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Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 1/XI

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Journal Le Cri du Peuple - Feuilleton du 16 juillet 1887 au 18 février 1888 (p. 87-101).

XI

LE TAPIS-FRANC DES GOUJONS

En ce temps-là, à Saint-Pétersbourg, quand on trouvait un homme assassiné au coin d’une rue ; quand une femme avait été outragée dans quelque quartier désert ; quand la boutique d’un bijoutier avait été dévalisée, ou plus simplement, quand un promeneur avait perdu dans la foule sa montre ou son porte-monnaie, on ne manquait pas de s’écrier : « C’est un Goujon qui a fait le coup. »

La police aussi disait : c’est un Goujon, et généralement, trouvant qu’elle avait suffisamment fait son devoir en posant cette affirmation, elle jugeait à propos de s’en tenir là.

Car les Goujons jouissaient d’une telle réputation, on croyait la bande si nombreuse, si bien organisée, que les plus hardis policiers ne se souciaient pas d’avoir affaire à elle.

Dans le seul mois de décembre, en 1837, il y eut à Saint-Pétersbourg vingt-six assassinats ; cent quarante vols dans la rue, à main armée ; quatorze incendies précédés de menaces anonymes ; soixante-seize effractions de caisses publiques ou particulières ; on n’arrêta que six personnes qui, au bout de trois mois d’instruction, furent reconnues parfaitement innocentes !

L’impunité des Goujons ayant redoublé leur audace, ils inspiraient, à l’époque où nous sommes, une terreur générale.

On racontait à leur propos mille histoires étranges ; ils comptaient dans leur bande, disait-on, des gens appartenant à toutes les classes de la société ; ils avaient des hommes à eux les prévenant des coups à faire, parmi la valetaille des plus nobles maisons et parmi les employés de l’administration.

On parlait aussi d’un chef suprême qu’ils s’étaient donné, homme d’une bravoure prodigieuse et d’une effroyable cruauté, tuant pour le plaisir, ne se réservant rien sur la part du butin, n’ayant d’autre désir et d’autre joie que de voir couler le sang de ses victimes !

On ajoutait que le nom de ce chef était inconnu même aux Goujons, et qu’ils n’avaient jamais vu son visage, car il ne se montrait à eux que la face couverte d’une espèce de masque de soie fine, peint à l’extérieur, qui lui faisait comme une seconde peau.

Cependant, quel qu’il fût, aucun Goujon ne se serait avisé de lui désobéir ou lui manquer de respect, tant son histoire ou plutôt sa légende — une horrible légende sanglante — le rendait vénérable parmi les gens de la bande.

D’ailleurs, les Goujons n’ignoraient pas que, grâce à quelques hommes dévoués qui lui composaient une espèce d’état-major et se tenaient toujours prêts à exécuter ses sentences, il faisait périr dans les plus abominables supplices quiconque osait lui désobéir.

Ces hommes, qui servaient d’intermédiaires entre les membres inférieurs de la bande des Goujons et son suprême chef, étaient appelés les Hommes d’Or ou le Bataillon d’Or, à cause du costume rouge tout bariolé de papier doré qu’ils portaient sous leurs manteaux.

Telles étaient les histoires qui couraient sur les Goujons, mais il y avait dans ces récits beaucoup d’exagération sans doute, et en somme rien de précis n’était connu à leur sujet ; on ne savait même pas d’où leur venait le nom que tout le monde leur donnait.

Signifiait-il que ces malfaiteurs étaient aussi insaisissables que les goujons eux-mêmes, lesquels font, comme on sait, le désespoir de tous les pêcheurs à la ligne de tous les pays.

Dérivait-il d’une soupe aux poissons, exclusivement composée de goujons bouillis, que l’on préparait d’une façon particulière dans un restaurant de bas étage où le menu fretin de la bande avait coutume de se réunir.

Il y avait, en effet, près du Marché aux Punaises, — ainsi nommé parce qu’on y vendait toutes les vieilles hardes de la ville, assez généralement habitées ; — il y avait alors à Saint-Pétersbourg, dans la petite rue de la Procession, un long bâtiment en bois d’un étage seulement qu’on appelait le « tracktir » des Goujons.

« Tracktir » signifie restaurant ou traiteur.

Le tracktir était une abominable taverne.

Les murs s’étaient enfoncés dans le sol très mou à cet endroit, si bien que les croisées n’étaient pas à plus d’un demi-mètre au-dessus du trottoir. L’herbe et la mousse qui croissaient çà et là, entre les planches pourries du toit, témoignaient de son ancienneté. L’entrée principale, que l’on nommait glorieusement la Porte d’Honneur, était à peu près de niveau avec la rue, mais les quelques marches qui la précédaient étaient descendues bien au-dessous du sol ; et il en résultait des surprises désagréables pour le consommateur inexpérimenté qui ne manquait pas, le soir surtout, de tomber le nez contre la porte.

