Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 1/IX
IX
NEZ-DE-RUBIS
Alors le jeune homme, à pas sourds, s’éloigna de la malade.
Arrivé près de la porte, il se retourna, et regardant encore la jeune femme avec des yeux pleins d’amour et de pitié, il lui envoya des deux mains un long, un chaste baiser qui était comme une bénédiction.
Quand il rentra dans le salon, Gog était de retour, et Mlle Dorothée était là, considérant avec un étonnement, d’ailleurs modéré, le cadavre hideux et gras de la vieille sage-femme.
— Seigneur, dit Gog le Nain, avec un salut courtois qui eut fait honneur au plus élégant gentilhomme de la cour de Russie, j’ai l’honneur de vous présenter l’orgueil de mes jours, l’enchantement de mes nuits, celle à qui mon cœur est attaché par un fil de soie et d’or que rien ne saurait rompre, en un mot, Mlle Dorothée, mon épouse devant l’Éternel !
Mlle Dorothée, que dans l’intimité on appelait « Nez-de-Rubis » était véritablement une « petite » personne fort agréable.
Haute de cinq pieds trois pouces pour le moins, de sorte que la tête de Gog lui arrivait à peine à la hauteur des jarretières, maigre et plate comme un roseau sur lequel on aurait marché, son long et grêle corps était terminé par une espèce de bonnet d’astrakan pointu, surmonté d’une tige de métal où s’érigeait une aigrette de verroteries.
Ce bonnet, elle l’avait ramassé après quelque bataille, du temps où elle vendait de l’eau-de-vie et d’autres consolations aux soldats de l’armée du tsar, dans les plaines du Turkestan.
Car elle avait fait beaucoup de métiers, beaucoup de métiers honnêtes, bien entendu.
D’ailleurs, elle était remarquable par ceci, qu’il lui manquait une oreille, qui avait été gelée, et qu’il lui manquait un œil. L’œil avait été crevé dans les combats par une balle morte ; et ce qui en restait était une petite boule si terne et si noire que l’on aurait pu croire que la balle était demeurée dans l’orbite. Pour ce qui était de son nez — auquel elle devait son surnom — il était si gros, si pendant et si rouge, qu’accroché au cou de n’importe quelle volaille, il lui aurait donné l’air d’un dindon.
Quand elle eût été présentée, Nez-de-Rubis sourit agréablement — ce qui fut horrible — et après avoir fait évoluer la jambe droite, délicatement, par-dessus la tête de Gog :
— Petit polisson ! dit-elle. Vous ne savez que vous imaginer pour vous moquer des personnes, et vous me compromettez à tout propos.
Cependant l’homme à l’uniforme rouge regardait, comme sans les voir, Gog, Magog, Nez-de-Rubis et le cadavre.
Ce n’était plus le doux et beau jeune homme qui, tout à l’heure, considérait la malade dans le lit aux rideaux de serge ; il avait repris son aspect sinistre de cadavre aux joues peintes ; mais il avait gardé dans les yeux quelque chose de vaguement tendre, et il rêvait profondément.
— Seigneur ! répéta Gog.
— Ah ! oui, c’est vrai, dit-il, vous êtes là.
Et, s’adressant à Dorothée, il ajouta rapidement :
— Tu sais qui je suis. Quiconque me désobéit meurt dans les trois jours qui suivent la désobéissance. Voici mes instructions : tu resteras dans cette maison, et tu te donneras, si quelque voisin s’aperçoit de ta présence, pour une nièce de Wilhelmine, pour une nièce arrivée de la campagne.
— À quoi bon ? demanda Nez-de-Rubis.
— On ne m’interrompt pas ! dit l’inconnu.
Il continua :
— Tu veilleras sur une femme malade qui est là. Personne ne doit s’introduire auprès d’elle. Tu tâcheras de lui parler avec douceur et avec décence ; et fais en sorte de ne pas l’épouvanter avec ton œil couleur d’encre, et ton nez couleur de sang. D’ailleurs, avant qu’elle puisse se lever et sortir, tu recevras de nouveaux ordres. En attendant, et dès qu’elle pourra lire sans trop de fatigue, tu lui remettras ce billet.
Tout en parlant, l’inconnu avait tracé quelques mots au crayon sur un morceau de papier déchiré d’un portefeuille, et il donna la feuille à Dorothée, qui la reçut en se pliant comme un peuplier qui se casse.
Il reprit :
— Toi, Gog, toi, Magog, vous ne cesserez de veiller, avec quelques hommes sûrs, aux environs de cette bicoque. Entendez : la femme qui dort dans cette chambre, à côté de nous, cette femme est sacrée, et pour un seul cheveu qui lui tomberait, vos deux têtes, je vous le dis, tomberaient de vos épaules.
Il disait cela devant la porte, prêt à sortir, et les trois autres personnages s’inclinaient devant lui avec l’air d’une profonde déférence.
Cependant, l’énorme Magog leva le front.
— Maître, dit-il, et le corps de la vieille ?
— Ah ! oui, le corps. Eh bien ! jetez-le par la fenêtre et que vos hommes le fassent disparaître dans la citerne de la cour ou dans la Néva, s’ils le jugent plus à propos.
— Son Excellence, reprit Magog, me paraît oublier en ce moment les conditions auxquelles nous nous sommes engagés à son service, les gens de ma troupe et moi.
— Les conditions ?
— Après les aventures de guerre ou de tout autre genre, c’est à nous qu’appartiennent les cadavres.
— Prends donc celui-ci et laisse-moi en paix.
Dès que l’inconnu fut sorti, Gog le Nain regarda Dorothée tendrement.
— Eh bien ! mon beau Nez-de-Rubis, te voilà donc garde-malade à présent ?
— Eh ! eh ! dit-elle en minaudant, le maître n’a pas défendu que tu viennes me voir, et je compte sur ta compagnie, mon joli petit Gog !
En même temps elle leva un peu la jambe et caressa du genou la grosse face barbue du nain.
Ceci parut le charmer. Il sauta sur une chaise et, se hissant sur la pointe des pieds, il baisa à pleine bouche, avec ravissement, le nez sanglant de son « cher trésor. »
Cependant, Magog le Géant avait soulevé le corps de la sage-femme et il marchait vers la porte, à peine courbé sous le poids ballant du vieux cadavre.
— Mais que diable pouvez-vous faire, vous et les vôtres, de tous ces corps qu’on vous abandonne ? demanda Dorothée, en retirant son nez.
— Ça, mignonne, dit Gog, ça ne te regarde pas !