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Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 1/VIII

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Journal Le Cri du Peuple - Feuilleton du 16 juillet 1887 au 18 février 1888 (p. 70-72).

VIII

« NADÈJE » SIGNIFIE « ESPÉRANCE »

Dès qu’il fut entré, il demeura immobile devant la porte refermée, dans la chambre silencieuse où se mourait la flamme rougeâtre de la lampe, et, comme n’osant pas avancer davantage, dans une attitude de profond respect, il considérait le lit de fer aux rideaux blancs où était couchée la malade.

Elle dormait avec le sourire résigné d’une martyre morte. Son visage très pâle, où les lèvres semblaient ne plus avoir de sang, reposait parmi les touffes de tous ses cheveux répandus, et l’un de ses bras pendait, hors du lit comme avec un geste de consentement à la cruauté de la destinée.

Pauvre jeune femme, hélas ! qui subissait tout entier le châtiment du crime qu’un autre lui avait fait commettre, et qui n’avait pas même, pour se consoler, le fruit souriant de ce crime. Pauvre fille-mère sans enfant !

Cependant l’inconnu avait fait quelques pas vers le lit. Mais, chose étrange, il n’était plus l’homme qui avait apparu à Natache sur le pont Nicolas, l’homme qui tout à l’heure s’était montré à Wilhelmine.

Sans doute, il portait toujours l’uniforme rouge aux aiguillettes d’or, mais son visage, devenu tout autre, ne ressemblait plus au visage d’une momie fardée.

Ayant retiré sa casquette militaire et laissé tomber le collet de sa pelisse, il montrait une jeune figure, très blanche, aux yeux bleus et doux, entre des cheveux blonds un peu longs, et son sourire était paisible et pur comme celui d’un enfant.

Ce jeune homme, se révélant ainsi dans sa grâce et dans sa beauté, faisait venir l’idée d’un archange qui se serait tout à coup évadé d’une enveloppe de démon.

Il s’inclina, plia les genoux, tendit les mains vers le lit et demeura longtemps, très longtemps, dans cette attitude de vénération et de prière, les yeux levés vers la jeune femme endormie comme vers l’image sacrée d’une vierge du paradis.

Il priait, oh ! certainement, il priait.

Et n’était-ce pas, en effet, un être digne de pieux respect et de pieuse tendresse, que cette enfant qui n’avait connu de l’amour que l’abandon, et de la maternité que le deuil !

Puis, il s’approcha encore de ce lit de douleur. Il regarda de plus près la main pâle de la malade qui était hors du lit, et sans oser la prendre entre les siennes, de peur d’un brusque réveil, il effleura d’un tendre et long baiser cette petite main abandonnée et triste.

Enfin, il se releva, et, fronçant le sourcil, il tendit ses deux poings fermés, avec l’air de menacer des êtres absents, mais qu’il voyait en idée.

La malade remua lentement dans le lit ; tout bas, sans ouvrir les yeux, elle se mit à murmurer des paroles.

Il n’eut que le temps de se dérober derrière les rideaux de serge blanche.

Elle disait comme dans un songe.

— Ma petite fille ! ma pauvre petite fille ! Je l’aurais nommée Nadèje, parce que cela veut dire espérance ; mais je n’ai plus d’espérance, ni d’enfant.

Le jeune homme, derrière le rideau, entendit cela, et d’une voix si faible qu’elle put à peine traverser l’épaisseur de la serge :

— Marie, dit-il, ta fille n’est pas morte et c’est Nadèje qu’elle s’appellera.

— Ma fille n’est pas morte !

La malade, à demi-réveillée, se souleva un peu et regarda devant elle.

Elle ne vit personne et n’entendit plus rien.

— Oh ! dit-elle, je rêvais.

Puis, toute rompue du faible effort qu’elle avait fait, elle retomba sur l’oreiller et deux larmes mouillèrent les cils de ses yeux rendormis.