Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 1/XII
XII
LA COLOMBE ROUGE
Ce qu’on appelait la Chambre des Dames, — c’était, on s’en souvient, l’endroit où les deux prisonniers avaient été conduits, — ressemblait assez peu à une véritable chambre. C’était plutôt une espèce de trou malpropre, carré, obscur, sans fenêtre.
Une couchette de bois, un vieux débris de matelas, une table boiteuse où coulait une chandelle de suif, trois sièges vermoulus, puis, dans un coin, une petite image de saint, — on a toujours ignoré lequel, — tel était l’ameublement de l’ignoble taudis.
Si peu agréable qu’il fût, ce réduit était fameux parmi les Goujons parce que c’était là que se retirait pour dormir le chef suprême, le commandant du Bataillon d’Or, quand il daignait venir parmi eux.
Mais pourquoi ce nom de : Chambre des Dames.
On ne l’a jamais su d’une façon précise.
Ajoutons pour terminer notre description qu’il y avait derrière le lit une grande armoire creusée dans le mur, une armoire aux battants de chêne, dont le Chef ne confiait la clé à personne, et en face de la porte d’entrée, une autre petite porte qui donnait sur une cour.
Les Goujons profitaient quelquefois de cette issue, lorsqu’il survenait du côté de la rue quelque incident, et particulièrement lorsque la police s’avisait — ce qui lui arrivait du reste assez rarement — de rendre une visite indiscrète aux buveurs attablés dans le salon réservé.
La Colombe-Rouge entra.
Elle regarda les deux captifs qui, la tête toujours enveloppée d’un sac, avaient été attachés sur des chaises, solidement.
Puis, elle marcha vers eux, les délia et, pendant que M. Jonas, effaré, promenait autour de lui des yeux stupides, pendant que le jeune prince, après s’être levé furieux, la considérait avec un étonnement interrogateur, elle dit d’une voix brève :
— Il ne vous sera fait aucun mal. Mais ne cherchez à comprendre que ce qu’il me conviendra de vous faire savoir. Et n’essayez pas de fuir : au premier signe de rébellion, j’appellerais, cent hommes viendraient à mon secours, et je ne répondrais plus de votre vie.
Le prince Georges Palkine, — un élégant et frivole gentilhomme, doué d’une joyeuse bravoure, et qui, en toute circonstance, reprenait bien vite sa jeune bonne humeur, — le prince Georges Palkine fit un grand éclat de rire.
— Par tous les saints ! dit-il, l’aventure est plaisante ! Une femme masquée, qui commande à des brigands dans un ignoble repaire, une femme, par Dieu ! qui a la main tout à fait délicate et la bouche tout à fait jolie ; je n’ai rien lu de plus divertissant dans les romans français ! et je suis tout ravi de jouer un rôle dans cette histoire extravagante.
Mais, là, vraiment, madame, si, comme je le suppose, vous avez du goût pour ma petite personne, si toute cette affaire n’est, en somme, qu’un rendez-vous galant, n’auriez-vous pas pu m’épargner l’enlèvement brutal, les cordes, le sac ; et enfin n’y a-t-il pas dans Pétersbourg un endroit plus propice que la cave où nous sommes à la rencontre d’une jolie femme avec un joli garçon ?
Il s’avança vers elle et fit mine de lui lever le masque.
— Ah ! dit-elle, d’une voix dure et en reculant d’un pas, laissez ces fadaises, monsieur ; il ne s’agit pas d’une bonne fortune, je vous assure. Tenez, prenez ma main, et dites-moi si elle tremble dans la vôtre.
La main qu’il prit entre les siennes était froide et sèche, et demeura immobile dans une rigidité volontaire.
La femme masquée reprit :
— Prince Georges Palkine, asseyez-vous à cette table, là, en face de moi, et causons. Pas de paroles vaines, j’irai droit au but. La nuit qui s’écoule est une nuit où je dois faire tenir autant d’actions qu’elle comptera d’heures. La nécessité me harcèle ; il faut que je me hâte.
— Vous, monsieur Jonas, ajouta-t-elle, tenez-vous dans ce coin. Écoutez ou n’écoutez pas, peu importe. Dans un instant nous aurons besoin de vous, et c’est par une très heureuse chance qu’on vous a conduit ici.
— Une heureuse chance ! Ah ! Ah ! Ah ! Seigneur ! soupira le pauvre juif.
Cependant Georges Palkine, qui s’efforçait de conserver une impertinente assurance, dit en s’asseyant, les jambes croisées.
