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Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 1/XIX

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Journal Le Cri du Peuple - Feuilleton du 16 juillet 1887 au 18 février 1888 (p. 177-189).

XIX

HISTORIETTE ENTRE UN BAISER ET UN COUP FRAPPÉ À LA PORTE.

Une heure environ après les scènes que nous venons de raconter, la comtesse Markoff, très enveloppée d’une pelisse, descendit d’une voiture publique devant la porte de son hôtel, et rentra précipitamment.

Mlle Fanny, la camériste française, se trouvait précisément sur l’escalier.

— Eh bien, dit-elle avec un demi-sourire, madame la comtesse est-elle contente de ses dévotions à l’église de Saint-Isaac ?

— Oui, oui, très contente, ma chère. Ici, en mon absence, il ne s’est rien passé ?

— Rien. Non, rien.

— Le comte ?

— Il est sorti de grand matin.

— Sans s’informer de moi ?

— Oh ! monsieur le comte s’informe assez rarement de madame la comtesse.

— Fanny !

— Que madame me pardonne. Ah ! mais si, il s’est passé quelque chose.

— Quoi donc ? dit la comtesse, inquiète.

— Il y a un instant, un homme de la campagne, un paysan, un moujik qui a rempli toute la maison d’une vilaine odeur de bouc est venu demander la corbeille d’hier soir… madame se rappelle ?

— De la part du comte ?

— Avec une lettre de monsieur le comte.

— Ainsi vous avez donné l’enfant ?

— Avec joie, madame. Cette maudite petite fille a tellement crié toute la nuit que je n’ai pas fermé l’œil.

— Bien, je monte chez moi. Si personne ne sait que je suis sortie, il est inutile qu’on l’apprenne.

— On ne l’apprendra pas ; et j’approuve entièrement madame la comtesse ! Le bon Dieu tient surtout compte des dévotions que l’on fait sans en rien dire à personne.

La servante et la grande dame se regardèrent avec un petit rire complice. Puis, la comtesse monta vivement l’escalier.

Dès qu’elle fut dans sa chambre :

— Vraiment, dit-elle en bâillant un peu, ces courses matinales sont tout à fait fatigantes et j’ai bonne envie de me rendormir un peu.

Elle marcha vers son lit et commença de défaire son corsage.

— D’où viens-tu ? dit une voix derrière elle.

Elle se retourna stupéfaite.

Celui qui avait parlé, c’était Mordesko, l’intendant du comte Markoff.

Il était entré ce matin-là dans la chambre de la comtesse, n’y avait trouvé personne et avait attendu, caché derrière un rideau.

Il était pâle, il parlait avec les dents serrées.

— D’où viens-tu ? répéta-t-il.

— Ha ! vous me gênez, dit-elle. Que faites-vous chez moi ? Qui vous a prié de venir ? Allez-vous-en.

— Je ne quitterai pas cette chambre avant que tu ne m’aies dit d’où tu viens !

— Eh ! ne me tutoyez pas ! surtout en criant de la sorte.

— Où es-tu allée ?

— Que vous importe !

— Répondras-tu ?

— Non.

— Ah ! prends garde !

— À quoi donc ?

— À ceci ! cria-t-il.

Et en même temps, d’un geste rapide, il leva sur la comtesse une chaise pesante.

Elle éclata de rire.

— Tiens, tu es charmant ! dit-elle. Tu sais que j’adore ça, moi, être battue. Allons, vas, je te permets, bats-moi. Je te dis que je veux bien.

Il laissa retomber la chaise, qui effleura la comtesse.

— Oh ! cela fera une marque, pour sûr ! dit-elle en lui sautant au cou. Ris donc un peu, vilain jaloux ! Je vais tout te dire : je suis allée à Saint-Isaac, oui, toute seule, et cela, monsieur, pour demander pardon d’avance au bon Dieu de tous les baisers que je vais te donner.

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Quatre années avant les événements que nous avons déjà racontés, la comtesse Markoff n’était encore que Mlle Samarine.

Son père était l’un des plus avares et des plus rapaces usuriers de la ville de Moscou. On disait de lui qu’il avait résolu ce problème extraordinaire : ne pas prêter et se faire rendre.

On lui avait tant rendu qu’il put acheter plusieurs maisons dans la rue du Pont-des-Maréchaux, qui est la plus belle cité moscovite, et une fort belle villa dans le parc de Pierre-le-Grand.

Or, Mlle Samarine se plaisait fort peu dans l’arrière boutique sordide où trafiquait son honorable père.

Élégante et délicate comme une grande duchesse, elle avait en horreur tout ce qui était commerce et petites gens.

