Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 1/V
V
LES CHAMPIGNONS DU CAUCASE
Ainsi qu’on a pu le conclure des chapitres précédents, Natache avait obéi à l’inconnu du pont Nicolas.
Il est vrai qu’elle n’avait pas pu faire autrement, car il l’avait suivie jusqu’à la porte de l’hôtel Markoff, toujours prêt à bondir sur elle, à la moindre velléité de fuite, au moindre signe de rébellion.
Mais quand elle eut remis la corbeille au suisse de l’hôtel, quand la porte se fut refermée, elle vit en se retournant que l’inconnu avait disparu.
Elle était seule, elle était libre.
Alors elle se tordit les bras avec un rire de rage :
— Oui ! oui ! je suis vaincue, dit-elle mais pour un instant seulement, et la revanche que je prendrai sera terrible, oh ! terrible ! Je le jure par les os de la pauvre femme qui dort dans le cimetière sous la neige et le givre. On m’a pris l’enfant, soit ! mais on ne m’arrachera pas la mère, ni la mère de la mère !
Elle se mit à courir, s’arrêtant de temps à autre pour être bien sûre que personne ne marchait derrière elle.
Après vingt minutes d’une course furieuse, elle se trouva dans la rue de la Clarté. Elle traversa la petite cour fangeuse que le lecteur connaît déjà, monta l’étroit escalier et frappa trois petits coups à la porte du premier étage.
— Qui est là ? dit une voix.
— Moi, dit Natache ; ouvre vite Wilhelmine.
La porte s’ouvrit et la vieille sage-femme parut, une petite lampe à la main.
— Oh ! dit-elle en reculant d’un pas.
— Eh bien ! qu’y a-t-il donc ?
— Tu es effrayante, Natache, et je ne t’ai jamais vue ainsi !
En effet, dans cet instant, Natache, — jeune et jolie fille de dix-sept ans, aux yeux bleus, aux joues roses, et qui avait d’ordinaire le sourire si tendre et le regard si doux, — Natache, dans cet instant, était terrible avec sa pâleur mortelle, ses yeux d’où sortait un éclair de colère, et le pli furieux de sa lèvre.
— C’est que tu ne m’as jamais vue telle que je suis, en effet, répondit-elle. Allons, ferme la porte, restons ici. Oui, dans ce salon. J’ai à te parler, à toi seule
Les deux femmes s’assirent à côté l’une de l’autre, et Natache reprit d’une voix brève et saccadée :
— D’abord, dis-moi ce qui s’est passé depuis mon départ.
— La demoiselle a failli mourir quand je lui ai dit, comme tu me l’avais ordonné, que sa fille était morte ; elle a poussé de tels cris en réclamant son enfant, elle est tombée dans de telles convulsions que véritablement j’ai cru qu’elle n’en reviendrait pas.
— Et maintenant ?
— Maintenant la douleur l’a brisée ; elle dort. Mais elle est si pâle qu’on la croirait morte en effet.
Natache se leva.
— Elle dort ! répéta-t-elle. Eh bien, il ne faut pas qu’elle se réveille !
— Que veux-tu dire ? demanda la vieille Allemande épouvantée et se levant à son tour.
Natache continua :
— Écoute. Je te connais. Si je t’ai choisie pour m’aider dans mon œuvre de terrible justice, c’est que je te savais sans faiblesses et sans préjugés. Tu m’as déjà servie, sers-moi encore. Je t’ai donné deux cents roubles en échange de l’enfant : je t’en donnerai quatre cents si tu me débarrasses de la mère.
— Un assassinat ! dit la vieille.
— Quatre cents roubles, dit Natache.
— Je ne veux pas ! D’ailleurs, tu me paierais encore en billets fabriqués par ton amant le graveur Stéphane et ses amis les Goujon ; et ces papiers-là ne m’inspirent pas confiance.
— Ils sont faux. Mais que t’importe ? puisque tous les Juifs de Saint-Pétersbourg les reçoivent sans difficulté. Allons. J’ai dit « cinq cents, » et tu acceptes ?
— Je refuse. Je risque trop gros.
— Tu ne risques rien. Il arrive tous les jours que des femmes qui n’ont donné ni leur nom ni leur adresse meurent chez des sages-femmes ; et qui donc s’en inquiète ?
— Ça, c’est vrai. Il arrive des accidents, mais pas chez moi ; je suis une honnête femme.
— Wilhelmine, nous sommes seules. Pourquoi me parles-tu comme tu parlerais à des imbéciles ? Si j’écartais un peu ta camisole, je verrais la trace des deux lettres imprimées sur ton épaule par le fer rouge du bourreau !
— Tais-toi ! Natache, tais-toi !