La première salle n’offrait rien d’extraordinaire ; elle était vaste, carrée et malpropre, voilà tout.

C’est là qu’entraient innocemment les gens non affiliés à la bande des Goujons : les marchands d’habits fatigués de leurs longues promenades à travers les marchés, les cochers des voitures publiques, les joueurs d’orgues et les mendiants ; en un mot, tous les passants assoiffés de ce quartier misérable.

Mais la seconde salle, que l’on appelait le salon réservé, mérite une description particulière.

Elle était assez grande et avait cinq fenêtres invariablement ornées de leurs stores rouges.

Peu à peu, les grosses poutres qui formaient les murs s’étaient pourries sous l’action de l’humidité, et la chaux dont elles avaient été badigeonnées s’en détachait en écailles verdâtres. Aux endroits les moins effrités, on voyait des palmiers d’un bleu sombre, alignés comme des soldats sous les armes, peinture due à la fantaisie d’un artiste téméraire, et parfois une singulière espèce d’oiseaux multicolores, qu’un chasseur lilas des pieds à la tête, ajustait délicatement avec un fusil qui avait l’air d’une béquille. Mais le temps avait jeté sur tout cela un voile grisâtre qui s’épaississait de plus en plus.

Sur le plancher, au milieu de la salle, une large tache noirâtre et graisseuse avait été produite par l’huile qui suintait éternellement d’une grosse lampe de cuivre suspendue au plafond, et nuit et jour allumée.

Le long des murs, et devant les fenêtres qui donnaient peu de clarté étaient rangées de petites tables carrées, recouvertes d’une toile grossière, où l’on voyait des taches d’une espèce problématique.

En quelques rares endroits du plancher, on remarquait encore des vestiges de la couleur jaunâtre qui avait dû le recouvrir ; mais la plus vaste partie était souillée d’une humidité boueuse due à la malpropreté des habitués, qui répandaient sur le sol les rinçures de leurs verres de thé, au lieu, de les verser dans le bol de cuivre placé sur chaque table.

Quant à l’atmosphère de la salle, elle était remplacée par une vapeur nauséabonde où se combinaient de la façon la plus déplorable les exhalaisons de la cuisine et la fumée du « malhorque », — une espèce de tabac n’ayant subi aucune préparation et dont l’odeur est écœurante.

Or, dans cette salle, pendant la nuit où nous sommes, grouillait et braillait une foule étrange et immonde.

D’abord, on ne distinguait dans l’épaisse atmosphère que d’innombrables gestes de toutes les couleurs, qui avaient l’air de nager à travers la fumée.

Puis, autour des tables surchargées de bouteilles de bière, de théières et de tasses, s’ébauchaient des figures humaines, si l’on peut appeler humains des visages où la laideur dépasse la bestialité.

Ici, vêtus de longues robes en toile bariolée qui leur descendaient jusqu’aux pieds, quelques hommes maigres et hâves montraient cette pâleur blafarde qui dénote clairement l’excès du travail ou les angoisses de la faim et du crime. Ces pauvres hères avaient sans doute été des ouvriers autrefois ; mais l’atelier avait chômé, et les travailleurs étaient devenus des voleurs.

Ils étaient vraiment pitoyables avec leurs longues chevelures mêlées de paille et d’ordures, avec leurs rires plaintifs, avec leurs yeux incertains qui n’étaient pleins que de vide ; ils buvaient silencieusement comme de tristes animaux.

Autour d’eux, çà et là, des lambeaux d’uniformes pendaient sur des échines à moitié nues.

Il y avait des gens qui portaient des caricks de cocher en loques.

D’autres avaient pour vêtements de vieilles couvertures, volées sans doute dans une écurie.

Quelques-uns même se prélassaient dans des habits de femme, espèces de guenilles encore éclatantes, dérobées à quelque fille des rues.

Et de tout ce grouillement de sales friperies, sous la lueur jaune de la lampe, des bras velus sortaient, menaçants, avec des poings fermés, et des faces horriblement souriantes se dressaient rougeâtres et bleuies, parfois couturées de cicatrices, vomissant dans le tumulte d’infâmes jurons et des rires !

Quiconque n’eut pas été un Goujon n’aurait guère compris le langage des gens réunis dans cette salle, car les voleurs russes ont un argot comme les voleurs de tous les pays.

Dans cette langue brutale et parfois pittoresque, on dit qu’un homme « sue », pour dire qu’il est en prison ; on dit qu’il est « sous la tutelle de son oncle » pour exprimer qu’il est entre les mains de la police.

Les voleurs se nomment des « tailleurs. » En français ces deux termes ne sont pas toujours synonymes.

