Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 1/VI
VI
HISTOIRE D’UN IVROGNE ET ROMAN D’UN SÉDUCTEUR
La clarté de notre récit exige maintenant que nous jetions un regard sur les événements passés.
Le prince Ivan Palkine avait toujours été considéré comme un homme étrange, dans la société où son rang et sa fortune considérable lui faisaient tenir place.
Il descendait de ces Russes de vieille souche, solides, aux cœurs énergiques.
Au lieu de l’envoyer, dès le bas-âge, à l’étranger, selon la coutume du temps, son père l’avait gardé auprès de lui ; et il le laissa grandir, sous ses yeux, librement, dans les forêts et dans les steppes.
L’enfant n’eut d’autre gouverneur qu’un vieux prêtre jovial qui, selon sa propre expression, lisait plus souvent « dans les bouteilles que dans les livres. »
Cependant, à vingt ans, le prince Ivan partit pour l’étranger ; il fréquenta les facultés françaises, les universités allemandes, et ne revint en Russie qu’après avoir parcouru l’Europe, d’un bout à l’autre.
Dans ses rapports avec les étudiants, il s’était familiarisé avec les théories des encyclopédistes français, et il se sentait surtout entraîné vers les mystères de la franc-maçonnerie. On chuchotait qu’il faisait partie d’une loge avec le grade de Rose-Croix.
Sa naissance lui ouvrait en Russie une carrière facile ; mais, voulant rester fidèle à ses principes révolutionnaires, il s’éloigna de la cour et se retira dans ses domaines de Finlande.
Là, il s’ennuya sans doute, et il voulût prendre femme pour se désennuyer.
Or, dans les environs, vivait un gentilhomme qui habitait la campagne par goût et par habitude. Simple dans ses plaisirs, il allait à la pêche, chassait les lièvres, donnait à dîner à ses voisins et mettait une boule blanche à toutes les élections.
Ce seigneur débonnaire, qu’on appela Beroëff, avait une sœur nommée Catherine, assez jeune encore, mais qui était bien la personne la plus acariâtre de tout le gouvernement de Finlande.
— Seigneur Beroëff, dit un soir, après boire, le prince Ivan Palkine, veux-tu me donner en mariage Mlle Catherine, ta sœur ?
— Ma foi ! je le veux bien, dit le seigneur Beroëff, après avoir vidé son verre ; mais je te préviens que ce n’est pas un beau cadeau que je te fais là.
En effet, le présent ne valait pas grand’chose. Dès qu’elle fut mariée, Mme Catherine, avare jusqu’à la manie, colère jusqu’à la fureur, ne tarda pas à se rendre tout à fait insupportable aux gens de sa nouvelle maison et particulièrement à son mari.
Ce qui choquait surtout le prince, dont l’esprit s’était éclairé des idées modernes d’égalité, c’était la morgue aristocratique de la princesse : lui, n’avait presque plus de préjugés ; elle les avait gardés tous ; et, tandis qu’il se souciait peu de l’opinion du monde, elle montrait dans toutes les circonstances une effroyable terreur du qu’en dira-t-on.
En outre, Ivan Palkine, étant libre-penseur, était exaspéré par les superstitions de sa femme. Qu’elle crût en Dieu, il l’aurait admis ; mais elle croyait au démon, aux esprits, aux revenants, aux fantômes, à toutes les chimères des imaginations enfantines, et jamais elle ne se couchait sans avoir regardé derrière les rideaux de ses fenêtres pour voir si quelque diable ne s’était pas caché là.
Le prince aurait été tout à fait malheureux si sa femme ne lui avait donné deux enfants :
Un garçon, le prince Georges ;
Une fille, la princesse Marie.
Il aima surtout cette dernière, si jolie, aux yeux si bons et, qui lui ressemblait trait pour trait.
Donc, la vie fut tolérable pour Ivan Palkine, et il n’avait pas encore perdu l’habitude de sourire.
Mais tout à coup — il avait alors quarante ans environ, — il devint sombre et maussade. Il restait enfermé des jours entiers dans son cabinet de travail, ou il errait par les champs, gardant obstinément un silence chagrin.
Que s’était-il passé ?
