Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 1/X
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LE CHEVAL ET LE CAVALIER
Pendant cette nuit si fertile en aventures, il en arriva une à l’excellent M. Jonas ; une aventure qui mérite d’être rapportée.
L’excellent M. Jonas était juif, ainsi que son nom l’indique, juif de nation et juif de profession ; c’est-à-dire qu’il faisait à peu près tous les métiers où l’on peut s’enrichir au risque de ruiner les autres.
Il n’avait pas de boutique, mais il vendait de tout. Si on lui demandait à acheter une paire de bottes ou une pelisse, il avait toujours à votre disposition cent pelisses ou cent paires de bottes, mais il ne manquait pas d’ajouter :
— Vous ne pourriez pas vous accommoder d’un dromadaire qui vient de m’arriver d’Orient, ou de quelques singes qu’on m’a expédiés de Bornéo ?
Naturellement il ne vendait pas seulement les choses et les bêtes ; le commerce des esclaves était une de ses plus triomphantes spécialités.
Il vendait des esclaves des deux sexes ; mais c’était surtout à vendre des femmes qu’il trouvait plaisir et profit.
Il traitait de gré à gré, cédait celle-ci pour toujours, celle-là pour un temps, s’engageant à la reprendre quand l’acheteur s’en serait servi, — s’engageant à cela par le Dieu d’Israël et de Jacob !
D’ailleurs, M. Jonas, étant fort riche, était fort considéré ; et il avait vraiment l’air si doux et si honnête qu’on lui accordait tout de suite sa confiance.
Petite face ronde, grassouillette et souriante, il se gardait bien d’avoir ce terrible nez rapace que l’on observe chez beaucoup de ses coreligionnaires.
Non, il avait un nez tout petit, quoique gras, un nez un peu retroussé, qui avait l’air malin mais pas méchant, un nez tout à fait bonhomme et familier.
Or, ce soir-là, M. Jonas, bien emmitouflé dans une pelisse de fourrure, s’en revenait du théâtre Alexandre où il avait passé une fort agréable soirée, et il songeait avec délices, le digne homme, que bientôt il goûterait un doux repos entre les chaudes couvertures de son lit.
En marchant, il avait de petits rires, comme un homme très satisfait de lui-même.
Que lui manquait-il, en effet, pour être complètement heureux ? Rien du tout. Il n’avait ni femme ni enfant, et ses affaires prospéraient de plus en plus. Il avait eu le tort, il est vrai, de prêter un peu trop d’argent au prince Georges Palkine, qui était bien le plus grand débauché et le plus mauvais débiteur de tout Pétersbourg ! Mais, bah ! il y avait la vieille princesse Catherine Palkine qui était riche : il saurait bien, lui Jonas, obliger la dame à payer les dettes de son fils ; et il s’en allait le long des murs, souriant de son bon petit air joyeux, se frottant les mains, tout guilleret, certain que la vieille Sarah, sa gouvernante, avait bassiné le lit avec un soin pieux.
Mais c’est précisément au moment où l’on constate son bonheur que le malheur nous attend ; et il était écrit que, cette nuit-là, l’honnête fils d’Israël ne connaîtrait pas la douceur des draps chauffés à point !
M. Jonas n’était plus qu’à deux ou trois cents pas de sa maison : tout à coup, un peu en avant de lui, une fenêtre s’ouvrit avec fracas, des cris se firent entendre, une forme blanche et noire, une forme humaine assurément, s’élança de la croisée, tomba sur le trottoir, et se releva avec peine en criant d’une forte voix d’homme :
— Par tous les diables ! je me suis foulé le pied.
Une seule chose empêcha M. Jonas de fuir à toutes jambes : ce fut la terrible peur qu’il eut.
Que voulez-vous ! M. Jonas avait la bonne humeur et l’honnêteté ; mais il n’avait pas la bravoure. On ne saurait tout avoir.
Donc, tremblant de tous ses membres, mais cloué aux pavés par l’épouvante, il regardait avec des yeux écarquillés la forme qui était tombée de la fenêtre.
