre donnait sur le quai Gagarine, — la double vitre se rompit comme sous un choc violent et un petit objet lourd et rond vint tomber aux pieds du comte.
Mordesko s’était précipité vers la croisée, l’avait ouverte, et regardait au dehors.
Personne ; pas un seul passant sur la vaste promenade enveloppée de brouillard.
Le comte ramassa l’objet ; c’était une balle de fusil enveloppée de papier.
Sur le papier quelques mots étaient écrits, et le comte, s’approchant de la lampe, lut rapidement ce qui suit :
« Comte Markoff, ce n’est point par hasard que trois de tes villages en Finlande ont été la proie du feu ;
« C’est moi qui ai incendié tes villages de Finlande.
» Ce n’est pas par hasard que tes forêts de Novogorod ont brûlé la semaine dernière ;
» C’est moi qui ai mis le feu à tes forêts de Novogorod.
» Ce n’est pas de la fièvre maligne que tes serfs de l’Ukraine sont morts ;
» Ils ont péri par le poison, et c’est moi qui ai empoisonné les fontaines où ils allaient boire.
» Le seigneur arménien qui t’a gagné cinquante mille roubles ce soir, chez Dorotte, c’est moi.
» Le joueur masqué qui t’a gagné cent mille roubles au dernier raout du consul de Belgique, c’est moi.
» Comte Markoff, la fille de la princesse est ta fille.
» Elle t’a été remise ce soir par mon ordre. Tu ne la repousseras pas ; tu la feras élever loin de Saint-Pétersbourg, si tu le veux, chez d’honnêtes gens ; si tu en connais, et quand elle aura atteint l’âge de seize ans, tu lui feras donation du tiers de tes biens en la mariant avec un homme qu’alors je te désignerai.
» Sinon, comte Markoff, si tu repousses ton enfant, si tu désobéis à un seul des ordres que je t’intime ici, entends-moi bien : tous tes villages et tous tes châteaux brûleront comme tes villages de Finlande ; toutes tes forêts seront incendiées comme tes forêts de Novogorod ; et tous tes serfs mourront empoisonnés comme tes serfs de l’Ukraine.
» Par ce que j’ai fait, j’ai prouvé ce que je pourrais faire ! Tremble donc, et obéis. »
Pas de signature ; le comte relut deux ou trois fois cette étrange missive, et il demeurait silencieux, dans une perplexité profonde.
Qui donc pouvait être cet inconnu qui avait tant d’intérêt à défendre l’enfant de la princesse Marie ; qui, pour arriver à son but, ne reculerait pas devant les plus grands crimes, et qui avait évidemment la puissance de les commettre, à en juger par ceux qu’il avait commis déjà ?
— Eh bien ? demanda Mordesko.
Mais le comte ne répondit pas, et tout bas, il répétait : « Que faire ? que faire ? »
Soudain on entendit de joyeux éclats de rire, et les deux hommes, levant la tête, virent la comtesse Markoff qui, entrée depuis un instant, et toute jolie et rose dans son costume de nuit où pendaient ses cheveux d’or, les regardait d’un air enjoué.