Seuls, le prince et la princesse auraient pu le dire avec précision, car ce fut à partir d’une longue et terrible querelle entre eux qu’eut lieu ce mystérieux revirement d’humeur.
Ce qui était certain, c’était qu’un des serviteurs de la maison, passant devant la chambre où les époux se querellaient, avait entendu Mme Catherine crier d’une voix grinçante comme un gond de porte :
— Non, monsieur, non, jamais je n’admettrai dans ma maison le fils de vos débauches, et mes enfants légitimes n’embrasseront pas votre bâtard !
Le prince devint de plus en plus morose ; et il commença à dépenser son revenu d’une façon tout à fait excentrique, au dire de la princesse.
Il envoyait de grosses sommes à Saint-Pétersbourg pour y faire imprimer on ne savait quel livre. De toutes parts il ouvrit des écoles pour l’instruction des serfs ; un hôpital fut élevé à ses frais ; et, enfin, il donnait son argent à tous ceux qui venaient le lui demander pour eux-mêmes ou pour quelque œuvre utile aux classes déshéritées.
Ces prodigalités faisaient le désespoir de Mme Catherine, qui souffrait cruellement dans son avarice ; mille fois elle accabla son mari des plus vives remontrances et des plus violents reproches. Mais, sans lui répondre un mot, il la regardait avec des yeux froids comme l’acier. Puis il continuait ses étranges dépenses et devenait plus sombre et plus triste encore.
La princesse dut se résigner ; et la paix, sinon le bonheur régnait depuis quelques années dans le domaine de Finlande, lorsqu’un matin Mme Catherine entra avec la violence d’un orage dans la chambre de son mari, lui montrant un journal ouvert qu’elle tenait à la main.
— Tenez ! lisez ! cria-t-elle. Voyez ce qu’il a fait, votre bâtard !
— Mon fils ! dit le prince, que dites-vous ? Qu’a-t-il fait ?
— Un faux ! monsieur, un faux ! en Pologne, à Varsovie. Oui, monsieur, un faux ! mais lisez, lisez donc !
Ivan Palkine, avec des mains tremblantes prit le journal et lut.
— Heureusement, continua la princesse, heureusement il s’est fait justice lui-même ; on l’a trouvé mort dans sa prison, un couteau dans le cœur.
Le père s’était levé, terrible.
— Vous êtes une misérable femme ! cria-t-il. C’est grâce à vous que mon fils s’est déshonoré, que mon fils s’est tué. Si vous ne l’aviez pas repoussé de cette maison, si j’avais pu l’avoir auprès de moi, j’en aurais fait un honnête homme et il serait vivant. Ah ! malheureuse ! Allez vous-en ! sans me parler, sans vous retourner. Le ciel m’est témoin que si vous n’étiez pas la mère de Marie je vous aurais étranglée déjà ou que je vous aurais rompu le crâne à coup de bottes !
Catherine eut peur, elle s’enfuit, laissant la porte ouverte, et, derrière elle, elle entendit les sanglots convulsifs du prince.
Quelques temps après, de nouveaux changements survinrent dans les habitudes d’Ivan Palkine.
Il se mit à boire.
Ce qui parut le plus affreux à l’aristocratique princesse c’est qu’il buvait du « Vodki » ordinaire, lui, le prince Ivan Palkine !
Enfermé dans sa chambre, seul avec son verre, concentré en lui-même, et livré de plus en plus à ses noirs chagrins, il buvait en silence, froidement.
C’était plus que n’était capable de supporter la délicate Catherine. Elle, qui ne pouvait tolérer après un repas la présence d’un convive un peu gris ; elle, qui ne pouvait entendre parler d’un homme ivre sans se trouver mal, elle voyait à chaque instant surgir devant elle le pire des ivrognes, titubant, lugubre, horrible, et cet ivrogne était son propre mari !
Elle résolut de quitter la Finlande.
Le prince autorisa ce départ, à la condition qu’elle n’emmènerait pas Marie.
Elle partit donc pour Saint-Pétersbourg avec le petit prince Georges dont elle raffolait ; et dès lors, le père déjà vieux, et la fille déjà grande, vécurent dans la solitude.