Mais, ah ! Dieu, que dût-il se passer dans sa belle âme de juif, lorsque M. Jonas se sentit violemment empoigné ! Et il n’avait pas encore eu le temps de pousser un cri qu’il avait sur les épaules l’homme tombé de la fenêtre.
— Hop ! allons, hop ! marche, cours, emporte-moi ! il faut que je fuie, j’ai une entorse et je n’ai pas de cheval : je te rencontre, je t’enfourche ! Et veuillez remarquer, monsieur, que j’ai des éperons à mes bottes !
Vraiment, l’excellent M. Jonas était une personne bien à plaindre ! Qui donc aurait prévu une pareille aventure ?
Il voulut se rebiffer, se débarrasser… ah ! bien oui, son cavalier lui serrait le cou, lui pressait les côtes entre deux genoux robustes, et le juif sentait à travers sa pelisse la mollette des éperons ! M. Jonas n’hésita plus : il partit comme une flèche.
— Bonne allure ! dit l’autre en éclatant de rire ; je te ferai courir aux prochaines courses de novembre. Tourne à droite ; c’est bien. À gauche, maintenant. Allons, un temps de galop ! Nous allons à l’hôtel Palkine.
Soufflant de peur et de fatigue, l’excellent M. Jonas n’avait pas encore sonné mot ; effaré, stupide, il s’attendait à quelque catastrophe. Mais au nom de l’hôtel Palkine, il s’arrêta avec l’air de vouloir parler.
— Hue donc ! dit le cavalier tout en enfonçant ses éperons dans les cuisses du digne homme.
— Oui ! oui ! répondit M. Jonas.
Et quoique un peu lourd et replet, il reprit son allure rapide qui avait l’air en effet d’un petit galop de chasse.
Mais, tout en sautillant, il leva la tête.
— Le prince Georges Palkine ? s’écria-t-il.
— Eh ! oui, dit l’autre, le prince Georges lui-même. Mais attends donc… ces cheveux longs et bouclés… tu es un juif et cet accent… tiens, tiens… comment vous portez-vous, mon bon monsieur Jonas ?
Le créancier et le débiteur, l’un portant l’autre, s’en allaient rapidement à travers les rues désertes.
— Ah ! prince ! ah ! monsieur Georges ! vous m’écrasez. C’est une bien mauvaise plaisanterie que vous me faites-là ! Je suis un pauvre homme à qui vous devez de l’argent… beaucoup d’argent… et vous devriez prendre en considération…
— De quoi te plains-tu, abominable canaille ! tu as l’honneur de porter un prince. D’ailleurs, qu’un juif soit une bête de somme, rien de plus naturel. Tu es une lettre de change vivante, eh bien, je t’endosse !
Et le prince Georges signa de deux bons coups d’éperons.
— Puis, continua Georges Palkine, je n’ai pas le choix des moyens. On doit me poursuivre, et j’ai le pied foulé. Ah ! c’est toute une aventure, mon pauvre Jonas ! Pour t’égayer en chemin, il faut que je te la raconte.
— Descendez ! de grâce ! Je crève. Vous pourriez trouver une voiture…
— Non, répartit l’autre, qui paraissait s’amuser fort. J’aime mieux faire la route à dos de mulet ! Figure-toi que j’avais rendez-vous, ce soir, avec l’une des trois Grâces. Tu connais les trois Grâces ? Ce sont les demoiselles Chiponine que l’on appelle ainsi, et Dieu sait si elles méritent ce nom étant maigres, laides et hargneuses, autant qu’il est possible de l’être !
— Dieu d’Israël ! viens à mon secours, geignait le pauvre juif abominablement essoufflé.
— Pourtant Barbara n’est pas trop déplaisante en somme, et comme, précisément, je suis brouillé depuis quatre jours avec la petite Brambibilla du théâtre Marier…
— Connu, connu, vous me devez encore son boudoir et sa voiture.