— Eh bien ! madame, j’attends.
— Voici, répondit-elle. Il s’agit d’une affaire de famille.
— D’une affaire de famille ?
— Et d’une affaire d’argent. Votre père, le prince Ivan Palkine, a épousé, il y a vingt ans, Catherine Béroeff, fille du seigneur Béroeff, gentilhomme de Finlande.
— En effet, dit Georges étonné.
— Le contrat fut signé au château de Palkine, dans la journée du 23 mars, en l’année 1818.
— Fort exact, en vérité.
— Le notaire se nommait Pétéroff, les témoins étaient tous les voisins de votre père et les plus vieux serfs du domaine.
— Vous êtes fort bien informée, madame, et vous commencez, je vous assure, à m’intéresser vivement.
— Je vous intéresserai bien davantage tout à l’heure. Je reviens au contrat. Par cet acte, les deux époux, Ivan Palkine, votre père, et Catherine Béroeff, votre mère, se faisaient une donation réciproque de tous les biens possédés par eux, c’est-à-dire que toute la fortune de la communauté devait, en cas de mort de l’un des conjoints, appartenir au survivant.
— Êtes-vous homme de loi, belle dame ?
— Remarquez que dans le contrat en question, il n’était tenu aucun compte des enfants qui pouvaient naître du mariage. Or, des enfants survinrent : vous, le prince Georges Palkine, et votre sœur, la princesse Marie Palkine. Puis votre père mourut. Mais selon les termes du contrat, ni vous, ni votre sœur, n’avez hérité du défunt, et, à cette heure encore, tout votre patrimoine, qui s’élève à plus d’un million de roubles[1] est entre les mains de la princesse Catherine Palkine, votre mère.
— Parbleu ! madame, vous parlez comme un livre ! Mais était-il bien nécessaire de me faire enlever à ma porte et de me mettre la tête dans un sac pour me raconter des choses que je sais aussi bien que vous ?
— Je poursuis. Vous et votre sœur, vous hériterez de votre mère, naturellement : cinq cent mille roubles pour la princesse Marie ; cinq cent mille roubles pour le prince Georges ; rien de plus clair, rien de plus simple. Ce qui n’empêche pas que le jour même où mourra Mme Catherine, vous vous trouverez réduit, vous, l’aîné de la famille…
— Je me trouverai réduit ?…
— À la plus parfaite misère, prince Georges Palkine.
— Moi !
— Vous-même. Raisonnons. Vous êtes l’un des plus brillants débauchés de Saint-Pétersbourg ; pendant deux années vous avez voyagé en Angleterre et en France, et partout, à l’étranger comme dans votre patrie, vous avez semé l’or royalement, follement. Or, la princesse Catherine, qui est très avare, vous fait une rente de cent roubles par mois, qui vous suffisent à peine pour vos gants. Donc, vous avez fait des dettes, des dettes partout, des dettes sans nombre.
— Oh ! c’est vrai, dit le Juif dans son coin, il a fait beaucoup trop de dettes !
— Le notaire Pétéroff, celui-là même qui rédigea le contrat de mariage de votre père, vous a avancé un bon tiers de votre héritage futur ; vous avez signé des lettres de change ; vous avez pris des engagements de toute nature, et aujourd’hui vous devez beaucoup plus que vous ne pouvez attendre de votre mère.
— Ah ! dieu de Jacob, cria le Juif, il est ruiné, je ne serai jamais payé.
Le prince eut un mouvement de dépit.
— Soit, c’est vrai, dit-il à la Colombe-Rouge. Mais, enfin, que vous importe, et que me voulez-vous ?
— Ce que je veux ? vous enrichir.
— Hein ? dit le prince.
— Je vous intéresse de plus en plus, n’est-ce pas ? Je reprends. Votre sœur doit hériter de cinq cent mille roubles ?
— Sans doute.
— Mais si, pour un motif ou pour un autre, Marie Palkine n’héritait pas, à qui retournerait cette seconde moitié de la fortune maternelle ?
— Eh ! à moi ! dit le prince.
— Eh ! bien, Marie Palkine n’héritera pas.
Le jeune homme eut un sursaut. Il regarda fixement cette femme étrange, au châle pourpre, au masque noir, qui parlait d’une voix nette et résolue.