Les mauvaises langues, qui ne sont pas plus rares à Moscou qu’ailleurs, disaient à ce propos que ce dégoût était fort naturel, la mère de Mlle Sandrine ayant beaucoup frayé avec les gentilshommes, clients de son mari.

L’avare usurier leur disait toujours « non » ; mais en revanche, assurait-on, sa femme leur disait « oui » assez volontiers.

De là les goûts aristocratiques de Mlle Samarine.

Aussi quittait-elle Moscou le plus souvent qu’il lui était possible, pour aller se promener dans les parterres et dans les bosquets de la villa paternelle.

Or, une fois, tout en se promenant, Mlle Samarine, jolie comme la plus jolie des poupées, avait alors dix-huit ans à peine, une fois elle entendit, non loin d’elle, derrière les arbres, des cris aigus et des plaintes qui auraient déchiré le cœur du plus farouche misanthrope.

Elle courut vers la partie du bois d’où semblaient venir les clameurs et ne tarda pas à apercevoir une espèce de maisonnette bâtie de planches grossières et dont la porte était entr’ouverte.

Les cris redoublaient et devenaient de plus en plus lamentables.

Elle se rapprocha, poussa la porte et vit un spectacle horrible.

Un homme nu jusqu’à la ceinture était attaché par de fortes cordes sur la planche supérieure d’un banc, et un autre homme debout, un knout à la main, le frappait à d’égaux intervalles, sans hâte, mais sans relâche.

Le patient avait le dos lacéré, et déjà le sang coulait.

Le bourreau, grand et robuste, avait dans les yeux je ne sais quel contentement cruel.

Mlle Samarine devina tout de suite ce dont il s’agissait.

Quand son père était mécontent de l’un de ses serviteurs, il l’envoyait à la villa, où un autre serf, exerçant l’office de bourreau, exécutait l’arrêt qui lui était transmis par le bon usurier.

D’ordinaire, les châtiments variaient de vingt-cinq à quarante coups de knout ; ce n’était pas de cette monnaie que M. Samarine était avare.

Quelquefois aussi les punitions étaient moins banales, plus raffinées : l’usurier n’approuvait que, faute de mieux, le knout, instrument vulgaire et pour ainsi dire à la portée de tout le monde.

Quand il était d’humeur fantaisiste, il arrivait à M. Samarine d’ordonner à son exécuteur des hautes-œuvres de pincer, entre les branches de tenaille rougies à un bon feu, l’orteil d’un domestique coupable généralement d’avoir mal rincé un verre ou d’avoir mangé en cachette, faute d’aliments plus appétissants, quelques morceaux de vieille chandelle.

D’ailleurs, M. Samarine avait trouvé, dans son bourreau en titre, un collaborateur fort ingénieux et qui partageait tout à fait les vues de son maître.

Ce n’était pas seulement avec soumission, c’était aussi avec un plaisir renouvelé à chaque exécution que le digne serviteur de son maître fouettait, tenaillait, marquait au besoin, les grands criminels qui lui étaient expédiés de Moscou ; et telle était la joie qu’il prenait à exercer sa profession, que le jour où nous sommes, il ne s’aperçut même pas de la présence de Mlle Samarine ; — il ne l’avait, d’ailleurs jamais vue, — et, avec une ardente patience, le corps penché en avant, les yeux pleins d’une lueur féroce, il regardait couler le sang de sa misérable victime.

Quel spectacle pour une jeune fille ! Que dut-il se passer dans le cœur et dans l’esprit de Mlle Samarine en voyant ce pauvre être martyrisé et cet affreux bourreau, qui paraissait doué d’une force prodigieuse, et dont les coups résonnaient sur la chair avec un bruit sinistre ?

Elle demeurait immobile, pétrifiée par l’horreur sans doute.

Puis tout à coup, comme ne pouvant plus résister à son émotion, elle s’enfuit avec des yeux fixes où s’allumait je ne sais quelle étrange pensée pareille à la pensée d’un fou.

Certainement, si elle n’avait pas interrompu l’abominable supplice, c’était par crainte du ressentiment de son père.

Elle quitta la campagne, revint à Moscou et y demeura plusieurs jours de suite sans parler de la villa qui devait lui faire horreur maintenant.

Pendant ces journées, elle ne prononça pas une parole. Son front, si jeune, se plissait avec une expression singulière, et elle avait toujours dans les yeux la fixité d’une pensée inquiétante. Quelquefois un long frisson la parcourait des pieds à la tête.

Or, un matin, Mlle Samarine se faisait coiffer par une jolie jeune fille, presque une enfant, qui lui servait de femme de chambre.

L’enfant un peu étourdie, tira trop vivement les cheveux de sa maîtresse, et celle-ci se fâcha.

