Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 1/XIII
XIII
LE RAMIER DE LA COLOMBE-ROUGE
La Colombe-Rouge poussa le prince dans la cour, ferma vivement la porte et tira le verrou.
Elle était seule.
Elle s’assit devant la table, se prit la tête entre les mains et rêva longuement.
— Oui, ta femme, dit-elle, je serai ta femme ! Mais rassure-toi, prince Palkine, celle que tu épouseras sera digne de ton rang et digne de ton nom ! Et, le jour de tes noces, rien ne te rappellera dans ta fiancée princière, l’aventurière masquée, chef d’une troupe de brigands qui t’a parlé ce soir.
Elle ajouta :
— Ces temps sont encore loin ! mais n’importe, je sais attendre, parce que je sais prévoir.
En ce moment, à quelques pas d’elle, il y eut le bruit d’une porte refermée.
Quelqu’un était entré.
— Ah ! c’est toi, Stéphane ! dit elle.
Stéphane — c’était le jeune homme pâle aux cheveux noirs qui avait dirigé l’attaque nocturne — Stéphane s’approcha, s’agenouilla et tendit les mains vers la Colombe-Rouge.
— Oh ! Natache ! Natache ! dit-il, nous sommes seuls enfin ! Je puis te parler, je puis t’entendre. Retire ton masque de grâce, pour que j’admire ton beau visage et que mon âme s’envole dans le ciel bleu de tes yeux.
Elle retira son masque. C’était Natache en effet.
Il se rapprocha encore, et il la considérait comme on regarderait un ange descendu du paradis, avec un regard tout mouillé de joie et d’amour !
Il reprit :
— Natache, mon trésor ! mon rêve ! tu le vois, tout ce que tu veux je le fais. Dès que tu ordonnes, je ne réfléchis pas, j’obéis. Tu as dans la main un sceptre invisible pour tous, mais je le vois bien, moi, et je suis ton fidèle sujet.
— Oui, tu es fidèle et brave, mon Stéphane.
— Avant de te connaître, j’étais un honnête ouvrier. Laborieux, je nourrissais ma mère du fruit de mon travail, et j’étais content de la vie parce que je n’avais pas d’ambition. Un jour, je t’ai vue, je me souviendrai de ce jour jusqu’à la dernière de mes heures ! C’était chez moi, dans le taudis où je travaillais. Tu étais venue de la part de ta maîtresse, disais-tu, me commander une besogne pressée : il s’agissait de graver sur une améthyste des figures assez compliquées.
— Oui, le blason des Palkine ! dit Natache avec un sourire amer.
— On m’avait recommandé à ta maîtresse comme un artiste habile. Ton apparition dans ma vie fut-elle un bonheur, fut-elle un malheur ? je ne sais. Mais je t’avais à peine vue que je t’appartenais déjà tout entier. Tu revins plusieurs fois, et désormais, je n’avais plus d’autre espérance que celle de te voir, et le moindre de tes signes était le maître de ma volonté ! Hélas ! tu m’as fait faire des choses terribles. Il te fallait de l’argent, beaucoup d’argent, paraît-il ; j’ai appris à contrefaire les billets de banque du gouvernement, et bientôt mon habileté de graveur me rendit sans rival dans le métier de faussaire. Ah ! souvent ma conscience se révoltait, mais tu me regardais avec un sourire et il me semblait que je n’étais plus coupable.
Puis, tu as exigé d’autres dévouements plus terribles ; j’ai dû, pour t’obéir, m’affilier à cette bande d’hommes qui boivent là près de nous, à ces infâmes Goujons. J’ai volé avec eux, j’ai incendié avec eux ! Et comme leur chef, le commandant du Bataillon d’Or, était absent de Pétersbourg, je suis devenu peu à peu, par tes ordres toujours, un des principaux d’entre eux. Plus d’une fois ils m’ont obéi. Toi-même, si jeune, si jolie, tu viens souvent parmi ces hommes affreux, et, bien mieux que moi encore, par la puissance de ta grâce et la force de ton esprit, tu les soumets à ton empire.
Ah, Dieu ! nous sommes devenus, toi et moi, comme les chefs de cette bande hideuse ; et pendant ce temps-là, ma pauvre vieille mère se meurt dans un grenier, se meurt du désespoir de ne plus voir son fils ! Pourtant, ma mère qui mourra, l’infamie où je vis, la Sibérie où l’on m’enverra quelque jour travailler dans les mines après m’avoir marqué à l’épaule des deux lettres infâmes ; eh bien ! j’oublie tout, je pardonne tout, parce que je t’aime. Mais je t’en conjure, ô ma Natache adorée ! du moins sois bonne pour moi, ne me repousse plus, donne un peu de ton cœur à celui qui t’a donné son honneur, sa vie, son âme ! Je souffre trop de mon espérance toujours trompée, sois à moi, sois à moi ! Il est bien juste enfin, que tu me rendes heureux puisque tu m’as rendu infâme.
L’avait-elle écouté ? Peut-être, mais distraite, et en écoutant aussi sa propre pensée.
Elle se pencha vers Stéphane et le baisa au front.
— Entends-moi, lui dit-elle. Ce que j’ai fait, j’ai dû le faire. Pour remplir un terrible devoir, il me fallait un dévouement comme le tien, et il me fallait aussi le secours de ces hommes horribles.
— Eh bien ! mon dévouement, tu l’as conquis ; et tous ces bandits t’obéissent. Aime-moi, maintenant, aime-moi !
Elle se leva.
— Stéphane, mon cœur rempli de haine n’a plus de place pour l’amour. Ah ! je te le jure par le cadavre de la vieille femme chérie qui repose depuis six mois sous la terre, je te jure que je t’aimerai, quand je n’aurai plus personne à haïr, quand mon œuvre sera terminée, et que je me donnerai à toi quand je n’appartiendrai plus à mon devoir !
— Oh ! s’écria Stéphane, qu’elle s’achève enfin, cette œuvre maudite à laquelle tu t’es livrée tout entière !
— Bientôt ! bientôt ! tout sera fini.
Déjà elle doit être morte, l’odieuse jeune fille ; déjà il est enveloppé de mes intrigues, le jeune homme aussi détesté qu’elle ; et leur mère, plus coupable qu’eux, ne m’échappera pas ; et je saurai bien retrouver l’enfant qu’on a arraché à ma vengeance !
Elle parlait ainsi avec un air d’exaltation cruelle, et tout son jeune et souriant visage était devenu farouche comme celui d’une déesse infernale.
Mais, en ce moment, des cris plus distincts se firent entendre parmi le tumulte de la salle où buvaient les Goujons.
La porte s’ouvrit brusquement et quelques hommes se précipitèrent sur Stéphane et sur Natache.
— Eh bien qu’y a-t-il donc ? dit-elle.
— Il y a, dit l’un des hommes, que vous êtes accusés et qu’on va vous juger ; car telle est la volonté du maître !