— Soit ! mais tu m’obéiras.
— Non, non ! je ne veux pas, dit la vieille.
— Ah ! prends garde ! je ne sais pas seulement que tu as été marquée ; je sais ce que tu as fait depuis ton évasion.
— Tu sais ?…
— Je sais que l’année dernière, la fille du major Yegoroff est morte en accouchant d’un enfant mort…
— Elle était faible de constitution… dit la sage-femme.
— Elle avait bu le poison que tu lui avais versé, par l’ordre de son amant, qui aurait été obligé de l’épouser, si elle avait vécu !
— Je t’assure…
— Je sais qu’il y a trois mois, tu as attiré chez toi la fille d’un pauvre horloger de la rue des Jardins, que cette enfant a rencontré dans ton bouge le conseiller Volinsky, et que, violentée sous tes yeux, elle s’est asphyxiée le soir en rentrant chez son père !
— Des calomnies, Natache. La vérité est que j’aime à rendre service aux jeunes filles dans l’embarras et aux riches seigneurs qui ont de l’amour et de l’argent.
— Je sais enfin que, sur trois infanticides commis à Saint-Pétersbourg, il y en a deux au moins dont tu es la complice ou l’auteur ; que tu as répandu chez des gens sûrs des cartes de visite qui portent ton nom avec ces mots écrits au-dessous : « Guérison des maladies de neuf mois. » Et je sais aussi que si je dénonçais à la police ton adresse et ton nom véritable, tu serais, avant trois jours, renvoyée en Sibérie, d’où le diable t’a permis de revenir !
La vieille Wilhelmine, obèse et suante, et toute secouée de sanglots, était tombée à genoux.
— Ah ! Natache ! ma bonne petite Natache, tu ne feras pas cela ! Tu ne me dénonceras pas. J’ai toujours été gentille pour toi, bien gentille. Pour toi et pour ton amant, et pour tes amis les Goujon. Nous sommes de la même bande, comme on dit. Nous connaissons nos petits secrets, mais nous ne devons pas en abuser. Allons, ne fais pas la méchante, n’effraie pas ta bonne vieille Wilhelmine. Tu sais bien que je t’aime comme si je t’avais porté dans mes flancs ?
— Si tu m’avais portée dans tes flancs, je ne serais pas née vivante ! dit Natache avec un rire dur.
Et elle ajouta d’une voix plus basse :
— Cela aurait mieux valu peut-être.
Elle reprit vivement :
— Allons, soit ! je t’épargnerai. Je ne te dénoncerai pas… si tu exécutes mes ordres.
— Tu tiens donc bien, dit la vieille en se relevant, à ce que la jeune demoiselle passe de vie à trépas ?
— Si j’y tiens ! cria Natache avec un geste farouche.
— Bien, bien, ne te fâche pas ; je t’obéirai comme un agneau obéit au chien du berger. Mais j’y pense, s’il faut absolument que ta maîtresse meure, pourquoi ne la frappes-tu pas toi-même ?
Natache éclata de rire.
— Pourquoi ? parce que je veux sa mort et non pas la mienne. Parce que je veux la vengeance terrible pour ceux que je hais et sans danger pour moi.
— Et alors tu exposes une pauvre vieille, qui est une si bonne femme, qui ne t’a jamais fait de mal…
— Plutôt que de m’exposer moi-même ? parfaitement. Ah ! si la mort de cette enfant qui dort là, dans la chambre voisine, était la fin de mon œuvre de justice, je pourrais agir par moi-même au risque d’être compromise et condamnée ; mais il faut que je me réserve pour d’autres victimes qu’il me reste à frapper !
Après ces mots, il y eut un silence que Natache rompit la première.
— Voyons, maintenant, prenons nos dispositions. Par quels moyens me délivreras-tu de la demoiselle ?
— Mon Dieu ! dit la vieille, j’ai là dans ma pharmacie une certaine liqueur. Oh ! je ne l’emploie jamais que pour guérir les gens, à toutes petites doses, et selon l’ordonnance du médecin. Mais je crois bien que si l’on en faisait boire à quelqu’un un peu plus que la dose ordinaire…
— Il guérirait au point de ne plus jamais être malade ?
— Oui, je crois cela, je suis assez portée à croire cela.
— Quel est ce poison ?
— Ce n’est pas un poison ! Je t’ai dit que c’est un remède.
— J’entends bien.
— Vois-tu, ma petite Natache, j’ai beaucoup voyagé. J’ai été en Circassie, j’ai été dans le Caucase. Eh bien ! dans le Caucase, il pousse aux pieds des chênes certains champignons, — tout petits, d’une jolie couleur d’or, — et dont le suc, préparé d’une certaine façon, est d’un emploi très salutaire en certains cas très graves…
— Par conséquent, dans celui qui nous occupe ?