Ivan Palkine avait pour Marie un sérieux attachement, une tendresse inébranlable. Elle seule pouvait faire sourire ce cœur flétri et ranimer cet esprit engourdi par le désespoir et la boisson.
Plus d’une fois, elle supplia son père de ne plus boire, plus d’une fois elle lui dit :
— Donnez-moi votre parole de vous déshabituer de l’eau-de-vie !
Mais en homme d’honneur il la lui avait toujours refusée, n’étant pas assez sûr de ses forces.
Vainement il avait essayé, et à plusieurs reprises de supprimer les « petits verres » ; cette privation était pour lui un tourment insupportable, et il se livrait de plus en plus à l’ivrognerie. Parfois, maudissant sa faiblesse, il s’accusait lui-même à sa fille et, à genoux, avec des larmes dans la voix, il la suppliait de ne pas le mépriser et de lui permettre de boire !
Plus il se sentait coupable, plus il devenait tendre et caressant avec elle. C’était surtout lorsqu’ils étaient seuls que le pauvre prince épanchait son cœur. Parcourant au hasard les champs et les prairies, léger comme dans sa jeunesse et presque joyeux, il se confiait à sa fille, lui racontant sa vie, lui étalant son expérience, lui montrant enfin toute son âme avec ses déchirements et ses blessures !
La jeune fille plaignait le malheureux prince, et elle lui avait voué une tendresse filiale, passionnée.
C’était une âme simple et bonne. Peu soucieuse du monde, familiarisée dès sa naissance avec l’existence paisible de la campagne, elle vivait tranquille dans une mélancolie souriante, triste de la douleur de son père, heureuse de pouvoir le consoler un peu ; et vraiment, dans son costume toujours simple, avec son beau visage sans orgueil, la princesse Marie Palkine avait plutôt l’air d’une petite bourgeoise campagnarde que d’une noble demoiselle.
Ainsi s’écoulait, depuis plusieurs années, la vie de la fille et du père, lorsque le comte Markoff, qui avait des propriétés en Finlande, vint passer quelques mois dans ce gouvernement.
Il rendit visite au prince Ivan Palkine ; Il vit Marie, si jeune, seize ans à peine, si jolie avec ses cheveux d’un blond pâle, et ses yeux d’un bleu foncé, si profonds. Il la vit et il l’aima.
Il l’aima ? Non, il la désira.
Cette grâce innocente et simple tenta grand seigneur qui avait, jeune encore, les vices d’un vieillard libertin.
Il vint d’abord fréquemment, puis il vint tous les jours.
Il avait de gracieuses façons, il possédait au suprême degré le genre « comme il faut » du grand monde d’alors, excellait surtout à cacher le vide de son esprit sous les dehors d’une conversation brillante, et ses instincts tartares sous le vernis de la bonne compagnie.
Naturellement il dut produire une vive impression sur l’âme d’une jeune fille, naturelle et tendre, qui ne connaissait rien de la vie.
Il était marié, mais il se garda de le dire, et il jura bien des fois à Marie qu’il ne manquerait pas de l’épouser bientôt, dès que certaines affaires qu’il avait seraient terminées.
Enfin, une nuit, tout le monde dormait déjà dans l’habitation d’Ivan Palkine, lorsqu’une fenêtre qui donnait sur les jardins s’ouvrit très lentement.
Un homme escalada les murailles, entra par la fenêtre ouverte, et la princesse Marie défaillit dans les bras du comte Markoff qu’elle appelait son fiancé.
Mais cette nuit-là, un peu avant le jour, il se passa une chose terrible.
Le comte Markoff allait se retirer, et Marie, appuyée sur son épaule, l’accompagnait vers la fenêtre en lui répétant à voix basse : « Oh ! vous m’aimez, n’est-ce pas ? Vous m’aimerez toujours ? » lorsqu’un grand bruit de meubles renversés se fit entendre dans la maison, puis ce furent des pas dans l’escalier, puis une chute, et la porte de la chambre où se trouvaient encore le comte Markoff et la princesse Marie, s’ouvrit comme si elle eût été enfoncée par un coup de tempête !
Le séducteur eut à peine le temps de se cacher derrière les rideaux du lit.
— Ciel ! mon père ! s’écria Marie, pâle comme un cadavre.
