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Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 1/VII

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Journal Le Cri du Peuple - Feuilleton du 16 juillet 1887 au 18 février 1888 (p. 60-70).

VII

OÙ GOG SE MONTRE FORT POLI ET MAGOG UN PEU BRUTAL

L’horrible vieille, tenant à la main la tasse où elle avait versé le poison, allait entrer dans la chambre de la malade.

Quelques instants encore, et c’en était fait de la princesse Marie Palkine.

Mais la sage-femme s’arrêta de nouveau.

Pourquoi ? Parce qu’elle avait cru entendre assez près d’elle un bruit, le bruit d’une fenêtre qui s’ouvre avec lenteur et qui grince cependant.

En même temps, l’air froid de la nuit lui passa dans les cheveux.

Elle eut peur, horriblement peur. Il lui semblait que quelqu’un, s’approchant par derrière, allait lui mettre la main sur l’épaule.

Elle n’osait pas se retourner. Elle suait et soufflait d’épouvante.

Pourtant elle se décida à tourner la tête vers la fenêtre du salon.

Deux hommes enjambaient le rebord de la croisée ! Deux hommes vêtus de haillons rouges où reluisaient çà et là des ornements de papier d’or.

Elle recula, posa la tasse sur la table, se réfugia dans un coin du salon.

Les deux hommes, avec des mouvements réguliers se retournèrent en même temps, s’assirent sur l’appui de la fenêtre et regardèrent la sage-femme sans parler.

— Gog ! s’écria-t-elle avec stupeur.

— Et Magog, ajouta l’un des nouveaux venus.

C’étaient deux individus à la mine farouche, avec des barbes en broussailles, avec des yeux pleins d’un feu d’enfer, et leurs loques de pourpre et de similor, ajoutaient une singularité inquiétante à leur redoutable aspect.

L’un Magog, était un géant ; l’autre, Gog, était un nain ; mais un nain si large d’épaules, si robustement trapu, qu’il avait l’air, en effet, d’être un autre géant qui se tiendrait accroupi.

— Les hommes d’or ! reprit la vieille Wilhelmine, en se signant avec une dévotion effarée.

— Eux-mêmes, dit Gog le Nain. On dirait, la vieille, que tu n’es pas satisfaite de nous revoir. Hé ! hé ! nous sommes pourtant d’anciennes connaissances. Nous avons fait ensemble plus d’un bon coup, ma chère, et, véritablement, nous nous attendions, Magog et moi à une réception plus empressée. Est-ce notre entrée par la fenêtre qui te choque ou te fâche ? Bah ! il ne faut pas prendre garde à cela. Et que dirais-tu donc, si nous étions entrés par le chemin que tu prends pour aller au sabbat, c’est-à-dire par la cheminée ?

Gog le Nain était un parleur agréable ; il avait, comme on dit, le mot pour rire. Magog le Géant demeurait silencieux dans une attitude pleine de dignité et de réserve.

— Que me voulez-vous ? dit la vieille, tremblante.

— Madame, reprit Gog, vous me voyez au désespoir de ne pouvoir satisfaire votre légitime curiosité. Mais, vous ne l’ignorez pas, les bras agissent sans savoir ce que la tête pense. Nous sommes les bras, un autre est la tête. Quelqu’un va venir que vous pourrez interroger et qui vous répondra s’il le juge à propos.

— Qui donc va venir ?

— Celui qui sait tout. Celui qui peut tout.

— Quoi ! s’écria Wilhelmine, le Maître est à Pétersbourg ?

— Depuis hier, adorable madame, et il vous fait l’honneur de sa première visite.

La porte du salon s’était ouverte. Un homme entra, coiffé d’une casquette militaire, enveloppé d’un manteau de fourrures. Quand sa pelisse s’écartait on pouvait apercevoir un uniforme rouge orné d’aiguillettes d’or ; et le peu qu’on voyait du visage de cet homme, faisait penser au blême visage d’un cadavre qui aurait les pommettes peintes d’un vermillon grossier.

L’homme fit trois pas et dit :

— Gog et Magog gardent la fenêtre. Je suis devant la porte. Vingt de mes hommes répandus aux environs surveillent toutes les issues de ta bicoque. Tu ne peux pas t’échapper ; quand même tu crierais, aucun secours ne te viendrait. Ainsi pas de résistance : tu es en mon pouvoir.

Wilhelmine était tombée à genoux.