Puis la servante, paraît-il, ayant répondu d’un ton peu respectueux, Mlle Samarine, furieuse, alla se plaindre à son père qui, à l’instant même, le brave homme, décida que la coupable serait envoyée à la villa, et que là on lui donnerait dix bons coups de knout pour lui apprendre à être polie et à ne pas tirer les cheveux des personnes.

Ah ! certes Mlle Samarine dut regretter le moment de vivacité qu’elle avait eu !

Évidemment, elle songea à implorer son père. Mais elle savait que toute prière serait inutile et que jamais l’usurier ne revenait sur un arrêt de cette sorte si ce n’était pour en aggraver la rigueur.

Cependant la petite servante partit pour la villa ; elle savait ce qui l’y attendait. N’importe, elle y alla, puisqu’on le lui ordonnait.

Au moment de ce départ, Mlle Samarine était dans une agitation extrême ; ne pouvant supporter la présence de personne à cause du mal qu’on allait faire à une pauvre enfant. Elle annonça qu’elle s’enfermait dans sa chambre et qu’elle n’en sortirait pas de deux jours.

La petite servante arriva à la campagne. Elle demanda le serviteur qui était chargé des exécutions, lui remit un billet du maître mentionnant le nombre des coups à recevoir et attendit patiemment qu’on la martyrisât.

Le bourreau la conduisit dans la maisonnette de bois.

Dès qu’ils furent arrivés :

— Déshabille-toi, dit-il.

Elle obéit.

Elle était bien jolie, malgré ses grossiers habits de servante, la douce jeune fille, mais elle fut bien plus jolie encore quand elle eût retiré son châle de bure et laissé tomber sur ses hanches le haut de son vêtement.

Le bourreau ne la regarda même pas. Certes, robuste et beau garçon comme il l’était, il ne dédaignait pas les belles filles et n’en était pas dédaigné. Mais dans l’exercice de ses fonctions, il ne pensait qu’à ces fonctions mêmes et il poussait aussi loin que possible le respect du devoir professionnel.

Donc, stoïquement, il ordonna à la petite servante de se coucher sur le banc et il leva sur elle la lanière armée de terribles nœuds.

Dix fois, la lanière tomba ; la patiente, cramponnée au banc, avec des sursauts, poussait à chaque coup un sourd cri, comme quelqu’un qui étouffe, et sa jeune peau rose bleuit, verdit, devint rouge, saigna.

Le knout était retombé pour la dixième fois.

— Fini ! dit le bourreau.

Alors l’enfant se retourna, se releva

Mais, chose étrange ! elle n’avait pas de larmes dans les yeux, ni de reproches dans le regard.

Elle dit doucement :

— Je ne suis pas une servante ; je suis la fille de ton maître.

Et elle souriait avec un air de pardon à son bourreau stupéfait.

Telle était Mlle Samarine.

Ces démences-là sont invraisemblables, mais ces démences sont possibles.

À vrai dire, devant cette partie de notre récit, nous avons hésité un instant. Mais dans un livre tel que celui-ci, destiné, malgré la rapidité des aventures, à mettre en lumière les plaies d’une société, l’auteur doit avoir le courage de tout dire, à la condition de ne jamais choquer, par la crudité des termes, la juste susceptibilité des lecteurs. D’ailleurs, dans la suite de cette histoire, nous rencontrerons tant de sympathiques figures et de nobles caractères qu’ils ressortiront mieux après ces sinistres commencements.

Ceci dit, continuons.

Il y eut cela de bon dans l’aventure que la petite servante, qui avait été la complice de sa maîtresse, ne fut pas battue. Elle rentra le soir en disant que « cela lui avait fait bien mal » et qu’elle souffrait à en mourir ; et il ne fut plus question de la chose.

Quant à Mlle Samarine, son père ne la revit que le lendemain, car elle avait tenu sa parole de rester enfermée pendant deux jours.

Retourna-t-elle à la campagne ? Revit-elle le serf-bourreau de la villa ?

Quoi qu’il en soit, elle se maria quelques mois plus tard avec le comte Markoff à qui M. Samarine, qui rêvait d’obtenir par son gendre des lettres de noblesse, paya fort cher cette mésalliance ; et le lendemain de ses noces la comtesse dit à son mari :

— À propos, mon cher, si vous avez besoin d’un homme de confiance, je vous recommande un serviteur de mon père qui habite notre villa, dans le parc de Pierre le Grand.

— J’y songerai, répondit le nouvel époux.

Et voilà comment Mordesko était devenu l’intendant du comte Markoff.

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Cependant, dans la chambre de la comtesse on n’entendait plus que le bruit de deux respirations ensommeillées, lorsque tout à coup on frappa violemment à la porte, et du dehors une voix cria avec colère :

— Ouvrirez-vous, par tous les diables ! ouvrirez-vous, madame ?

C’était la voix du comte Markoff.