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Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 1/XIV

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Journal Le Cri du Peuple - Feuilleton du 16 juillet 1887 au 18 février 1888 (p. 121-130).

XIV

LE TRIBUNAL DES HOMMES D’OR

Quelques instants après, Natache et Stéphane, impassibles tous les deux, étaient debout au milieu de la grande salle où nous avons d’abord introduit le lecteur.

Derrière eux, et à droite et à gauche, les Goujons, les uns accoudés sur les tables, les autres accroupis sur le sol, formaient un demi-cercle d’horribles têtes aux yeux sombres et de guenilles sordides.

En face des accusés et de l’assemblée, siégeaient d’étranges juges sur une estrade qu’on venait d’élever et que l’on avait recouverte d’un grand tapis de drap rouge.

Les juges étaient au nombre de trois.

Ils portaient tous les trois un uniforme écarlate où remuaient des aiguillettes d’or.

Celui qui était au milieu montrait à tous les yeux un étrange visage, — ce visage de cadavre aux joues fardées que nous avons déjà plusieurs fois entrevu.

Des deux côtés de l’estrade se tenaient, une épée à la main, des hommes vêtus de loques rouges où frémissaient des ornements de papier doré.

L’homme à la figure morte se leva.

— Frères, dit-il, on m’a trahi !

Un murmure d’étonnement et de colère parcourut l’assemblée des Goujons.

— On m’a trahi, dit-il, et les traîtres sont cette femme et cet homme.

Après un silence il continua :

— Oui, pendant mon absence, oubliant que l’heure de mon retour serait l’heure d’un châtiment terrible, Stéphane le graveur s’est introduit parmi vous, a essayé d’ébranler mon autorité légitime, est parvenu à se soumettre plusieurs de ceux qui ne doivent obéissance qu’à moi seul ! Quant à cette femme, que vous appeliez la Colombe-Rouge et qui se nomme Natache, elle a commis d’autres crimes dont elle rendra compte.

Ayant prononcé ces paroles, il se rassit en ordonnant au juge qui siégeait à sa droite d’interroger les accusés.

Le juge écarlate se leva.

— Accusé Stéphane, dit-il, tu connais les faits qui te sont reprochés, qu’as-tu à répondre ?

Stéphane, hésitant, regardait sa Chère Natache.

— Avoue ! lui dit-elle avec un geste fier.

Alors il répondit :

— Il est vrai qu’en l’absence du Bataillon d’Or je me suis affilié à la troupe des Goujons ; il est vrai que, par mes mérites, et surtout en leur distribuant des billets de l’État que j’excelle à contrefaire, j’ai acquis de l’influence sur quelques-uns de mes compagnons. Mais cette influence était si peu considérable, que tout à l’heure encore on a voulu m’arracher deux prisonniers que j’avais faits moi-même à mes risques et périls. Remarquez d’ailleurs que le maître était absent, que son retour n’était point certain ; et je n’ai jamais eu l’intention ni le pouvoir d’ébranler son autorité. Jugez-moi ; je n’ai plus rien à dire, et je ne dirai plus rien.

Alors, le juge écarlate tourna ses regards vers Natache.

Il allait lui adresser la parole, lorsque l’homme à la figure morte se leva de nouveau et l’arrêta d’un geste en disant :

— Non. J’interrogerai moi-même cette femme.

Il reprit :

— Natache !

Natache le regardait avec des yeux étincelants et fixes comme si elle eût voulu percer l’enveloppe blafarde et peinte qui dérobait le véritable visage du chef ; et Stéphane l’entendit murmurer tout bas, avec un grincement de dents :

— Mais, enfin, qui donc peut-il être, et quel est le but qu’il poursuit ?

— Natache, dit le commandant du Bataillon d’Or, ce soir, avant minuit, tu as rencontré un homme sur le pont Nicolas, cet homme, c’était moi.

— C’était toi, dit-elle.