Il se demandait : où suis-je enfin, et que veut dire tout ceci ? S’agit-il d’une mystification, ou bien, en réalité, et dans un intérêt que je ne m’explique pas encore, cette inconnue m’assurera-t-elle la fortune entière de ma mère !
La Colombe-Rouge comprit sans doute ce qui se passait en lui, car elle reprit en ces termes :
— Je ne parle jamais en vain. Tout ce que j’affirme est vrai, et je suis de celles qui tiennent tout ce qu’elles promettent.
Quelle que fut l’étrangeté de ces paroles, elles étaient prononcées d’une voix si sûre, si affirmative que vraiment le prince Georges Palkine ne put réussir à sourire. Si étourdi, si frivole qu’il fût, le jeune homme comprit qu’il était enveloppé dans les réseaux d’une intrigue solidement ourdie, et, sans savoir quel jeu on jouait, il se sentait en présence d’un joueur redoutable.
Cependant il répondit :
— On me tend quelque piège. Vous ne sauriez avoir la puissance dont vous vous vantez, et il est impossible…
— Rien ne m’est impossible. Vous hériterez seul de la princesse Catherine.
— Non… ce serait frustrer ma sœur, la princesse Marie !
— Ah ! prince Georges, personne ne nous écoute, car ce juif ne compte pas. Allez-vous me dire que vous l’aimez, cette jeune fille sans tendresse pour vous, qui vous a volé jadis l’amour de votre père ?
Au surplus, vos scrupules seraient imprudents. Ce n’est pas seulement pour être riche, c’est aussi pour ne pas être déshonoré que toute la fortune des Palkine vous est indispensable, car ce n’est pas toujours votre nom que vous avez signé au bas de vos lettres de change.
— Madame !…
— Allons, vous voyez bien que je sais tout. Or, qui sait tout peut tout. Voulez-vous être l’unique héritier de votre mère ?
Il réfléchit un instant.
— Mais, dit-il, quel moyen comptez-vous employer ?
— Ceci ne regarde que moi.
Ma sœur, du moins, ne court aucun danger ?
La Colombe-Rouge se tourna vers le juif.
— Quelle heure est-il, monsieur Jonas ?
M. Jonas tira sa montre et répondit :
— Il est trois heures du matin… Oui, je crois qu’il est trois heures.
— Eh bien ! prince, reprit la Colombe-Rouge, la princesse Marie ne court aucun danger, et je vous jure qu’aucun malheur ne peut l’atteindre et ne l’atteindra. Acceptez-vous mes offres ?
— Ma foi, oui, dit le prince ; mais le diable m’emporte si je devine quel intérêt vous pousse !
— Vous allez le savoir.
Elle se tourna encore vers l’excellent M. Jonas, un peu remis de sa terreur, et qui, même, commençait à songer que les choses ne tournaient pas trop mal, car enfin si le prince Georges Palkine devenait très riche, il serait, lui, honnête usurier, remboursé de ses avances, non sans quelque agréable bénéfice.
— Monsieur Jonas, dit-elle, vous êtes homme de précaution, et vous ne devez pas sortir sans avoir sur vous des feuilles de papier timbré pour le cas où vous rencontreriez quelque fils de famille, très solvable, bien entendu, et désireux de vous engager sa signature.
— Eh ! mon Dieu, je crois qu’en effet, j’ai là dans mon portefeuille…
— Eh bien ! approchez-vous, asseyez-vous devant cette table ; vous voyez, il y a de l’encre et des plumes ; et prenez la peine d’écrire sur bon papier timbré ce que je vais dicter.
M. Jonas s’assit et se mit en devoir d’écrire.
— Prince, dit gravement la Colombe-Rouge, je hais la pauvreté ! non pas à cause des plaisirs dont elle prive, mais parce qu’elle est la faiblesse et l’humiliation, et qu’il me faut, à moi, la puissance et l’orgueil ! Maintenant, je dicte.
Elle dicta les mots suivants, que le juif écrivit :
« Je soussigné, prince Georges Palkine, m’engage à payer à M. Stéphane, graveur de son état, demeurant à Pétersbourg, petite rue de la Marine, la somme de cent vingt-cinq mille roubles argent.
« Je paierai la dite somme dans les deux mois qui suivront la mort de la princesse Catherine Palkine, ma mère.
« D’ailleurs ledit engagement serait nul de plein droit si, à la mort de ma mère, la princesse Catherine Palkine, je n’héritais pas, sans partage, de tous les biens, meubles et immeubles de la dite princesse. »
— Cent vingt-cinq mille roubles ? interrompit le prince Georges.