Il y a des catégories de « tailleurs » :

Les « tailleurs-francs », qui ont la spécialité de déshabiller la nuit les passants dans les rues, ce qui est assez désagréable pour ceux-ci quand le thermomètre marque quinze degrés au-dessous de zéro ;

Les « joailliers », qui excellent à « tailler », c’est-à-dire à voler les diamants et autres pierres fines ;

Les « financiers », qui se feraient scrupule de demander autre chose que des espèces sonnantes ou des billets de l’État ;

Les « fourreurs », qui font le métier plaisant, lorsque de riches personnages passent en traîneau, d’accrocher au moyen d’un hameçon des bonnets de zibeline ou de renard bleu.

Ce soir-là, dans le traktir des Goujons, il y avait certainement des Fourreurs, des financiers, des Joailliers et des Tailleurs-Francs ; même il n’eût pas fallu chercher longtemps pour y trouver des « Guérisseurs », c’est-à-dire des assassins ; et on aurait pu croire vraiment que quelque gigantesque chiffonnier, ayant rempli sa hotte de toutes les ordures vivantes de la ville, venait de les renverser pêle-mêle dans cet ignoble bouge.

Mais, tout à coup, cette foule qui buvait et braillait, éparse çà et là, se dressa comme un seul homme et se rua vers la porte brusquement ouverte.

Quelle était la cause de cette émotion violente.

Poussés, portés par les cinq ou six chenapans dont nous avons fait la connaissance près de l’hôtel Palkine, le prince George ainsi que cet excellent M. Jonas, la tête dans un sac et solidement ficelés, venaient de faire leur entrée dans le traktir ; et de tous côtés les Goujons criaient :

— Hourrah ! pour les chasseurs !

— Hourrah ! Mais part à tous !

— Oui, part à tous. Les bons tailleurs travaillent en commun, ajouta une espèce de colosse qu’on appelait Étrangle-la-Mort.

— À moi les bottes de celui-ci !

— À moi son frac à boutons de cuivre !

— Je réclame sa chemise de dentelle, soupira tendrement un bellâtre aux joues fardées, nommé Perruquier-d’Amour. Ma bonne amie s’en fera une robe pour aller dans le monde.

— À moi la pelisse de l’autre !

— Je veux son bonnet d’ours !

— Donnez-moi son canari (sa montre) ; ce gros homme-là n’a plus besoin de savoir l’heure, puisqu’on va lui tordre le cou !

Hélas ! l’excellent M. Jonas entendait cela à travers l’épaisseur du sac, et il tremblait de tous ses membres. Quoi ! ce n’était pas assez d’avoir servi de cheval à un écervelé tombé d’une fenêtre ; ce n’était pas assez d’avoir été arrêté dans la rue : on parlait maintenant de lui tordre le cou, son joli cou, si grassouillet !

Cependant celui qui avait dirigé l’attaque nocturne, — c’était un beau jeune homme au visage pâle entre des cheveux noirs très lisses, — fit quelques pas en avant et s’opposant d’un geste à la furie des Goujons.

— Défense de toucher à mes prisonniers ! dit-il.

— Ah bah ! Et pourquoi n’y toucherait-on pas ? répondit un robuste gaillard qui s’appelait Boris, mais qu’on avait surnomme Trompe-à-l’envers à cause du trou qu’il avait au milieu du visage et qui avait l’air en effet d’un nez retourné à l’intérieur de la tête. — Depuis quand es-tu le maître ici ? Est-ce que tu te prends pour le commandant du Bataillon d’Or, camarade ? Allons donc, tu n’es qu’un pauvre graveur, et tu affectes depuis quelque temps des allures de domination qui ne sont pas de mon goût. Puisque le véritable maître est absent, nous sommes tous égaux ici, et tu vas partager avec nous les hardes de cet homme ou bien, fils de ta mère, je t’écrase le crâne entre mes deux genoux !

— Oui, oui, Boris a raison !

— Pas de maître ! Trompe-à-l’envers sait ce qu’il dit.

Et déjà les Goujons, dans une sale mêlée, enveloppaient les deux captifs, lorsqu’une voix derrière eux, une voix jeune, ferme cependant, dit ces mots qui dominèrent le tumulte :

— Frères, laissez ces hommes.

Tous s’arrêtèrent, se retournèrent, pendant que la voix reprenait :

— Frères, faites-moi place.

Ils s’écartèrent, visiblement mécontents ; mais je ne sais quel respect contenait leur mauvaise humeur.

Qui donc leur avait parlé ?

Une femme.

Sur une robe d’assez pauvre étoffe, elle portait un châle de laine pourpre rejeté par dessus l’épaule, et, sur son visage un peu pâle, elle avait un petit loup de velours noir très étroit

— Ça, dit Boris, tout en grognant un peu, c’est différent. Si la Colombe-Rouge exige que l’on respecte ces gens-là, eh bien ! on les respectera.