— Ma foi, oui ! dit la vieille.
Natache reprit :
— Et en combien de temps… guérit-on ?…
— Quand la dose est suffisante ?
— Oui, quand elle est suffisante.
— Eh bien ! au bout de dix minutes… on ne souffre plus du tout.
— Et avant, souffre-t-on beaucoup ?
— Oui, beaucoup… tu comprends… à cause de la crise, qui amène…
— Le résultat désiré. C’est à merveille ! et ton remède me convient tout à fait.
Là-dessus Natache s’enveloppa étroitement de son manteau, et s’approchant de la porte qui ouvrait sur l’escalier, elle dit d’une voix ferme :
— Tu sais nos conventions ? Si tu me désobéis, je te dénonce et tu es perdue : si tu m’obéis, je te donne cinq cents roubles. J’exige que tu agisses dès ce soir, dès que j’aurai quitté cette maison, tout de suite, entends-tu bien ?
— J’entends et j’agirai. Mais, ajouta la vieille, voyant que Natache allait se retirer, est-ce que tu ne paies pas d’avance ?
— Tu veux rire ? dit la femme de chambre. Si je te donnais maintenant les cinq cents roubles, tu ne manquerais pas de porter à la malade une tisane quelconque au lieu du remède en question, et tu te moquerais justement de la sotte que j’aurais été ! Écoute, Wilhelmine, si une femme meurt cette nuit dans ta maison, il y aura demain, à partir de midi, selon l’usage, un drap noir devant ta porte et des cierges allumés ?
— Oui, dit la sage-femme.
— Eh bien ! demain à midi, un homme en qui j’ai confiance passera devant la porte ; si elle est tendue de noir, il jettera à la poste la plus voisine, une lettre à ton adresse, contenant cinq cents roubles. Si ta porte n’est pas tendue de noir, il n’en jettera pas moins une lettre à la poste, mais une lettre adressée au grand maître de police et dans laquelle seront indiqués ton nom et ton adresse, et racontés, dans leurs moindres détails, certains faits à moi connus.
— Oui ! oui ! dit la sage-femme, je comprends. Oh ! tu es très intelligente !
— À présent, adieu, et prends garde si tu hésites, si tu retardes un seul instant la vengeance qu’il me faut.
Natache sortit. Wilhelmine resta dans son salon de réception.
Certainement, c’était une chose terrible que Natache lui avait ordonnée. Mais, d’une part, la crainte d’être dénoncée à la police, et, d’une autre, l’espoir de gagner cinq cents roubles, l’exhortaient vivement au crime exigé.
D’ailleurs, il n’y avait pas grand péril dans l’affaire, et comme l’avait dit Natache, il arrive fréquemment que des femmes meurent en couches chez des sages-femmes, et personne ne conçoit de soupçons.
Wilhelmine marcha vers une armoire vitrée qui se trouvait dans le coin le plus obscur du salon.
Là, parmi des fioles qui renfermaient sans doute des drogues pharmaceutiques, il y en avait une plus petite, qui contenait une quantité médiocre d’un liquide verdâtre.
En passant, la vieille avait pris sur la table une tasse remplie déjà d’une tisane destinée sans doute à la malade, et dans cette tasse elle versa quinze ou vingt gouttes de la liqueur verdâtre. Cela, tranquillement et en détournant un peu la tête, peut-être pour ne pas aspirer l’odeur du poison.
Puis elle se dirigea vers la porte de la chambre voisine, tenant d’une main sa lampe et de l’autre la tasse.
Mais tout à coup elle s’arrêta et faillit pousser un cri.
Elle venait de se voir dans une petite glace suspendue au mur, en face d’elle !
Énorme dans ses sordides haillons, avec sa face en sueur et couleur de lie, avec ses horribles cheveux gris, qui se hérissaient hors de son bonnet fangeux, portant dans sa main droite cette tasse qui contenait la mort, elle était vraiment hideuse et elle s’épouvanta d’elle-même !
Et autour d’elle il y avait la solitude et tout le silence de la nuit qui lui paraissait plein de chuchotements menaçants.
— Oh ! que vais-je faire ? dit-elle avec un long frémissement qui lui remua tout le corps et faillit faire se renverser le poison.
Mais alors, de la chambre voisine, une voix très faible, presque éteinte s’éleva, disant ces mots :
— De grâce, madame, venez. Venez, madame, j’ai soif.
— Allons, dit l’horrible vieille, c’est elle qui l’aura voulu, et puisqu’elle a soif, elle boira !