— Plus vite, exécrable filou ! Donc, comme je suis brouillé avec elle, je suis allé au rendez-vous de Barbara Chiponine ! Eh ! eh ! une fille du vrai monde, en passant, c’est flatteur. J’étais depuis plus d’une heure dans la chambre de la Barbara, et je songeais déjà à me retirer sous un honnête prétexte, — car ces jeunes filles sont vraiment d’une exigence dont on n’a pas idée ! — lorsque la seconde des trois Grâces, Mlle Rose Chiponine, entra brusquement, nous surprit sa sœur et moi dans un désordre assez compromettant et menaça d’appeler sa mère ! Qu’aurais-tu fait à ma place, toi Jonas ?
— Je… ne sais… pas bien… ce que… essaya de répondre le juif, courant toujours, et à qui la voix manquait.
— Moi, j’ai été héroïque ! J’ai enveloppé de mes bras Rose Chiponine ; malgré ses dénégations, je lui ai assuré que j’étais venu pour elle, pour elle seule, et bien qu’elle soit laide au point que tu n’en voudrais pas toi-même, toi un juif, je l’ai convaincue de mon amour ! Elle n’a pas appelé sa mère ; mais je t’assure que j’ai été héroïque, Jonas.
— Oh ! aïe ! aïe ! quelles mœurs ! gémit l’honnête M. Jonas.
— Saute par-dessus ce tas de boue. Imbécile ! tu m’as éclaboussé. Mais tu crois peut-être, qu’après avoir apaisé Rose Chiponine, j’ai été au bout de mes peines ? Pas du tout. La troisième des trois Grâces s’est précipitée, à son tour, dans la chambre, criant que ses sœurs étaient des « rien du tout », et que l’illustre famille des Chiponine était déshonorée. Un instant, je l’avoue, j’ai eu l’idée d’apaiser Julie Chiponine par le moyen qui m’avait déjà réussi. Mais là, vraiment, non, Jonas, elle était trop laide ! Et pendant que la mère réveillée descendait l’escalier, au moment où l’on allait me surprendre, j’ai remis mes bottes.
— Ah ! oui !… vos bottes !…
— J’ai empoigné mon habit à la française, et, ma foi ! comme la chambre est au premier étage, j’ai sauté dans la rue…
— Et… sur… mon dos.
— Et sur ton dos, honnête Jonas.
Le jeune homme acheva son récit dans un éclat de rire.
Cependant l’excellent juif commençait à renaître à l’espérance, il apercevait à la lueur d’une lanterne qui pendait au milieu de la rue, une grande porte surmontée du blason des princes Palkine, il allait enfin, après cette course endiablée, être débarrassé de son cavalier, il rentrerait chez lui, il se reposerait entre ses draps bassinés par la vieille Sarah.
Ô vanité des plus sûrs espoirs !
Cinq ou six hommes enveloppés de manteaux, courbés, les mains en avant, sortirent de l’angle sombre de deux murs, et entourèrent en tumulte le cheval et le cavalier.
— Georges Palkine ? cria l’un des nouveaux venus, qui paraissait en être le chef.
— C’est moi ! dit le jeune prince avec une fierté hardie.
— Empoignez-le ! liez-le ! cria l’homme qui avait déjà parlé.
Et ceci fut exécuté en un tour de main.
— Au secours ! au secours ! braillait l’excellent M. Jonas.
— Mais, demanda l’un des assaillants que ferons-nous de l’autre, de celui qui était dessous ?
— Laissez-le libre, qu’il s’en aille.
— Bon ! pourquoi le laisserait-on partir, celui-là ? dit une voix claire et grêle comme celle d’un gamin. Je le connais, patron. C’est le banquier Jonas. Emportons-le, il nous paiera une bonne rançon.
— Comme il te plaira, Furet-d’Égout, répondit celui qu’on avait appelé patron ; mais faites vite, pas de bruit et fuyons.
— Ah ! Jacob ! ah ! Israël, soupirait le bon juif, pendant qu’on l’emportait en le garrottant. Me voilà justement comme le prophète Jonas.
— Pas tout à fait, monsieur Jonas, répondit la voix de gamin.
— Dans le ventre…
— Non, monsieur Jonas, dans l’antre…
— De la baleine !
— Non, monsieur Jonas, des Goujons, et vous y resterez plus de trois jours.