— D’ailleurs, dit la femme, voici de quoi vous dédommager, mes frères.

Et la Colombe-Rouge jeta sur une table une bourse pleine où tintaient des pièces d’argent.

Toute la foule reflua vers la table, et des mains crispées se tendirent furieusement vers la monnaie sonore.

La femme s’était dirigée vers le jeune homme pâle qui avait commandé l’expédition.

— Tu m’as obéi, dit-elle, je te remercie. Délie ces hommes et conduis-les dans la Chambre des Dames.

Le jeune homme s’inclina.

— Mais, reprit la Colombe-Rouge, pourquoi deux hommes au lieu d’un ? Est-ce que le prince était accompagné d’un domestique ?

— Non, Colombe.

— Quel est donc le second prisonnier.

— Un juif qui se trouvait avec le prince. Furet-d’Égout, mon apprenti, l’a reconnu, et, comme c’était une bonne prise, ma foi, je l’ai emmené avec l’autre.

— Il se nomme ?

— Jonas.

— Jonas, le marchand, le banquier, l’usurier ?

— Lui-même, Colombe-Rouge.

— Eh bien ! c’est à merveille ! Je prévois que M. Jonas pourra nous être utile. Allons, fais vite. Ces deux hommes dans la Chambre des Dames ! Je les rejoins à l’instant.

Tandis que les deux prisonniers disparaissaient par une petite porte basse qui s’ouvrait dans le coin le plus obscur de la salle, la Colombe-Rouge se tourna vers les Goujons qui se querellaient autour de la table.

— Boris ! appela-t-elle.

— Que désire la Colombe ?

— Tu as été cocher, n’est-ce pas ?

— Je l’ai été, répondit Trompe-à-l’envers, non sans un air d’orgueil.

— As-tu ta voiture encore ?

— Hélas ! j’ai dû la vendre. Les temps sont durs, Colombe.

— Pourrais-tu en acheter une ?

— Une voiture publique ?

— Oui ; un droski.

— Cette nuit ?

— Cette nuit même.

— La chose est difficile, et je crois qu’il serait plus aisé…

— Achève.

— De voler que d’acheter. Il fait froid et, à l’heure qu’il est, plus d’un cocher s’engourdit sur son siège, au coin de quelque rue ou devant quelque porte d’hôtel. Je pense qu’avec un peu d’adresse…

— Soit. Tu emmèneras quatre hommes avec toi pour être plus sûr du succès.

— Je suffis, Colombe-Rouge ! Mais, une fois en possession de la voiture, que faudra-t-il que je fasse ?

— Tu te rendras quai Gagarine, près de la maison du comte Markoff. La connais-tu ?

— Parfaitement, et je connais aussi Son Excellence. J’ai eu souvent l’honneur, du temps que j’étais cocher, de la ramener chez elle quand elle avait soupé chez Dorotte.

— Tu es un homme précieux, Trompe-à-l’Envers. Donc tu arrêteras ta voiture à peu de distance de l’hôtel, tu resteras sur le siège et tu attendras.

— J’attendrai.

— Il est probable que le comte sortira dans la matinée, de très bonne heure. S’il sort dans son carrosse, tu suivras le comte ; et s’il fait mine de vouloir prendre une voiture publique, tu feras en sorte que cette voiture soit la tienne.

— Compris.

— En un mot, le comte ne doit pas faire une course, ne doit pas rendre une visite sans que tu en sois instruit.

— Et sans que tu en sois informée, n’est-ce pas, petite Colombe ?

— Et sans que j’en sois informée.

— Où te reverrai-je ?

— Tu ne me reverras pas. Quand tu n’auras plus rien à apprendre, tu m’écriras ce que tu auras appris, et tu porteras la lettre toi-même…

— Chez toi ? Ah ! parbleu, Colombe-Rouge, je ne serais pas fâché de savoir où tu loges.

— Non. Pas chez moi.

Elle se pencha vers lui et lui parla à l’oreille.

— Ah ! chez lui ! dit Trompe-à-l’Envers avec un mouvement d’humeur.

— Oui, chez lui, dit la Colombe-Rouge impérieusement.

L’autre baissa la tête.

— Allons, soit ! J’obéirai. Mais c’est égal, on peut dire que tu es une terrible colombe, et tu n’as pas ta pareille pour ensorceler les gens.

Elle sourit, mit quelques roubles en papier dans la main de Trompe-à-l’Envers, et cela fait, elle marcha vivement vers la porte basse par laquelle avaient disparu les prisonniers.

— Et maintenant, dit-elle, à nous deux monsieur le prince Georges !