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Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 1/IV

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Journal Le Cri du Peuple - Feuilleton du 16 juillet 1887 au 18 février 1888 (p. 33-36).

IV

LES COMPLAISANCES DE LA COMTESSE

— Eh, mon Dieu ! dit la comtesse, pendant que son mari mettait vivement dans sa poche le billet qu’il avait reçu. Eh, mon Dieu ! cher comte, vous voilà bien embarrassé pour la chose la plus simple du monde.

— Que voulez-vous dire, madame ?

— Là, ne niez pas, je sais votre histoire ; Fanny, ma camériste, qui, je ne sais comment, se trouvait dans la chambre du suisse au moment où l’on a sonné, m’a raconté toute l’aventure. La corbeille, l’enfant, le présent du bon Dieu, enfin. Vous voulez vous cacher de moi ? Pourquoi ? Je ne suis pas si terrible qu’il vous plaît de le croire. Nous sommes deux amis plutôt que deux époux. Il n’y a que les petites gens qui s’avisent d’avoir des jalousies !… Allons, vous avez une maîtresse qui vous a joué le tour — c’est fort drôle, en vérité, — de vous envoyer son enfant ! L’acte est hardi de sa part, mais je ne vois pas grand mal dans tout cela. Laissez-moi le regarder cet enfant. Une petite fille, n’est-ce pas ? Fort jolie, en vérité ; je vous fais mon compliment. Et maintenant, quittez votre air effaré. Je suis bonne et je vais vous tirer d’embarras.

On sait que le comte Markoff avait de fortes raisons pour soupçonner la vertu de sa femme, et que, tout à l’heure, il ne nourrissait pas pour elle des sentiments très sympathiques. Mais la gêne où il se trouvait, les dangers qu’il aurait à courir si son aventure devenait publique, et surtout le souvenir des menaces contenues dans la lettre qu’il avait lue, lui firent oublier ses griefs contre la comtesse, et ce fut d’un air à peu près affable qu’il lui dit :

— Que voulez-vous donc faire à propos de cet enfant, madame ?

— Des choses fort simples, mais c’est aux choses les plus simples que les hommes ne pensent pas d’abord.

Elle se tourna vers la porte.

— Fanny ! appela-t-elle.

Fanny entra. C’était une femme de chambre française, coquette et mignonne comme une soubrette de comédie.

— Fanny, reprit la comtesse Markoff, vous voyez cette petite fille ? Elle est charmante, n’est-ce pas ? C’est la fille d’une pauvre femme que je protège et qui me la confie. Portez cet enfant dans votre chambre ; veillez-la, donnez-lui tous vos soins, et demain nous aviserons à lui trouver une nourrice.

Fanny souleva la corbeille, fit risette à l’enfant qui, s’étant éveillée, pleurait avec de petits cris, et sortit du fumoir en emportant le léger fardeau.

Cela fait, la comtesse dit à son mari :

— Vous voyez que tout s’arrange aisément. Dès demain, vous vous occuperez de trouver quelque famille de fermier qui se chargera d’élever votre enfant. Vous pourrez vous faire aider dans cette recherche par votre amie, la générale Amalie, qui est certainement la plus adroite et la plus intrigante personne qui soit dans toutes les Russies. Elle ne manquera pas de trouver un asile convenable à la fille naturelle du comte Markoff, et comme vous voyez, tout sera pour le mieux.

— Ah ! madame ! croyez que ma reconnaissance…

— Bon, ne parlons pas de cela. Quand on est marié ensemble, n’est-il pas naturel de s’entraider un peu ?

Elle ajouta :

— À présent, je regagne mon lit. Votre aventure m’a réveillée d’un sommeil où je rêvais mille choses charmantes. Je vais reprendre mon songe. Bonne nuit, monsieur le comte. Mais, continua-t-elle, l’escalier est obscur ; prenez ce candélabre, Mordesko ; et conduisez-moi jusqu’à ma porte.

L’intendant s’inclina, prit le candélabre et suivit la comtesse Markoff.

Quand ils eurent monté quelques marches la comtesse se retourna.

— Mordesko, lui dit-elle, d’une voix très basse, savez-vous ce qui se passe ?

— Oui, Excellence.

— Tout ce qui se passe ?

— Oui, Excellence.

— Cette enfant est vraiment l’enfant du comte ?

— Vraiment.

— Et quelle est sa mère ?

— La princesse Marie.

— La princesse Marie Palkine.

— Marie Palkine.

La chose est plus grave que je ne croyais. N’importe ! je ne suis pas fâchée de ce qui arrive ; désormais j’ai une arme contre le comte.

La comtesse Markoff monta quelques marches encore et, s’arrêtant devant une porte, elle allait entrer chez elle lorsqu’elle ajouta ces mots :

— À propos d’enfant, Mordesko, comment se porte le mien ?

— Le comte Michel, Excellence ? Vous avez dû l’embrasser ce soir avant de vous coucher.

— Je ne parle pas du comte Michel, répondit plus bas la comtesse. Michel, né de mon mariage avec le comte Markoff, me semble plutôt son fils que le mien. Je parle d’un autre enfant qui vit depuis trois ans aux environs de Pétersbourg, dans une petite maisonnette où je vais le voir trop rarement, hélas ! d’un enfant qui est vraiment le mien.

— Et le mien, dit Mordesko.

— Et le tien ! dit la comtesse en mettant au cou de l’intendant ses deux bras nus d’où pendaient des dentelles.