— Tu portais une corbeille, et il y avait dans cette corbeille un nouveau-né que tu allais jeter à la Néva.

— C’est vrai.

— Je t’ai ordonné de respecter la vie de cet enfant et de le porter dans une maison qui t’a été désignée.

— J’ai obéi ; je l’ai porté.

— Oui, parce que je te suivais ; parce qu’au moindre indice de fuite, je t’aurais fait sauter la cervelle ! Mais après avoir porté l’enfant selon mes ordres, où es-tu allée, Natache ?

— Je suis venue ici. J’y viens assez souvent ; mes frères me nomment la Colombe-Rouge, et ils pourront te dire que plus d’une fois, je me suis rendue utile, en leur donnant les renseignements nécessaires à de fructueuses expéditions.

— Tu mens. Ce n’est pas ici que tu es d’abord venue. Tu es allée chez Wilhelmine, la vieille sage-femme, et tu as obtenu d’elle qu’elle empoisonnerait une jeune femme qui venait d’accoucher.

— Ce n’est pas vrai ! cria Natache.

— Folle que tu es ! Espères-tu me tromper, moi, le maître ? Les secrets de tous sont dans ma main comme du sable dans la main d’un enfant ; et je les garde ou les sème au vent selon mon intérêt ou mon caprice. Depuis mon retour, rien de ce que tu as fait ne m’est resté inconnu. J’ai suivi tous tes pas, j’ai deviné toutes tes pensées. J’ai plus d’espions à mon service que tu ne saurais concevoir de ruses, et toujours, même quand tu es seule, l’un des miens est près de toi, et il te voit, et il t’entend ! Donc, tout mensonge est inutile ; tu as fait empoisonner la femme qui était chez la vieille Wilhelmine.

— Elle est morte ! cria Natache, sans pouvoir retenir un cri de joie.

— Elle est morte, dit le chef avec un sourire que Natache ne remarqua pas.

Il continua :

— Ce n’est pas tout. Ce soir, tu as fait enlever dans la rue par quelques-uns des miens, qui ont eu tort de t’obéir, un jeune homme qui rentrait chez lui. Tu l’as fait conduire dans la chambre qui est à côté de celle-ci et, là, tu lui as promis qu’il hériterait des biens entiers de sa mère, dont une moitié appartient à sa sœur.

— Qui donc pourrait affirmer que cet homme a été arrêté par mon ordre, et que je lui ai fait les promesses dont tu parles ?

— Tu oublies, Natache, que tu n’étais pas seule avec lui dans la chambre d’où tu sors, et que le juif Jonas assistait à l’entrevue.

Une voix tremblante s’éleva :

— Hélas ! oui, j’étais là. Ah ! pour mon malheur, j’étais là !

C’était la voix de ce pauvre Jonas accroupi sous une table à laquelle on l’avait solidement attaché.

Natache baissa la tête.

— Or, reprit le commandant du Bataillon d’Or, l’enfant que tu voulais jeter dans le fleuve, la jeune femme que tu as fait empoisonner, le jeune homme enlevé par tes ordres, je les protège, moi, le maître, et je t’avais ordonné de ne rien tenter contre eux. Tu m’as désobéi, tu seras châtiée.

Natache cria :

— Eh bien ! je les hais, ceux que tu défends ! Et les plus affreux supplices ne m’arracheront pas un regret du mal que j’ai déjà réussi à leur faire, ni un renoncement à l’espoir d’achever ma vengeance !

— Les morts ne se vengent pas, dit le commandant du Bataillon d’Or.

Il se rassit.

Les trois juges, à voix basse, se mirent à parler entre eux.

Tous les Goujons demeuraient immobiles dans un profond silence ; et ils étaient pleins d’étonnement à cause des paroles hardies de Natache, se demandant comment une femme osait défier en face l’homme terrible, l’homme aux exploits sanglants, le chef presque miraculeux dont ils ne savaient pas le nom, dont ils n’avaient jamais vu le visage, — celui qui disparaissait quelque fois, mais qui reparaissait toujours quand son autorité avait été bravée, et qui, depuis deux ans, enfin, les tenait tous tremblants sous l’empire de sa volonté !