— Seigneur ! seigneur ! je sais que vous êtes terrible. Mais épargnez-moi, car j’ai toujours été votre fidèle servante.

— C’est possible. Écoute-moi donc, et réponds. Il y a une femme chez toi.

— Oui, Excellence.

— Une femme qui a accouché ce soir.

— Oui, Excellence, d’un enfant mort.

L’inconnu tira de dessous sa pelisse un fouet au manche très court, dont la cordelette de cuir était garnie d’assez gros nœuds.

C’est cet instrument qu’on appelle le knout.

— D’un enfant mort ? reprit l’homme à l’uniforme rouge.

— Oui, excellence.

Il leva le bras et cingla la vieille d’un vigoureux coup de knout.

— Grâce ! grâce ! hurla-t-elle. Ce n’est pas un enfant mort que la jeune dame a mis au monde. Je me trompais… J’avais oublié… C’est une petite fille vivante et bien vivante, monseigneur !

L’homme remit son fouet sous sa pelisse.

— Reprenons, dit-il. La mère n’est pas en danger ?

— Non, maître.

— Où est-elle ?

— Dans la chambre voisine.

— Peut-elle entendre ce que l’on dit ici ?

— Je ne crois pas. La muraille est en pierre, la porte est très épaisse ; et puis je pense qu’elle dort. Elle s’est réveillée tout à l’heure pour demander à boire ; mais elle doit s’être rendormie.

— C’est bien. Maintenant, je ne te dirai plus que quelques paroles. Malheur à toi si tu les oublies !

— Je me souviendrai du moindre mot, monseigneur.

— Tu soigneras la femme qui est chez toi avec toute l’habileté que je me plais à te reconnaître, et avec un dévouement profond. Cette dernière qualité, tu ne l’as pas. Mais je t’ordonne de l’acquérir.

— Une bonne sœur des hospices, voilà ce que je serai, Excellence !

— Tu me réponds de la vie de la malade sur ta propre vie.

— Oui, oui, j’en réponds.

— En outre, tu ne laisseras pénétrer jusqu’à elle aucune femme ni aucun homme ; quand même une femme te dirait : « Je suis sa mère ! » quand même un homme te dirait : « Je suis le père de son enfant ! »

— Aucun homme ni aucune femme, mon maître.

— Tu m’as bien entendu ?

— Parfaitement.

— Va donc porter à boire à cette pauvre femme.

Wilhelmine qui n’avait cessé de frissonner, reprit sur la table la tasse de tisane, et, après une obséquieuse révérence, elle se dirigea vers la chambre voisine ; mais l’homme à l’uniforme rouge reprit :

— Attends ! tu trembles ce soir d’une étrange façon. D’ordinaire, je ne te fais pas une telle peur.

— L’âge, monseigneur, l’âge !

— Attends, te dis-je !

Puis il ajouta brusquement :

— Natache est revenue, et cette tisane est empoisonnée.

— Non, non, seigneur, non, Excellence, elle n’est pas empoisonnée. Ah ! mon Dieu non, elle ne l’est pas. Et pourquoi aurais-je mis du poison dans la tasse ? Il n’y a là dedans qu’une infusion très salutaire : une infusion faite avec des simples que j’ai cueillis dans le Caucase. Oh ! quelle idée a eue votre Excellence ! C’est bien mal de soupçonner une pauvre vieille femme qui n’a jamais nui en ce monde.

— Eh bien ! puisque cette infusion est salutaire, cela ne te fera aucun mal d’en boire la moitié.

— Moi, boire de la tisane, pourquoi ? Vous voulez rire, mon maître ? Je vous assure que je ne suis pas malade, et je n’ai pas soif du tout.

Il lui prit le bras qui soutenait la tasse.

— Bois, dit-il.

— Mais, Excellence…

— Bois ! répéta-t-il, bois donc !

Wilhelmine frissonnait des pieds à la tête et ses dents claquaient de terreur ; mais elle ne voulait pas boire.

Alors l’inconnu fit un signe à Gog.

Celui-ci comprit, bondit comme une sorte de lourde bête, s’empara de la tasse, renversa d’un coup de genou la vieille femme sur le parquet de la chambre, s’accroupit sur elle et, lui disjoignant les dents du pouce de sa main gauche, il la força d’avaler tout le contenu de la tasse.

Cela fait, il retourna vers la fenêtre paisiblement et se rassit avec un sourire, à côté de Magog le Géant.