Et en effet, le prince était debout dans l’ouverture de la porte.
Il était affreusement blême, avec des yeux tout rouges qui semblaient vouloir jaillir de leurs orbites, et il sortait une espèce de boue de sa bouche crispée par un hideux rictus.
— Mon père sait tout ! pensa Marie. Je suis perdue. Oh ! qu’il me tue, mais qu’il épargne mon fiancé !
Elle se trompait.
Le prince n’était plus de ceux qui savent ou se souviennent.
Il était fou.
Oui, l’heure était venue où il expiait enfin son abominable ivrognerie ! Et cette nuit, sa raison s’était noyée dans une dernière bouteille de Vodki.
Pris d’épouvante, voyant des spectres, il s’était enfui de son appartement, et, d’instinct, il s’était précipité vers la chambre de sa fille ; sa fille, la seule personne, sans doute, dont il n’eût pas perdu le souvenir !
Il se tenait appuyé au chambranle de la porte, les yeux desséchés, les cheveux droits, horrible, et tenant dans sa main droite une lampe allumée, qui tremblait.
Comme il ne parlait pas, comme il restait immobile, Marie fit un pas vers lui, toute mourante d’effroi.
Mais lui, le fou, croisa les bras sur sa poitrine comme s’il y pressait quelque être cher que lui seul apercevait, et dans ce mouvement, la flamme de la lampe passa devant la bouche d’Ivan Palkine.
Alors, de cette bouche, tout à coup ouverte démesurément, une flamme jaillit, bleue et rouge comme celle d’un punch qui flambe, et le prince se tordant comme s’il avait eu dans le corps tous les tisons de l’enfer, s’écria dans un hurlement :
— Oh ! je brûle ! je brûle !
Il brûlait, en effet.
On sait que ces exemples de combustion spontanée sont le résultat assez fréquent de l’abus des spiritueux, comme si l’ivrogne à force de boire devenait un tonneau d’eau-de-vie qui prendrait feu soudainement.
Marie était là, échevelée, entre son amant, dont la présence révélée pouvait la déshonorer, et son père tombé sur le sol et s’y roulant dans d’affreuses convulsions.
Elle appela, elle cria, au risque de faire connaître sa faute, et bientôt la chambre se remplit de serviteurs qui reculèrent d’effroi devant l’horrible spectacle de leur maître incendié par l’alcool.
Une heure plus tard, le prince Ivan Palkine n’était plus qu’un épouvantable cadavre ratatiné, carbonisé, et le dégoût qu’il inspirait séchait les larmes dans les yeux les plus attendris.
Quant au comte Markoff, il avait profité de la bagarre pour s’esquiver et se mettre en sûreté.
Seule, Marie pleura le prince Ivan Palkine. Pieusement elle le fit ensevelir avec la pompe accoutumée, dans le jardin, derrière le château. Puis elle dut rejoindre sa mère à Saint-Pétersbourg, sa mère qu’elle aimait peu et dont elle n’était pas aimée.
Elle ne tarda pas à apprendre que le comte Markoff, qui ne s’était plus inquiété d’elle, était marié depuis quatre ans.
Elle reçut un coup terrible, et sa vie ne fut qu’un long sanglot.
Pourtant, douce et bonne, malgré ses illusions perdues, elle ne maudit pas l’infâme qui l’avait trompée, qui l’avait abandonnée.
L’aimait-elle encore ? Peut-être.
Puis un jour elle sentit qu’elle allait devenir mère.
Ce fut une angoisse suprême, bien qu’il s’y mêlât une espérance.
Comment exprimer ce qu’elle souffrit pendant de longs mois, s’efforçant de cacher sa honte aux yeux soupçonneux du monde, aux regards malicieux de son frère, le prince Georges, aux yeux cruels de sa mère, devenue plus acariâtre depuis une maladie nerveuse qui l’avait prise ?
Marie crut y avoir réussi grâce au dévouement d’une jeune servante nommée Natache, que la princesse Catherine lui avait donnée.
Enfin, un soir d’automne, elle se rendit, accompagnée de Natache, chez la vieille Wilhelmine, et c’est là que nous l’avons laissée, demandant à boire d’une voix faible à la sage-femme empoisonneuse.