Les juges ayant fini de se concerter, l’homme à la figure morte prononça ces paroles :

— Cet homme et cette femme sont condamnés à mort. Mais une mort rapide ne serait pas un châtiment suffisant. Ils seront pendus aux poutres de cette salle, la femme par les cheveux et l’homme par les pieds. Ils resteront ainsi jusqu’à ce que mort s’ensuive, et ils seront bâillonnés, de crainte que leurs cris ne soient entendus du dehors. Que justice soit faite à l’instant même. Tel est l’arrêt du Bataillon d’Or.

Stéphane frémit, non pour lui-même, mais pour Natache, qui, elle, demeurait immobile et murmurait tout bas :

— Elle est morte, du moins, la détestée Marie !

Quatre des hommes qui se tenaient debout des deux côtés de l’estrade se jetèrent sur les condamnés.

En moins d’une minute, ceux-ci furent garrottés et bâillonnés, puis on les hissa sur deux tables apportées au milieu de la salle.

Cela fait, les hommes d’Or fichèrent deux énormes clous dans la poutre transversale du toit, suspendirent des cordes à ces clous, attachèrent les grands cheveux défaits de Natache à l’une de ces cordes, saisirent les pieds de Stéphane et les lièrent solidement à l’autre corde qui pendait.

Puis ils sautèrent vivement à terre et, les tables ayant été repoussées à coups de pied, les deux corps garrottés et bâillonnés, celui de Natache suspendu par la chevelure, celui de Stéphane suspendu par les pieds se balancèrent horriblement dans l’air, aux yeux des Goujons immobiles dans une silencieuse épouvante.

Le commandant du Bataillon d’Or s’écria :

— Voilà comment je châtie les traîtres ! mais voici comment je récompense les fidèles.

En même temps, il tira de ses poches des poignées de monnaie d’argent et des liasses de billets de banque qu’il jeta sur les têtes relevées et sur les bras dressés des Goujons tout à coup ravis en extase.

Ce fut un effroyable tumulte ; il y eut des cris, il y eut des querelles ; mais en fin toutes les mains furent pleines de billets et d’argent, et cent bouches hurlèrent avec une joyeuse fureur :

— Hourrah ! hourrah ! hourrah ! pour le commandant du Bataillon d’Or !

Lui, cependant, il descendit de l’estrade et il marcha vers la Chambre des Dames ; mais il s’arrêta devant la porte.

Tous les Goujons l’avaient suivi en lui baisant les mains et les pieds, et en criant toujours : hourrah ! hourrah !

— Bien, bien, leur dit-il.

Il ajouta :

— Je suis las, mes frères, je vais dormir sous votre garde, là, dans cette chambre, sur le matelas où je me suis reposé bien des fois. Vous, les Hommes d’or et les Goujons, réjouissez-vous ! Ordonnez à l’hôtelier d’apporter ses meilleures victuailles et ses plus ardentes liqueurs ; mangez et buvez, soyez contents, soyez ivres, et bénissez ma bonté, acheva-t-il en désignant les deux corps suspendus, bénissez ma bonté en présence de ma colère.

Quelques instants après, le chef étant entré dans la Chambre des Dames, les tables furent surchargées de plats, de bouteilles et de verres.

Une orgie commença, orgie sinistre, pleine de gestes obscènes et de clameurs infâmes, où se gavèrent enfin tous ces ignobles affamés !

Cependant le corps de Natache et celui de Stéphane, avec des crispations que les liens ne parvenaient pas à maintenir, avec des gonflements effroyables de poitrine, se balançaient sinistrement dans la sale lumière toute noircie de fumée, — faces bouffies de sang, bouches mordant les bâillons, affreux yeux écarquillés !