Les bras crispés, la poitrine battante, avec du sang aux yeux et de la bave aux lèvres, horrible, la vieille sage-femme se tordait sur les planches.

L’homme à l’uniforme rouge se pencha vers elle, curieusement, sans émotion.

— Tu vas mourir, n’est-ce pas ? dit-il.

— Empoisonneur ! s’écria-t-elle.

— Souffres-tu déjà ?

— Ah ! monstre, vous m’avez mis l’enfer dans l’estomac. Ah ! Dieu !… Dieu !… On ne sait pas le mal que ça fait… et si vite… si vite que cela… Je ne l’aurais pas cru… C’est que la dose était très forte… Dire que je serai morte tout à l’heure, et morte sans m’être confessée ! car, enfin, je suis une bonne chrétienne, moi, et j’allume trois cierges par an à la chapelle de Saint-Mitrophane… et vous, vous… vous êtes de bien grandes canailles. Oh !… Oh !… je sens maintenant des millions de rats qui me grignotent les boyaux.

Elle disait ces choses, non pas sans s’interrompre, mais de temps en temps, avec des sanglots qui devinrent des râles, et toute sa face aux mèches grises échevelées était une effroyable grimace.

— Gog, dit l’inconnu, on pourrait entendre. Achève la vieille d’un coup de couteau.

Mais Gog ne bougea pas.

— Que votre Excellence m’excuse ! elle n’a point oublié que ces grosses besognes-là ne sont pas dans ma spécialité. J’épie, je vole, je donne même un coup de main dans certains cas exceptionnels ; mais la délicatesse de mes sens m’interdit, à mon grand regret, de verser le sang des personnes.

— Femmelette ! dit l’inconnu. Mais en effet, je me souviens de nos conventions.

La vieille remuait toujours sur le parquet comme un tas de linge obscur dans lequel se serait cachée une bête prise de convulsions.

— Magog ! dit l’inconnu.

— Excellence ?

— Un coup de couteau à cette femme.

Sans répondre, paisiblement, avec une grimace qui ne manquait pas de quelque bonhomie, le géant se dirigea du côté de Wilhelmine. Il se pencha vers elle, tira un couteau de sa poche, l’ouvrit et, d’un seul coup, l’enfonça jusqu’au manche dans le cœur de la mourante.

Il n’y eut pas même un cri ; il n’y eut pas une goutte de sang.

Tout le corps de l’Allemande frissonna violemment, puis demeura immobile, étant devenu cadavre.

Magog s’en retourna s’asseoir sur l’appui de la fenêtre, et il essuyait son couteau sur la manche de sa veste rouge, en souriant.

— Les morts ne s’échappent pas, reprit l’inconnu, Magog suffira à surveiller, en cas de quelque alerte, le cadavre qu’il a fait. Toi, Gog, écoute. Connais-tu quelque honnête femme qui pourrait remplacer cette vieille et donner des soins à la malade qui est dans la chambre voisine ?

— Une honnête femme, Excellence ? Je n’ai pas parmi mes connaissances beaucoup de personnes de ce genre. La société est si mêlée à présent !

— J’entends une femme qui, moyennant salaire, saurait pendant quelques jours être discrète et dévouée.

— Vous vous exprimez mieux, il y a précisément la petite Dorothée, une personne qui me veut du bien ; un ange, monseigneur ! douce comme un agneau, et qui a, ce qui ne gâte rien, des manières fort élégantes. Car, sachez-le, Excellence, je ne saurais aimer une femme qui n’aurait pas reçu une bonne éducation.

— Combien faut-il de temps pour amener ici cette femme !

Gog compta sur ses doigts.

— Dix minutes pour arriver chez elle, cinq minutes pour étrangler son galant si elle s’avisait de ne pas être seule, dix minutes pour revenir ; en moins d’une demi-heure, je serai de retour.

— Va donc, et ne perds pas un instant.

Gog sortit, comme il était entré, par la fenêtre, et l’on entendit le bruit sourd de ses pas sur les pavés boueux de la cour.

L’inconnu était debout au milieu du salon, et il songeait profondément.

Tout à coup il dit en se parlant à lui-même :

— Eh bien ! oui, je veux la voir.

Il fit deux pas en avant, enjamba le cadavre de la vieille Wilhelmine, ouvrit la porte avec précaution, de peur, sans doute, qu’un bruit ne réveillât la malade, et entra dans la chambre sur la pointe des pieds, en retenant son souffle.