— Oui, le quart de la fortune qui vous sera dévolue. Ce n’est pas trop, je pense ? Remarquez que vous ne risquez rien ; si je réussis, vous gagnez trois cent soixante-quinze mille roubles ; si j’échoue, vous ne devez rien.
En effet, pensa le jeune homme.
— Prenez-donc la plume, dit-elle, et signez. Ah ! n’omettez pas d’écrire, avant de signer, la mention ordinaire : Approuvé l’écriture ci-dessus.
Le prince prit l’acte, le lut, le relut, réfléchit encore, puis signa avec un mouvement d’insouciance.
— Avez-vous daté ?
— Non, dit-il. Quel jour du mois sommes-nous ?
— Nous sommes le 4 avril 1837.
— Vous vous trompez, madame.
— Je ne me trompe jamais. Le 4 avril 1837. Achevez. Ne perdons point de temps.
— Vous voulez que cet acte soit antidaté ?
— Que je le veuille ou non, écrivez ce que j’ai dit.
Le prince écrivit rapidement, et remit l’acte à la Colombe-Rouge, qui la glissa sous son châle, dans son corsage.
— Et maintenant, prince, dit-elle, vous êtes libre. Sortez par cette porte qui donne sur une cour, et de là vous gagnerez une ruelle qui aboutit à la place du Marché.
— Et moi, ma bonne dame, dit le juif, je suis libre aussi, n’est-ce pas ?
— Hélas ! monsieur Jonas, je suis au désespoir de vous apprendre qu’il n’est pas en mon pouvoir de vous délivrer déjà.
— Ah ! seigneur, ah ! que me dites-vous ? Il faut que je reste ici, moi ? Pourquoi ? Que me veut-on ? Hélas ! ma bonne dame, prenez pitié d’un honnête homme.
— Le prince Palkine m’appartenait ; vous, vous appartenez à mes compagnons, et vous aurez à vous entendre avec eux.
D’une grosse bague qu’elle avait à la main gauche, elle frappa trois coups sur la table.
À ce signal, la porte qui donnait sur le salon réservé s’ouvrit toute grande, et l’on vit entrer un jeune garçon de douze ans, portant une chemise de coton blanc à pois rouges qui descendait jusqu’à ses bottes. Long et grêle, la figure gaie quoiqu’un peu pâlotte, avec une bouche d’une malice endiablée, mais d’une malice sans méchanceté, il était surtout remarquable par l’extrême longueur de son nez très pointu.
— Furet-d’Égout, dit la Colombe-Rouge, conduis parmi nos frères ce bon monsieur Jonas, et que sa rançon soit fixée à trois cents roubles en papier.
— Trois cents roubles ! cria le juif. Mais jamais je n’ai possédé pareille somme. Je suis un pauvre diable, je suis un mendiant, et je ne sortirai jamais de ce repaire, s’il faut que je donne d’abord une aussi grande quantité d’argent !
Mais quoi qu’il pût dire, Furet-d’Égout le saisit par le bras et le ramena dans le salon réservé où grouillaient encore les Goujons.
Le prince était toujours près de Colombe-Rouge.
Redevenu maître de lui, et ayant repris ses apparences de belle humeur, il la regardait avec une curiosité où se mêlait une sorte de désir.
Il dit en baissant la voix :
— Vous êtes une étrange femme, et malgré votre masque, je vous devine charmante. Nous sommes seuls, ne saurai-je pas qui vous êtes ?
— Non.
— Je ne verrai pas votre visage ?
— Ce soir ? Non, à moins que vous ne m’arrachiez mon masque, ce que vous ne ferez pas, car, voyez, je suis armée, — elle tira de sa poche un pistolet-bijou, — et demain matin on trouverait votre cadavre au coin de quelque rue.
Elle souriait en parlant ainsi, et elle poussait le prince vers la petite porte.
Il tourna la clé et dit :
— Quoi, je ne vous verrai jamais ?
— Partez.
— Répondez-moi.
— Sortez vite d’ici.
— Je suis sûr que vous êtes si jolie !
— Je suis très belle, en effet.
— Eh bien ! vous verrai-je ?
Elle le regarda fixement.
— Eh bien ! vous me verrez, dit-elle, certainement, vous me verrez un jour.
— Quand ?
— Plus tard.
— Quand ?
Elle songea, puis elle dit :
— Quand je serai votre femme.
- ↑ Le rouble vaut 4 francs.